CHAPITRE VII
I. A Paris : au Ministère de la Marine. — II. Instructions du Ministre de la Marine au Gouverneur de la Cochinchine. — III. Passage à Saigon. Entente avec le général d'Arbaud. — IV. Flottille et personnel.
Désormais, j'étais libre d'organiser de suite mon expédition; mais mon but immédiat était, avant tout, de faire de mon entreprise une œuvre essentiellement française, et cela, dans des conditions que l'on verra tout l'heure.
Le moment était donc venu de soumettre mes projets au Gouvernement, aussi je ne passai que trois ou quatre jours à Han-kéou, c'est-à-dire le temps strictement nécessaire pour mettre un peu d'ordre dans mes intérêts, et je descendis à Chang-haï où je pris le courrier de France.
Au commencement de 1872, j'étais à Paris pour faire part de mes desseins et de mes conventions avec les autorités du Yûn-nân au Ministre de la Marine, l'amiral Pothuau.
Le Ministre me fit un accueil bienveillant et voici en substance ce qu'il me répondit :
« Dans la situation présente de la France, occupée par les armées allemandes, nous ne pouvons que faire des vœux pour le succès de votre entreprise. Sans intervenir officiellement ni pour ni contre dans cette affaire , nous ferons officieusement tout ce que nous pourrons pour vous aider. Si vous éprouvez de la résistance et si vous croyez être assez armé pour passer outre, frayez- vous un passage par la force ; seulement, si vous ou vos gens êtes tués, nous n'interviendrons pas pour vous venger. »
Toutefois, j'obtins du Ministre qu'un navire de l'État serait mis à ma disposition pour me conduire, sous pavillon français, de Saïgon à Hué, capitale de l'An-nam. Je désirais communiquer mes pouvoirs au gouvernement annamite, lui faire connaître mon titre de mandataire des autorités du Yûn-
nân et m' entendre avec lui au sujet du passage par le Tong-kïn et de l'ouverture de la nouvelle voie commerciale.
J'obtins aussi sans difficulté du Ministre de la Guerre l'autorisation de commander
dans des fonderies et manufactures françaises les canons, les armes et les munitions dont j'avais besoin pour mon expédition.
Dès mon arrivée à Paris, j'étais allé rendre visite à mon vieil ami Eugène Simon, espérant l'intéresser dans mon affaire et peutêtre même l'emmener avec moi. Malheureusement, depuis moins de quinze jours, il était parti pour l'Australie.
A cette époque, M. Millot, négociant français que j'avais connu à Chang-hai et parent de M. Delaunay (1) directeur de l'Observatoire de Paris, se trouvait dans cette ville. Il me témoigna le désir de se joindre
(1) Je tiens ici à rendre hommage à la mémoire de M. Delaunay, lequel, .ayant compris de suite la portée de notre expédition pour les intérêts de la France, fit pour nous des ouvertures auprès du Ministre de la Marine par l'intermédiaire de son ami l'amiral Krantz, chef de cabinet du ministre.
à moi dans mon expédition, et je lui donnai rendez-vous à Saïgon pour le mois de septembre. M. Millot (1) fut bien connu plus tard comme ayant fait partie de mon expédition.
Le 9 avril 1872, ayant terminé tous les achats du matériel nécessaire, j'allai prendre congé du Ministre de la Marine. Celui-ci me fit connaître, par la lettre ci-après , qu'il donnait à mon sujet des instructions au général d'Arbaud, gouverneur par intérim de la Cochinchine, à la place de l'amiral Dupré, en congé.
Paris, 9 avril 1872.
« M. Dupuis, à Paris,
« Vous m'avez demandé l'autorisation de prendre passage, à charge de rembourse-
(1) Malheureusement nous avons eu le regret de le perdre le 29 mai 1891 à Ben-thuy (An-nam) et d'être ainsi privé du concours d'un collaborateur dévoué.
ment, sur une canonnière de la station navale de Cochinchine pour vous rendre à Hué, afin d'obtenir du gouvernement annamite l'autorisation d'emprunter son territoire pour
l'établissement d'une ligne de bateaux à vapeur, qui mettrait en communication notre établissement de Saigon avec la province du Yûn-nân, en traversant le Tong-kïn.
« J'ai l'honneur de vous informer que j'écris au Gouverneur p. i. de la Cochinchine française, en l'invitant à vous prêter le concours que vous réclamez, s'il n'en doit résulter aucun inconvénient pour les intérêts dont il a la sauvegarde.
<c Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée. »
« Le vice amiral, Ministre delà Marine et des colonies.
« Pour le Ministre et par son ordre,
« Le Directeur des Colonies.
« Signé : Z-epfell. »
En même temps, le Ministre adressait au gouverneur de la Cochinchine une dépêche ainsi conçue :
Paris, le 9 avril 1872.
« Monsieur le Gouverneur,
ce M. Dupuis, qui m'est particulièrement recommandé, aurait réussi, avec l'aide des autorités chinoises de la province du Yûnnân et l'appui des chefs des différentes tribus, qui occupent les territoires compris entre le Céleste Empire et le royaume d'Annam à découvrir un passage navigable pour des bateaux à vapeur, mettant en communication le golfe du Tong-kïn et la riche province dont il vient d'être questionce Le commerce de l'Europe avec cette partie reculée de l'Empire chinois est resté jusqu'ici sans développement, en raison des difficultés de communication. M. Dupuis, en découvrant une voie d'accès facile à des steamers et conduisant jusqu'au cœur du Yûn-nân, aurait aplani les difficultés.
ce Ce voyageur aurait déjà noué des relations avec les autorités du Yûn-nân et trouvé les fonds nécessaires à l'établissement d'une
ligne de bateaux à vapeur, qui, en six ou sept jours pourrait relier Saigon à la capitale du Yûn-nân. Pour suivre son entreprise, il doit se rendre à Hué, afin d'obtenir du gouvernement annamite le droit de passage sur son territoire, et, comme il n'y a de communication régulière avec cette capitale que par les navires de guerre français, il demande notre concours, en offrant de payer les frais occasionnés par une canonnière, sur laquelle il prendrait passage pour ce voyage. Dans ces conditions, et sous cette réserve spéciale, et considérant l'importance attachée à la réussite de ce projet, je vous prie de vouloir bien lui prêter tout votre concours et mettre à sa disposition les moyens de se rendre à Hué.
< Le vice-amiral, Ministre de la Marine et des Colonies.
« Signé : Pothuau . »
Le 15 mai 1872, j'étais de passage à
Saigon, rentrant en Chine. Dans une entrevue que j'eus avec le général d'Arbaud, je reçus l'assurance qu'un navire de guerre serait mis à ma disposition pour me conduire à Hué, à l'époque que je désirerais, pourvu que je le prévinsse par dépêche quelques jours à l'avance.
Je rentrai chez moi à Han-kéou et, le moment venu, je m'occupai de l'achat des navires susceptibles d'être armés en guerre, afin de me tenir prêt pour le mois de septembre, époque à laquelle mon matériel devait arriver de France.
Le 12 septembre, je me trouvai de nouveau à Saigon. Un court séjour dans cette ville suffit pour me convaincre que le pavillon français était une mauvaise recommandation auprès de Tu-duc. En effet, les Annamites se refusaient toujours à reconnaître l'occupation de la France et entretenaient contre nos possessions un état permanent d'hostilité.
Ceci m'avait, du reste, été affirmé par M. Legrand de la Liray, interprète officiel du gouvernement. Avant de remplir ses
fonctions d'interprète, il avait fait un séjour de quinze ans au Tong-kïn en qualité de missionnaire; il était donc très au courant de nos relations avec les Annamites. Il me signala l'insolence de ceux-ci depuis les événements de 1870, et il me dissuada de me rendre à Hué sous pavillon français.
Le commandant du Bourayne, M. Senez, et le Directeur de l'Intérieur, M. de Montjon, s'étaient ralliés au môme avis.
Après avoir conféré à ce sujet avec le général d'Arbaud, je pris la résolution de retourner à Hong-kong, sans passer par Hué, et de gagner directement le golfe du Tongkïn à la tête de mon expédition. Toutefois, il fut convenu qu'un navire de guerre croiserait, à tout événement, sur les côtes du Tong-kïn, dans les parages de Haï-phong, où nous nous étions donné rendez-vous.
« Vous ne serez pas abandonné, m'avait dit au dernier moment le général d'Arbaud ; chaque mois, j'enverrai un navire pour entrenir des communications avec vous. »
Il me demandait seulement de le prévenir par dépêche, lors de mon départ de
Hong-kong, afin que l'arrivée du Bourayne, sur les côtes du Tong-kïn pût coïncider avec la mienne.
Retournant une dernière fois à Hongkong, où mon matériel commençait à arriver de France, je terminai mes préparatifs de départ, complétant l'armement de mes navires et recrutant mon personnel.
Mon expédition comprenait deux canonnières à vapeur, le Hong-kiang, commandé par le capitaine Georges Vlavianos, et le Lâo-kai\ commandé par le capitaine d'Argence, plus une grande chaloupe à vapeur, le Son-tay, commandé par le capitaine Brocas, et une grande jonque chinoise, armée en guerre et chargée du matériel.
Un bateau à vapeur de rivière à roues, ayant un faible tirant d'eau, le Mang-hâo, devait rejoindre l'expédition un peu plus tard au golfe du Tong-kïn.
L'armement complet se composait de 24 pièces rayées de 16, de 12 et de 4; j'avais,
en outre, muni mes équipages de fusils chassepots et de revolvers.
Le personnel de l'expédition comprenait 27 Européens et 125 Asiatiques de toutes nationalités.
J'emmenais en outre le mandarin Ly-tansun, dont j'ai déjà parlé au commencement de mon premier voyage au Yûn-nân et que nous désignerons désormais par son titre Ly-ta-lâo-yé, c'est-à-dire Ly, mandarin supérieur. Lui-même était suivi d'un secrétaire et d'un personnel particulier. Il m'avait été adjoint comme représentant des autorités chinoises vis-à-vis des Annamites et des Chinois.
Je pris passage avec M. Millotsur le Lâokai.
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