Ibid., II
LA DOCTRIXE 61
individuelle le critère de la foi. Dès lors, tout système doctrinal tombait à terre. Dans cette poussière d'illuminations différentes, souvent opposées, toutes s'affîrmant issues de Dieu, comment fonder une vérité?
Définir les rapports de l'Écriture et de l'inspiration devenait donc pour les théologiens de la Réforme une nécessité. « La Parole et l'Esprit », s'était écrié Luther à Smalkalde. Et comme Luther, Calvin, dès 1536, va s'efforcer de concilier le principe scripturaire et la valeur de l'inspiration.
Entre ces deux modes de connaissance, nulle opposition possible. Dieu, qui nous enseigne à la fois par sa Parole et par son Esprit, ne peut être contraire à lui-même. Il doit toujours demeurer tel qu'il s'est une fois déclaré. « Tenonsnous donc à cette idée que Dieu a accouplé comme d'un lien naturel la certitude de son Esprit et de sa Parole. Ils sont unis comme l'être à son image. Sans l'Esprit, la Parole est lettre morte, de nulle efficace; sans la Parole, l'Esprit voltige comme une illusion. L'Esprit scelle en nous et explique le contenu de la Parole. Mais il n'opère lui-même que dans les limites que la Parole lui assigne. Il est « tenu en barres »..., « tellement conjoinct et lié à la vérité de l'Escriture, qu'il ne peut déclarer sa vertu que quand la Parole est receue en telle révérence qu'il appartient ».
Nous voici donc en garde. Hallucinations pures, ces nouveautés « incongreues », suggérées par le sens individuel! Nous ne saurions prendre la Bible comme un cycle, une étape que l'inspiration dépasse. Nulle vérité religieuse « en dehors et au delà » de l'Écriture. Affirmation positive que Calvin opposera à la fois aux divagations du prophétisme et à la tradition vivante des catholiques. « Je vouldroye bien savoir, dit-il du premier, qui est cet esprit par l'inspiration duquel ils sont si haut ravis qu'ils croient contemner toute doctrine de l'Escriture. » Et contre les seconds, Erasme ou Sadolet, il refusera d'admettre que sous
Faction immanente de l'Esprit, l'Église étende, enrichisse le donné divin des éléments de pensée et de vie que lui portent les siècles i^'. La révélation est close. Nul ne peut « oster » ou « adjouter » à l'enseignement divin. L'Église elle-même, créée par la Parole, ne peut rien contre elle ou sans elle. Pas de dogme licite, s'il n'est expressément contenu dans la Bible. Pas de tradition valable, si elle n'a pas pour garant le texte inspiré. Il ne suffit point de rejeter ce qu'elle défend, il faut n'admettre que ce qu'elle prescrit. Autrement, ce serait « mesler le ciel et la terre » et « du tout anéantir la puissance de Dieu ». L'Écriture seule : infaillible puisqu'elle vient de Dieu, immuable, parce que fixée et pour toujours.
Ainsi, l'autorité doctrinale n'est plus dans ces magistères consacrés par les siècles : tradition, conciles. Église même. Elle se concentre dans la Bible, devenue la règle unique de la foi. Tout alliage humain exclu de la croyance, l'homme a la certitude de posséder la vérité, et la Parole, qui nous instruit, aura la vertu de nous unir, — Cela aussi, Luther l'avait dit. Et cependant, jamais le nouveau christianisme n'a été plus divisé. Ceux qui se réclament d'un même Évangile s'opposent en confessions diverses. D'un même texte Luther, Zwingli, Bucer ont pu tirer des conclusions contraires. Comme eux dogmatisent une foule de docteurs improvisés. C'est que, si la Bible enferme une doctrine, il est nécessaire d'en coordonner les éléments, comme d'en fixer le sens. Elle n'inspire pas seulement une croyance, elle appelle une théologie, c'est-à-dire des théologiens. Or, qui nous répond que ces interprètes traduiront, expliqueront, sans le déformer, le contenu du Livre divin?
Nous voici de nouveau en face de l'humain et de l'individuel. Dans la construction doctrinale qu'il rêve, Calvin n'a peut-être pas fait d'effort plus vigoureux pour enserrer