CHAPITRE IV
I. De Tchong-kïn à Tchao-tong-fou par Suïe-tchéou-fou. — II. Chez les bandits mahométans. — III. De Ouïe-ningtchéou à Yûn-nân-sèn. Encore les bandits.
Jusqu'ici, j'ai cru intéressant de donner quelques détails sur le pays que j'ai traversé, car les routes que j'ai prises, tout à fait inconnues en 1869, ne sont guère plus connues aujourd'hui, surtout celles qui franchissent la chaîne de montagnes séparant le bassin du Fleuve Jaune de celui du Fleuve Bleu.
A partir de Tchong-kïn au contraire, l'itinéraire que je parcours ne s'écarte pas de celui qu'on suit habituellement. Plusieurs voyageurs l'ont décrit; moi-même, j'en ai parlé longuement à la Société de Géographie et dans beaucoup d'autres publications.
Je me bornerai donc à de légères indications sur la voie qui va de Tchong-kïn à Yûn-nânsèn.
Nous quittons Tchong-kïn dans une belle jonque mandarine que le préfet m'a procurée. Elle doit nous conduire jusqu'à Suïetchéou-fou que nous atteignons 810 lis plus haut, entre des rives charmantes, formées de mamelons cultivés et boisés, où fleurissent les orangers, les azalées et les camélias. Les villes et les villages que nous rencontrons sont très populeux, et on sent partout que le pays est riche.
Suïe-tchéou-fou, au confluent du fleuve et de la rivière qui vient de Kia-tïn-fou, dont elle prend le nom, fait un très grand commerce avec le sud-ouest du Se-tchuen, le Yûn-nân et le Thibet. Les négociants qui vont dans cette dernière province remontent en barques la rivière de Kia-tïn-fou jusqu'à .cette ville et même au-dessus. Les principaux articles d'importation dans la ville sont : la cire pèh-là, la rhubarbe, le musc et les plantes médicinales ; le coton en bourre, dont la plus grande partie provient des
plaines du Hou-pé. Les tissus de laine et les tissus de coton sont les principaux objets d'exportation à destination des contrées éloignées.
Suïe-tchéou-fou était autrefois la capitale des Man-tze, qui ont été refoulés dans les montagnes mais qui, de temps en temps, descendent dans les plaines pour opérer des razzias. Ils trouvent du reste ces razzias absolument légitimes. Les Chinois, d'après eux, sont des voleurs qui leur ont pris leur pays, et ils se font justice comme ils peuvent.
Au-dessus de cette ville, le fleuve très encaissé n'est plus navigable à cause des cascades qu'il forme.
Plusieurs explorateurs ont été arrêtés un peu plus haut que Suïe-tchéou-fou, notamment la mission Sarel et Blakiston, dont il a été parlé au commencement de cet ouvrage, puis M. Richthofen et M. Cooper.
Le 8 février, les mandarins de Suïe-tchéou* fou nous ayant procuré des chevaux, nous nous dirigeons sur Keû-lien-hien par la voie de terre. C'est une ville bien située, dans une vallée entourée de hautes montagnes.
On cultive dans les environs un thé d'une qualité commune, mais que Ton récolte en abondance. Le premier de Tan chinois nous surprend à Reû-lien-hien et, à cette occasion, la vie est pour ainsi dire suspendue pendant trois jours. Nous sommes donc forcés de nous arrêter; mais le 12, bien que les fêtes ne soient pas terminées, le préfet parvient à nous trouver de nouveaux chevaux, et nous nous mettons en route.
Le 13 nous passons la rivière à Lao-yatan, sur un pont suspendu par des chaînes de fer. C'est en cet endroit que la mission de M. de Lagrée, fatiguée du voyage dans les montagnes, prit des barques et descendit la rivière jusqu'à Suïe-tchéou-f ou, malgré le danger de cette navigation.
Lao-ya^tan, situé au fond d'une gorge étroite où coule la rivière du même nom, est le siège de la douane frontière du Yûnnân et le seul lieu de passage pour toutes les marchandises qui sont à destination de cette province, venant de Suïe-tchéou-f ou.
Le principal commerce d'exportation est celui du musc.
Nous dînons chez les mandarins de la douane, dont l'un est l'ami de mon secrétaire Ouang, et, après avoir remplacé nos chevaux, nous nous dirigeons le lendemain sur Ta-kouang-tïn, plusieurs fois saccagée par les rebelles et par des populations à demi sauvages.
Cette petite ville ne s'était pas encore relevée d'un récent pillage, quand 3 ou 4.000 bandits profitèrent d'un jour de marché pour l'envahir. Ils prirent la citadelle et firent main basse sur tout ce qui était susceptible d'être emporté : provisions, objets de literie, et même les vêtements, dont ils dépouillèrent les habitants. Toutefois, ces infortunés eurent la vie sauve, à l'exception de ceux qui tentèrent de résis»ter.
Depuis Lao-ya-tan, nous suivons un chemin très sauvage, à travers gorges et ravins. Montant toujours, nous arrivons par un mauvais chemin de montagne à Tchaotong-fou, chef-lieu de département, sur un plateau fertile qui fournit en quantité des fruits de toutes sortes, principalement de
magnifiques poires fondantes que l'on expédie jusqu'à Pékin.
Les montagnes des alentours renferment des mines de zinc et de plomb que l'on exploite pour les besoins de Se-tchuen et des provinces voisines. Ces métaux valaient ici, à l'époque de mon voyage, 7 francs les 60 kilogrammes, et le transport 1 de cette môme quantité jusqu'à Lao-ya-tan, c'est-à-dire pour un parcours de 370 lis environ, coûtait 8 francs.
Mon intention était de quitter Tchao-tongfou le 21, et le préfet devait nous procurer des chevaux pour nous conduire jusqu'à Tong-tchouan-fou, où mourut M. de Lagréi mais, au moment de notre départ, j'a] prends que les mahométans de Ta-li occupent le passage au-dessus de cotte ville qui ne peut donc plus avoir de communications avec la capitale. Immédiatement, je me rends chez le préfet, espérant que uous trouverions peut-être une autre combinaison « Vous n'avez qu'une chance d'éviter rebelles, me dit-il, c'est de prendre à Ouéining-tchéou la route du Rouéi-tchéou ; mai;
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pour l'atteindre, il vous faudra traverser des bois qui servent de repaire à des bandits mahométans (!)• Ceux-ci occupent dans une vallée un petit village, où vous serez obligé de passer la première nuit. »
Mon interlocuteur regarde cela comme très dangereux ; depuis que les rebelles sont installés dans ces parages, personne n'a osé traverser leur retraite pour se rendre d'ici à Ouéi-ning-tchéou.
Malgré la désapprobation que le préfet donne à mon projet de voyage, je persiste à demander des chevaux, résolu à partir en dépit des difficultés.
Voyant que je demeurais inébranlable, il fait venir le conducteur des chevaux. Quand celui-ci, ignorant les dernières nouvelles venues de Tong-tchouan, apprend qu'il s'agit de me conduire par un chemin qu'il ne connaît pas, il s'effraie et refuse de s'engager. Cependant, comme le préfet insiste pour le décider et que je lui promets une petite récompense, il se rend à mon désir et nous partons.
(1) C'était le reste de la fameuse rébellion du Kouéi-tchéou.
Après avoir fait 15 lis dans la plaine, nous entrons dans le bois, où nous ne voyons pas une âme jusqu'à Lieou-chouïe-tsïn, le village mahométan, situé dans un vallon charmant, à 50 lis de Tchao-tong. Les bandits qui l'occupaient depuis deux ans étaient à bout de ressources, et ils projetaient de recommencer une autre expédition, en se réunissant aux débris de la grande rébellion du Kouéi-tchéou.
Sur notre route, nous avons trouvé, à fleur de terre, du charbon en état d'être brûlé.
Nous parvenons à nous loger dans une maison du village, mais, avant de nous y laisser entrer, on nous fait déposer toute la viande de porc que nous avons dans nos provisions, et on la porte dans une demeure inhabitée de l'autre côté de la rue. Pendant que nous prenons possession du logis qu'on nous a assigné et qui est au fond d'une cour, le chef de la maison et son fils, un grand
gaillard de vingt-deux à vingt-trois ans, me font mille questions sur le but de notre voyage. Ils sont persuadés que nous allons chez Tchèn, fou-taï du Yûn-nân, pour lui fournir des armes qui doivent servir à combattre leurs coreligionnaires de l'ouest; aussi ils nous regardent d'un œil soupçonneux; mais moi, payant d'audace : ce Quel est donc, leur dis-je, ce Tchèn dont vous parlez? — Quoi! vous ne connaissez pas le fou-taï du Yûn-nân? — Mais non, comment voulez-vous que je le connaisse? Je suis un étranger qui arrive de Pékin, et je vais dans mon pays. On ne m'a rien dit de Tchèn; on m'a seulement parlé d'un nommé Téou-ouen-tsio, le grand chef de Ta-li, qui est en relations avec mes amis de l'autre côté du Yûn-nân. »
Cependant, mes affirmations n'ont pas l'air de les convaincre et ils sont là sept ou huit, qui regardent mes bagages d'un air de convoitise. <sc Ce sont des échantillons d'armes, chuchottent-ils entre eux, et il doit y avoir aussi de l'argent. » Le plus vieux s'adresse alors à moi et, pour m'intimider :
« Vous savez, me dit-il, que nous serons bientôt maîtres de la province et que les blancs (1) sont près d'ici. — Je sais seulement qu'avec ma carabine je puis tuer 200 personnes en moins d'un quart d'heure. Ainsi, malheur à celui qui viendra m'attaquer, fût-il blanc, noir ou rouge. » Et comme l'un d'eux, prétendant voir mon arme, en touchait le canon :
« Le premier qui s'avance, m'écriai-je, est un homme mort; après lui, je tuerai le second, puis le troisième et ainsi de suite. » Et, les tenant enjoué, je les force à sortir, et je barricade les deux portes de la pièce , dont l'une donne dans une chambre voisine.
De temps en temps, le fils paraît par celle-ci sous un prétexte quelconque; mais, en réalité, pour voir si je dors et pour me surprendre dans mon sommeil. Tous regardent à travers les châssis et les fentes des croisées .
Mais, assis sur mon lit, la carabine à la main, je fais bonne garde toute la nuit pen-
(1) On appelait ainsi les rebelles musulmans de Tali-fou à cause de la couleur de leurs drapeaux et de leurs vêtements.
dant que mes Chinois dorment. A trois heures et demie, les bandits, n'espérant plus me surprendre se retirent et, au point du jour, j'éveille mes hommes.
Tous les brigands reposaient. Seule, une vieille femme était levée et , confidentielle ment, je lui dis pour plus de sûreté que nous étions des amis de Téou-ouen-tsio et que nous allions chez lui.
Nous cheminons toute la journée dans des bois solitaires, pour arriver Je soir au petit village de Té-tan-pô. Nous trouvons les habitants ruinés par les mahométans, car une bande, plus nombreuse que celle que nous venons de quitter, habite à 15 lis de là dans un village plus grand que Lieou-chouïe-tsïn . Cette bande pille sans cesse ces malheureux.
Le fils de nos hôtes a été enlevé par ces brigands, et la famille ne peut donner l'argent qu'ils réclament en échange de sa liberté.
Quand ces misérables apprenaient que les infortunés avaient vendu un cochon ou quelque autre objet, ils s'empressaient d'en venir réclamer le prix et mettaient les récalcitrants en prison.
Je suis dans l'inquiétude, car je crains que les habitants de la maison, où nous avons passé la nuit précédente, n'avertissent leurs coreligionnaires et que les deux bandes ne se mettent à notre poursuite. Cependant, la neige, qui n'a cessé de tomber, me rassure un peu.
Nous poursuivons par une route toujours solitaire et nous arrivons à Ouïe-ning-tchéou, à 210 lis de Tchao-tong, situé au milieu des montagnes qui s'élèvent à 1000 mètres environ au-dessus du grahd lac. Ce lac remplit tout le fond de la vallée, et cette contrée est la plus pauvre de toute la province du Kouéitchéou.
Le tche-tchéou (préfet de 2 e rang) me dit que, très près de la voie que nous allons suivre, se trouvent des bandits, semblables à ceux que j'ai déjà rencontrés, et que depuis trois ans aucun voyageur n'a passé par Ouïe-ning-tchéou, car on considère comme impossible de faire une lieue sans être dévalisé.
Nous repartons le 25 janvier. A peu de distance de notre route, nous apercevons sur le haut d'une montagne un camp fortifié, où s'est retranchée une troupe de ces bandits.
Mes gens tirent quelques coups de fusil pour les intimider et, comme d'autre part, nous nous approchons d'eux, ils s'imaginent que nous venons dans le but de les attaquer et ripostent à notre feu au moment où nous passons le plus près d'eux ; mais leurs armes sont mauvaises, et leurs balles ne nous atteignent pas. Je leur réponds en faisant jouer mon fusil Peabody ; mes hommes m'imitent, et les brigands comprennent qu'ils n'ont qu'à rester tranquilles derrière leurs murailles.
Nous atteignons Tan-tan, gros bourg autrefois fortifié et très important par ses précieuses mines de cuivre rouge. On y trouve à fleur de terre du cuivre natif et du charbon d'excellente qualité. L'abondance de ces minéraux est la môme jusqu'à Sien-
ouïe-tchéou, mais, à cette époque, l'exploitation de ces mines était interrompue par les rebelles qui coupaient toutes les communications et pillaient les convois. On parlait cependant do reprendre les travaux.
Le 27, nous arrivons à Sien-ouïe-tchéou dont les environs sont occupés par les rebelles.
Le 28, nous couchons à Yen-fou, dépeuplée par l'insurrection.
Le l° r mars, nous trouvons près de Cheli-pou les sources de la rivière de Canton; elles forment bientôt un ruisseau, le bras principal du Si-kiang. Après avoir arrosé la plaine de Kiu-tsïn-fou, celui-ci passe à Lang-hien puis à Pô-si, où il reçoit la rivière de Kouang-y, rivière qui vient de Sïn-shïntchéou; ensuite il traverse la plaine de Hami-tchéou, où il est grossi par la rivière qui sort du lac de Che-pïn et qui arrose la plaine de Lin-ngan-fou.
Nous arrivons le 2 mars à Kiu-tsïn-fou, à 220 lis de Sien-ouïe-tchéou. Cette ville, autrefois importante, est dans une riche plaine de 30 lis de large, où on cultive le
riz en été et l'opium (1) en hiver. Les villages que l'on rencontre, dans cette plaine sont entourés d'arbres fruitiers.
Je trouve, à Kiu-tsïn-fou, Eûl-ta-jên, frère du fou-taï du Yûn-nân. Il me prie d'attendre deux ou trois jours, afin de lui permettre d'écrire à la capitale pour annoncer mon arrivée et afin que son frère soit prévenu au cas où je courrais quelque danger.
En effet les rebelles assiégeaient en ce moment la capitale. Lui-même s'efforce de m' être agréable. Il était originaire d'une tribu de Lolo, de Si-ling-hien , sur la frontière ouest du Kouang-si; puis il avait été naturalisé Chinois, lui et sa famille, en raison des services rendus par son frère, le fou-taï actuel du Yûn-nân. Né dans les montagnes, il avait conservé le caractère de ces montagnards qu'on appelle barbares (iferi); il était simple et timide.
Pour répondre à son désir je reste quatre jours à Kiu-tsïn-fou et j'en repars le 6 avec
(1) Depuis l'introduction de l'opium par les ports ouverts au commerce étranger le gouvernement chinois a dû en permettre la culture, jusque-là interdite à ses sujets.
une escorte de 30 hommes qu'il me fournit.
Au lieu de suivre la route ordinaire occupée par les rebelles de l'ouest, nous en prenons une autre, plus longue, et nous nous dirigeons vers Yé-tchéou, à l'extrémité de la vallée, et vers Leô-liang-tchéou ; depuis Sien-ouïe-tchéou, nous sommes sur le vaste plateau du Yûn-nân, traversé de quelques collines peu élevées. Exceptionnellement il est tombé beaucoup de neige, qui, en fondant, rend les chemins très mauvais.
Le 8, nous couchons au petit village de • Tien-ou-kouang. Les environs deviennent un peu plus accidentés.
Le 9, nous atteignons Ning-liang-hien, admirablement situé dans une plaine très riche, où coule la rivière de Canton. Cette petite ville a été prise et reprise plusieurs fois.
Dans la soirée arrive, commandée par un petit mandarin civil, une escorte de 35 hommes que le fou-taï du Yûn-nân envoie au-devant de moi et, dès le lendemain, je renvoie celle qui m'avait accompagné jusque-là.
Le 10, nous passons au village de Tantse, près d'un lac qui s'étend très loin entre les collines, et d'une source d'eau bouillante; cette source forme un ruisseau, suffisant pour faire tourner un moulin.
Nous couchons à Rïn-tien et, le lendemain 11 mars, nous arrivons enfin à Yûnnân-sèn. Nous avons fait 390 lis depuis Riutsïn-fou.