CHAPITRE V
I. Arrivée à Yûn-nân-sèn. Investissement de la ville. — IL Deux mots sur la rébellion musulmane. — Le maréchal Ma. — III. Les mandarins accueillent mon projet. — IV. De Yûn-nàn-sèn à Han-kéou. Toujours les bandits.
Quand j'écris que nous arrivons à Yûnnân-sèn, je veux dire que nous touchons presque aux portes de la ville , mais nous ne les franchissons qu'après avoir couru quelques nouveaux dangers.
La ville, en effet, est assiégée et sur le point d'être investie par les rebelles. Une seule voie d'accès est demeurée libre ; elle est gardée par les Impériaux. Malgré cela, les rebelles se sont emparés de villages et de pagodes échelonnés à 4 ou 500 mètres de
cette route, et de là, ils tirent sur nous. Heureusement, leurs fusils ne portent pas loin ; pourtant, quelques balles sifflent à nos oreilles, et Tune d'elles vient frapper en pleine poitrine un des hommes de l'escorte du foutaï. Ce jeune homme mourut de sa blessure le lendemain; c'était le fils d'un mandarin militaire tué lui-même par les blancs. Tchèn, s'intéressant à l'orphelin, l'avait pris dans son escorte personnelle et l'avait même adopté .
En arrivant à Yûn-nân-sèn, je me rends au logement que \efou-taï nous a fait préparer et qu'il a meublé avec des meubles, provenant, pour la plupart, de son propre palais. Intérieurement, les parois sont tendues de soie.
Le lendemain de mon entrée dans la ville, je vais voir le vice-roi, puis le fou-taï et tous les hauts fonctionnaires qui me font un accueil des plus bienveillants. Le jour suivant, Tchèn et les autres mandarins viennent me rendre ma visite, et le vice-roi, étant souffrant, se fait remplacer par le général Où.
Parmi les hauts fonctionnaires , maî-
très du pouvoir à l'époque où nous sommes, nous nommerons, en premier lieu, le vice-roi Lieou. Nouveau venu dans la province il s'en remettait pour la direction des affaires au fou-taï Tchèn et au maréchal Ma.
Nous dirons deux mots de ce dernier en parlant des rebelles.
Nous citerons ensuite le fou-taï Tchènyu-ying qui, nous l'avons indiqué plus haut, était originaire d'une tribu de Lolo, dans les environs de Si-ling-hien (frontière ouest du Kouang-si). Vers 1856, il se mit à la tête des montagnards, ses compatriotes, pour combattre les Taï-ping ; il les empêcha ainsi de pénétrer dans le Yûn-nân.
Pour le récompenser de si grands services, il fut naturalisé Chinois, lui d'abord, puis toute sa famille. Enfin il arriva au grade de mandarin civil sans toutefois perdre son commandement militaire. C'est ainsi qu'un ordre de Pékin lui confia le soin de pacifier l'ouest de la province tandis que le centre et le sudest étaient confiés au maréchal Ma.
Ce qui donnait un attrait particulier à cette figure du fou-taï, c'est qu'il avait con-
LES ORIGINES serve quelques uns des traits de ces montagnards dont il était issu. Travailleur, tenace, cruel et très habile il n'avait cependant pas vis-à-vis des Européens la défiance habituelle des mandarins; d'ailleurs extrêmement poli et me traitant toujours de a frère aîné », je n'eus jamais avec lui que de très bons rapports.
Le 15, nous apprenons que les rebelles se sont emparés de Yang-ling et ont massacré la majeure partie de la population, qui s'était déclarée pour les Impériaux.
Une fois maîtres de cette place, les insurgés occupent, non loin de Ning-liang, la route de Yûn-nân-sèn, par laquelle nous sommes venus, et, du 15 au 30 mars, il est impossible d'avoir aucune communication avec le Se-tchuen et, par conséquent, avec le reste de la Chine.
Pourtant, les Impériaux font tout ce qu'ils peuvent pour reprendre possession de la route. Leurs soldats sont divisés en deux corps, dont l'un est commandé par le ti-taï (maréchal) Ma, et l'autre par le fou-taï. De
Yûn-nân-sèn, on envoie des renforts considérables; la ville se trouve ainsi privée d'une bonne partie de ses troupes, et celles qui restent sont très mal armées. Si les rebelles avaient été assez audacieux pour l'attaquer alors, ils s'en seraient probablement emparés . Cet état de blocus n'empêche pas mes négociations avec le fou-taï et le maréchal
Ma, Il est convenu que j'enverrai à tous les deux des canons, des fusils nouveau système et des munitions de toutes sortes. Je dois aussi adresser des Européens à Tchèn afin que ceux-ci enseignent aux troupes le maniement de ces nouvelles armes, et je promets aux mandarins que, grâce à ces mesures, ils ne tarderont pas à être débarrassés des musulmans de l'ouest. « Si vous suivez mes conseils, leur dis-je, d'ici trois ans toute la province sera pacifiée. »
Peut-être est-il bon de noter ici que la rébellion, dont il est question, a commencé vers 1855 par un conflit. Ce conflit éclata
entre les musulmans et les habitants à l'occasion des mines d'or que les premiers voulaient exploiter au mépris des lois chinoises et au détriment des populations auxquelles le territoire appartenait. Tchân-sïn-gô, qui était alors fou-tai\ fit une proclamation au peuple pour l'engager à exterminer les mahométans. Ce fut là le signal d'un affreux massacre. Il y eut 20.000 victimes dans la capitale et les faubourgs, mais les représailles furent également terribles. Mâhien, un musulman, né à Kouang-y, département de Lin-ngan-fou, se mit à la tête de ses coreligionnaires du sud et du centre; pénétrant dans les villes et les villages, il fit périr plus d'un million de personnes.
Il se plaisait à le raconter lui même. Les Chinois étaient si épouvantés, qu'ils n'osaient se défendre.
Mâ-hien, maître d'une partie de la province, allait s'emparer de la capitale quand les Impériaux consentirent à traiter. Ma céda à leurs propositions, mais à la condition qu'il disposerait des forces du Yûn-nân, comme garantie des promesses faites. En
outre, il se chargeait d'apaiser la rébellion, car, malgré la soumission de leur chef, les musulmans de l'ouest voulaient continuer la lutte.
C'est ce même Mâ-hien qui, sous le nom officiel de Mâ-yu-long, fut nommé plus tard ti-taï du Yûn-nân. Il occupait ce poste en 1869 et c'est de lui que nous parlons sous le nom de maréchal Ma.
Toutefois, l'état de guerre, dans lequel on vivait depuis ces événements, avait forcément interrompu l'exploitation des mines de toute nature, au grand regret des populations, et on attendait, pour la reprendre, que le calme fût rétabli.
Pendant tout mon séjour à Yûn-nân-sèn, j'eus de longues et fréquentes causeries avec Tchèn, qui jouissait dans sa province d'une autorité incontestée.
Nos entretiens roulaient spécialement sur l'objet qui me tenait le plus à cœur et qui se rapportait directement au but que je n'avais
cessé de poursuivre. J'essayais de faire comprendre à mon interlocuteur l'importance qu'il y aurait, pour sa province, à créer une voie, qui, à travers le Tong-kïn, mettrait le Yûn-nân en communication avec la mer et, de là, avec Saigon et les ports ouverts au commerce étranger. La réussite de cette entreprise devait diminuer, dans une large mesure, le prix de transport du cuivre.
De Mon-tze à Canton (port le plus rapproché), il était, à cette époque, de 88 francs pour 60 kilogrammes, y compris les frais do douane (1).
Le fou-taï comprenait clairement ces avantages, et, lorsque je lui parlais d' entreprendre l'exploration du fleuve qui traverse le Tong-kïn il approuvait mon projet.
Mais cette tentative était pour le moment impossible. D'abord, la présence des rebelles rendait mon voyage impraticable; puis, avant tout, pour le succès même de nos
(1) J'ajoute quo, si les richesses minérales du Yûn-nân n'ont pas encoro été exploitées, môme aujourd'hui, c'est uniquomout pour dos raisons politiques, dans lesquelles je n'ai pas à outrer ici, mais qui no doivent plus rester longtemps un obstacle sérieux.
projets, il fallait travailler à la pacification du pays, c'est-à-dire commencer par renforcer au plus vite les armements du Yûnnân. Je n'avais donc qu'une chose à faire :
reprendre immédiatement le chemin d'Hankéou, afin d'exécuter les commandes que j'avais reçues.
Mais il resta convenu avec Tchèn et les autres, mandarins, qui tous partageaient mes vues, que je reviendrais aussitôt que l'ordre serait rétabli, et que je m'assurerais alors s'il était possible d'établir entre Manghâo et la mer des communications suffisantes par le Tong-kïn.
En attendant, le vice-roi et le fou-taï me donnèrent des lettres de crédit pour le viceroi des deux Kouang (Kouang-si et Kouangtong), qui devait rembourser les armes que j'allais envoyer.
Après avoir fait mes adieux aux mandarins et avoir reçu leurs cadeaux, consistant en provisions de bouche, surtout en thés
du Yûn-nân et de Pou-eûl, je me remets en route le 2 avril. Deux mandarins militaires, chargés de ramener les instructeurs européens et les armements promis, et d'autres mandarins qui se rendaient à Pékin, partent avec nous. Le fou-taï me donne encore jusqu'à Kiu-tsïn-fou, une escorte de 30 hommes. Notre caravane est donc nombreuse.
Nous passons la première nuit à 35 lis de la capitale, au petit village de Chouïe-hètze, incendié par les rebelles quelques jours auparavant. Une pagode, dont les murailles restent seules debout, nous sert de gîte.
Arrivés à Kiu-tsïn-fou, nous retrouvons le frère du fou-taï qui veut absolument offrir un dîner en mon honneur. Il me donne une escorte, destinée à remplacer celle de son frère et à me conduire jusqu'aux frontières du Kouéi-tchéou.
En repassant à Tan-tan, je m'écarte légèrement de ma route pour visiter un haut fourneau de cuivre rouge, le seul qu'on eût rétabli dans ces parages; les rebelles les avaient tous détruits* Le coke qui l'alimente
se fait avec du charbon de terre, extrait à quelques centaines de mètres au dessus, et le minerai se prend à côté.
Toutes les montagnes depuis Tong-tchouanfou jusqu'à Tan-tan, d'une superficie de 500 lis de long sur 300 de large, sont très riches en minerai de cuivre.
Au village de Ko-teou, nous trouvons quelques mandarins voyageurs, que la crainte des rebelles retient ici depuis plusieurs jours. On nous dit, en effet, que des bandits, campés sur la montagne, — ceuxlà même avec lesquels j'ai échangé quelques coups de feu en allant à Yûn-nàn-sèn, — arrêtent les passants. Mais, décidé à ne pas m'attarder, je déclare mon intention de partir le lendemain matin, et j'invite ceux des mandarins qui le voudraient à se joindre à nous. Notre nombre intimidera les insurgés.
Ma proposition est si bien agréée, que notre caravane s'est grossie de 300 hommes, lorsque, le 17 avril, au point du jour, nous quittons Ko-teou.
Nous gravissons la montagne en suivant
une route qui passe à 400 mètres environ du camp des musulmans. Quand les rebelles aperçoivent de loin cette longue file d'hommes qui approchent, ils croient qu'on vient les attaquer et arborent leurs pavillons. Une grande agitation se produit parmi eux ; nous entendons leurs cris et les encouragements bruyants qu'ils se donnent les uns aux autres. Au moment où nous passons juste en face de leur camp, ils nous envoient quelques balles; mais elles arrivent à peine jusqu'à nous, et celles que nous leur adressons ne leur laissent aucun doute sur la portée de nos armes; ils se décident à ne plus nous inquiéter.
Un certain nombre de mandarins, d'entre ceux qui s'étaient joints à nous depuis Koteou et qui se trouvaient en queue de la colonne, s'arrêtent aux premiers coups de feu des musulmans, tandis que la tête de la caravane continue d'avancer. Nous voyant déjà loin, ils n'osent plus passer devant le camp : je fais alors volte-face avec mes gens pour les chercher, et ils reprennent leur chemin sous notre protection. Pendant cette
petite manœuvre, les bandits ne bronchent pas.
Le 17 mai, nous arrivons à Ouéi-ningtchéou, où j'apprends que les brigands de Lieou-chouïe-tsïn, chez lesquels nous avons passé une nuit, se sont réunis à d'autres bandes et continuent leurs brigandages.
Ils n'ont pas encore quitté les environs; mais ils rayonnent de Ouéi-ning-tchéou à Tchao-tong, où ils pillent tous les voyageurs.
A Ouéi-ning-tchéou, nous continuons à suivre la route mandarine, qui va directement du Yûn-nân au Se-tchuen. C'est le véritable chemin pour aller à Pékin. On se rappelle que l'insurrection nous avait empêchés de le prendre en venant.
Sans m'attarder à le décrire, je dirai seulement qu'il me ramena à Han-kéou, où j'arrivai le 21 mai 1869.