Calvin à Daniel (27 oct. 1533). C. R., X'', n
mérites... Et c'est tout l'Évangile. «Or, « hérétiques, séducteurs, imposteurs, maudits, tel est le nom que le monde et les méchants appliquent à ceux qui s'efforcent de faire pénétrer en toute pureté et sincérité l'Évangile dans le cœur des fidèles... ». Voilà qui sent terriblement son Luther. Cette opposition de l'Evangile et de la Loi, cette justification par la foi seule, à l'exclusion des œuvres, cet appel à la tolérance, ne sont-ce point là les doctrines, tout au moins les formules chères à l'hérésie ^^ ?
En quittant Paris, Calvin s'était rendu en Saintonge, à Claix dont le curé Louis du Tillet, chanoine d'Angoulême, était un de ses amis i*. Du Tillet était humaniste. Calvin trouva auprès de lui un abri, une bibliothèque et le repos. Il enseigna le grec à son hôte et continua à travailler pour lui-même. Mais cette existence de lettré ne répondait plus aux besoins profonds de sa nature. Dans le petit cercle de gens d'Église qui l'entourait, on s'entretenait volontiers des problèmes de l'heure. Peut-être commença-t-il à lire la Bible et les Pères. Surtout il réfléchit. Sous l'influence de Roussel, il s'était attaché à la mystique de la grâce et de la justification par la foi. Ces doctrines, en elles-mêmes, n'avaient rien d'hétérodoxe. Tout le grand travail de la pensée catholique avait été, au contraire, de les concilier avec la valeur des œuvres et la notion de la liberté. Mais Calvin s'était isolé de la théologie. Et le principe de la justification une fois admis, cet esprit clair et rigide de logicien devait en dévider les conséquences. Entre la doctrine de notre corruption et celle de notre valeur morale, quel compromis possible? Et si nous ne pouvons rien pour
13. Sur le manifeste de Cop et la part présumée de Calvin à sa rédaction, cf. K. Mtiller, ouv. cit., p. 222.
14. Cf. C. R.,XLIX, 56; Lefranc,ouv. cit., p. 117. Nousn'avons aucunrenseignement précis sur ce voyage, connu par un passage de Bèze. On n'est même pas d'accord sur la date. Il est probable que Calvin séjourna «n Saintonge à la fln de l'automne et rentra en janvier ou février à Paris. Bèze attribue à son intervention auprès de Marguerite de Navarre la fln des poursuites provoquées par l'affaire de Cop. Ces mesures répressives ne furent adoucieslet rapportées qu'en janvier 1534.
nous-mêmes, c'est donc que Dieu seul nous sauve par libéralité pure. Qu'attendre alors de ces moyens que l'Église nous propose, de nos mérites, des mérites des Saints? Ou la foi ou les œuvres. — Mais ces doctrines sont des nouveautés? — Nous ne trouvons pas les vôtres dans l'Évangile. — Mais l'Église les condamne? — Et si l'Église se trompe? Le problème de la foi et de la grâce posait ainsi le problème de l'autorité. Dernière et décisive étape. A la rigueur, comme tant d'humanistes « bibliens », Calvin eût pu concilier cette mystique « évangélique » avec les rites, les observances et les formes de l'Église établie. Pareille attitude était une inconséquence. Et Calvin n'est point l'homme de ces compromis. Son inquiétude religieuse, ce conflit d'idées où étaient en jeu et la certitude de la vérité et la certitude du salut appelaient une solution. Mais s'il est vrai que la lettre qu'il écrivit à Sadolet en 1539 pour justifier les adhésions à la Réforme, traduise son expérience personnelle, il est permis de croire qu'il hésita ^^. Alors même que son intelligence se détachait du Catholicisme, son sens social, son respect de l'autorité le retenaient dans l'Église. Le jour où il comprit l'antagonisme irréductible de la vieille foi et de son idéal religieux, cette « révérence » disparut. Sa pensée se fixa sur les abus, et au respect succéda la haine. Il trouva un autre fondement à la croyance, et c'est à l'Écriture seule que, comme Luther, il demanda une règle d'autorité.
La « rupture décisive », la voici. Et peut-être est-ce celle-là que Calvin a voulu désigner par cette « conversion subite » dont il nous parle. Se fit-elle dans le calme séjour de Claix? Ou, au contraire, à son retour à Paris, à la fin de janvier
15. C. R., V, 407 et suiv. : « Ego vero novitate ofTensus, difflculter aures praebui : ac initio, fateor, strenue animoseque resistebam... una praesertim res animum ab illis meum avertebat ecclesiae reverentia. » Lang et Millier ont nié contre Doumergue, avec des raisons très fortes, que ces pages fussent une autobiographie de Calvin. On ne peut cependant méconnaître l'accent personnel qu'elles traduisent .11 y a là le souvenir d'une expérience intime (Lettre à Sadolet, 411).
1534 et sous l'influence des milieux « luthériens » qu'il commença à fréquenter? Lui-même semble nous l'indiquer ^^. En tout cas, en avril 1534, son évolution religieuse est accomplie.
Ne parlons donc plus, comme on l'a dit, d'un Calvin protestant dès le collège, dès l'université, et déjà détaché des « superstitions papales ». Légende qui s'évanouit devant les faits. La conversion de Calvin ne se fait que lentement, par degrés. Il suit, à son tour, le processus doctrinal par lequel Luther avait passé. Un même principe initial les conduit aux mêmes négations. Mais combien différentes les étapes! Là une nature impétueuse, toute de jet, se débattant contre le scrupule, le drame d'une conscience torturée, ses luttes, ses angoisses, son cri désespéré vers un Evangile qui, malgré nous, nous sauve; ici une intelligence réfléchie, qui pèse, compare, discute et entend mettre d'accord sa vie intérieure et les formules de sa foi. Le fidéisme de Luther est un éclair de passion; celui de Calvin, un produit du raisonnement. Luther avance comme à regret, par sautSj poussé au dedans par ses crises morales, au dehors par les adversaires qui lui résistent. Calvin va droit devant lui, dans le silence de la retraite, les méditations de ses lectures, sous l'impulsion régulière et méthodique de sa pensée. Tous deux, d'ailleurs, également entraînés par l'absolu de leur nature, la conviction d'avoir pour eux la Parole divine et aussi cet orgueil de l'esprit qui chez Luther ne souffre point de contradicteur et chez Calvin point de maître;
16. Id., ibid., 411. Un témoignage non moins clair est celui qu'il apporte dans la préface au Commentaire des Psaumes : « Ayant donc receu quelque goust et cognoissance de la vraye piété, je fus incontinent enflammé d'un si grand désir de prouflter, qu'encore que ne quittant pas les autres estudes, je m'y employé toutes fois plus laschement. Or je fus tout esbahi que devant que l'an passast, tous ceux qui avoyent quelque désir de la pure doctrine se rangeoyent à moi pour apprendre, combien que je ne feisse que commencer moy-mesme. » La conversion et l'apostolat de Calvin sont des faits presque contemporains, mais on n'a pas remarqué que l'année, ce ne peut être que 1533, finissait à Pâques, qui tombe le 5 avril en 1534. C'est donc bien dans les mois d'hiver de février à mars 1534 qu'a lieu l'évolution définitive de Calvin. Tout s'enchaîne maintenant.
LA FORMATIOX 31
tous deux aussi, à peine convertis, devenus apôtres et animés de l'indomptable volonté de restaurer le Christianisme sur les ruines de la tradition.
Désormais, Calvin n'a plus qu'un but : propager sa foi. Il entre dans ces cercles évangéliques de Paris, petites sociétés secrètes où se retrouvent tous les initiés de la révolution religieuse, luthériens, sacramentaires, anabaptistes. Il y rencontre Servet qui a déjà publié son traité sur la Trinité, des libertins spirituels comme Pocque. Il fréquente chez Etienne de la Forge, ce riche marchand, ami et complice des « luthériens » genevois, qui le mettra sans doute en relations avec Farel. Une haine commune, celle de Rome, unissait tous ces révoltés. Quelles que fussent leurs croyances individuelles, ils communiaient dans une mystique, la rénovation du Christianisme, l'avènement du Christ, la destruction de « Babylone ». Dans ces milieux où il vit dissimulé, loin du bruit et des foules, Calvin s'affirme comme un maître. Il discute, il enseigne, il dogmatise. Et il donnera enfin à ses « frères » le gage public qu'ils attendent de lui.
Dès le mois de mai 1534, son parti est pris. Au travail intérieur de sa pensée, répondra l'acte décisif de sa volonté. Il mettra d'accord sa croyance et sa conscience. Plus rien de commun avec cette Église dont il se sent séparé. Il se rend à Noyon, résigne ses bénéfices, témoignant ainsi de sa rupture définitive. Le 26 mai, à la suite d'un tumulte provoqué dans la cathédrale par sa présence, il est emprisonné. Relâché quelques jours plus tard, il est de nouveau mis en prison; puis on le libère. Mais il s'empresse de quitter la ville natale. Il reprend sa route, vers Paris d'abord, puis vers le Centre et le Midi de la France, cette fois en missionnaire de r« Évangile ». Peut-être est-ce alors qu'il pousse jusqu'à Nérac, auprès de Lefèvre. En tout cas, il séjourne à Angoulême, à Poitiers, prêchant dans les petits groupes d'humanistes ou de clercs déjà conquis à la Réforme.
A Orléans ^^, il écrit la préface de son premier livre contre l'anabaptisme, la Psychopannychia. A la fin de l'été, il revient sans doute à Paris. Mais le coup d'éclat des placards y avait déchaîné une nouvelle persécution. Calvin ne se sentait plus en sûreté. En décembre 1534, accompagné de Louis du Tillet, il quitte la France. Désormais, sa destinée est fixée. Il entre dans l'histoire.
Sorti de France, Calvin commence par chercher son champ d'action. Il s'était rendu à Strasbourg (décembre); au début de 1535, il arrive à Baie. Peut-être la présence de Cop l'y avait-elle attiré. Surtout la ville d'Erasme et d'Œcolampade était un grand centre intellectuel, où la pensée religieuse se sentait libre. Calvin ne songe alors qu'à l'étude. Nulle autre ambition que de vivre inconnu, sous un pseudonyme, Martianus Lucanius, presque caché, au milieu de ses livres, et d'approfondir cette doctrine qu'il venait d'embrasser. C'est à Bâle, qu'il rédige en 1535 la préface de la bible d'Olivétan, qu'il compose, écrit, publie, en mars 1536, V Institution chrétienne. Mais cette vie spéculative ne lui suffit déjà plus. Il étudie sa foi pour la répandre. En avril, il se remet en route. Le voici à Ferrare, dans la petite cour où règne une Française, cette douce Renée, fille de Louis XII, qui, à l'exemple de Marguerite, accueille les partisans des réformes i. Il n'y resta que peu de temps, assez toutefois pour y renouer des relations et gagner la confiance de la duchesse qui ne cessera de correspondre avec
17. Lefranc, p. 121. Le voyage à Nérac, Angoulême, Poitiers ne peut se placer qu'après les Bcènes de Noyon, au printemps de 1534.
1. Sur ce voyage à Ferrare, voir Doumergue, II, 3, 94. Bonnet, Calvin à Ferrare, B. P. F., 1892, p. 171.
lui. Il était revenu à Bàle en mai. L'amnistie accordée aux luthériens par l'édit de Coucy lui permet de rentrer en France pour mettre ordre à ses affaires. Le 2 juin, il vend les terres qui avaient appartenu à sa famille et repart avec son frère Antoine et sa sœur Marie pour Strasbourg, Mais la guerre fermait les frontières. Calvin dut passer par Lyon et par Genève. A Genève, il trouva Farel qui « l'adjura », le conquit, le garda, comme par un mystérieux pressentiment de son avenir 2.
Genève pouvait-elle se douter que ce jeune homme pâle, aux yeux ardents, dont le nom même lui était inconnu, serait un jour son maître? Les fonctions de l'étranger étaient modestes : « Lecteur de la Saincte Escripture^ » (il ne sera ordonné pasteur que le 17 mars 1537). Qu'importe! Le nouveau venu s'affirme par son enseignement et son action. A peine installé, Calvin court à Lausanne disputer contre les catholiques et contribue à la victoire du nouveau culte. Appelé à Berne, il y prend part au colloque destiné à unir luthériens et zwingliens. Et c'est à Berne qu'il se rencontre pour la première fois avec Bucer. Trois mois plus tardv il engage un duel théologique avec Caroli, devenu prédicant à Lausanne. Accusé de papisme pour avoir accepté les prières des morts, Caroli riposte en dénonçant comme ariens Farel et Calvin. Mais il a le dessous, est déposé, obligé de partir (14 mai 1537) *. Dès ce moment, l'autorité rehgieuse de Calvin s'est affermie, et, à Genève, son rôle devient prépondérant. Il achève la révolution religieuse que Farel a commencée : il fait mieux, il l'organise. Sa main se retrouve dans les ordonnances de février 1537, qui don-
2. Doumergue,II, 7, Il arrive à Genève à la fin de juillet ou au commencement d'août 1536. (Op. Calv., XXXI, 26.) Il n'avait pas l'intention d'y rester. Mais sa présence fut signalée à Farel.
3. Lettre à Sadolet, C. R., V, 386. Herminjard, IV, p. 276. En ngv. 1536, il fait partie des « congrégations » (coUoquia) des ministres,
4. Discours de Calvin au colloque de Lausanne, 5 octobre 1536. C. R., IX, 877-884. Doumergue, II, p. 180-218. Synode de Berne (16-18 oct.). Sur la controverse avec Caroli, cf. C. R., Y, 318, VII, 308; X*-, 83, etc.
nent à Genève sa police ecclésiastique, dans la confession de foi, le catéchisme, qui fixeront son orthodoxie religieuse ^. Contraindre les habitants à jurer la foi nouvelle, soumettre leurs doctrines et leur vie à une discipline, faire de l'Etat lui-même le bras séculier de l'Église, tout le système théocratique de Calvin est déjà arrêté. Mais Genève n'était point mûre pour un pareil régime. Les ordonnances ecclésiastiques avaient été déjà modifiées par le Conseil qui entendait garder la juridiction disciplinaire. Un parti se formait, opposé à Calvin, que les élections du 13 février 1538 poussent au pouvoir. Appuyé par Berne, le nouveau conseil introduit à Genève la liturgie bernoise, et refuse aux pasteurs le droit d'excommunier. Le 17 avril, un des ministres, Coraud, ayant prêché malgré la défense du Conseil, est emprisonné. Calvin et Farel ripostent par le refus de la Cène. Le 23 avril, ils sont bannis.
De nouveau, voici notre Réformateur en route. Tandis que Farel revient à Neuchâtel, Calvin se retire à Strasbourg. Sur la demande de Bucer, il sera chargé d'y enseigner la théologie et de diriger la petite église française. Il y trouve enfin cette sécurité, ce repos qu'il cherche, se consacrant tout entier à son ministère, à son enseignement, à la controverse, et préparant à loisir la seconde édition de V Institution chrétienne. En 1539, il est reçu bourgeois de la ville. L'année suivante, il se marie avec la veuve d'un anabaptiste converti, Idelette de Bure. Il semble avoir, pour toujours, fixé sa vie ^.
Bâle, Strasbourg, belles et heureuses années de méditation et de travail, interrompues seulement par dix-huit mois de lutte à Genève. Mais ce sont les années fécondes où s'achève sa formation. Dans ces studieuses retraites,
5. C. R., X'', n» 5 et suiv. Rilliet et Dufour, Le catéchisme français, Genève. Cf. Kampschulte, Johann Calvin, Seine Kirche und sein Staat in Genf, I, p. 278-316. Leipzig, 1879.
6. Sur les années de Strasbourg, cf. Doumergue, II, 293-649. Toute cette partie de l'œuvre de Doumergue est une des meilleures.
le théologien s'est armé de toutes pièces et son système religieux s'est édifié.
Quels en sont les éléments et de quels matériaux s'estil servi? Comme tous les Réformateurs, il prétend n'être qu'un interprète. La « Parole de Dieu », tel est le fondement de sa doctrine. Le livre qui la contient sera donc le premier de ses maîtres. A peine converti, il se met à son école. Il l'abordait avec une connaissance approfondie du latin et du grec, en mesure de lire la Vulgate et les Septante. Mais cette préparation ne lui suffît pas. A Baie, il étudie l'hébreu, sans doute avec Sébastien Munster et il le possédera suffisamment pour confronter aux mots hébreux les termes grecs dont il conteste le sens ^ Ainsi armé, il ne cessera pendant toute sa vie de lire, d'enseigner, d'expliquer la Bible. Dès 1536, la première Institution nous révèle une connaissance profonde du texte sacré. Mais que l'on compare les éditions postérieures, combien cette connaissance, celle de l'Ancien Testament surtout, s'est enrichie! Calvin vit dans l'intimité de la Bible, et dès 1539 il commence par l'Épitre aux Romains le cycle des Commentaires qu'il poursuivra jusqu'à sa mort. Les Épitres, particulièrement celle de Jacques, les Actes de 1547 à 1552, les Synoptiques en 1553, le Pentateuque, les Psaumes, les Prophètes de 1551 à 1564, telle est la vaste encyclopédie où ses disciples puiseront à pleines mains l'aliment de la doctrine ^. A vrai dire, Calvin n'aborde la Bible qu'en théologien. Qu'un Erasme soumette à la critique les différents livres du texte sacré! Calvin s'inquiète peu de ces questions d'authenticité ou d'origine. Il accepte la Bible tout entière et sa seule préoccupation est d'en dégager ou les leçons morales
7. A. Baumgarten, Calvin hébraïsant, Paris, Fischbacher, 1889, p. 20.
8. Sur l'exégèse de Calvin, cf. Hunter, Teaching of Calvin, Glasgow, 1920; les chapitres ii, m, et v sur les Commentaires, les sources de sa théologie et les Saintes Écritures. Les derniers commentaires sur Josué et Ezéchiel furent publiés après sa mort en partie par Bèze, en partie par Budé et JonviUiers,
comme dans les Psaumes, ou le contenu doctrinal comme dans saint Paul. Ne lui demandons pas davantage, comme à un saint Thomas, d'unir dans une synthèse prodigieuse ■ les vérités rationnelles du siècle et les vérités éternelles de la Révélation. Gomme Luther, il condamne ce mélange (( adultère » du sacré et du profane. La Bible, qui suffit à la foi, se suffit à elle-même ^ La raison ou la science n'ont point à intervenir dans l'explication des Livres Saints. Le théologien n'a qu'un devoir : en bien fixer le sens par la grammaire, en éclairer les récits par l'histoire ou la géographie, en noter les harmonies et en concilier les contradictions apparentes par l'analyse. Et par là l'exégèse se ramène à la philologie et à la méthode comparative. Elle devient la servante de la théologie. Comprise ainsi, elle est nécessairement comme une terre limitée. Mais avec quelle maîtrise Calvin s'y installe ! Avec quelle aisance il en explore les replis et se dirige dans ses détours! Les concordances s'offrent en foule à son esprit comme les citations abondent sous sa plume. Cette abondance, cette souplesse ont rempli d'admiration un Scaliger. Elles lui ont valu cet ascendant qui doit grouper des milHers de disciples ou d'auditeurs autour de sa chaire. Dans ce domaine de l'exégèse doctrinale, malgré des répétitions inévitables et une certaine sécheresse, on peut dire que nul dans la Réforme, pas même Luther, ne l'a égalé.
Cette connaissance de la Bible suffit-elle cependant au théologien? Et ne risquerait-il pas d'en ignorer les richesses, s'il n'appelait à son aide tous ceux qui, avant lui, les ont explorées ou exploitées?
Cette initiation n'a point fait faute à Calvin. — Quelque dédain qu'il montre envers la théologie médiévale, on ne saurait dire qu'il y soit resté étranger.
Il a lu certainement le Maître des Sentences, certains
9. Hunter rappelle le principe formulé par Luther. Id., ibid.i p^ 85.
livres de saint Anselme, de saint Thomas. On a remarqué que sa théodicée se rattache à celle d'Occam et par Occam à Scot^". Et lui-même ne cache point son goût pour saint Bernard, un des mystiques qu'il préfère. Mais ces emprunts sont rares. Calvin cite les grands théologiens de l'Ecole plus volontiers pour les critiquer que pour les suivre. Ce qu'il retiendra de ce passé, c'est moins l'œuvre théologique que le travail législatif, la Somme que les Décrétâtes ^^. En revanche, combien étroit deviendra son contact avec les Pères! Il semble bien ne les avoir approchés qu'après ses premières études bibliques. Dans V Institution de 1536, de rares extraits, recueilhs dans saint Augustin ou Origène, prouvent le peu de place que ces maîtres de la pensée religieuse tiennent alors dans la sienne i^. Dès 1537, cette connaissance s'élargit. Dans sa controverse avec Caroli, il s'appuiera sur l'autorité des Pères. Et à mesure qu'il comprendra le besoin de restaurer dans la Réforme une autorité, il s'abritera derrière celle des Pères pour défendre sa propre doctrine. C'est avec leur aide que Calvin prétend discuter, démontrer ou réfuter. Dans la vaste arène où il se meut, ils sont les brillants seconds de ses ripostes ou de ses attaques. Tertullien, Cyprien, Hilaire, Augustin, Jérôme, pour les Latins; Origène, Cyrille, Chrysostome, pour les Grecs, lui sont devenus presque aussi familiers que la Bible.
Que leur demande-t-il ? Un petit écrit contemporain qu'il ne publia pas, mais que nous possédons, nous montre ses préférences comme ses méthodes. Il est curieux qu'elles nous rappellent celles de Luther. Peu de goût pour Origène.
10. Pierre Lombard, C. R., IV, 23, 24; V, 37; VIII, 224; X, 6, 55. Saint Bernard, id., II, 51, 123; V, 18; VIII, 123, 178; X, 17, 26, 50. Les citations prises à saint Anselme et saint Thomas sont plus rares. Elles se réfèrent surtout aux définitions de la liberté et au problème de la prescience et de la prédestination. Il n'est pas sûr que Calvin ait lu Occam. Il a pu connaître le nominalisme par Luther.
11. Les citations prises au Décret de Gratien sont nombreuses. Cf. notamment C. R., VIII, 56, 57, 62, 63, 64, 65 etc. Calvin cite également les Fausses Décrétales, Id., ihid., 99, 116, 124.
12. En tout une vingtaine. Quelques-unes de ces citations sont prises d'ailleurs dans le Livre des Sentences,
Calvin l'accuse d'altérer l'Écriture par son continuel symbolisme. Encore plus de répulsion pour saint Jérôme. « Ce qu'il a écrit sur l'Ancien Testament n'a obtenu des savants qu'une médiocre .louange. » (Ignorait-il le jugement d'Erasme?)... « Lui aussi est plongé dans ces allégories par lesquelles il disloque l'Écriture... Il n'est pas versé dans les choses ecclésiastiques. » (Et voilà qui est un peu sommaire et bien singulier). Saint Hilaire « offre peu de renseignements pour l'intelligence des Prophètes », « il lui manque la principale qualité d'un interprète : la perspicacité ». Seuls, dans cette critique sévère et souvent injuste, saint Chrysostome et saint Augustin sont mis à part. De tous les Pères Grecs, le premier est le seul que Calvin semble avoir complètement étudié. Il avait même songé à commenter ses Homélies. Et parmi les Latins, on comprend l'attraction qu'exerce sur Calvin, comme sur tous les Réformateurs, le grand apôtre de la Grâce. Augustin surpasse tous les Pères « dans la science de la foi ». Calvin étudiera à part sa doctrine de la justification, de l'élection divine, de l'Eucharistie. Il s'efforcera, comme Luther, de le tirer à lui... Cependant Chrysostome, Augustin, ces grands hommes, ne sont que des hommes. Le premier n'a-t-il pas exalté « immodérément » le mérite des œuvres? Le second n'est-il pas trop « subtil », trop ami des hyperboles et des images, « ce qui le rend moins solide et moins sûr? »
Calvin est certainement, plus que Luther, détaché de l'augustinisme, comme de toute la tradition intellectuelle d'ailleurs. Il peut bien à maintes reprises se glorifier d'être d'accord avec les Pères, à la condition qu'eux-mêmes s'accordent avec lui. La vérité est qu'il ne peut trouver dans saint Augustin le calvinisme, ni appuyer le calvinisme sur saint Augustin ^^. Les Pères n'auront donc qu'un rôle subalterne dans l'élaboration de sa théologie. Il n'entend
13. Il l'a tenté cependant pour la doctrine de la Cène. C. R., XI, 154, 501; XV, 289; XX, 76.
dépendre d'aucun d'eux. Il choisit, découpe dans leurs opinions celles qui s'adaptent à la sienne, met en relief les textes qui la confirment, omettant ou réfutant ceux qui la réfutent. Vis-à-vis d'eux, il se sent libre, il traite d'égal à égal. Il a pris soin de définir dans une lettre à Bucer cette position intellectuelle. « Celui-là n'honore-t-il pas suffisamment les Pères, qui pense « qu'on ne doit ni les rejeter ni les mépriser, bien qu'en beaucoup de cas on remarque qu'ils ont failli? ^* »... La déférence, non la soumission.
A l'exemple de ses devanciers, de Luther, de Zwingh, de Bucer, c'est bien en effet à l'Écriture seule qu'il entend se rattacher : une illumination intérieure lui en a ouvert le sens caché. Sa doctrine vient de Dieu. Il nous l'affirme du moins. N'oublions pas cependant qu'à l'heure où il paraît, les grandes théologies de la Réforme sont constituées, que Luther, Zwingli, Bucer ont écrit et ont parlé, et qu'il les a lus, quoi qu'il dise. Ce n'est point par la Bible qu'il a été amené à la Réforme, c'est bien plutôt par la Réforme qu'il a été conduit à interpréter les Livres Saints.
Cherchons donc ce qu'il doit à ses maîtres, ce qu'il leur a pris et quels éléments de leur doctrine sont entrés dans sa théologie.
On ne peut douter qu'il se soit détaché de la vieille Église sous l'influence du. luthéranisme. Le manifeste de Cop est, nous l'avons vu, déjà imprégné de la mystique de Luther. Cet ascendant s'accuse dans la première Institution. Des six chapitres qui la composent, trois : la loi, la foi, la prière, sont calqués sur le Petit Catéchisme de Luther, son Grand Catéchisme et le Bethûchlein^ combinés avec VExposition du Symbole et VOraison dominicale d'Erasme. Deux autres, sur les Sacrements, font de larges emprunts à la Captivité de Babylone; le dernier, la Liberté chrétienne^ porte le nom du célèbre traité de Luther et s'inspire en partie de ses