‹ Les origines de la réforme (volume 2)Chapitre 11 sur 87 · Op., I · texte numérisé non relu

Op., I

iO. Que Calvin ait connu Volmar à Orléans, ce fait ressort de sa première lettre à Daniel où il lui demande de saluer Volmar s'il n'est point parti. C. R.. t. X ^, 3. La mention d'un exemplaire de l'Odyssée nous montre également qu'il y avait commencé l'étude du f^rec.

11. Op. Calv., t. XIJ, col. 364. lettre 814 (du 1" août 1546).

tituer. En tout cas, il se tâtait, rêvait d'écrire, de prendre rang dans les cénacles et de se faire un nom. En avril 1532, il entre en lice avec son premier livre, un commentaire sur le de Clementia de Sénèque, qu'il dédie à son ami Claude de Hangest, abbé de Saint-Eloi ^^.

Dans quelle mesure Calvin a-t-il connu, compris, aimé l'antiquité? On peut dire que cette culture classique le suivit dans toute sa vie. Si, au début de sa carrière, il n'a encore des anciens qu'une connaissance superficielle, s'il puise une partie de ses citations dans les. Elégances de Valla, la Cornucopia de Peretti ou les Adages d'Erasme, s'il ne connaît encore Aristote qu'à travers une traduction latine ou les leçons de Goronel, à mesure qu'il avance, son commerce devient plus intime et plus étroit. Il élargira le cercle de ses lectures comme les frontières de son savoir. Que l'on observe la place de plus en plus grande que tiennent dans les éditions successives de V Institution les réminiscences classiques ^^. Visiblement, il a lu Homère comme Virgile, Platon, Aristote, Epictète, comme Cicéron ou Sénèque. Et si on ne peut dire qu'il ait vécu dans l'intimité de ces grands esprits, il n'ignore rien de leurs écrits ou de leur pensée, et il les admire à la fois pour les beautés qu'ils créent et les vérités éternelles qu'ils trouvent. Rappelons-nous la page célèbre de la seconde Institution ^* :

« Quand nous voyons aux écrivains payens cette admirable lumière de vérité, laquelle apparaît à leurs œuvres, nous doibt admonester que la nature de l'homme combien qu'elle feust décheute de son intégrité et fort corrompue ne laisse point toutes fois d'estre ornée de beaucoup de dons de Dieu. Pouvons-nous nyer que les anciens jurisconsultes n'ayent

. 12. L. Annaei Senecae... lihri duo de Clementia ad Neronem Caesarem., lo. Calvini N oviodunaei commentariis illustrali, Paris, 1532. C. R. V, col. 7 et suiv. Sur l'importance de ce livre pour l'étude des idées originelles de Calvin, cf. Lecoultre, Calinn d'après son commentaire du De Clementia, L.ausanfie, 1891.

13. Notamment dès la seconde Institution, où nous trouvons une analyse très serrée des idées platoniciennes et de certaines théories d'Aristote.

l'i. T. Chr., II, 35.

eu grande clarté de prudence en constituant un si bon ordre et une police si équitable? Dirons-nous que les philosophes ayent esté aveugles tant en considérant les secretz de nature si diligemment, qu'en les escrivant en tel artifice? Dironsnous que ceux qui nous ont enseigné l'art de disputer, qui est la manière de parler avec raison, n'ayent eu nul entendement? Dirons-nous que ceux qui ont inventé la médecine ont esté insensés? Des autres disciplines penseronsnous que ce soit folye ? Mais au contraire nous ne pouvons lire les livres qui ont esté escrits de toutes les matières, sans nous esmerveiller. )>

Non, en vérité, Calvin n'est pas un détracteur de l'antiquité; il sait ce que lui doit l'esprit humain. Mais sa gratitude n'est point une servitude, son admiration une religion. S'il la comprend, il la juge; il n'accepte que sous bénéfice d'inventaire cette culture dont son siècle est si profondément épris.

Que lui demandaient la plupart des humanistes? Deux choses : l'art d'écrire et l'art de vivre. — Or, quel que soit son goût pour les ouvrages de l'esprit, ce lettré ne sera pas un homme de lettres. Il raille, au contraire, cette « folie » de son temps qui multiplie les auteurs et les livres, cette course à la gloire qui pousse tant de barbouilleurs à s'étaler devant la foule. Ne parler que si l'on a quelque chose à dire; surtout le dire avec clarté, sans souci de la forme pour la forme elle-même. Il reproche à Sénèque son mauvais goût et sa préciosité. Certes, ce n'est pas lui qui, comme Dolet, se fera honneur d'être cicéronien i^. La culture antique ne sera donc pas pour lui l'idolâtrie du verbe, et le choix même qu'il fait de Sénèque pour ses débuts indique des préoccupations d'un autre ordre. Il est de ceux qui s'attacheront aux problèmes moraux qu'elle traite.

.15. De Clementia. Préface, Op. Calv., V, col. 5 : « Scripturiendi iiisana licentia... » Tl .ijoute: -< Malim nuUos omnino fétus edere, quam praematuros, vel etiam, ut fit, abortlvos non tam edere quam projieere. »

aux notions de l'homme qu'elle nous propose. A travers Sénèque, c'est bien la sagesse antique qu'il observe, c'est-àdire ces grandes doctrines que la Renaissance a rendues à la lumière et où elle salue un idéal rationnel de la vie. Qu'y voit-il lui-même et comment la juge-t-il?

Une chose le frappe : son impuissance. Que demandonsnous à toute doctrine? Une certitude. Or, la philosophie a pu explorer le monde; sur le problème qui nous touche, celui de notre origine, de notre destinée, de notre nature, qu'a-t-elle affirmé? — Rien qu'elle n'ait contredit. « Les philosophes ont disputé pendant longtemps, avec angoisse, du bonheur suprême, cette fin à laquelle nous devons rapporter toutes choses... Seize sectes se déchirent entre elles de leurs solutions opposées... ^^ ». Il est vrai, une voix superbe domine ce tumulte : le Stoïcisme. Si une doctrine rationnelle eût dû séduire des Français et des Chrétiens, n'était-ce point celle du Portique? Un souffle stoïcien traverse tout notre humanisme, et Calvin lui-niême l'a ressenti. Ce n'est pas sans raison qu'on a signalé cette influence ". Sa doctrine de la Providence, son déterminisme psychologique nous transmettent comme un écho des « paradoxes » stoïciens. Mais, si touché qu'il soit de cette philosophie, il en dénonce déjà les lacunes ^^ Duperie que ses dogmes! La souveraineté de la raison... « Nous sommes bien plus affectés par l'intérêt, par le plaisir que par des paradoxes qui s'éloignent du sens commun... » — Vapathie du sage? Le devoir de faire le bien pour le bien, et non pour l'émotion morale qu'on y trouve?... Certes! Jamais plus haut idéal fut-il enseigné au monde? Maître de lui-

10. De Clementia, 15. Nous retrouverons cette idée dans le premier des écrits protestants, la Psychovannychia. C. R., t. V, 178.

17. Sur les rapports de Calvin avec le stoïcisme, cf. Zanta, La Renaissance du stoïcisme au xvi« siècle, Paris, 1914.

18. De Clementia, 15. « Duae sunt magis veritati consentaneae. Prior... stoica schola... Aristotelici ultra progrediuntur ». Il accepte notamment la théorie aristotélicienne de la vertu comme habitus, celle de VappetiUts naturel, sensible, raisonnable, id., 39 et 44,

même, l'homme sera généreux, bienfaisant, insensible aux injures; il recueillera les exilés; il nourrira les pauvres; et cela, le sachant, le voulant, impassible dans le bien comme dans l'épreuve. Et ainsi, dans la pratique du bien, sans passion comme sans faiblesse, il fera par raison ce que les autres font par sentiment, étant par là vraiment libre. Mais s'il essuie les larmes sans pleurer lui-même, s'il console les affligés sans les plaindre, s'il secourt les pauvres sans communier à leur détresse, il peut servir les hommes, il reste en dehors parce qu'au-dessus de l'humanité. Car la raison froide et glacée exclut ce qu'il y a de plus noble en elle : l'amour. Impassible et impossible sagesse contre laquelle proteste notre âme ^ ^ ! « L'homme ne peut être bon que s'il est miséricordieux... Que ces sages désœuvrés discutent dans leurs ténèbres. Sont-ils des sages? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'ils ne sont pas des hommes. Il est de la nature de l'homme de souffrir, de sentir, de résister cependant, de vouloir être consolé. » Cette raideur et cet orgueil du stoïcisme, combien de fois Calvin les flétrira!

L'incapacité de la philosophie à nous instruire n'a d'égale que son impuissance à nous former. Elle nous inspire de grands exemples; elle se flatte, par l'imitation, de nous conduire à la vertu. Mais que vaut la moralité qu'elle crée? Que Sénèque « chante à pleine bouche » les louanges des Anciens. « Enlevez l'ambition, l'orgueil, vous n'aurez plus de Caton ou de Scévola, de Scipion ou de Fabricius^o ». Cette sagesse antique, divisée par tant de systèmes, n'est unie que sur une erreur. Elle croit à la bonté naturelle de l'homme et elle ignore sa corruption. Elle lui assigne le Bien comme idéal et efle n'expHque pas le Mal. Qu'un Sénèque s'étonne des crimes d'un Néron et se demande pourquoi, dans certains êtres, « la cruauté devient une

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