‹ Les origines de la réforme (volume 2)Chapitre 29 sur 87 · Cf. I, VII · texte numérisé non relu

Cf. I, VII

est un scandale; l'hérésie est un crime. A l'égal de l'ancienne, l'Église nouvelle devra donc exclure de son sein les dissidents. Calvin dira plus encore : les châtier. Contre ces révoltés de l'esprit la force même est légitime. Et ainsi la révolution morale, commencée au nom de la liberté chrétienne, finit, sous la rude main de son dernier prophète, par conduire Bolsec à la prison et Servet au bûcher.

La religion n'est point une philosophie. Les vérités qu'elle nous enseigne ne se présentent point à l'entendement comme des notions abstraites. Elles sont une clarté de vie et une voie de salut. Car il s'agit ici de nous-mêmes et de notre destinée. Il importe donc de savoir ce qu'est Dieu et ce que nous sommes, et, d'un mot, quels rapports unissent la Créature au Créateur. Or, tandis que Luther, sous l'impulsion de son expérience intime, va droit à l'Évangile, au Christ rédempteur qui nous justifie gratuitement par la grâce et par la foi, la pensée religieuse de Calvin se fixe d'abord sur le Dieu de la Bible. Sa dogmatique et sa morale se rattachent étroitement à sa théodicée.

Dieu et l'homme... Quelle antithèse! Et que pourrionsnous savoir de Dieu, si nous n'avions appris de sa bouche quel il est, par rapport à nous? S'il est vrai que la parole humaine puisse exprimer son essence incompréhensible, un seul mot peut lui convenir : V Infini. — L'Infini, c'està-dire l'Être sans limites, hors de toute mesure, de l'espace, de la durée; c'est-à-dire encore, la « Vérité, la Sapience, la Justice, la Sainteté, tous ces attributs dont nous trouvons en nous-mêmes comme l'image défigurée, et qu'il possède dans leur plénitude », pour tout dire, la puissance et la per-

fection totales dont la pensée seule doit nous remplir d'épouvante^. Mais de ces attributs, il en est un qui Tes domine tous. Dieu s'affirme d'aL)ord comme une volonté, et comme une volonté infinie né saurait souffrir d'entraves ni de dépendance, une volonté libre. Voilà l'essence même de sa nature, la première forme par laquelle son Être se manifeste dans la Création.

Ce Dieu, nous le connaissons. Il est celui du Nominalisme et de la Réforme, d'Occanj comme de Luther et de Zwingli. Calvin fait sienne cette définition. Mais on devine avec quelle rigueur il en dégage le contenu et en déduit les conséquences. Cette volonté libre, reconnaissons d'abord qu'elle est immuable. Dieu ne change point. L'absolu ne peut être soumis à nos lois de succession; partant, ni différent, ni contraire dans ses desseins 2. L'Écriture nous montre bien un Dieu délibérant, hésitant, se repentant... Pures images accommodées à notre faiblesse. En réalité Dieu voit et veut tout ensemble, et c'est de toute éternité qu'il veut et qu'il voit. — Immuable, cette volonté est souveraine. Ne l'enchaînons point à des lois, même celles qu'il lui a plu d'établir. Dieu est sa propre loi et telle est l'harmonie en quelque sorte préétablie entre sa volonté et son intelligence, que sa volonté libre est, pour ainsi dire, la raison de « toute raison », ou, pour mieux dire, l'ultime raison des choses^. Il eût pu créer le monde autre qu'il n'est, et l'ordre qui s'y trouve eût pu être changé du tout au tout, si tel eût été son bon plaisir. Cette volonté est encore la règle de « toute justice ». Le Mal et le Bien n'ont point de réalité en eux-mêmes. Ils ont leur fondement

1. Inst. chrét, (1560). Op. III, Livre I, chap. i, 3. « L'horreur et estonnement duquel l'Escrlture récite que les Sainctz sont affligez et abatuz toutesfois qu'ils ont senti la présence de Dieu. » Et plus loin, id., 13, 2. « L'infmité de son essence nous doit espovanter. »

2. Id., Ibid., I, IV, 3. « Dieu demeure tousiours semblable à soy et il n'est pas un fantosme qui se transfigure à l'appétit de chacun.'» ■

3. Praefatio in Genesim. Op. XXIII, 10. « Quum ejus voluntas régula sit omnis sapientiae, ea una nos contentos esse decet, »

dans son décret arbitraire. Insensés qui osons comparer, mesurer sa justice à la nôtre! Est juste « tout ce qu'il veut et d'autant qu'il le veut*... » Cette volonté souveraine est enfin une activité libre. Dieu a créé le monde. Mais nous savons aussi qu'il le gouverne. L'ensemble des êtres ne subsiste que par Lui et que pour Lui.

N'imaginons point un Dieu oisif, comme isolé dans son bonheur et dans sa gloire. Dieu s'est-il donc borné à donner la première chiquenaude, et à laisser l'Unfvers se mouvoir à son gré^? Roi en « tiltre » seulement, qui préside de haut et de loin au spectacle qu'il s'est offert, sans souffler les acteurs ou diriger la pièce?... Nulle sottise plus énorme. Que deviendrait en Dieu l'infinité? La Providence est actuelle, c'est-à-dire toujours en action ^. Dieu surveille, administre, conduit cette machine du monde sortie de ses mains. Il agit dans la nature. Il en maintient le cours comme si toutes choses obéissaient « à un statut perpétuel ». Il règle l'ordre des saisons et des jours, le cours du soleil et des étoiles, fait germer les plantes et mûrir les blés, conserve la vie et propage l'espèce. Il intervient dans l'histoire. L'humanité s'imagine follement qu'elle se dirige elle-même. Une force inconnue la pousse. Empires qui s'élèvent ou qui s'écroulent, formes sociales qui se succèdent, guerres, calamités qui nous déciment, autant de faits dont le mystère nous échappe. Sans Dieu l'histoire ne serait qu'un chaos et une énigme. Mais cette Providence générale, qui agit par des lois, est aussi une Providence particulière qui intervient dans nos actes ^ Dieu veille sur toutes ses créatures « jusqu'aux simples oiselets ». Il dispose de chacun de nous.

4. Inst. chrét., III, 23, 2. « La volonté de Dieu est tellement la reigle suprême et souveraine de justice que tout ce qu'il veut il le faut tenir pour juste d'autant qu'il le veut... Nous n'imaginons point un Dieu qui n'ait nulle loy, veu qu'il est loy à soy mesme. »

5. Cf. Saint Augustin, De Genesi, c. 2. Inst. chrét., I, 16, 5. Id., ibid., 4.

6. Id., ibid., I, 14, 16. « Dieu non seulement voit, mais aussi ordonne ce qu'il veut estre faict. » Cf. col. 2,35, 236, 238.

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