CHAPITRE III
I. De Si-ngan au camp du maréchal Mo. — Le mausolée de Ma-ouéi-po. État misérable du pays. — IL Du bassin du Fleuve Jaune à celui du Fleuve Bleu. Les Tien-chang ou Monts célestes. — III. Han-tchong-fou. De cette ville à la frontière du Se-tchuen. — IV. 'Le Sè-tchuen. De la frontière nordàTchong-kïn. Importance commerciale de cette province.
Le 12 novembre 1868, nous quittons Singan-fou, pour nous diriger vers le camp de Mô-tchang-tchuen, situé à 100 lis de Lantcheou-fou, la capitale du Kan-sou. Nous passons la première nuit à Hien-yang, sur la rive droite du Oueï-hô, affluent du Fleuve Jaune, auquel il se réunit un peu plus bas.
Il y a dans les environs les tombeaux des anciens princes de la Chine, de ceux surtout qui appartenaient à la dynastie des Tang.
Le lendemain, nous arrivons à Sïn-pïn-
hien. Non loin de cette ville se trouvent des kouang-ling (1).
30 lis plus loin, à Ma-ouéi-pô, nous passons près d'un petit monticule couronné d'un mausolée, qui se trouve à droite de la route. C'est la sépulture de la célèbre Maouéi-pô, petite femme d'un prince de la dynastie des Tang. Celui-ci, partant de Singan pour combattre dans le Se-tchuen, emmena avec lui Ma-ouéi-pô dont il ne pouvait se séparer; mais cette faiblesse détermina le soulèvement des soldats qui refusèrent de suivre leur maître ainsi accompagné.
Cependant l'ennemi marchait à grands pas sur le Chen-si, et le prince, placé entre son amour et son devoir, ne savait auquel obéir.
Ma-ouéi-pô, tenue au courant de ce qui se passait, se dévoua, et, par un héroïque suicide, sauva du même coup l'honneur du guerrier et la liberté du pays. L'infortunée était d'une beauté ravissante; sa mort tragique a servi de thème à une pièce de théâtre très populaire que l'on joue encore aujourd'hui.
(1) Tombeaux de princes.
Nous continuons notre route par Ou-konghien, Fou-fong-hien, Ki-chang-hien et Fongsiang-fou.
Depuis Si-ngan, nous avons fait 420 lis à travers un pays ravagé par les musulmans venus du nord-ouest (du côté de Kachgar).
Ce n'étaient que ruines partout.
On me dit que les cours d'eau sont remplis de sables aurifères; mais depuis la rébellion on n'essaie plus d'en tirer parti. Les chercheurs d'or ont disparu comme le reste.
Nous passons un peu plus loin à Hy-tsintohéou et, le 24 au soir, nous arrivons au camp de Mô-tchang-tchuen. Notre dernière journée a été rude : ne trouvant pas d'abri, il nous a fallu faire 125 lis.
Mô-tchang-tchuen était un Tartare d'un commerce agréable. Ses traits respiraient la bonté. Depuis quelques années, il remplissait les fonctions de vice-roi du Kan-sou, dont le titulaire, Tsao, venait seulement d'être désigné. Tsao ne devait venir habiter Lantchéou, la capitale, que dans quelque temps.
Je cause avec Mo «de l'état du pays :
« Toutes les villes fortifiées, me dit-il, ont été
au pouvoir des rebelles, qui n'ont laissé que des ruines derrière eux. » La région est absolument abandonnée par les habitants; c'est à se demander ce qu'ils sont devenus, dans le Ghen-si et dans le Kan-sou surtout (1). Les populations de ces provinces ont dans toute la Chine une grande réputation de probité et de franchise. Les hommes, d'une belle race, ont la taille élevée et l'air vigoureux.
Ayant terminé mes affaires d'armements avec Mô-tchang-tchuen, je lui fais une visite d'adieu le 8 décembre, veille de mon départ.
Accompagné d'une escorte que m'a donnée le maréchal, je reviens sur mes pas jusqu'à Fong-siang. Si je n'avais voulu passer à Han-tchong, j'aurais pu me rendre au Setchuen par une voie beaucoup plus courte, m' embarquant à Lô-yang pour descendre la
(1) On sait que toutes ces rébellions ont presque entièrement disparu, et que la prospérité est à peu près générale aujourd'hui.
rivière du môme nom jusqu'à Paô-ning-fou.
Le 14, nous arrivons à Fong-siang, où je suis reçu par mon ami Ouéi-tao-taï.
Il nous faut faire 100 lis le 16 avant de trouver un gîte, et nous couchons àTi-hien.
Le 17, nous nous enfonçons dans la montagne pour passer à Paô-ki-hien, épargné par les rebelles, et à Où-ki, où je rencontre Tékïn-tsaï. Nous reparlons de Lhassa, et il me renouvelle sa proposition dem'emmener avec lui.
Dans les environs de Où-ki, nous remarquons une particularité que l'on retrouve en plusieurs endroits dans ces montagnes ; des sources forment des ruisseaux à quelques centaines de mètres du sommet.
Le lendemain, en nous dirigeant vers le sud-ouest, nous gravissons la chaîne de Tiensa-pien-lîng, qui sépare le bassin du Fleuve Jaune de celui du Fleuve Bleu. Le sentier que nous suivons est presque à pic.
Le 18, nous passons à Nan-sin. Le cours d'eau que nous longeons va rejoindre à Loyang le Paô-ning-hô, qui lui-môme se jette dans le Yang-tsé à Tchong-kïn.
Nous continuons notre route à travers les montagnes, presque aussi hautes que les Tien-sa-pien-lîng. A différentes reprises, nous rencontrons des rochers à pic, qu'il faut gravir en les contournant, puis redescendre en côtoyant des précipices de 3 à 400 pieds de profondeur. On frémit en songeant qu'un faux pas, une distraction, peuvent vous précipiter dans l'abîme ; et il paraît que cela arrive souvent. On me dit que des portefaix, revenant du Se-tchuen, où ils se sont débarrassés de leur fardeau, profitent quelquefois de la solitude de ces montagnes pour commettre des crimes. Lorsqu'ils rencontrent un voyageur sans escorte et qui leur semble avoir de l'argent, ils le dépouillent et l'envoient rouler dans le précipice.
Il y a des moments où nos mulets sont incapables de nous suivre sans l'aide des conducteurs. Il faut se mettre à deux ou à trois pour les soutenir. Deux de ces malheureuses bêtes tombent sous nos yeux dans un ravin, où elles sont broyées.
Le 21 décembre, nous atteignons Lieoupa-tïn, arrosé par un cours d'eau que nous
côtoyons et qui est le principal affluent du Han.
Nous passons ensuite à Mâ-tâo.
Ce chemin est certainement l'un des plus mauvais de la Chine. Depuis Paô-ki-hien, nous avons franchi pendant sept jours des montagnes et des ravins. Autrefois, il existait une route assez praticable; mais, lors de mon passage, elle avait disparu en plusieurs endroits sous des éboulements. Au lieu de la rétablir, on en avait simplement relié les quelques tronçons demeurés intacts, par un sentier taillé dans le roc. Cependant, les courriers du Se-tchuen n'en suivent pas d'autre pour aller à Pékin. Ceuxci vont à pied et au pas de course; mais ils ne font pas plus de 15 lis chacun. Au bout de cette étape ils se relayent, et jainsi, jusqu'à la capitale. Le service ne demande pas plus de cinq ou six jours.
Le 24 décembre, nous arrivons à Hantchong, où s'arrête la navigation de la ri-
vière Han. Par la route directe il y a 1050 lis depuis Si-ngan ; mais j'en ai fait le double pour passer par le Kan-sou.
Les barques qui viennent d'Han-kéou remontent jusque-là sans décharger. Deux petits bras se réunissent au-dessus de la ville pour former le Han. L'un vient de l'ouest et descend dans un lit unique à partir de Nien-hien. On peut le remonter pendant quelque temps avec de petites barques; mais bientôt, au-dessus de Nien-hien, on rencontre les petits affluents qui le composent. L'autre bras est celui que nous avons suivi depuis le versant sud de la grande montagne de Fong-siang et qui, à partir de Lieou-pa-tïn , descend dans des gorges étroites. C'est le bras principal du Han, mais il n'est pas navigable.
Lorsque nous arrivons à Han-tchong, nous n'y trouvons que des ruines, ainsi que m'en avait bien averti le maréchal Mo. Il ne reste plus debout une seule maison; les murailles sont en partie détruites. Mon ami Ouang-tao-taï loge dans une mauvaise pagode, restaurée à la hâte et couverte de
chaume. La Ville a été ravagée par une bande de contrebandiers d'opium venus des montagnes de l'Inde et du Thibet pour introduire cette denrée dans toute la Chine par le Se-tchuen. Ils s'unirent aune troupe de Nien-féi, et ce fut une femme qui se mit à leur tête ; mais cette femme finit par être prise et exécutée.
Avant d'être saccagé, Han-tchong comptait de nombreux habitants dans ses maisons construites en pierres et en briques; mais aussitôt après l'expulsion des rebelles, les populations du Se-tchuen vinrent en foule pour repeupler cette localité.
De toutes les villes de Chine, il en est peu dont la situation soit aussi charmante que celle d'Han-tchong. La ceinture de montagnes, qui l'entoure à une certaine distance, ne s'ouvre que du côté de l'est sur la vallée du Han. Cette vallée, excessivement petite, fournit en abondance des légumes et des fruits de toute sorte : noix , châtaignes, poires, etc.. Pendant mon séjour à Han-tchong, mon cuisinier me rapporta du marché des carottes énormes et un navet
qui pesait 4 kilog. 800 grammes ainsi que d'autres légumes magnifiques.
Le 29 décembre, nous quittions Hantchong sur de petites barques pour remonter jusqu'à Nien-hien (HO lis) le bras de la rivière qui se dirige vers l'ouest. Mais, après 60 lis de navigation, l'eau manque. Il nous faut presque traîner nos embarcations, et nous prenons des chevaux pour gagner la rivière de Lo-yang.
Le 31 décembre, nous passons devant Nien-hien à l'extrémité de la vallée. De ce point, on s'enfonce dans la montagne. Audessus , la rivière se divise en plusieurs branches, dont deux sont plus importantes que les autres. Nous prenons une de celleslà, qui se dirige à gauche, et nous la suivons jusqu'à Sin-pou-ouen.
Le 1 er janvier 1869, nous voyageons sous de continuelles rafales de neige et nous couchons à Taï-kia (85 lis) .
Le 2, nous arrivons à Yang-pïn-kouang, grand village et marché important sur la rivière qui, venant de Lo-yang, passe à Paô-ning-fou , dont elle emprunte le nom,
DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 4i
et va jusqu'à Tchong-kïn, où elle se jette dans le Yang-tsé. C'est à Yan-pïn-kouang que les marchandises, venant du Se-tchuen, prennent la voie de terre pour être transportées à Han-tchong. Yang-pïn-kouang est à 210 lis de Han-tchong, si l'on suit le cours d'eau dont je viens de parler.
Nous continuons notre route sur une jonque que nous procurent les mandarins.
Nous franchissons des rapides dangereux, étroitement resserrés entre des rochers.
Le 3, nous entrons dans le Se-tchuen et nous retrouvons des rapides semblables à ceux de la veille. Nous sommes au milieu de montagnes très hautes, surtout sur la rive droite du fleuve ; elles sont boisées dans le bas et dénudées vers le sommet, encaissant profondément la rivière. Ce district est pauvre; la journée d'un homme se paie fr. 30, et même moins pour les travaux agricoles.
Le 4, nous atteignons Kouang-ouen-hien
après avoir fait 350 lis de navigation très dangereuse. Cette localité est connue par son charbon de terre, dont l'extraction forme, avec l'huile de noix, la principale industrie du pays. Là, nous devons quitter la jonque qui nous a été donnée à Yang-pïn-kouang; le sous-préfet de la ville nous en procure une autre et vient nous demander si nous en sommes satisfaits.
Non loin de Kouang-ouen-hien, notre nouvelle jonque, en franchissant un rapide, est précipitée contre les rochers. L'arrière coule immédiatement; mais, par bonheur, l'avant demeure suspendu sur les récifs, et nous y cherchons un refuge pour nous et nos bagages mouillés, en attendant les embarcations qui viennent nous recueillir.
C'est sur un petit bateau que nous continuons notre route jusqu'à Tsao-koa-hien , où la rivière reçoit deux affluents qui grossissent considérablement le Paô-ning-hô.
Les mandarins de Tsao-koa-hien nous ayant prêté une petite embarcation qui doit nous conduire jusqu'à Paô-ning-fou (530 lis par eau et 307 par terre), nous atteignons
cette ville le 9, après avoir passé à Tsen-kihien; retenus par des brouillards, nous y restons jusqu'au lendemain matin. Les mandarins nous font un très bon accueil et nous donnent une autre jonque pour Nan-pouhien; le préfet nous invite à dîner. — Paôning-fou est le centre du commerce qui se fait avec le haut de la rivière.
Le 12, nous arrivons à Nan-pou-hien ; où on nous donne une autre embarcation qui, de nouveau, sera changée à Pang-tchéou.
Les principaux objets du commerce de cette contrée sont : le sel , extrait des puits , qui , par milliers, se trouvent de chaque côté de la rivière; la cire d'insecte {pèh-là ou coccus pèh-là) et la soie, produite par le ver à soie du chêne (1).
Un peu plus loin, près de Sin-tsen-pâ, je vais visiter le péh-là-tchu> arbre sur lequel vit l'insecte pèh-là (2).
Nous continuons sur Pang-tchéou et Cheû-
(1) Le ver à soie du chêne a été introduit en France par M. l'abbé Perny et par M. Eug. Simon au commencement de 1864.
(2) Le coccus pèh-là et le pêh-la-tchu (ligustrum) ont été envoyés au Jardin des Plantes par M. Eug. Simon en 1863.
kïn-fou, qui, comme les localités précédentes, exportent une grande quantité de soie. Un des affluents de la rivière, lequel prend sa source dans les environs de Tchen-tou-sèn, capitale de la province, permet d'arriver tout près de Cheû-kïn-fou, situé à 620 lis par eau de Tchong-kïn, avec lequel il fait un grand commerce.
Les jours suivants, nous passons successivement à Tïn-yuen-hien , à Hô-tchéou, et, le 21, nous arrivons à Tchong-kïn, à 2105 lis de Yang-pïn-kouang ; mais, la route est beaucoup plus courte par terre. Là, j'appris que M. Cooper, l'explorateur anglais, avait traversé Tchong-kïn un mois auparavant.
Tchong-kïn, au confluent du Yang-tsékiang et du Paô-ning-hô, est le plus grand marché de la Chine Occidentale. C'est jjar là que se font les échanges, non seulement avec l'intérieur de la province qui ne compte pas moins de 40 à 45,000,000 d'habitants, mais encore avec les provinces voisines, telles que le Kan-sou, le Kouéi-tchéou , le Yûn-nân et le Thibet. Durant toute l'année,
on a peine à circuler dans les rues, encombrées de monde et de ballots. Les négociants de la province passent, dans toute la Chine, pour être très fins et très rusés. On leur donne l'épithète de rats du Se-tchuen, c'està-dire « qui ramassent tout ».
M. Eug. Simon, qui a parcouru le Setchuen en 1863, a recueilli sur ce sujet des renseignements très intéressants. D'après ce qu'on lui a dit, c'est au Se-tchuen qu'ont pris naissance les premières institutions de crédit, non seulement de la Chine, mais peutêtre du monde entier. Les billets de banque, les warrants, les monts-de -piété y seraient connus depuis un temps presque immémorial. L'individu, qui passe pour être le plus riche de la Chine, est un habitant du Setchuen. On lui attribue une fortune d'au moins 100 millions. Il possède de très nombreux établissements de monts-de-piété, où l'on prête à prix réduits.
On comprend d'ailleurs que les besoins de la civilisation se soient fait sentir de bonne heure au Se-tchuen, puisqu'il est certain que cette province a été une des
plus anciennement peuplées de la Chine.
Je rencontre à Tchong-kïn deux mandarins, Ly et Kao, envoyés par Tchèn-fou-taï, gouverneur du Yûn-nân, qui allaient me chercher à Han-kéou. Ils sont chargés pour moi d'une dépêche dans laquelle Tchèn, après m'avoir exprimé le désir qu'il avait de me voir, me prie de me rendre chez lui le plus tôt possible, afin que nous puissions nous entendre au sujet des armes, canons et munitions de toutes sortes, dont il a besoin, et il me demande, en outre, d'en remettre immédiatement un assortiment à ses envoyés.
Il m'avertit que ceux-ci doivent recevoir une certaine somme du vice-rpi des deux Kouang et qu'ils me la remettront; si elle ne suffit pas pour solder le compte, l'arriéré me sera réglé une autre fois avec une nouvelle fourniture.
En conséquence, j'envoie Ly et Kao à Han-kéou avec une lettre pour mon agent chinois, dans laquelle je donne à celui-ci mes instructions, conformément aux désirs du fou-taï.
Je rencontrai également à Tchong-kïn le
liang-taï (intendant général) du Se-tchuen et aussi le général en chef Lieou, commandant l'armée du Kouéi-tchéou et auquel j'avais envoyé quelque temps auparavant l'instructeur Mesny. Je pus donc finir mes affaires avec eux, sans aller jusqu'aux capitales de leurs provinces : Tchèn-tou-sèn et Kouéiyang-sèn.
Rien ne me retenant plus à Tchong-kïn, je fais mes préparatifs de départ.