‹ Les origines de la poésie persaneChapitre 7 sur 15 · I . Avicenne · texte numérisé non relu

I . Avicenne

Une impiété comme la mienne n'est pas chose futile ni facile : de foi plus solide que la mienne il n'y en a pas.

Dans mon siècle il n'y en a qu'un comme moi ^ et c'est un mécréant! Ainsi donc il n'y a pas dans tout ce siècle un Musulman!

Il est fier de cette science qui le met à part dans le monde : du fond de la terre jusqu'à Saturne, il a résolu tous les problèmes de r Univers ; il a échappé à tous les pièges et à toutes les ruses de la nature; il n'y a qu'un lien qu'il n'ait pu délier, celui de la mort. Pourtant cette science si puissante, elle a aussi en elle son poison, la conscience. Le pessimisme de Hartmann l'a visité et il l'exprime avec quelle profondeur de simplicité!

Plijt à Dieu que j'ignorasse ce que je suis et pourquoi je suis pris dans le vertige du monde!

Heureux, je vivrais dans le calme et la joie; malheureux, je pourrais pleurer les larmes de mille yeux.

Mi'^érabie grandeur de la pensée, des- I . Lui-même.

séchée par l'analyse et le retour sur ellemême, qui ne sait plus ni jouir, ni souffrir! La raison a élevé l'humanité de la brute à la conscience; si l'humanité tient à vivre, il faut qu'une raison plus haute la ramène à l'inconscient et à la brute. Le gnôthi séauton est le premier pas vers le suicide.

Il revient alors vers Dieu, le Dieu bon et clément, l'appui le plus commode, après tout, que la faiblesse de l'homme ait encore inventé :

Dans la bonté de Dieu nous avons un protecteur et il nous affranchit du fruit de nos œuvres, bonnes ou mauvaises.

Là où est ta grâce, ce qui n'a pas éié tait est comme s'il était fait et ce qui a e'té fait n'est plus.

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Non! répond une voix, celle du derviche Abou Saïd :

O toi qui n'as pas fait le bien, qui as fait le mal et t'imagines sauvé après cela.

Ne compte pas sur la bonté de Dieu! car jamais ne se pourra que ce qui n"a pas été, ait été et que ce qui fut n'ait pas été.

Abou Saïd était né dans le Khorasan, une quinzaine d'années avant Avicenne; voici comment il se fit derviche :

Un jour, il entrait dans la ville de Sarakhs; à la porte, sur un tas de cendres, il trouva le cheikh Loqman. surnommé le Fou, qui était occupé à coudre une pièce dans sa tunique de peau. Abou Saïd monta près de lui et le regarda faire : Loqman cousit la pièce sur laquelle tom-

bait l'ombre d'Abou Saïd, debout au soleil; puis, relevant la tête, il lui dit : (( Bou Saïd, je viens de te coudre à cette a peau de derviche. » Là-dessus, il le prit par la main, le conduisit au couvent voisin et le remit aux mains du cheikli en lui disant : « Aboul Fadhl, prends soin de ce c( jeune homme, il est des tiens. »

Abou Saïd resta dans un coin sept ans durant, les oreilles bouchées, sans dormir, ni nuit ni jour, appelant sans cesse Allah! Allah! jusqu'à ce qu'enfin la porte et le mur répondirent : Allah! Allah! Il disparut alors dans le désert, où il vécut dans l'amitié des bêtes fauves, se nourrissant de fleurs de tamarin. Sa réputation de sainteté se répandit et devint telle qu'on achetait 20 dinars les écorces de concombre tombées de sa main : des hommes se frottaient la tête avec les excréments de son chameau.

Ce saint n'était pas un dévot selon le monde. On le dénonça au cadi comme infidèle, et les femmes, quand il passait dans le village, montaient sur les toits

pour lui jeter des ordures. 11 se retira à Amol, dans le Tabaristan, auprès du cheikh Aboul Abbas, de qui il vit tout ce qu'il connut plus tard. Il mourut le vendredi 4 chaban 440 (1062), âgé de mille mois.

Les poésies qui nous restent de cet ascète sont presque toutes des poésies d'amour.

Il y a loin d'un derviche comme Abou Saïd à un moine de Tan icoo. Le moine chrétien a peur et horreur de la femme : la femme est l'instrument de perdition, Tamour est le piège de Satan. Pour le derviche aussi l'amour est un piège, mais du ciel. On demandait un jour à Abou Saïd : a Qu'est-ce que Tamour? » Il répondit : « L'amour est le « hlet de Dieu, l'amour est le piège du « Seigneur. )> La philosophie contemporaine a retrouvé une formule analogue, mais cruelle de sens; pour elle, l'amour est le piège de la nature, qui, pour peupler et dépeupler ses mondes, a besoin d'aveugler les cœurs et arrive à ses tins à travers l'illusion et la déception des êtres.

La pensée du derviche est autre et toute de gratitude. C'est dans Famour humain que l'homme, pour la première fois, s'élève au-dessus de lui-même, entrevoit dans les yeux de l'objet aimé un rayon de la splendeur divine, « étreint l'infini dans ses bras. » — a Séraphin du ciel, trop « doux pour être humain, qui voiles sous (( cette forme radieuse de femme tout ce « qu'il y a d^insupportable en toi, de lu- « mière, d'amour et d'immortalité! Douce « bénédiction dans la malédiction éter- « nelle! Gloire voilée de cet univers sans a lampe! Lune par delà les nuages! « Forme vivante parmi les morts! Etoile (. par-dessus l'orage ! Miroir, en qui, « comme dans la splendeur du soleil, «■ prennent un aspect de gloire toutes les « formes que tu regardes!... Forme mor- (i telle vêtue d'amour, de vie, de lumière, « de divinité, image de quelque brillante « éternité, ombre de quelque rêve d'or, « tendre reflet de Téternelle lune d'amour, « aux mouvements de qui se meuvent les « lourdes vagues de la vie! »

Seraph of Heaven ! too gentle to be human,

Veiling beneath ihat radiant form of Woman

AU ihat is iinsupporiable in thee

Of light, and love, and immortality !...

An image of some bright Eternity.

A shadow of some golden dream;... a tender

Réfection on the etevnal Moon of Love

Under whose motions life's dull billows move!

(Shelley)

UEpipsycllidîon est le meilleur commentaire des quatrains ^ d'Abou Saïd.

Notre ascète avait connu aussi, comme Shelley, l'amour purement humain, sans arrière-plan céleste, Tamour d'Albertus :

Comme emparadisés dans les bras l'un de l'autre Nous ne concevions point d'autre ciel que le nôtre.

I. Un mot sur la forme du quatrain persan. Le quatrain eu rubdi se compose de quatre vers dont le premier, le second et le quatrième riment ensemble ; le troisième est blanc. Le quatrain est tout un poème qui a son unité de forme et d'idée; manié par un vrai poète, c'est le genre le plus puissant de la poésie persane. La répercussion des rimes, enveloppant et accentuant le silence du vers blanc, produit des harmonies et des contrastes de sons qui donnent un relief étrange aux harmonies et aux contrastes de l'idée.

DE LA POÉSIE PERSANE jS

C'est sans doute avant d'avoir eu l'ombre piquée par l'aiguille de Loqman le Fou qu'il écrivait ce joli quatrain, que Musset eût avoué et pour lequel point n'était grand besoin de mysticisme :

Nous étions ensemble la nuit dernière, moi et mon idole, si douce à son serviteur :

Ce n'e'tait de moi que prières et d'elle que caresses.

La nuit partit et notre histoire n'était point finie.

Ce n'est point la faute de la nuit : nous avions tant à nous dire.

Il est douteux qu'il y ait dans ces vers non plus aucune ombre mystique :

Crainte des rivaux, je ne rôderai plus par ta rue; crainte du qu'en dira-t-on, je ne courrai plus après toi.

Je ferme la lèvre et reste assis. Mais ce que je ne puis faire, c'est cesser de te désirer.

Mais à mesure que la pensée mystique s'éveille, Dieu envahit l'amante. La terre et le ciel s'effondrent, plus de paradis et plus d'enfer; il n'y a plus au monde que

deux êtres, l'être infini, la bien-aimée, et l'amant qui veut se fondre, s'annihiler en elle, en lui. Mais le double sens, le sens humain et le sens divin, continue à courir à travers ces cris, le sens humain soulevant dans le vide le sens mystique et lui prêtant une réalité étrange :

Le jour que je serai uni à toi, je mépriserai le sort des anges du paradis.

Et si l'on m'appelle sans toi dans les plaines du paradis,

Mon cœur se sentira à l'étroit dans les plaines du paradis.

Est-ce lindignalion de Tamour repoussant une félicité non partagée?

C'estassez d'un tombeau, je ne veux pasd'un monde Qui se dresse entre nous !

Ou bien est-ce le dédain des joies bourgeoises du ciel dans une âme qui a rêvé plus haut pour le réveil? Qu'a-t-il à faire du ciel celui qui a rêvé l'amour suprême?

Gloire aux anges! honneur à Ridhwan '! Aux méchants l'enfer, aux bons le paradis! Au Jem, au César, au Khaqan 2 le monde d'icibas !

A moi ma bien-aimée et à ma bien-aimée mon

âme!

N'est-elle pas celle dont la rose prend le rayonnement de beauté qui éclaire tout le bosquet? N'est ce pas elle dont le visai^e prête sa pureté au miroir du cœur? En toute maison qu'éclaire la lumière de sa joue, le soleil emporte de la fenêtre des atomes de lumière; soleil de Dieu, qui dore les âmes et fait de leur poussière un rayon de l'âme et de la splendeur divine. Tout est en elle, même l'amant qui revient en elle :

Je lui dis : Pourquoi te pares-tu ainsi ? Elle me répondit : Pour moi-même. Car je suis tout à la fois et l'amour et l'amant et l'aimée? Je suis le miroir, la beauté et l'œil.

Mourra-t-il sans Tavoir entrevue? « Lève

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