G LES ORIGINES
La rose est un trésor descendu du ciel ; l'homme au milieu des roses en devient plus noble.
Marchand de roses, pourquoi vends-tu des roses pour de l'argent?
Que pourrais-tu bien acheter avec l'argent de tes roses qui soit plus précieux que tes roses:*
Omar Khayvam se souvenait de ces vers quand il disait, choisissant son thème avec moins de grâce :
Je ne puis en revenir de ces marchands de vin : Que veulent-ils donc acheter qui vaille mieux que le vin qu'ils vendent ?
Si la rose avait eu à choisir entre les quatre jolis vers de Kisâi et les intermi nables dithyrambes de Hafiz, je crois que, sans hésiter, elle eût dit à Haliz : « La rose aime mieux une seule note du rossignol que tous les chants du jardinier ».
Kisâi, par malheur, n'a point toujours cette discrétion ni cette mesure, et quand il s'en mêle il en remontrerait aux euphuistes les plus consommés. Sa bienaimée ne se contente pas de prêter à la lune le reflet de son visage, de faire éclore
les narcisses partout où elle jette le regard, de faire lever la lune partout où elle passe; son visage et sa chevelure forment le livre même de la beauté, car, je vous prie, qu'est-ce qu'un livre, sinon du noir sur du blanc? Il ne faut pas qu'elle laisse flotter ses tresses sur sa joue : car il ne faut pas laisser l'argent à la portée des voleurs (et Ton sait quelles voleuses de cœur sont en poésie les tresses des belles Persanes). Il y avait un jeune blanchisseur dont la beauté avait ému le futur ascète : ce jeune homme blanchit les vêtements et assombrit les cœurs. L'émir Noé (Nuh) vient de mourir et son cercueil passe dans les rues de Merv en pleurs : le flot des larmes sur son passage refait le déluge de Noé; la bière au milieu de ce déluge est l'arche même de Noé.
Kisài, comme Roudagui, prenait des mesures offensives contre les cheveux blancs, et il s'en défendit comme lui contre les esprits moroses, mais avec un demi-aveu de repentir.
Cela le fait de la peine que je me farde et me teigne les cheveux.
Je ne cherche pas à me rajeunir : seulement j'ai peur qu'on ne cherche en moi la sagesse du
vieillard et qu'on ne la trouve point.
Elle vint enfin, cette sagesse, sans attendre la pleine vieillesse. Il chanta Ali et les prophètes et mourut à peine âgé de cinquante ans. Son dernier chant, écrit, dit-on, une heure avant l'agonie, est un long regret de sa jeunesse perdue et de la vie qui s'enfuit plus qu'un regret de ses fautes.
C'était l'an 341 de l'hégire (gSS) : j'entrai dans ce monde, pour voir ce que je pourrais bien y dire et y faire :
— Y dire des vers, y faire la vie.
Or, j'ai passé toute ma vie dans ce bas monde sous le faix comme un chameau, esclave de mes enfants, enchaîné dans les liens de la famille.
Tout compte fait, que me laissent dans la main mes cinquante ans? Un livre Je compte avec cent mille fautes.
Comment à la lin solderai-je ce compte qui s'ouvre avec le mensonge et se ferme avec le néani r
Hélas! où est la gloire de ma jeunesse r où est
le charme de la vier Hclas! où est la beaulér où
csi la grâce :^
Ma tête est blanche comme le lait, mon cœur est noir comme la poix. Mes joues sont comme le nénuphar, mon corps comme le maigre rameau.
Jour et nuit, la crainte de la mort me fait trembler, comme un enfant indocile qui tremble devant le fouet.
Tout est passé, et je suis passé. Ce qui devait être a été. J'ai été, et mon chant n'est plus qu'un conte d'enfant.
O Kisâi, la cinquantaine a étendu sur toi ses cinq doigts; elle abat tes ailes à coups de poing et de griffe!
Dans ces cris poignants du mourant, il y a autre chose que le repentir du iidele qui a péché. Tous ces ascètes de la Perse rappellent le Pénitent de Browning qui regrette moins la faute que de ne plus pouvoir la commettre :
How bad ! iww saJ. ! Iioiv mad it was ! But oh ! Iiow it was sweet !
Peut-être, après tout, ce repentir im-
posé est-il le plus sincère et le plus sûr, puisqu'il ne permet pas les récidives et qu'il est irréparable.
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Depuis longtemps la dynastie des Samanides penchait. Elle comptait déjà un siècle, ce qui est long pour une dynastie persane.
Les pi-inces de la famille de Saman ont apparu un moment, - disait d'avance le poète arabe Abu Taieb, de l'ancienne famille des Tahérides et comme tel ennemi mortel des Emirs, — et ils tombent; chaque jour leur trône se mine davantage.
Ils étaient étendus sur une couche moelleuse, mais la fortune la remplace parle lit rocailleux
de la terre.
Ils pleureront, ei leurs larmes ne tariront jamais. Laisse-les donc à l'enfer et bois gaiement : déjà l'aurore se lève à l'Occident.
Ce n'est pas à l'Occident que se leva Taurore invoquée par la haine du poète, mais au Midi, avec la jeune dynastie de
Ghazna, fille d'un esclave fugitif, qui allait asservir la Perse et Tlnde. Le dernier Samanide, Ibrahim Muntasir, monta presque enfant sur ce trône croulant. Il passa sa courte carrière à cheval, sous un manteau déchiré ; toujours sur les chemins, prisonnier, fugitif, vaincu, vainqueur, trahi, traqué, digne de relever l'empire de ses pères, « si contre le décret du ciel l'effort humain n'était impuissant. » Un jour, dans une éclaircie de fortune, les courtisans qui lui revenaient lui dirent : « Sire, pourquoi ne donnez-vous pas des banquets et des concerts? C'est un des insignes de la royauté. » Et le jeune roi répondit en vers, sur le rythme ha:iaj :
On me dit : ;< Pourquoi ne fais-lu pas bonne chère? Pourquoi n'ornes-iu pas ta demeure de tapis bigarrés i »
Que ferais-je du chant des musiciens dans la clameur des guerriers: Que ferais-je des séances au bosquet de roses, sous le piétinement des chevaux?
A quoi bon à présent le bouillonnement du vin et l'ambroisie bue aux lèvres de l'échansonr
C'est le sang qui doit bouillonner sur les anneaux de la cuirasse.
Mon cheval et mon armure, voilà ma table de banquet et mon jardin. Ma flèche et mon arc, voilà ma tulipe et mon lis.
Bientôt le jeune prince, réfugié dans un campement de Bédouins, périssait assassiné la nuit par ses hôtes. Du moins cette maison de Saman, qui avait tant aimé la poésie, en était récompensée; elle mourait avec un poète et la chanson aux lèvres.
La poésie ne mourut pas avec eux. Elle trouva un abri roval à la cour de leurs héritiers, les Ghaznévides Mahmoud luimême était poète à ses heures et raflolait de poésie. Le meilleur moyen de faire sa cour à ce rude guerrier était encore de lui chanter de jolis vers, surtout s'ils étaient à sa louange. Toute sa cour poétisa : il avait quatre cents poètes à sa suite et, pour meitre l'ordre dans cette volière, il créa une dignité nouvelle, qui subsiste encore, celle de Roi des Poètes. Le Roi des Poètes n'était pas un simple poète lauréat : c'était le ministre des affaires poétiques; tout ce qui écrivait en vers dépendait de lui; c'était lui qui examinait les vers des poètes de cour, décidait s'ils méritaient d'être présentés à Sa Majesté,
les corrigeait s'il y avait lieu, distribuait les pensions. Le premier roi des poètes fut Ansari qui est oublié; parmi ses subordonne's était un paysan de Tous, nommé Firdousi, qui écrivit le Livre des Rois, « prophète de l'épopée, bien que Mohammed eût déclaré qu'il n'y aurait plus de prophète après lui », et qui est entré dans la poésie européenne et universelle.
Je ne parlerai point de Firdousi dont la vie et l'œuvre sont suffisamment connus par les beaux travaux de M. Mohl \ ni de ses successeurs : car après lui Thistoire de la poésie persane se suit régulièrement. Je veux seulement parler de quelques poètes qui se rattachent au mouvement samanide et qui mériteni un souvenir; car, même à cette distance, ils ont quelque chose à nous dire.
Oumara, de Merv, était astronome. Un siècle plus tard, le premier poète du
I. Le Livre des Rois, traduit par Jules Mohl, Paris, 1876, 7 vol. in- 12.
temps, Omar Kheyyam, sera un algébriste : on ne connaissait pas alors ce prétendu divorce de la poésie et de la science dont nous ont rabattu les oreilles tant de poétereaux et de savantasses. Un peu de science éloigne de la poésie et plus de science y ramène. La vie idéale serait celle qui s'enchanterait de science au début pour savoir ce qui en est, et de poésie à la tin, pour finir sur un rêve plus doux.
Cet astronome est resté immortel en Perse, parmi les amateurs de beaux vers, pour deux lignes que Pétrarque lui eût enviées :
Je voudrais pouvoir me cacher dans mes vers, afin de baiser ta lèvre au passage, tandis que tu les chantes.
Quelque temps après la mort d'Oumara, le saint cheikh Abou Saïd tenait séance avec ses disciples et l'on disait des vers. Un des assistants récita ces deux vers, a De qui sont-ils? s'écria le cheikh tout ému. — Ils sont d'Oumara. — Le-
DE LA POÉSIE PERSANE bj
vez-vous, s'écria le cheikh, et allons en pèlerinage à sa tombe ! » Et suivi de tous ses disciples, il alla prier à la tombe du poète.
Quel était ce cheikh qui aimait tant les beaux vers et qui à sa façon disait déjà de Pétrarque :
J'irais à Rome à pied pour un sonnet de lui.
Ce cheikh est en date le premier des poètes mystiques de la Perse, comme il en est le plus grand. Il va clore, avec son rival Avicenne, cette esquisse de l'âge héroïque de la poésie de Perse.
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A l'époque où nous sommes arrivés, une crise se produisait dans la pensée de la Perse musulmane.
Un instant, Tlslam avait semblé prêt à ouvrir les portes à la philosophie et à la libre pensée. La philosophie grecque, chassée d'Alexandiie et d'Athènes par Justinien et le christianisme et réfugiée à la cour des Khosroès, était revenue à la cour des Califes de Bagdad; il y eut un instant un islamisme libéral. La question s'était posée sur l'origine du Coran : le Coran était-il créé ou incréé? Etait-ce une révélation faite dans le temps, où était-ce le verbe éternel? Le Calife Mamoun décréta que le Coran était créé; c'était le triomphe de la libre pensée et l'on pendit ceux qui parlaient d'un Coran
LES ORIGINES DE I.A POESIE l'ERSANE 59
iiiciéé. Sous les successeurs de Mamoun, il y eut une réaction; le Coran incréé fut le dogme orthodoxe et la potence fut retournée dans Tautre sens; elle y est restée. Mais l'orthodoxie de Bagdad ne pouvait longtemps satisfaire les instincts de la Perse, soit mythologiques, soit philosophiques. Dans le peuple, l'islamisme se transforma bien vite en recevant dans son sein toute la vieille mythologie populaire qui se concentra autour de la figure héroïque d'Ali. L.a religion nouvelle qui sortit de là, le chiisme, qui combinait en elle les éléments inférieurs des deux religions mères, Textravagance mythologique de la Perse ancienne et l'intolérance dogmatique de l'Islam, et qui a tant fait pour la dégradation morale de la Perse, était bonne pour la populace et la plupart de ses prêtres : elle était insuffisante pour les âmes d'élite. Les uns sortirent plus ou moins ouvertement de l'Islam par la science et l'incrédulité : les autres en sortirent par le mysticisme. Deux poètes représentent ces deux mouvements con-
traires, à Tépoque de Firdousi : Tun est le médecin Avicenne, Tautre est le derviche Abou Saïd.
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Le noQi d'Avicenne a été vénéré en Europe. Dante le rencontra dans TEnfer parmi les sages qui n'ont pas connu le Christ. Mais la vénération du moyen âge lui a fait une réputation équivoque qu'il ne méritait point. Il fut dans son temps et dans son pays un des plus hardis combattants du bon combat, et notre moyen âge en a fait l'incarnation de la routine et de Tautorité. Ses Canons ont tyrannisé la médecine jusqu'au siècle dernier, et ce champion de la libre recherche l'a entravée en Europe, grâce à l'imbécilité de ses disciples d'Occident. Quel est l'apôtre qui jamais ouvrirait les lèvres s^il pouvait voir d'avance la masse de ses prosélytes? Quel initiateur dirait sa pensée, s'il voyait ce qu'elle deviendra dans le cerveau de ses élèves ?
Avicenne naquit, vers 983, près de Boukhara. Il étudia sous un Piiédecin célèbre du temps, qui était Thôte de son père, toute la science d'alors, V Isagoge de Porphyre, Euclide et TAlmageste. A seize ans, il guérissait l'émir dont il devenait le médecin favori. A la chute des Samanides. il alla de cour en cour, chez le roi de Kharizm (le Khivaj, chez les princes de Tous, de Djoidjan, de Rei, de Hamadan, dispahan, partout accueilli comme un prince, chargé d'honneurs, nommé vizir, chassé par les séditions, menacé de mort par la soldatesque, jeté en prison par ses maîtres, exilé, fugitif et toujours menant de front les affaires, le plaisir et la science : le jour était aux affaires, le plaisir et la science se partageaient la nuit. N'ayant pas de temps pour le sommeil, il prétendit le remplacer par le vin et mourut à cinquante ans, épuisé par le travail et le plaisir. Une tradition le fait mourir dans le cachot oili le prince d'Ispahan, son protecteur, l'avait fait jeter
après l'avoir mis au carcan. « J'ai vu, dit « un poète, Avicenne, que recherchaient « tous les grands, hnir en prison de la a pire des morts. Son livre de la Guéri- « son n'a pu le guérir; son livre du Salut «n'a pu le sauvera » Il laissait toute une bibliothèque de science naturelle, de médecine, de métaphysique, d'alchimie même et un renom suspect parmi les orthodoxes : « ses ouvrages sont dangereux a etont perdu beaucoup degens. » Homme politique, médecin et viveur, Avicenne était encore poète à ses heures,
La plupart des poésies qui nous restent de lui sont des poésies en l'honneur du vin ; je ne dis pas : des poésies bachiques. L'étranger est d'abord étonné et un peu scandalisé de la place que le vin occupe dans la poésie persane. Rien pourtant qui ressemble moins à nos vaudevii es et à nos chansons à boire. Les chansons à boire de l'Europe ne sont que des chansons divrogne; celles de la Perse sont un