‹ Les origines de la réforme (volume 2)Chapitre 10 sur 87 · Traité des reliques. C. R. VI, col · texte numérisé non relu

Traité des reliques. C. R. VI, col

de sa foi. Mais cette influence fut courte. Il perdit sa mère de bonne heure, à l'âge où les tendresses maternelles pénètrent si profondément notre être moral. Son père se remaria ^. Dans cet intérieur, l'enfant fut-il heureux? D'humeur difficile, autoritaire, prétendant régler lui-même l'avenir de ses fils, le père semble s'être plutôt fait craindre qu'aimer. Par surcroît, des embarras d'argent feront bientôt de l'homme de loi un mécontent, presque un révolté. En 1524, il se brouillera avec le Chapitre, lui tiendra tête, protestera contre un emprisonnement qu'il juge illégal. Deux ans plus tard, chargé d'une liquidation testamentaire, il refusera des comptes et se laissera excommunier. Ce tempérament frondeur, obstiné, violent se retrouve chez l'aîné des fils, Charles, qui, entré dans la cléricature, se fera poursuivre devant le Chapitre pour injures et pour coups *. Dans un pareil milieu, la vie manquait d'agrément. Les premières années de Calvin sont moroses. Comment s'étonner que cet enfant, sevré d'épanchements et de caresses, soit d'une nature grave, réservée, un peu craintive et taciturne ' ? Plus encore que la race, cette ambiance explique quelquesuns des traits de son caractère. De son père, Calvin ne paraît guère avoir gardé un souvenir attendri. En 1531, il parlera de sa mort presque avec indifférence ^. Dès le foyer domestique, il est à l'école de l'autorité.

Le collège achèvera cette formation morale. A Noyon, l'enfant avait commencé ses classes aux « Capettes » où on lui enseigna les premiers rudiments du latin. Mais à quelle carrière le destiner? D'office, son père avait choisi.

5. On ignore la date de ce second mariage et le nom de la seconde femme. De cette union naquirent deux flUes dont l'une, Marie, suivit plus tard le réformateur à Genève.

6. Sur tous ces faits, cf. Lefranc, ouv. cit., p. 16 et suiv.

7. Préf. au Comment, sur les Psaumes. C. R. XXXI, 22 : « estant d'un naturel un peu sauvage et tionteux... » et plus loin : « Je me recognoy estre timide, mol et pusillanime de ma nature... » Nous reviendrons sur ces traits de caractère.

8. Lettre à Du Chemin. C. R. X, 2* part., col. 8 : « Dies de die trahitur donec eo ventum est ut nuUa spes vitae sit reliqua, certum mortis periçulum. Utcunque res accident, ad vos reyisam »,

LA FORMATIOX 7

Aux fils du secrétaire épiscopal s'offre un débouché tout naturel : l'I^glise. Aussi bien le frère aîné, Charles, a frayé 4a voie où comme lui et après lui entreront ses cadets, Jean et Antoine. Que faut-il pour réussir? Du savoir et des protections. Or Jean Calvin est bien doué. On remarque déjà la précocité de son intelligence comme son application à l'étude. Et les protecteurs ne manquent pas. Il a pour parrain un chanoine. Son père l'a introduit chez les Hangest. Le fils du robin est accueilli dans cette maison où il trouve la culture de l'esprit et la politesse des manières. Ces influences lui assurent, en 1521, un premier bénéfice, la chapellenie de la Gésine, dont les revenus défrayeront ses études. Les deux fils de Louis de Hangest-Monmort et leur cousin Claude, le futur abbé de Saint-Eloi, se rendant à Paris, il part avec eux, dans le dessein de poursuivre ses humanités et de commencer sa théologie ^.

Il était descendu chez son oncle, le serrurier, tout près de Saint-Germain-l'Auxerrois. On le fit entrer au collège de la Marche, en « quatrième » classe. Calvin eut la chance d'y trouver un maître incomparable, Mathurin Cordier. Cordier était prêtre, mais non moins humaniste, et il avait la passion de la pédagogie. Pour mieux former les enfants à l'étude du latin, ne s'était-il point avisé, renonçant à la « première » classe, de devenir simple régent de grammaire? Donner à ses élèves, en leur ouvrant l'intelligence des mots, une connaissance raisonnée de la langue, les habituer à la parler comme à l'écrire, cette méthode était nouvelle. Combien féconde! Mais cet homme excellent était plus qu'un professeur. Instruire n'était pour lui qu'un moyen

9. Préf. au Comment, sur les Psaumes, 22 : « Dès que j'estois jeune enfant, mon père m'avoit destiné à la Théologie... » M. Lefranc fixe à 1523 ce départ pour Paris. Mais Calvin n'entrait qu'en quatrième; le cours de philosophie durait trois années. Or il est certainement maître es arts avant la fin de 1528. Il faut donc admettre cinq années pour tout le cycle d'études, ce qui est peu vraisemblable. J'inclinerais à avancer la date de son voyage à Paris. Peut-être le don deson bénéfice ecclésiastique en 1521 se rattachet-il à ce départ.

de former les âmes. Avec tout l'humanisme chrétien, il pensait que l'étude ne se sépare pas de la religion, que le maître doit inculquer à ses élèves, non seulement l'amour des lettres, mais l'amour du Christ, la soumission à Dieu, la foi en sa miséricorde, la vraie piété. Tout son enseignement était pénétré de ces idées. Quelle influence profonde cette éducation intellectuelle et morale exerça sur Calvin, nous le savons par lui-même. Il garda toujours du vieux maître un souvenir reconnaissant; et lorsque Cordier, définitivement acquis à la religion nouvelle, quitta la France, ce fut à Genève qu'il se retira i".

Ce séjour à la Marche fut court : quelques mois. Calvin émigré comme « martinet » à Montaigu ". Ce collège était un véritable séminaire où se dressaient les théologiens. On sait les sarcasmes des humanistes, d'Erasme, de Rabelais surtout, contre la vieille demeure où pullulaient le^ jeûnes, la vermine et les coups. Ce qui est vrai, c'est que, depuis la réforme de Standonck, sous la direction rigide de Beda, le collège s'était transformé en un couvent. Il en a l'aspect froid comme la règle austère. Isolé au milieu de l'Université par ses hautes murailles, il l'est plus encore par ses méthodes. Dans cette enceinte où la formation intellectuelle est subordonnée à la formation morale, la discipline est le but. Pour les boursiers, peu ou point de récréations. On ne parle qu'à voix basse. Il n'est permis de sortir que pour des courses déterminées d'avance, et encore deux à deux, en silence, les yeux à terre. Le vin est interdit, le maigre perpétuel, sans compter les jeûnes réguliers et les jeûnes arbitraires à la discrétion du principal. Chaque semaine, les élèves sont astreints à un examen de conscience; les coupables, à une confession pubhque. En tout cas, les boursiers doivent se surveiller, se dénoncer les uns les autres,

10. La méthode et les idées de Cordier nous sont connues par son livre De corrupti sermonis emendatione. Paris, Estienne, 1530.

11. Sur Montaigu, ses règlements, sa discipline, cf. Grodet, La congrégation de Montaigu, 1490-1580. Bibl. de l'Éc.des Htes ^iwdes, 198e fasc, 1912,

« par pure charité ». Rude discipline qui habitue l'âme à la maîtrise d'elle-même, refrène ses besoins et, l'affranchissant des sens, lui restitue sa liberté. Sans doute, comme tous les externes libres, Calvin ne fut pas soumis à cette tutelle austère. Il n'en vécut pas moins dans cette ambiance; il n'en fut pas moins initié à un système de contrainte, de discipline extérieure dont il ne perdit pas le souvenir. Est-il téméraire de penser que les méthodes d'inquisition qu'il établit plus tard à Genève ont eu, en partie au moins, leur origine dans l'esprit et les procédés qui régnaient à Mont aigu?

Il devait y rester jusqu'à la fm de 1528, et c'est à Montaigu qu'il fut initié à la première discipline des théologiens, la philosophie.

On sait ce qu'était alors cet enseignement. Le cours n'était guère qu'un commentaire. Le maître débutait par la logique. Il expliquait Porphyre, puis le cycle des traités d'Aristote, les Parva logicalia, les Analytiques, continuant par les Météores, la Morale à Nicomaque, la Métaphysique. Ainsi, au départ une méthode, à l'arrivée une science de l'ensemble. Mais cette science était toute faite. L'aristotélisme résumait toute la sagesse; et l'orthodoxie religieuse s'appuyait sur l'orthodoxie philosophique. Quant à la méthode, elle apprenait à raisonner beaucoup plus qu'à réfléchir. Le grand exercice était l'argumentation. On consacrait non moins de temps aux « disputes » qu'aux leçons. Le pro et contra faisait rage dans les écoles. La jeunesse adorait ces joutes intellectuelles qui finissaient parfois par des pugilats d'un autre genre^. Mœurs de « sophistes »,

1. Cf. Godet, ouv. cit. p. 52, et Doumergue, Jean Calvin, t. I, p. 73, citant Vives (1531) : « On dispute avant le dîner, on dispute pendant le dîner, on dispute après le dîner, on dispute en public, en particulier, en tous lieux, en tous temps. »

clamaient les humanistes. Heureusement pour Calvin, le professeur était Antonio Coronel, un Espagnol, dont le père, Luiz, correspondait avec Erasme. Coronel appartenait à ce groupe de théologiens qui, comme Jean le Maire et Almain, sans toucher aux méthodes de la scolastique, s'efforçaient de l'épurer 2. Il ne semble pas s'être borné à l'enseignement traditionnel. Au cours complet de péripatétisme il dut joindre un aperçu des principales philosophies de l'antiquité. On a remarqué avec quelle aisance, dans son commentaire sur Sénèque, Calvin parle du Stoïcisme, d'Epicure, de certains traités de Platon. Nul doute qu'il n'ait recueilH dans les cours de son maître les citations et les notes dont il se servit alors. Et, heureusement aussi, son éducation littéraire, son bon sens naturel le préservèrent des déformations que l'abus du raisonnement fait subir à la raison. En réalité, l'usage de la dialectique donne à l'esprit un merveilleux instrument. Calvin lui dut cet art d'analyser, de définir, de discuter, de démontrer, qui fît du docteur de Genève un des maîtres de la controverse. Cette éducation logique, non moins que le contact avec l'àristotélisme, laissera sur son esprit une empreinte profonde. Par là, Montaigu eut une influence décisive sur sa formation. Calvin restera un disciple de la scolastique, même en la combattant.

Ce noviciat philosophique durait trois années. Vraisemblablement, c'est à la fin de 1528 ou au début de 1529, que le jeune étudiant passa son examen de maître es arts ». 11 n'avait plus qu'à commencer à Navarre ou en Sorbonne ses études de théologie. Brusquement, son père l'en détourna. 11 reçut l'ordre de se rendre à Orléans pour y prendre ses

2. Coronel est évidemment 1' « Espagnol » grâce à l'enseignement duquel Calvin fit les rapides progrès signalés par Bèze (cité par Doumergue, ibid.). On a vu un passage d'une lettre d'Érasme à Luiz Coronel dans l'Evangélisme, p. 71.

3. La première mention de Calvin comme maître es arts se trouve dans une délibération du chapitre de Noyon du 30 avril 1529. Lefranc, ouv. cit. Pièce$, p. 197,

grades de droit ". Ce n'était point nécessairemerrt renoncer à la vocation. Autant peut-être que la théologie, Tétude des lois conduisait aux plus hautes dignités ecclésiastiques : les juristes d'Église peuplaient les officialités, les grands corps de l'État et les évêchés. Mais une autre discipline va agir sur notre étudiant, non moins décisive que la philosophie. A Orléans enseignait un maître déjà célèbre, Pierre Taisan de FEstoile, qui unissait à sa régence les fonctions de vicaire général du diocèse, et devait être appelé en 1531 à présider la chambre des Enquêtes. Calvin étudia sous sa direction les Institutes et le Digeste. Mais déjà d'esprit curieux, d'humeur indépendante, il n'était plus homme à se donner à un seul maître ou à un seul livre. Il s'initie aux travaux des grands jurisconsultes de la Renaissance, Zazius et Budé ^. En avril 1529, l'Italien Alciat étant venu s'installer à Bourges, notre jeune étudiant a le désir de l'entendre ^. L'Estoile était l'homme de la tradition. Il se confinait dans l'exposé et l'analyse des textes, et en déduisait les applications. Alciat au contraire faisait figure de novateur, expliquant les lois par l'histoire et la vie sociale. A ces contacts et à ces contrastes, l'esprit de l'étudiant devait s'élargir. Il commence à faire le tour des idées et des méthodes, ce qui est le meilleur moyen de penser par soi-même. Cependant, il n'en garde pas moins des influences. En 1531, une querelle s'étant élevée entre les deux jurisconsultes, Calvin est avec FEstoile contre Alciat. Il écrit

4. On a voulu rattacher ce fait à l'évolution religieuse de Calvin. Mais Calvin nous indique lui-même les raisons tout utilitaires de la décision de son père. « Puis après, d'autant qu'il consideroit que la science des loix communément enrichit ceux qui la suyvent, ceste espérance luy feit incontinent changer d'avis. » Préf. au Comment, sur les Psaumes, 22.

5. De Clementia, col. i il. Emprunts à Zazius, col. 113. Théorie de la valeur du sesterce prise à Budé. Les digressions sur le Census publicus, les questeurs, les images, ont la même origine.

6. Il se rendit à Bourges probablement en 1530, avant la fm du premier semestre. C'est de Meillant, 15 septembre 1530, qu'est datée sa première lettre à Daniel. Dans sa préface au livre de Du Chemin, il sera assez dur pour Alciat. Il critiquera dans le de Clementia certaines de ses théories; ce qui ne l'empêchera point d'ailleiju's de profiter de son enseignenjent Cf. de Clementia, 81, 146.

à ce propos ses premières pages : une préface au livre composé par son ami Du Chemin en l'honneur du maître d'Orléans ^. Cette exégèse savante, qui commente les textes par eux-mêmes, pose des principes, tire des conséquences, n'est-elle point en harmonie avec sa formation première? Nous retrouvons à Orléans le dialecticien qui s'est révélé à Montaigu. H a pu changer de domaine, non de méthode. Cette culture juridique achève d' affiner ses facultés d'analyse et de raisonnement.

Ne lui doit-il que cela? Il suffit de le lire pour mesurer l'emprise que cette haute discipline exerça à son tour sur sa pensée. Les citations juridiques abondent dans ses livres, depuis le commentaire sur la Clémence, jusqu'à V Institution Chrétienne^ jusqu'aux divers traités polémiques et dogmatiques.

C'est à l'aide du droit romain tout autant qu'au nom de l'Écriture qu'il justifiera sa doctrine célèbre sur la mise à mort des hérétiques. Il citera Ulpien avec la même aisance que saint Paul. Ainsi, à l'inverse de Luther, il a vécu dans l'intimité des grands jurisconsultes, et, contrairement à Luther, il se plaît à proclamer la valeur du droit et se refuse à l'opposer à la croyance. De toute l'antiquité, c'est peut-être l'œuvre qu'il admire le plus; de toutes les inventions humaines, celle qui a le mieux trouvé grâce devant sa foi. Loin de le définir, comme le père de la Réforme allemande, une procédure de l'injuste, il le loue, au contraire, comme « la raison écrite » ^. Il le reconnaît comme le meilleur artisan de la paix parmi les hommes et le ciment de la vie sociale. Il ne le confine même pas à ce rôle utilitaire. A ses yeux, le droit existe par lui-même, supérieur aux règles positives qui en découlent, et un, malgré leur diversité. Il a écrit dans V Institution chrétienne cette phrase significative :

7. Antapologia adversus Aurelii Albucii defensionem pro And. Alciato contra Petram Stellam nuper editam, Parisiis MDXXXT.

8. De Clementia, 77, 105, 112, 113, 114, 115. Définitions prises aux jiirisconsultes romains.

« L'équité, parce qu'elle est naturelle^ ne peut être qu'une pour tous. Ainsi à toutes les lois, quelle que soit la différence de leur objet, doit être assignée une même fm ^ » Cette unité idéale, rationnelle, du droit, le soude à la morale. Idées directrices de sa vie qui agiront sur sa doctrine. Le légiste survivra dans l'Apôtre et c'est bien cette forte discipline juridique qui fera du docteur de Genève l'homme de la règle et le théologien de la « Loi ».

La scolastique et le droit, telles sont les premières assises intellectuelles de Calvin. Et voici l'autre : l'humanisme lettré.

Cordier lui avait appris le latin. Ses études philosophiques ou juridiques l'avaient mis en contact avec les grands écrivains de Rome. Un érudit allemand, Melchior Volmar, l'initia à l'hellénisme. Le jeune étudiant en droit l'avait rencontré à Orléans. A la fm de 1530, il le retrouva à Bourges 1". Volmar eut sur Calvin une influence profonde. Seize ans plus tard, en lui dédiant son commentaire sur la Ile Épitre aux Corinthiens, le réformateur devenu célèbre aimait à rappeler quelle part avait eue le maître à la formation de son esprit ". En fait, dès cette époque, il paraît de taille à lire dans le texte l'Odyssée. Il n'en continuait pas moins son droit, se délassant des jurisconsultes par les poètes. De plus en plus la passion des lettres l'emportait. L,à, semblait-il, était sa vocation intellectuelle. La mort de son père, survenue le 26 mai 1531, le laissa enfin libre de son temps comme de ses goûts. Il venait de passer sa licence en lois. Il quitte alors Orléans et se fixe à Paris.

Il s'était installé au collège Fortet. Peut-être fut-il dès ce moment un des auditeurs de Danès et de Vatable, ces nouveaux lecteurs royaux que François I^r venait d'ins-

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