CHAPITRE II
I. Premières relations d'affaires et de confiance avec les mandarins. — II. Mon itinéraire de Han-kéou au Yûn-nân; mon secrétaire le mandarin Ouang et mon ami Ly. — III. De Han-kéou à Si-ngan : fou. — IV. Si-ngan-fou.
Les trois nouveaux ports ne purent pas être immédiatement ouverts au commerce ; tout en aidant Eugène Simon dans ses recherches agronomiques il me restait encore de nombreux loisirs à bord de la grande jonque; j'en profitai pour me mettre sérieusement à l'étude de la langue chinoise. Ayant fait la connaissance de Ly, beau-frère du vice-roi, je pus, par son entremise, entrer en relations avec plusieurs mandarins influents. Ce Ly, qui, plus tard, me mit en rapport avec le vice-roi lui même, avait servi
d'intermédiaire pour les négociations qui
eurent lieu entre celui-ci etsirHarry Parkes.
Enfin, grâce à la flotte imposante de l'expédition anglaise , le traité de Pékin fut effectivement mis en vigueur, et le commerce se fit dans des conditions très favorables pour les étrangers, car leurs bateaux à vapeur servaient non seulement à leur propre trafic, mais encore à celui des Chinois. Tout en essayant de bénéficier moi-môme de cet état de choses, j'étendis de plus en plus le cercle de mes relations avec les mandarins.
Peu à peu, j'acquis auprès d'eux une certaine influence et je ne tardai pas à m'occuper exclusivement des affaires du gouvernement chinois. L'empire, troublé sur plusieurs points par les rebelles, avait un pressant besoin d'armes pour se défendre contre eux; on me chargea donc de lui en fournir : ce fut pour moi un nouveau moyen d'augmenter le nombre de mes connaissances.
Les mandarins des provinces du centre et du sud-ouest, qui se rendaient à Pékin ou qui en revenaient, passaient par Hankéou, et, presque toujours, mes amis me mettaient en relations avec eux. Je donnais
en leur honneur des dîners servis à l'européenne et à la chinoise, et ils partaient, emportant des présents pour eux-mêmes et pour les fonctionnaires de leurs provinces, avec lesquels j'avais eu précédemment des rapports.
Mais ce qui contribua plus que tout le reste à m'assurer une situation exceptionnelle en Chine, ce fut le rapport que le viceroi Li-Hung-tchang, frère aîné de Li-Hongtchang, le célèbre vice-roi du Tchi-li, adressa à la cour de Pékin ; il demandait, dans l'intérêt des provinces centrales et du Sud- Ouest, que j'eusse un dépôt d'armes et de munitions à Han-kéou, c'est-à-dire à proximité des contrées troublées par les rebelles de toute espèce. Cela me fut accordé par un décret impérial.
Aussitôt le ministre impérial de la guerre envoya une circulaire à tous les vice-rois, gouverneurs et chefs de corps d'armée, les informant de la teneur de ce décret : désormais, pour leurs armements, ils auraient à s'adresser au vice-roi des deux Hou (Hou-pé et Hou-nân), car un dépôt était placé sous
sa sauvegarde personnelle. Tous les trois mois, il rendait à Pékin le compte détaillé des entrées et des sorties d'armes. Dès lors, j'étais seul à fournir aux mandarins les armes et munitions de guerre dont ils avaient besoin pour combattre les rebelles.
Toutes ces raisons expliquent comment il se fait qu'avant d'avoir jamais visité le Yûnnân, j'y étais déjà connu. En effet, le gouverneur et le vice-roi de cette contrée më priaient de me rendre auprès d'eux pour nous entendre au sujet de la pacification de l'insurrection musulmane. J'eus de la même façon l'occasion de visiter la plupart des provinces de l'empire chinois.
Mes rapports étaient surtout fréquents avec les vice-rois et les premiers mandarins du Se-tchuen, du Yûn-nân et du Kouéi-tcheou.
J'envoyai même un instructeur (1) — celui qui devint plus tard le major général Mesny — au gouverneur de cette dernière province, sur la demande qu'il m'en fit.
(1) Cet instructeur, né à Jersey d'un père anglais et d'une mère française, lui rendit de grands services dans sa lutte contre les Miaotze, peuplades indépendantes.
En voyant s'affermir ainsi la situation privilégiée dont je jouissais, mon premier souci fut de la faire servir à nos projets. Je rêvais de faire accepter par les mandarins du Yûnnân l'idée de créer une voie de communication entre notre colonie de la Cochinchine et le Sud-Ouest du Céleste Empire. Mais, pour cela, il fallait voir les autorités de cette province : je le désirais depuis longtemps, mais toujours mon voyage se trouvait retardé par d'autres déplacements, accomplis sur la démande des mandarins et que je ne pouvais pas ajourner.
Enfin, plus rien ne me retenait à Hankéou, et j'allais partir, quand passa la mission de M. Doudart de Lagrée. On a dit que ce passage m'avait donné la première idée de mon exploration. Le contraire a été suffisamment démontré par les pages que mon ami Eug. Simon a écrites au commencement de ce livre, par ses lettres au gouvernement ainsi que par tout ce qui précède. J'en appelle encore au témoignage de M. le comte de Cintré, commandant le stationnaire de Han-kéou, et à celui de M. Dabry de Thier-
sant, ancien consul de France dans la même ville •
Je viens de nommer les trois seules personnes connaissant mon projet. Pourquoi, en effet, l'aurais-je ébruité? On comprend sans peine que, si les Anglais en avaient eu connaissance, ils se seraient efforcés de l'entraver par tous les moyens, et alors, il est probable que les mandarins du Yûnnân ne se seraient pas prêtés à sa réalisation.
Enfin, le 18 septembre 1868, je partis d'Han-kéou. La route que je vais décrire est un acheminement vers le but que je poursuivais, et c'est là le principal intérêt qu'elle présente. Cet acheminement semblera sans doute bien indirect puisqu'il me conduit au nord-ouest, au lieu de m'emmener au sud-ouest; mais on comprendra plus tard l'importance et les raisons de ce détour.
Depuis l'hiver précédent, je différais mon
voyage au Kan-sou, où j'étais appelé par Mô-tchang-tchuen, maréchal commandant en chef les troupes chinoises dans cette province, et par Tsao, vice-roi du Chen-si et du Kan-sou , l'un des plus hauts dignitaires de l'empire et le fondateur de l'arsenal de Fou-tchéou. Mon projet était de voir ces deux mandarins avant de me rendre au Yûnnân. Pour gagner cette dernière province en passant par le Kan-sou, j'étais donc obligé de traverser le Se-tchuen.
Le mois de septembre est le moment le plus favorable pour remonter le Han, affluent du Fleuve Bleu. Avant cette époque, le fleuve, grossi par les pluies et par les eaux qui descendent de la chaîne des Tsing-ling et des monts Ou-thang-chan, oppose aux barques une très grande résistance. On en a vu, qui, condamnées à l'immobilité par les vents contraires, mettaient deux mois et quelquefois plus, pour aller jusqu'à Siangyang ; or, en temps ordinaire cette distance peut être franchie en quinze jours. Pour cette raison, une navigation à vapeur conviendrait très bien à ce cours d'eau et don-
'nerait un plus grand essor au commerce déjà considérable de la région dont Ou-tchang, Han-yang et Han-kéou forment le centre, avec 2.000.000 d'habitants et plus.
La veille de mon départ, le général Kouang, représentant à Han-kéou le viceroi Tsao, me conféra de sa part et par son ordre spécial l'assimilation au grade de nié-taî (grand juge) pour les honneurs et préséances durant le voyage et me remit une pièce constatant ma nouvelle qualité.
Avec moi voyageaient mon ami Ly , chargé d'accompagner un convoi d'argent pour Môtchang-tchuen , et mon secrétaire Ouang, lettré, du grade de mandarin à bouton d'or. Comme l'un et l'autre doivent contribuer plus tard à l'ouverture du Fleuve Rouge, je tiens à dire ici quelques mots sur chacun d'eux.
Ouang- pé-tsen , né à Ki-chouïe-hien (Hou-pé), d'une famille de fonctionnaires, dont quelques-uns ont rempli des postes élevés à la cour de Pékin, avait été le secrétaire d'un vice-roi et de plusieurs hauts fonctionnaires avant d'être à mon service. Aussi
était-il très expert dans la rédaction des* correspondances officielles, si compliquées en Chine. Son séjour auprès de moi ne l'empêcha pas d'obtenir, pour services spéciaux rendus au gouvernement, le grade de hïen (sous-préfet) , puis celui de tchéou (grade intermédiaire entre le préfet et le sous-préfet). Comme je l'ai dit, il me suivit, non seulement pendant ce premier voyage au Kan-sou et au Yûn-nân, mais encore lors de mon exploration du Fleuve Rouge en 1870-1871. En 1872 il vint avec moi à Hong-kong et à Saigon, mais de là il fut obligé de regagner le Hou-pé où l'appelaient des affaires de famille.
Quant à Ly-tan-sun, son extérieur était des plus distingués et des plus agréables.
Originaire de Chouïe-tchéou-fou , dans la province du Kiang-si , il appartenait à une famille de riches propriétaires qui avait fourni à l'empire plusieurs hauts mandarins.
Après avoir obtenu son diplôme de bachelier il fut nommé pou-tïn (conseiller de préfecture) dans le Hou-pé ; puis , afin d'obtenir un avancement plus rapide, il entra comme
tong-ling général de brigade) dans le corps du général Téou, et, après la retraite de celui-ci, il passa sous les ordres de Pâo. Il devint plus tard sous-prêfet de Mâ-chèn puis préfet de Té-ngan (Hou-pé) ; la mort de sa mère le contraignit à quitter ce poste. En effet, tout fonctionnaire chinois est obligé de porter le deuil de ses parents pendant trois ans et de renoncer pendant ce temps à ses fonctions administratives.
Le deuil de Ly étant terminé, il attendait un poste vacant pour entrer en fonctions , lorsqu'en 1872, il consentit à faire partie de mon expédition pour me prêter son concours et son expérience des affaires chinoises. Il fut attaché à ma mission par les autorités du Yûn-nân, sur ma demande, et avec le consentement des autorités du Hou-pé.
Cependant on verra, dans un autre volume, que l'administration de la marine à Saigon ne tint compte ni de sa mission ni de son grade et, après les événements du Tongkïn, elle le traita comme un de mes matelots ou coolies sans distinction.
Trois autres mandarins qui allaient se mettre à la disposition de Tsao , pour l'aider à combattre les Nien-féi, firent également* route avec nous.
C'étaient de terribles brigands que ces Nien-féi. Nés de la ruine du batelage sur le Fleuve Jaune et sur le canal Impérial, — ruine causée par des inondations exceptionnelles, — ils acquirent une certaine importance après la prise de Nankin et la défaite des Taï-ping. Un grand nombre de ces derniers, restés en armes sous le nom de Tchan-mâo (hommes aux longs cheveux), se joignirent aux Nien-féi. Ces bandes, fortement organisées , comptèrent pendant quelque temps plus de 100,000 hommes.
Ne vivant que de rapines, elles ravageaient les provinces du centre, incendiant et pillant tout sur leur passage ; puis, chargées de butin, elles rentraient dans les provinces du Nord.
Comme nous quittons Han-kéou, notre navigation se trouve ralentie par des vents
contraires. Nous remontons le cours d'eau qui coule du N. O. au S. E., puis à TE.
quand il reçoit la rivière de Té-ngan.
Le 23 septembre, nous arrivons à Tientâo-tzen, gros bourg marchand sur la rive droite du Han. Les Nien-féi n'y ont pas fait leur apparition, car ils n'ont ravagé que la rive gauche. Cette ville est l'entrepôt des cotons de la contrée qui descendent la rivière à destination d'Han-kéou ; on y fabrique aussi de l'eau-de-vie de grains. Nous fai ; sons une visite à notre ami Chang, ancien tao-taï du Kiang-si. Ce beau vieillard nous offre un dîner avec chants et musique, suivant l'usage chinois.
Nous repartons le 24, et le 28 nous atteignons Sa-yang, marché moins grand que celui de Tien-tâo-tzen, mais qui a une certaine importance parce qu'un canal et des lacs le relient à Sa-se, sur le Yang-tse, à une distance de 72 kilomètres.
Le Han, dont la largeur varie de 200 à 300 mètres, reste encaissé jusqu'à Sa-yang dans le cours que lui ont tracé de hautes berges ainsi que les digues élevées en cer-
tains endroits sur ses bords. Depuis cette ville, il s'élargit considérablement et atteint quelquefois un kilomètre, rongeant le pied des berges sablonneuses ; la rivière ainsi se déplace elle-même, gagnant tantôt à droite, tantôt à gauche : on a constaté que tous les trente ans elle recommence son action à l'inverse, renvoyant d'un côté à l'autre les terres qu'elle a déplacées.
Malgré ses énormes crues, le Han est toujours navigable, même à l'époque des plus basses eaux, parce que les sables accumulés par les courants le long des rives, laissent un chenal dont la largeur minimum est de 80 à 100 mètres ; mais ce chenal se reforme rarement au même endroit; quelquefois même il s'en crée plusieurs.
Le 1 er octobre, nous dînons à Ngan-lofou, chez le préfet, qui est un ami de Ouang et de Ly.
Le lendemain, nous arrivons à Lieou-choïekéou. Au moment de notre passage la ville était déserte : tous les habitants avaient fui devant les Nien-féi ; il n'en restait plus que 5 à 600, au lieu de 30 à 40.000.
Au-dessus de Lieou-choïe-kéou, la culture du coton commence à devenir très rare.
Le 3, nous mouillons devant Siang-yang, à 1240 lis d'Han-kéou (1), sur la rive droite du Han; Fan-tzèn, la ville marchande, est située vis-à-vis, sur la rive gauche. Le viceroi du Hou-kouang (Hou-pé et Hou-nân réunis) arrive à Siang-yang en même temps que nous, et nous restons trois jours dans cette ville pour voir les fêtes que l'on donne en son honneur.
La veille de notre départ, j'offre un repas d'adieu à Ly, qui continue à remonter le Han jusqu'à Han-tchong.
Désormais, la navigation devient plus difficile; elle ne serait possible qu'avec des bateaux à roues et à fond plat.
Le liang-taï (intendant du vice-roi) nous procure des barques pour remonter le Tsaïhô.
180 lis plus loin, nous arrivons à Laô-hôkéou, qui, à l'époque où nous y étions avait
(1) Un li compte environ 500 mètres.
beaucoup perdu de son importance commerciale par suite de l'apparition des Nienféi. Cependant elle comptait encore 100.000 âmes. Nous allons visiter le Koueï-kouang (pagode-club) des négociants du Kiang-si, établissement magnifique, dont la toiture est en faïence vernie, de différentes couleurs.
Le 15 octobre, nous arrivons à Tin-tzekouang, marché important et résidence du siè-taï (général de brigade) et de quelques troupes, en raison de sa position sur les frontières du Chen-si, du Hou-pé et du Hounân. Là est le terme de notre navigation, après un parcours de 300 lis sur le Tsaïhô. A l'époque des fortes crues, des bateaux à faible tirant d'eau peuvent très bien remonter jusqu'ici et même jusqu'à Longkiu-tsaï.
Toute la vallée du Tsaï-hô est excessivement fertile. On y récolte en abondance des châtaignes, des noix et des fruits de toutes sortes. L'un des plus curieux est le sse-tse (1),
(1) Le sse-tse a été introduit pour la première fois dans notre pays par M. Eug. Simon en 1862. On l'appelle ka-ki au
que l'on trouve dans différentes provinces de Chine, à Saigon et au Tong-kïn. Il est bien connu aujourd'hui dans le midi de la France et à Paris sous le nom de ka-ki.
Le liang-taï, qui nous avait reçu à déjeuner le lendemain de notre arrivée à Tïntze-kouang, nous procure de magnifiques mulets pour quitter cette ville. Ce sont de fortes bêtes que Ton peut charger de 145 kilogrammes, sans compter le cavalier. Nous gravissons la montagne et la redescendons par une route presque impraticable. La nuit nous surprend dans un étroit ravin, et nous nous abritons sous un hangar ouvert à tous les vents. Partout nous avons retrouvé des traces du passage destructeur des Nienféi.
Le pays que nous parcourons, les deux jours suivants, est encore plus sauvage.
Nous marchons entre des montagnes escarpées de 1000 à 1200 mètres d'élévation; il nous faut passer de gorge en gorge pour contourner les pics.
Japon et, sous ce nom, d'autres voyageurs Pont depuis envoyé en France.
Nous avons fait 274 lis depuis notre départ de Tïn-tze-kouang , lorsque nous retrouvons le Tsaï-hô à Long-kiu-tsaï, poste militaire, à la tête duquel se trouve un inquang (colonel). On fabrique en cet endroit une grande quantité d'huile de noix.
Nous longeons la rivière jusqu'à Changtchéou, que nous atteignons le 23 décembre.
A partir de cette ville, la navigation du Tsaïhô devient impossible, môme pour les pe tites barques, et au-dessus la rivière se divise en plusieurs ruisseaux ou torrents.
Depuis Long-kiu-tsaï jusqu'à Changtchéou, il y a des sables aurifères et, un peu au delà de cette dernière ville, j'ai aperçu du minerai d'or.
L'exploitation des mines est interdite , afin de ne pas détourner le peuple des travaux agricoles. Le gouvernement chinois ne l'autorise qu'accidentellement, etpour un temps, dans une province, lorsque celle-ci a réellement besoin de ce métal. Cette loi, qui découle des principes de Confucius, n'est pas applicable aux mines de charbon qu'on peut toujours exploiter.
C'est à partir de Chang-tchéou qu'est cultivé l'arbre qui produit le vernis de Chine (1) ; nous l'avons trouvé sur les flancs de ravins réfractaires à toute autre production.
Le 25, nous escaladons les plus hauts sommets de la chaîne qui sépare le bassin du Yang-tsé de celui du Hoang-hô, et qui ont un peu plus de 2000 mètres d'altitude. Le 26, nous apercevons à l'horizon la plaine de Singan. Le spectacle est grandiose : devant nous s'échelonne une multitude de pics dont les derniers, les moins élevés, vont se perdre dans la plaine immense.
C'est le 27 octobre que nous atteignons Si-ngan-fou, la capitale du Chen-si, à 240 lis de Chang-tchéou et à 2400 lis de Pékin.
Cette ville, la plus grande de la Chine après Pékin, fut, pendant quinze siècles, la capitale de l'empire. Elle est entourée de murs
(1) Le vernis de Chine fut, comme le sse-tse et plusieurs autres arbres, envoyé au ministère de l'Agriculture en 1862 par M. Eug. Simon.
très élevés qui l'enserrent dans un rectangle de 40 lis de tour. Une deuxième enceinte sépare la ville marchande et le quartier tartare de la ville mandarine. Quant à l'ancienne ville impériale, la ville jaune, très petite d'ailleurs, il n'en reste plus que les remparts fort délabrés. Elle sert de champ de manœuvres.
Près du quartier tartare habitent les descendants d'une colonie juive, arrivée en Chine 600 ans avant Jésus-Christ et dont les missionnaires catholiques ont souvent parlé.
A côté de la porte du sud s'élève une magnifique pagode, où trône une immense statue de Confucius en bronze. Dans des bâtiments disposés en galerie, on remarque des centaines de pierres mortuaires appelées païling (forêt de monuments) rangées le long des murs sur plusieurs lignes, à la manière des Campi-santi d'Italie. Elles sont couvertes de caractères, dont la plupart sont tracés horizontalement au lieu de l'être verticalement. Ce sont les plus anciennes de Chine, et très peu de lettrés sont capables de les lire. On a réuni tous ces antiques sou-
venirs en ce lieu pour les grouper autour du monument dédié à Confucius.
J'ai aussi visité la fameuse pierre, dite de Si-ngan-fou, sur laquelle est gravée une croix de Malte. Elle se trouve en dehors de la ville à une certaine distance de la porte du sud-ouest, dans le mur d'une pagode en ruine. Les caractères qui la recouvrent rappellent ceux des paï-ling. D'après les missionnaires elle daterait du VII e siècle après Jésus-Christ et serait l'œuvre des chrétiens venus en Chine à cette époque pour la première fois; c'étaient des Nestoriens.
Lorsque j'entrai à Si-ngan-fou, je trouvai la ville dans une grande agitation, parce que Tsao, le vice-roi du Chen-si, y était arrivé la veille. Il revenait de combattre les Nien-féi, et ses troupes campaient en dehors des murs, non loin de la porte de l'ouest. Il m'invita à déjeûner dans le camp. Après le repas, il me présenta le capitaine Georges Vlavianos, qui avait autrefois fait partie du corps franco-chinois commandé par MM. Giquel et d'Aiguebelle.
Chez mon ami Tsao, je fis la connaissance
du nouvel ambassadeur du Thibet, Tè, kïntsaï qui se rendait à son poste avec une suite de 80 personnes, et il s'établit entre nous les relations les plus courtoises. Comme je lui manifestais mon désir de connaître Lhassa : — oc Pourquoi, me dit-il, ne partiriez vous pas avec moi ? Vous reviendrez avec celui que je vais remplacer et qui quittera le Thibet bientôt après mon arrivée. » Malgré son insistance et l'envie que j'éprouvais de répondre à son invitation, je déclinai ses offres. J'avais hâte, en effet, d'arriver au Yûnnân, et ce voyage m'aurait beaucoup retardé.
Tsao me conseillait cependant de ne pas partir à cette époque. Afin de passer par le camp de Mô-tchang-tchuen, j'étais forcé de prendre une route qui n'était pas celle que l'on suivait habituellement. Elle m'obligeait par la suite à franchir des montagnes excessivement difficiles et que la présence des brigands rendait peu sûres. Voyant que toutes ces causes ne peuvent m'engager à prolonger mon séjour dans la ville, Tsao me remet des lettres de recommandation qui
doivent me servir sur mon chemin.