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CHAPITRE II LA DOCTRINE

I. La Connaissance religieuse. — La connaissance de Dieu dans l'homme

et dans l'Univers : ses limites. — La Bible seule source de certitude; accord de l'Esprit et de la Parole. — L'Autorité n'est pas dans l'Église mais dans l'Écriture. — La Tradition consiste à la recevoir naïvement comme les anciens Pères. — Rapprochements et divergences avec Luther et Mélanchthon. — Restauration de l'Autorité dans le ministère de la Parole.

II. La Dogmatique. — La religion théocentrique. — Le Dieu de Calvin,

sa volonté immuable et souveraine source du bien et du mal, et de toute vérité, providence actuelle de l'Univers. — Néant de l'homme, créature déchue. — L'ordre humain naturel ne mérite rien devant Dieu, si ce n'est damnation. — Gratuité absolue des avances divines, que couronne la Rédemption. —Même régénéré, l'homme n'a aucune part à son salut : le monde est anéanti pour sauver l'Infinité de Dieu. — Pas de liberté humaine, même dans le mal, tout est prédestiné. — Progrès de la doctrine de la « Prédestination » dans l'œuvre de Calvin : YInstitution de 1539,1e Traité du Libre Arbitre de 1543, la controverse avec Bolsec, l'écrit sur la Prédestination. — Dualisme de la pensée philosophique et de la pensée religieuse de Calvin, tendance à le résoudre dans l'agnosticisme. — Rapports avec le stoïcisme.

III. La Morale. — Les vues de Dieu sur notre conduite exposées dans la Loi. Sources juridique et hébraïque de cette conception. Les deux aspects de la Loi. — La loi intérieure ou naturelle de la conscience. — La loi positive du Décalogue : elle est universelle et établit l'identité de la morale et de la religion. — Elle demeure après l'Évangile, dégagée des observances rituelles. — La sanctification n'exclut pas la justification, mais au contraire la rend possible à l'infirmité humaine. — L'obéissance à la loi première règle d'ascétisme : la pénitence nous ouvre à Dieu, et la foi fait le reste. — Valeur active, quoique symbohque, des sacrements, qui entretiennent la foi. — Maxime de l'ascèse calviniste : Sobriété, justice, piété. — Son influence sur la restauration des mœurs. — La Morale sociale continue la morale individuelle. — Nécessité des gouvernements. — Leur autorité est divine, la justice leur premier devoir. — La loi pohtique doit se conformer à la loi divine, les sujets doivent respect et obéissance au magistrat.

IV. V Église. — L'Église n'est pas uniquement la Cité invisible des saints, mais la société visible des vrais chrétiens. — Elle est le corps du Christ et se reconnaît à la pure prédication de sa doctrine. — Prééminence des pasteurs, ministres de la Parole et dispensateurs des sacrements. — Le Consistoire; la discipline dans les cérémonies, les croyances et les mœurs. — L'excommunication. — Organisation de l'église calviniste, colloques et synodes : influence de l'ancien droit canon. — Séparation théorique des pouvoirs, collaboration de fait sous la norme de l'Écriture. Le Traité, sur la punition des hérétiques (1551) : retour aux peines séculières, abandon du libéralisme des humanistes.

V. Le Néo-catholicisme. — Fin de l'individualisme religieux qui a donné

naissance au protestantisme. — Nécessité d'une orthodoxie nouvelle. — Calvin rejette sur Rome la rupture de l'unité chrétienne, il espère une universalité future dans l'esprit de la Réforme.

Le Calvinisme est tout entier dans V Institution Chrétienne. Œuvre capitale, œuvre préférée de Calvin qui passa toute sa vie à la reviser, à la remanier, comme à l'enrichir. A elle se rattachent tous ses autres écrits : commentaires, controverses, petits traités de dogmatique ou de morale, telles des redoutes avancées destinées à défendre cojitre l'ennemi le cœur de la place. Par elle le Calvinisme s'est propagé. Les traités savants ont pu être lus par les théologiens. 'L' Institution fut vraiment le livre du peuple. Son succès explique le rayonnement prodigieux de la doctrine non seulement dans les pays catholiques, mais au sein de la Réforme elle-même. C'est donc bien là que nous devons chercher la pensée religieuse de Calvin, en mesurer la richesse, en sonder les replis, en suivre les détours.

« Toute la somme de nostre sagesse, laquelle mérite d'estre appelée vraie et certaine... est quasi comprinse en deux parties, à sçavoir la cognoissance de Dieu et de nous-mesmes... » L'homme doit donc « s'enquérir de la vérité et y adhérer^ )>. Or, dans l'ébranlement des esprits et la

1. Inst. chrét. (1541), Ed. Lefranc, Châtelain et Pannier, 1911, t. I, p. 1. [Une nouvelle réimpression de ce texte a été faite à partir de 1934 dans la collection Les Belles Lettres par les soins de la Société Calviniste de France sous les auspices de l'Association Guillaume Budé.]

confusion des doctrines, devant les négations athées ou le branlement de tête des sceptiques, un problème se pose d'abord. Cette connaissance est-elle légitime? Est-elle possible? Et s'il existe une vérité, comment atteindre cette vérité ?

Que l'homme regarde en lui-même. — - Voici un premier fait. Il est un être religieux. Nulle âme humaine qui n'ait « fichée » en el e, et comme enracinée dans la « moelle » de son être, la notion de la divinité. Nul peuple, si barbare qu'il soit, nulle région, nulle ville « ne mesme maison aucune » où n'apparaisse une religion. Croyances grossières, rites magiques des idolâtres rendent témoignage du sentiment qui les inspire. L'homme a mieux aimé adorer des dieux de pierre et de bois que se passer de Dieu. C'est ici que nous sommes au fossé infranchissable qui sépare l'être raisonnable de la brute, l'humanité de l'animalité. Vainement les impies ont-ils vu dans cette idée universelle une invention des politiques. La ruse ne crée pas l'adoration. Malgré eux, les négateurs confessent le Dieu qu'ils se flattaient d'anéantir. Leur effort désespéré à l'ignorer trahit leur angoisse de le connaître. Cette idée de Dieu, la plus commune de toutes, est « la confession tacite » de l'humanité.

Regardons l'univers. Il parle à son tour. Il est un héraut dont la voix répond à la nôtre. Sages qui, penchés sur le corps humain, en pénétrez les secrets, la proportion, la beauté; penseurs qui contemplez le ciel, en sondez les profondeurs et percevez l'harmonie des sphères dont une main mystérieuse semble tracer la courbe, dites-nous si l'oeuvre admirable ne décèle pas un ouvrier, la création un créateur? « Les Cieux racontent la gloire de Dieu. » Ce Dieu que nous trouvons en nous se manifeste en dehors de nous. Il se peint « au vif » dans ses œuvres. Et ainsi nous est certifié qu'il n'est point une forme de notre esprit, une fiction de nos rêves. Il est. Mais l'univers nous dit plus encore : il commence à nous apprendre ce qu'il est. Si le monde offre un ordre,

son auteur est sagesse; s'il obéit à des lois, cette sagesse est une puissance. Grandeur, intelligence, activité, premiers attributs divins que l'univers nous reflète. Le monde est comme un miroir où ce Dieu invisible a imprimé sa face, où nous pouvons découvrir quelques-unes de ses vertus.

Cette vision même nous peut-elle suffire? La Nature, comme l'intuition, ne nous offre qu'une image imparfaite, incomplète de Dieu. Le connaître, c'est saisir « sa vérité ^ », celle de son essence comme de son action, savoir non seulement ce qu'il est « mais ce qu'il nous veult estre », le rapport qui l'unit à nous et nous unit à Lui.

Cette connaissance, l'homme peut-il l'atteindre? L'expérience des siècles répond pour lui. Cet immense et perpétuel effort des religions ou des philosophies, à quoi l'at-il conduit? Au chaos. L'histoire n'est que le « bourbier infini » de nos erreurs, de nos contradictions, de nos déhres. C'est que, corrompu dès ses origines, serf de la matière, impuissant à s'élever vers le vrai comme vers le bien, l'homme s'agite dans les ténèbres. Sa raison, dominée par les sens, n'a que le sensible pour domaine : elle s'égare dès qu'elle le dépasse, incapable d'approcher de « cette vérité d'entendre qui est le vray Dieu, et quel il veut estre envers nous ». Les clartés mêmes de l'univers ne lui arrivent que mêlées d'ombres : « lampes fumeuses » qui ne suffisent point à le guider. Il se flattait d'escalader le Ciel! Ne voyant Dieu qu'avec les yeux de la chair, il le déforme, le réduit à sa taille, le sculpte à son image, l'anime de ses passions. Et c'est lui-même qu'il adore en l'adorant. Ainsi, ballotté de système en système, trébuchant d'erreur en erreur, incapable, fût-il le génie, un Platon, un Aristote, de connaître « la vérité de Dieu », que lui reste-t-il, sinon de se débattre dans le désespoir du doute et l'angoisse de sa destinée 3?

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