CHAPITRE VI
I et IL Voyage à Canton. Deuxième voyage au Yûn-nàn. Les premiers effets de la pacification. — III. Approbation des autorités du Yûn-nàn en faveur de mon projet. Refus d'ajourner mon voyage. — IV. Du camp du maréchal Ma jusqu'au Fleuve Rouge. Lâo-kaï. — V. Pavillons Noirs et Pavillons Jaunes. — - VI. Retour auprès du maréchal. — VIL Je rends compte de ma mission. Enthousiasme général. Négociations et retour à Han-kéou.
Je ne m'arrêtai à Han-kéou que quarantehuit heures, c'est-à-dire le temps de faire mes visites, et je partis pour Canton dans le but d'encaisser l'argent que le vice-roi de la province devait me rémettre pour le compte des mandarins du Yûn-nân.
Je trouvai précisément à Canton, sur les canonnières du vice-roi, deux canonniers brevetés : un français, M. MorenetM. Cyriaque, un grec qui avait fait partie du corps
franco-chinois. Je les emmenai à Han-kéou pour les envoyer au fou-taï comme instructeurs. Ils partirent, en effet, avec les deux mandarins du Yûn-nân, auxquels je remis les armements demandés.
En juin 1869, j'avais aussi engagé à Hankéou M. Emile Rocher, qui devint plus tard consul à Mon-tze (1) ; mais, comme il désirait se perfectionner dans Fart de la fonderie, je l'engageai à aller compléter ses études à l'arsenal de Fou-tchéou , créé par MM. Giquel et d'Aiguebelle. Je ne l'emmenai donc avec moi au Yûn-nân que l'année suivante.
Les armes et les instructeurs envoyés au Yûn-nân avaient fait merveille, et l'insurrection était presque étouffée, lorsque, le 15 octobre 1870, je quittai Han-kéou, bien fermement résolu cette fois à explorer le Tong-kïn.
(1) M. Rocher fut chargé en 1895 de diriger la mission Lyonnaise dans l'Extrême-Orient. Il vient de rentrer à Paris.
Deux autres mandarins du Yûn-nân envoyés par le fou-taï et par le ti-taï pour chercher celles des armes que je n'avais pu expédier la première fois, ainsi que M. Rocher, partirent aussi en même temps que moi.
J'adressai plus tard au Yûn-nân M. Fargeau, maître fondeur, M. Bégault, maréchal des logis chef d'artillerie de marine, et M. Légier, canonnier breveté.
En sortant d'Han-kéou, nous avons remonté le Yang-tsé jusqu'à Tchong-kïn.
Cette voie ayant été décrite par plusieurs voyageurs qui ont visité le Se-tchuen à diverses époques, il me semble inutile d'y revenir ici.
A Tchong-kïn, où j'arrivai le 8 décembre, j'allai voir tous mes anciens amis. On nous invita le 11 à un banquet offert aux licenciés qui se rendaient à Pékin pour passer leur doctorat. Les routes étant interceptées par les rebelles, ces examens n'avaient pas eu lieu depuis longtemps; aussi les candidats étaient-ils plus nombreux que d'habitude. Il y en avait de tout âge,
notamment un vieillard de soixante-treize ans; d'autres paraissaient avoir de quarante à cinquante ans.
Pendant mon séjour à Tchong-kïn, j'eus le plaisir de rencontrer le général Lieou-tajen, sous les ordres duquel servait Mesny, déjà cité plus haut et dont les services étaient très appréciés du général. Ce dernier était de passage, de retour du voyage qu'il avait fait pour présenter ses hommages au viceroi du Se-tchuen.
Nous quittons Tchong-kïn le 20 décembre. Nous suivons le Yang-tsé jusqu'à La-ki, puis la petite rivière de Yuen-ning-hô, et à Yuen-ning-hien nous prenons la voie de terre.
Notre caravane, qui se compose de 100 coolies et de 150 chevaux , est trop nombreuse pour que nous puissions trouver facilement des gîtes suffisants. Aussi sommesnous divisés en trois groupes, puis en deux seulement, à partir de Ouéi-ning-tchéou.
Cette route est celle que j'avais déjà prise lors de mon retour de Yûn-nân-sèn ; mais, cette fois-ci, je la trouvai complètement débarrassée des rebelles.
En effet, une expédition générale avait été organisée contre eux à la suite du vol d'un convoi d'argent pour le Yûn-nân et de l'assassinat du mandarin qui l'accompagnait. Peu de temps après mon dernier passage, les bandes de pillards mahométans, que nous avons déjà appris à connaître mais qui n'avaient rien de commun avec la rébellion organisée, — sauf peut-être qu'ils profitaient des désordres de la guerre pour se livrer à leurs brigandages, — tous ces groupes, s'étaient réunis au nombre d'environ 4.000 hommes. Ils allaient se ravitailler du côté du Se-tchuen et ils se dérobaient toujours si bien dans les montagnes qu'il était impossible de les prendre. Le Se-tchuen et le Yûn-nân s'entendirent donc pour exterminer ces malandrins. Les soldats du Yûn-nân n'avaient d'autre expédient, pour en finir, que d'aller détruire les repaires et d'emmener prisonniers les femmes et les enfants. Les armes que j'avais envoyées furent d'un grand effet dans cette équipée que conduisit le fou-taï en personne.
Je pus constater, lors de mon passage,
les bons résultats de cette battue. Là, où auparavant il n'y avait que des terres incultes et désolées, s'étendaient à cette heure des champs de maïs, de pommes de terre et de sarrasin, sillonnés de chemins paisibles.
Des mesures également énergiques, ainsi que le nouveau matériel de guerre et les instructeurs envoyés au Yûn-nân avaient obtenu déjà des succès importants contre la grande rébellion musulmane, lorsque, le 31 janvier 1870, je me retrouvai dans la capitale du Yûn-nân. L'insurrection était aux trois quarts détruite dans la province et on cernait sérieusement les rebelles du côté de Ta-li, la capitale de Téou-ouen-tsio et le centre de tout le soulèvement.
Je dois ajouter que, dans le sud-est, des rébellions partielles étaient nées de la grande révolte. Quelques peuplades, après s'être défendues elles-mêmes contre les musulmans, s'étaient constituées en petits
Etats indépendants et refusaient de reconnaître l'autorité impériale. Mais ces groupes réfractaires ne tardèrent pas à faire leur soumission.
En arrivant à Yûn-nân-sèn, je ne trouvai d'entre les trois hauts fonctionnaires que le seul vice-roi. Il me fallut donc aller rejoindre le fou-taï devant Tchïn-kiang, dont il dirigeait le siège. J'emmenai avec moi M. Rocher pour le présenter à Tchèn.
Dès mes premières entrevues avec le foutaï, il fut de nouveau question dans nos causeries des richesses minéralogiques du pays, et je rappelai que le but de mon voyage était uniquement de tenter l'exploration du Tong-kïn, Tout en étant favorable à mes desseins, mon interlocuteur s'efforçait de m'en faire ajourner l'exécution, m'objectant que la plupart des contrées que j'avais à traverser ne reconnaissaient pas encore l'autorité de la capitale; par conséquent ses lettres de recommandation ne me seraient d'aucune utilité, mais dans un an, tous ces pays auraient de gré ou de force fait leur soumission. Attendez donc, me disait-il, la complète pacification, et alors avec les es-
cortes que nous vous donnerons, ce voyage sera pour vous beaucoup moins périlleux. »
Mais, à toutes ces raisons, j'opposais ma ferme intention de partir immédiatement malgré les obstacles.
Je pris congé de Tchèn et, après avoir passé de nouveau dans la capitale, je m'acheminai sur Tong-kéou près du lac Tonghaï et sur la route même du Tong-kïn. Cette localité était assiégée par le maréchal Ma.
Pendant mon premier séjour à Yûn-nânsèn, j'avais eu très peu de relations avec le maréchal. D'abord le fou-taï, très jaloux de ses prérogatives, voulait tout faire par luimême; c'est ce qui m'empêcha d'entrer dans une grande intimité avec Ma, ti-taï. N'oublions pas que l'ancien chef de la résistance musulmane était, à l'époque de mon précédent voyage dans une situation assez pénible, par suite de la défection d'une partie de ses troupes qui venaient de passer dans le camp de Téou-ouen-tsio. En 1870, il commençait, par exemple, à recouvrer tout son prestige.
Me voyant résolu à me rendre auprès du
maréchal, Tchèn écrivit dans ce sens à celui-ci : ce M. Dupuis veut absolument aller ce immédiatement au Tong-kïn, malgré le « danger qu'il y rencontrera ; faites vos ef- « forts pour le convaincre d'ajourner et, s'il « lui arrive quelque chose, c'est vous qui « en aurez la responsabilité, »
Le ti-taï ne me cacha pas qu'il était très partisan de mes projets. Mais désirant agir suivant les vues de Tchèn, il me conseillait d'attendre pour effectuer mon voyage.
Alors, j'essayai encore d'un autre côté :
J'envoyai au vice-roi mon secrétaire Ouang, chargé d l obtenir des lettres de recommandation. J'ai dit plus haut que le vice-roi était nouvellement arrivé dans la province et psu au courant des affaires ; j'espérais que ce serait précisément une chance de succès. Mais, probablement, des avertissements de Tchèn avaient précédé mon message, car je ne pus rien obtenir de ce côté non plus.
Le vice-roi répondit à Ouang que, dans tout le parcours du voyage projeté, je ne traverserais pas] un seul pays reconnaissant l'autorité de la capitale, et que, dans ces
conditions, ses recommandations me seraient plutôt nuisibles qu'utiles.
En même temps, le vice-roi écrivait au titaï de me retenir le plus longtemps possible auprès de lui, car, disait-il : « Si M. Dupuis ce partait avant la pacification du pays et qu'il « lui arrivât malheur, les étrangers ne mancc queraient pas de me reprocher de l'avoir « laissé s'exposer imprudemment. » Il finissait, comme le fou-taï, en disant au ti-taï : « Si vous ne parvenez point à le détourner « de son voyage, c'est sur vous que je lais- « serai peser toute la responsabilité. x> En outre, afin de donner plus d'importance à sa lettre, il dépêcha vers le maréchal un mandarin particulier, chargé de la commenter de vive voix, en insistant sur la gravité de son contenu.
Ma usa de tous les moyens pour suivre les intentions du vice-roi, et l'intérêt qu'il me témoigna en cette circonstance me toucha profondément.
Mais rien ne put me persuader : J'étais décidé à juger des difficultés par moimême.
Mon secrétaire Ouang, partageant l'avis du vice-roi et du maréchal, joignait ses supplications aux leurs pour me faire retarder mon voyage. En effet, ils ne voulaient obtenir qu'un simple ajournement, car tous approuvaient grandement mon projet.
Enfin, en dépit de leurs objections, je fis mes préparatifs de départ.
Au moment où j'allais prendre congé de Ma, celui-ci, comprenant que j'étais inébranlable, revint sur sa détermination et me donna quelques lettres pour des hommes qui étaient ses adversaires mais qui avaient été ses amis et qui peut-être s'en souviendraient. C'étaient les phefs de Tong-haï, d'Ha-mitchéou, de Ta-tchouang et de Mon-tze. Il m'en donna aussi pour le chef des Paï-y de Sïn-kaï.
Enfin, il me fit accompagner d'une escorte de 30 hommes, commandée par un petit mandarin militaire, et il m'adjoignit en outre un mandarin civil chargé de le représenter, et dont l'expérience pouvait me servir, car il avait visité Sïn-kaï, sur la frontière du Tongkïn.
Ainsi accompagné, je me mis en route.
J'ai déjà publié plusieurs fois l'itinéraire de ce voyage avec tous ses détails, entre autres, dans le Bulletin de la Société de Géographie des mois de juillet et août 1877, et on a pu voir quelles étaient les immenses richesses minérales de ce pays. Je n'y reviendrai donc pas dans ce volume.
A Mon-tze, je laisse l'escorte du maréchal Ma, ainsi que mon secrétaire Ouang et mon personnel, qui ne veulent pas aller plus loin. Au delà de cette ville, la dernière importante du Yûn-nàn, ce n'était plus pour eux la Chine, c'était l'inconnu. Ils auraient encore pu aller jusqu'à Mang-hâo et y attendre mon retour; mais les fièvres qui régnent dans cette ville et la proximité des rebelles de Lâo-kaï les effrayaient ; ils préférèrent donc de toutes manières rester à Mon-tze.
Je continue sans eux ma route vers le Fleuve Rouge, suivi du mandarin civil représentant le maréchal Ma, d'une escorte de
80 hommes et de deux guides que m'a donnés Tchang-lâo-pan, le chef de Mon-tze.
A Mang-hâo, nous nous embarquons sur le Fleuve Rouge et nous descendons jusqu'à Sïn-kaï, où je m'arrête pour entretenir Yangming, ancien ami de Ma et chef des Paï-y ; de la vallée du Fleuve Rouge, depuis Mang-hâo jusqu'à Lâo-kaï. — C'était dans cette région que nous avions résolu de commencer l'exploitation des mines; aussi je voulais intéresser Yang-ming à notre entreprise et lui démontrer le grand avantage qui en ressortirait pour le pays placé sous son commandement.
A Lâo-kaï, je m'arrête encore pour voir le chef des Pavillons Noirs, Lieou-yuen-fou, celui-là même avec lequel la France eut plus tard des démêlés. — Après lui avoir dit que j'avais reçu des mandarins du Yûn-nân la mission d'explorer le Fleuve Rouge, afin d'ouvrir une voie de communication entre leur province et la mer, je m'efforçai de lui faire comprendre que, sans chercher comment il était devenu le chef de la contrée, nous lui assurerions à lui et aux siens le
moyen de vivre d'une façon régulière. Nous procurerions du travail à tous, mais à la condition qu'il ne mît aucun obstacle au libre parcours du Fleuve Rouge, sur le territoire placé sous sa domination. Par exemple, si lui et ses partisans cherchaient à contrarier nos desseins, on les ferait disparaître, dût-on occuper Lâo-kaï. J'insistai sur ce point que, depuis quelque temps, le fou-taï avait résolu de prendre cette ville, car il était las des brigandages des Pavillons Noirs, mais que notre projet d'ouvrir le Fleuve Rouge avait modifié ses intentions. J'étais donc chargé de lui dire de la part des mandarins du Yûn-nân que si lui et les siens rentraient dès aujourd'hui dans le devoir, ils rachèteraient ainsi leurs anciens méfaits. Le fou-taï lui-même demanderait leur grâce à Pékin, et il se faisait fort de l'obtenir. Alors ils pourraient revenir dans la patrie, et leurs cendres reposeraient à côté des cendres de leurs ancêtres.
Lieou-yuen-fou n'avait pas au fond grande envie de changer d'existence ; mais, forcé pour ainsi dire de se rendre à mes rai-
sons, il me promit de se conformer aux intentions des autorités du Yûn-nân.
Il serait bon, avant d'aller plus loin, d'établir en deux mots l'origine et la condition actuelle des groupes rebelles dont il vient d'être question.
Les Pavillons Noirs étaient une ancienne bande des Taï-ping, que le fou-taï avait autrefois combattus dans le Kouang-si et qui s'était réfugiée au Tong-kïn, sous la conduite d'un de leurs principaux chefs, nommé Oua-tson. A la tête de 3 ou 4.000 hommes, celui-ci parcourut la partie nord-est jusqu'au Fleuve Rouge et campa plus d'un an sur la rive gauche du fleuve vis-à-vis d'Ha-noï. Il mourut en 1866.
Ses deux lieutenants, Lieou-yuen-fou et Hoang-tsong-ïn contraints après sa mort de fuir devant les troupes du Kouang-si et du Kouang-tong, envoyées à leur poursuite, remontèrent le fleuve jusque chez les sauvages indépendants et s'établirent dan? leurs forêts.
Bientôt après, Lieou-yuen-fou et Hoangtsong-ïn allèrent mettre le siège devant Lâokaï, alors entre les mains de Hô-yen-fan, chef cantonnais, qui, depuis neuf ans, s'était rendu maître de la ville, avec le concours des cantonnais de Mang-hâo.
Après avoir pris Lâo-kaï, vers la fin de Tannée 1868, Lieou-yuen-fou, chef des Pavillons Noirs, resta en possession de cette ville, et Hoang-tsong-ïn, chef des Pavillons Jaunes, choisit pour sa résidence Hô-yang, sur la Rivière Claire (1).
Les Pavillons Jaunes cherchèrent dans leur pays d'adoption à vivre en bonne intelligence avec les montagnards et établirent chez eux des postes, pour les protéger contre les dévastations des bandits. Ils espéraient d'ailleurs obtenir un jour leur grâce et rentrer en Chine.
Quant aux Pavillons Noirs, ils se firent craindre par leurs exactions et enrôlèrent une foule de gens de toute espèce, tous pirates et bandits.
(1) Les Pavillons Noirs et les Pavillons Jaunes devaient leur nom aux couleurs noire et jaune de leurs pavillons et de leurs vêtements respectifs.
Les Pavillons Noirs et les Pavillons Jaunes ne vécurent pas longtemps en bonne intelligence. Les revenus des douanes, établies sur le Fleuve Rouge et la Rivière Claire, devaient être partagés entre les deux chefs; mais, comme les revenus de Lâo-kaï étaient plus considérables que ceux de Hô-yang, Lieou-yuen-fou voulut tout garder pour lui et ne plus rendre de comptes. La question s'envenima bientôt entre les deux chefs, et Hoang-tsong-ïn vint attaquer Lâo-kaï. Ne pouvant s'en emparer d'assaut, il fit établir un camp à Touen-hia, sur le Fleuve Rouge, en aval, pour couper aux Pavillons Noirs toute communication avec le Tong-kïn et éteindre leurs revenus.
Les détails qui précèdent montrent donc bien que Pavillons Noirs et Pavillons Jaunes n'étaient rien autre que des rebelles qui avaient toujours à craindre les représailles du fou-taï, sans compter que celui-ci avait à venger contre eux une vieille rancune personnelle. Donc, si à mon retour auprès de Tchèn, je lui trouvai des dispositions pacifi-
ques, s'il renonçait à venir mettre le siège devant Lâo-kaï, c'était uniquement grâce à mon intervention, au rapport que je lui fis de leurs dispositions et aussi à l'intérêt que présentait pour tous l'ouverture du Fleuve Rouge au commerce.
Après mon entrevue avec Lieou-yuen-fou, je continue à redescendre le fleuve jusqu'à Touen-hia, où, comme on vient de le voir, les Pavillons Jaunes avaient établi leur camp.
Je tins aux Pavillons Jaunes le même langage qu'aux Pavillons Noirs; mais je les trouvai beaucoup mieux disposés que ceux-ci pour nos projets. Hoang-tsong-ïn me chargea de dire aux mandarins du Yûn-nân que lui et les siens se mettaient entièrement à notre disposition ; tous seraient heureux de rendre des services à leur pays et de mériter ainsi d'être réhabilités. En les voyant dans ces bons sentiments, je les assurai de nouveau de toute l'indulgence du vice-roi et du foutaï.
Les ayant quittés, je poursuis ma route jusqu'à l'endroit où est établi aujourd'hui le poste de Yen-bay, c'est-à-dire à 15 milles des avant-postes annamites de Kouen-ce.
M'étant assuré que, de ce point à la mer, la navigation ne rencontre plus d'obstacles, je remonte le fleuve.
A Mon-tze, je retrouve mon escorte, mon secrétaire Ouang et mon personnel, et, par la même voie, je gagne directement le camp du maréchal Ma, encore à Tong-kéou; le siège de cette ville n'était pas terminé .
Lorsque je rendis compte de ma mission au ti-taï, je lui certifiai que le Fleuve Rouge était navigable jusqu'à Lâo-kaï pour des bateaux à vapeur de faible tirant d'eau, pourvu que l'on fît quelques travaux de dérochement qui faciliteraient cette navigation, travaux auxquels les Pavillons Jaunes ne demanderaient pas mieux que de se prêter. Il y eut alors, dans tout le camp du maréchal Ma un véritable transport d'enthousiasme .
J'avais, du reste, rencontré ce môme enthousiasme le long de ma route depuis Sïnkaï jusqu'à Tong-kéou, car tous les chefs comprenaient quelle période prospère allait commencer pour leur pays.
Gomme le maréchal Ma me demandait quels moyens je comptais employer pour ouvrir le fleuve au commerce et protéger la nouvelle voie, je lui fis part de mes vues à ce sujet et nous tombâmes facilement d'accord.
Le lecteur comprendra pourquoi il fallait que je m'entendisse tout d'abord avec Ma, s'il se souvient — comme nous l'avons dit plus haut — qu'un ordre de Pékin avait partagé entre le fou-taï et le ti-taï l'œuvre de la pacification du pays. Tchèn s'occupait de l'ouest, et Ma, du centre et du sud-est, depuis la capitale jusqu'à la frontière.
N'oublions pas que le pacificateur d'une province avait droit aux revenus de la contrée, car il était désormais un conquérant qui rendait à l'Etat un territoire perdu. Or, telle était la situation du ti-taï par rapport au sud-est du Yûn-nân. Ma mission me portait précisément vers cette dernière région.
Je devins, en conséquence, plus spécialement le fondé de pouvoirs du maréchal. Son pavillon flottait aux mâts de mes navires, bien que d'ailleurs je fusse aussi l'agent du vice-roi et du fou-taï, c'est-à-dire du Yûnnân tout entier.
Ma désirait beaucoup pouvoir m'accompagner lui-même à Yûn-nân-sèn, ce qui aurait facilité notre entente avec les autres mandarins et, dans cet espoir, je prolongeai mon séjour auprès de lui. Mais, comme le siège traînait en longueur, je me résolus enfin à prendre seul le chemin de la capitale.
Les autorités de la ville me témoignèrent leur satisfaction, et, sans aucune difficulté, le vice-roi et le fou-tai acceptèrent tout ce qui avait été convenu entre le ti-taï et moi.
En conséquence, je reçus des pouvoirs en règle, revêtus des sceaux de ces trois hauts fonctionnaires ; ils m'autorisaient , comme représentant du Yûn-nân, à organiser une expédition dont le commandement m'était dévolu, et ils m'accréditaient auprès du royaume d'An-nam, vassal de la Chine,
pour ouvrir le Fleuve Rouge au commerce.
Aux termes de la convention, passée entre les mandarins du Yûn-nân et moi, je devais recevoir pour les frais de mon expédition :
i° Une certaine somme en argent,
2° L'argent étant rare dans la province épuisée par la guerre, 10.000 piculs d'étain, soit 600.000 kilogrammes.
En outre, les autorités me chargeaient de vendre pour leur compte, à valoir sur les frais de l'expédition, 12.000 piculs de cuivre, que Ton tiendrait à ma disposition sur le bord du fleuve, après l'ouverture de la nouvelle voie.
En effet, vu la pénurie où se trouvait le Yûn-nân, Pékin venait d'autoriser exceptionnellement l'exploitation des mines en faveur de cette province. On m'accordait une large part dans cette exploitation et on me confiait le soin d'acheter le matériel et d'engager pour les travaux des mines un personnel à mon choix : ingénieurs, contremaîtres, etc..
En résumé, on acceptait toutes mes propositions et on me laissait absolument carte
blanche pour l'ouverture du Fleuve Rouge et pour assurer sa protection contre les attaques, de quelque côté qu'elles vinssent.
Ce traité, très avantageux pour moi, n'était pas sans certains risques. Je devais hasarder toute ma fortune, et au delà, dans les dépenses d'une expédition; je me rendais responsable du nombreux personnel qui devrait me suivre dans une entreprise dangereuse.
Comme il fallait encore de nouveaux armements pour en finir avec la rébellion musulmane, il fut convenu que le premier convoi d'armes que j'enverrais suivrait la nouvelle route.
Je n'avais plus qu'à faire mes visites de départ et à me préparer pour mon expédition. Je quittai Yûn-nân-sèn le 9 octobre 187 i, pour reprendre la route d'Han-kéou, où j'arrivai le 15 décembre, après m'être arrêté quelque temps à Tchong-kïn, afin d'y terminer mes affaires avec le Kouéitchéou et le Se-tchuen.