ID., ibid
volupté ». « Quoique les philosophes pensent que nul ne puisse à ce point s'écarter de la loi naturelle, je ne sais comment il arrive que certains méchants soient à ce point affolés par l'attrait du péché, qu'ils font le mal, sans raison, pour le plaisir de faire le mal ^'^. »
Fortes et graves paroles chez un jeune homme de vingttrois ans ! Ainsi, avant même sa « conversion », dès le début de son activité intellectuelle, Calvin ébauche cette antithèse irréductible du Christianisme et de la Renaissance qui prendra plus tard dans sa pensée religieuse un relief saisissant. Mais s'il ne se rattache à l'antiquité ni par la métaphysique, ni par le moralisme, qu'en gardera-t-il donc? Sa philosophie sociale. Ici, c'est l'œuvre tout entière de l'esprit classique qu'il fera sienne, en l'incorporant dans sa théologie.
Cette théorie du gouvernement et de l'Etat, Calvin l'empruntera à Aristote comme à Sénèque. Il s'inspirera surtout de Cicéron ^^ Et ce commerce étroit de Calvin avec l'auteur du de Legibus nous fait comprendre pourquoi il y a dans le Réformateur une « politique » rationnelle, s' ajoutant à la politique tirée de l'Ecriture Sainte, et ce que sera cette politique. On peut dire que, dès 1532, sont en germe toutes les idées qu'il développera plus tard. Il se demande ce qu'est l'Etat. Un assemblage artificiel? une réunion d'hommes rapprochés par le hasard? Calvin reprend à son compte la définition célèbre du Songe de Scipion, empruntée elle-même à Aristote. « Une communauté d'hommes associés par le Droit, » Le Droit, voici le fondement de la société politique. Ceux-là seuls la composent qui acceptent ses lois; refuser l'obéissance au Statut commun est s'exclure soi-même de la cité. De toutes ces parties soudées
21. Id., ihid., 139. Sur un passade de Sénèque : « crudelitas versa in voluptatem ».
22. IT)., ibid., 96. La définition du pouvoir politique est empruntée au Songe de Scivion, toute la théorie de la loi conçue comme fondement de la Cité, au De Legibus.
La formation i9
ensemble se compose un être et par là le corps social est identique au corps humain. Comme le corps humain, il possède une structure. S'il se compose d'un nombre presque indéfini d'hommes, il comprend une diversité aussi grande de fonctions. Ces fonctions sont des organes. Comme le corps humain, qui a pour le diriger et le mouvoir une force spirituelle, l'État a une âme, et cette âme qui pense, qui veut, qui agit, c'est la puissance publique. Peu importe la forme qu'elle prend. Le « magistrat » peut être un homme, un conseil, une assemblée. Le gouvernement, une monarchie, une aristocratie, une démocratie. Modalités diverses du pouvoir qui sont créées elles-mêmes par les besoins, les idées, les circonstances, qui se transforment, dégénèrent, dépérissent, ici par l'anarchie, là par le despotisme. L'essentiel egt le pouvoir lui-même. « César sans la République n'est pas César. La République sans César n'est pas la République. A la tête est nécessaire le ministère des membres. Mais, sans la tête, le corps est le poids mort de la matière. » Nulle société ne peut vivre sans autorité.
Cette autorité, Calvin la conçoit, à l'exemple du stoïcisme, comme une « tutelle »; il a déjà l'horreur de la foule et il ne croit pas le vulgaire capable de se diriger lui-même. Et c'est pourquoi il la veut forte. « Le prince a le droit de prendre les armes. Son office n'est-il pas de repousser par la force les violences qui s'exercent sur ses sujets? » A lui surtout de juger et de punir. « Les bons princes se voient dans la nécessité de contenir les hommes criminels, de limiter par les règles du Droit la licence des appétits. » Ce droit de glaive, qu'ils l'exercent avec mesure, mais sans faiblesse. La clémence est parfois une injustice. « Pourquoi ne faut-il pas toujours pardonner? Parce que la plupart des hommes sont à ce point corrompus que, s'ils ne sont pas contraints par la force, ils briseront toutes les barrières fragiles de la pudeur ou de l'honnêteté. » La force comme la peine ont leur raison d'être dans la perversité des hommes. Elles ont leur
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fin dans l'intérêt de la paix, du bien-être, de la conservation même du corps social. « Celui qui a lésé les autres doit être séparé d'eux, parce qu'il importe plus de sauver l'universalité que celui-ci ou celui-là ^^. »
Une maîtrise supérieure de la dialectique, une connaissance approfondie du droit, un goût marqué pour les problèmes moraux, une théorie réaliste de la société et du gouvernement, tel est le stade auquel dix années de travail intense ont conduit le petit écolier de Noyon. A l'âge où tant de jeunes hommes continuent à apprendre, il est déjà un maître. Son tempérament intellectuel est formé. Il est en possession d'une méthode et d'une philosophie qui domineront sa vie. En cela, dans la Réforme, il sera à part, différent d'un Luther et d'un Zwingli; d'un Luther, par son sens social; d'un Zwingli, par son hostilité au moralisme de l'antiquité. Comment donc et par qui sera-t-il conduit à leurs doctrines? — Tel est le fait religieux que nous avons maintenant à analyser.
A quel moment, sous quelles influences, par quelles voies, Calvin fut-il conduit hors de l'Église catholique? — Nous touchons au grand mystère de sa vie. Sur l'époque, sur les motifs de sa « conversion », il s'est tu et son silence a fait naître bien des conjectures et des systèmes. Protestant, disent les uns, il l'a été dès les bancs du collège, tout au moins de l'Université, avant 1528. En 1532, à Bourges, affirment les autres... Ou encore, en 1533, dans ce remous d'idées et de doctrines qui agitait Paris... Étudions les faits. Peut-être à leur lumière est-il possible de soulever le voile dont le Réformateur a cru devoir envelopper cette crise de sa vie ^
23. Id., ibid., 43, 46, 49, 57, 97. On retrouvera ces théories dana Vins' titution chrétienne.
1. Le problème de la conversion de Calvin a été étudié naturellement paf ses historiens. La thèse de la conversion antérieure à 1529 et sous l'influence
Qu'en 1532, au moment même où il édite son premier livre, le jeune étudiant ait eu des préoccupations morales, que sa pensée soit imprégnée de Christianisme, que dans l'éclosion de cette âme, où les disciplines intellectuelles occupent tant de place, domine toujours le sens religieux, l'analyse des Commentaires nous en a donné la preuve. Et par là pouvons-nous croire qu'il n'est point resté tout à fait étranger au grand conflit d'idées qui passionnait et divisait l'élite. Mais dans la crise doctrinale où fermentent tant d'aspirations confuses, de tendances contraires, de quel côté le trouvons-nous?
Dès son adolescence, il a grandi dans les cercles acquis au Réformisme. A Noyon, c'est la famille même de ses protecteurs, les Hangest. L'évêque, Jean, est comme la plupart des prélats de cette époque, un adepte de la culture nouvelle : il sera même, plus tard, accusé de luthéranisme. Claude, l'abbé de Saint-Eloi, n'est pas seulement un lettré; il entreprend de réformer son abbaye et, après une lutte obstinée qui se dénouera devant le Parlement, il y réussit. Cet esprit, Calvin le retrouve à Orléans. A-t-il subi alors Finfluence de son cousin, Pierre Robert Olivétan, qui dut, au printemps de 1528, quitter la France et se réfugier à Strasbourg auprès de Bucer? Assertion de Bèze, qu'aucun document ne justifie ^. Il n'est pas sûr qu'Olivétan ait
d'Olivétan a été soutenue par Doumergue, ouv. cit., t. I, p. 347, Les critiques serrées de Lang {Die Bekehrung Calvins, 1900) et de K. Miiller (Calvins Bekehrung, 1905) ne permettent pas de s'y rallier. Pour M. Pannier (l'Évolution religieuse de Calvin jusqu'à sa conversion, Paris, 1924) la crise remonte à Bourges (1530-1531). Sous l'influence de Volmar, Calvin aurait commencé à lire la Bible et à s'initier aux controverses de la Cène. Ce n'est là qu'une hypothèse que n'autorise point un passage très postérieur de Calvin (1556) dans sa réponse à Westphal. Pour M. Lefranc, la conversion est de 1533 et se rattache à un mouvement protestant à Noyon et dans la propre famille de Calvin, Mais Mûller remarque avec raison que ces faits sont de 1534. Nous croyons qu'il faut s'en tenir, pour étudier cette évolution religieuse, aux documents de cette période. Seules, les données qu'ils nous fournissent sont claires, et, sauf des précisions clironologiques. nous montrent fort bien les étapes suivies par la pensée religieuse du futur réformateur. Herminjard conclut plus justement pour 1534.
2. Bèze, Deuxième vie de Calvin. « Ayant desja par le moyen d'un sien parent et ami nommé maistre Pierre Robert, autrement Oliveîanus, goûté
vécu avec Calvin à Orléans, et le réformateur, qui parle des liens affectueux qui les unissent, ne souffle mot d'une action exercée sur sa croyance. — Nous savons mieux dans quelles idées se meut le petit cercle où il fréquente; Il était « pensionnaire » d'un deâ régents, Du Chemin, et vivait dans l'intimité des Daniel^. Comme les « Cauvin ))^ ceux-ci étaient à moitié d'Église. Le père était bailli de Saint-Aignan. Mais ces fonctions cléricales ne l'empêchaient point d'ouvrir sa maison à Un piBtit groupe très liÎDre où nous trouvons, avec Calvin et Du Chemin, Le Roy, Connam, Framberg et un libraire qui sera arrêté en 1533 comme suspect d'hérésie. On y lit les auteurs anciens, mais aussi l'Ecriture Sainte. De Paris, Calvin enverra une Bible à son ami. L'esprit de cette jeunesse universitaire était très hardi. (N'oublions pas que Rabelais est venu à Orléans en 1528.) Elle s'évadait volontiers du Droit vers les questions brûlantes de la Religion. Elle affichait plus ou moins son goût pour les méthodes nouvelles. Un des membres du groupe, Loquet, était même en correspondance avec Erasme. Nul doute que les ouvrages du grand humaniste n'aient été lus et commentés avidement dans ce milieu.
Ces tendances d'esprit, Calvin les retrouvait à Bourges. S'il est inexact de prétendre que Volmar l'ait détourné du Catholicisme, nous savons du moins avec quelle complaisance Marguerite de Navarre avait ouvert son université aux nouveautés intellectuelles*. Le souvenir des prédications de Michel d'Arande ne s'était pas effacé et les couvents des Augustins et des Jacobins commençaient à devenir autant de foyers de fermentation religieuse. — A Paris enfin, dès 1531, Calvin sera introduit dans la famille
quelque chose dé la pure religion, commeriçoit à se distraire des superstitions papales. » C. R., t. XLlX, 29.
3. Sur ce cercle des Daniel et l'humanisme Orléanais, cf. E. Jai-ry, Les Ëcoles de l'Université d'Orléans, Orléans 1919. Pierre Daniel et les érudits de son temps (Mém. de la SOc. hist, et arch. dé l'Orléanais, t. XI). Dornel, Jean Calvin à Orléans (B. P. F. , 1877).
4, Cf. Les Origines de la Réforme, t. III, p. 195,
du médecin du roi, Guillaume Cop. Comment et par qui? Nous l'ignorons. Peut-être par Claude de Hangest ou par le fils aîné du Bâlois, Jean, que son canonicat de Cléry dut appeler plus d'une fois dans la région orléanaise. Tous ces jeunes hommes imbus d'un même esprit se recherchent, se trouvent et se groupent. Grâce aux cénacles qui éclosent de tous côtés, une grande solidarité d'intelligences commence à s'établir. Or, par Cop nous touchons à Marguerite de Navarre et aux hommes de Meaux.
Voilà donc Calvin « situé ». — Et ses relations nous font entrevoir ses convictions. Il appartient à ce large courant intellectuel et religieux que nous avons défini d'un mot, le « Réformisme ». Il y trouve ses maîtres : un Budé, « la colonne de la littérature », surtout un Erasme, « les délices des lettrés ^. » Dans ces années 1531 et 1532, l'influence érasmienne semble même prépondérante. C'est au grand humaniste qu'il emprunte l'idée d'un commentaire sur Sénèque, et il se sert de son édition. Il a certainement lu et étudié les Chiliades et les Adages; mais il ne se borne point à des emprunts philologiques et il s'inspire plus volontiers encore du penseur que de l'érudit ®. A vrai dire, dans l'érasmianisme comme dans l'antiquité, il choisit et il découpe. L'Erasme qu'il préfère n'est point le Commentateur des Evangiles, mais le docteur es sciences morales, non le critique savant des « Annotations », mais l'auteur de ce bréviaire des honnêtes gens, V Enchiridion. L'exégèse scripturaire du maître, tout ce vaste travail d'érudition et de critique biblique, lui restent étrangers. Il ne s'intéresse qu'à
5. Comm. du de Clementia, Op. Calv., V, 54 : « primum rei literariae decus et columen ». Id., ibid., 6 : « Erasmus literarum alterum decus ac primae deliciae ».
6. Il ne se fait pas faute de corriger ou de critiquer certaines assertions d'Érasme. Quant aux traités dont nous relevons l'influence sur Calvin, ce sont surtout V Enchiridion, la Paraclesis et le petit écrit rédigé en 1533 sur les « moyens de rétablir la concorde dans l'Église ». Sur cette emprise érasmienne sur Calvin, cf. Schulze : Meditatio futurae vitae. Ihr Begrift und ihre herrschende Stellung im System Calvins, Leipzig, 1901; et Calvins Christenthum auf seinem Verhâltnisse zu den religiosen Sçhriften von Erasmus Goerlitz, 1902.
sa « philosophie ». Ici encore, c'est son propre penchant qui le guide. Et si profonde sera cette empreinte que l'adhésion aux croyances nouvelles ne l'efîacera point. Dans sa morale pratique, le réformateur de Genève restera très attaché aux idées du philosophe de Baie. Que la vie soit un combat, qu'elle nous demande un effort continu, que nous devions la vivre comme une préparation à la mort par la méditation et le renoncement, mais que cette mortification ne soit pas un quiétisme, tous ces conseils avaient été donnés en termes magnifiques par Erasme. Erasmiennes aussi, ces pages de V Institution où Calvin met en relief les beautés littéraires des Livres Saints pour défendre leur valeur. Cependant, si à ce stade de sa vie Calvin est imprégné de l'érasmianisme, il le dépasse. Des préoccupations différentes se sont fait jour dans sa pensée, et il s'attache déjà à certaines notions spécifiques de l'évangélisme, celles que le cercle mystique de Meaux a tant contribué à propager. Cet état d'âme perce d'une manière discrète dans les commentaires sur la Clémence. Rien n'y décèle, à vrai dire, un contact particulier avec la Bible '. Quelques phrases empruntées à la Cité de Dieu ou aux Moralia de Grégoire le Grand, ouvrages classiques dans les écoles, ne témoignent pas d'une intimité plus grande avec les Pères. Il est curieux cependant que, dès cette époque, Calvin connaisse et cite le traité augustinien de Spiritu et Litera^ celui qu'avait commenté Carlstadt, et dont s'était tant servi Luther. Et si on ne peut dire qu'il aborde le conflit religieux, le jeune humaniste est déjà en réaction contre l'optimisme de la Renaissance. Il s'arrête à cette question, la perversité de la nature, que la Réforme va mettre au premier plan. « Pourquoi est-il des hommes méchants qui ont une telle folie furieuse de pécher qu'ils se plaisent à pécher même
7. Trois citations seulement dont une faussement attribuée à saint Pierre. Sur les passages de saint Augustin, cf. de Clementia, 15, 23, 112, 142, 136. Sur les Moralia de Crrégoire le Grand, 37,
sans motifs »? Simple remarque jetée en passant, mais qui soulève peut-être un doute dans son esprit sur la valeur de l'homme. Plus loin, il raille certaines pratiques qui s'inspirent moins du sentiment religieux que d'un formalisme extérieur. « N'avons-nous pas vu, à notre époque même, certains hommes, dégorgeant de vices, mettre toute leur confiance dans le dehors, dans l'écorce de la probité. Ceux-ci fondront comme la cire, quand s'approchera d'eux la vérité, fille du temps. Qu'ils vendent comme ils veulent leurs tristes pratiques de sainteté. Il arrivera un moment où s'évanouira comme la fumée celui qui ne vend que de la fumée ^ » Allusion transparente aux vendeurs de pardons et aux trafiquants de reUques, Mais Erasme, Budé, Briçonnet Ti' avaient-ils point dénoncé en termes aussi forts le mercantilisme de la foi? En juin 1533, ces sentiments s'accusent. A son retour d'Orléans, il s'arrête à Paris et rend visite à une sœur de Daniel qui devait prononcer ses vœux. « Je n'ai point voulu, écrit-il à son ami, la détourner de son dessein (je n'étais point venu dans cette intention), mais je l'ai avertie de ne pas se fier à ses propres forces, de ne pas se promettre trop témérairement d'elle-même et de tout confier à la miséricorde de Dieu en qui nous sommes et nous vivons... ^^. » Propos de mystique... Mais ce sentiment de la faiblesse de la nature, de la puissance de la grâce, de la religion intérieure, n'est-ce point tout l'Evangélisme de Meaux?
Son christianisme est donc moins alors un système spéculatif qu'une croyance morale, et, comme celui des huma-
8. Id., ibid., 139. Cf. encore, 39 : « Scimus ita esse natura comparatum, ut specie utilitatis aut voluptatis magis afficiamur, quam illis Stoicorum paradoxis... »; 112, sur la théorie morale que le témoignage de la conscience nous importe seul : « Haec apud philosophos valeant, nobis vero aliud praescribit nostra religio », d'après saint Augustin, De communi vita clericorum.