Id., ibid., 1, 16, 6, col
gouverne notre vie, déjoue nos calculs ou favorise nos desseins. Maladies, succès, revers, la goutte de pluie qui tombe, la branche qui se casse et qui nous tue, le navire qui s'entr'ouvre et nous engloutit, grands événements ou petits faits de notre vie exécutent un dessein éternel. Rien n'arrive que ce que Dieu a voulu et il veut tout ce qui arrive. Qu'alléguons-nous le hasard? Le fortuit n'existe pas. Dans cette trame serrée des phénomènes, nulle fissure par où il puisse se glisser. Ce que nous prenons pour l'imprévu n'est que l'exécution d'un ordre qui nous dépasse. C'est qu'entre les mains de Dieu les êtres ou les choses ne sont que des « instruments ^ », des moyens « interposés » dont il dispose « à sa guise » et qu'il applique « à son plaisir ». Notre vue bornée ne voit que ces causes secondes. La cause première est la volonté divine qui « besogne » selon des modes différents et pour une fin que nous ignorons et qu'elle est seule à connaître. Ainsi se réahse dans la dépendance absolue de la Créature la liberté parfaite du Créateur.
Tel est Dieu. Mais l'homme? L'homme doué d'intelligence et de vouloir? L'homme, cette fleur et cette merveille qui a reçu la terre en partage et sous ses lois!
Un néant. — Créé de Dieu, il était sorti de ses mains raisonnable et libre, dans l'intégrité de sa nature. Par sa chute, il a tout perdu. De cette déchéance première, l'humanité porte le stigmate. Quels termes seront assez forts pour dépeindre sa misère? Cet homme si fier de sa raison, de sa noblesse, de ses vertus, avec quelle âpreté amère Calvin le met à nu, le flétrit, le flagelle! Un « apostat », un « singe », une « bête indomptée et féroce », « vuide », de toute vérité et de tout bien, un « fumier », « une ordure ». Plaisante dignité que celle de ce roi avili, perdu, désespéré ^ ! Son intelligence s'achoppe à des ténèbres, sa volonté s'en-
g. ID., ihid., I, 16, 8.
9. Inst. chrét., I, col. 40. « C'est chose notoire que J'homme ne parvient jamais à la pure cognoissance de soy-mesme jusquesàce qu'il ait contemplé la face de Dieu et que du regard d'icelle il descende à regarder à soy. d
fonce dans le péché : elle s'y vautre, s'y délecte comme « dans un bourbier ». Telle une terre empoisonnée où ne germent que des fruits vénéneux et des plantes léthifères. — L'histoire nous montre cependant l'intelligence et la vertu. L'homme a créé la science, inventé l'art, fondé la société et, dans cette perversité universelle, se sont trouvés des sages dont nous admirons la moralité ou les lumières. Ce miracle. Dieu l'a voulu pour le salut du monde. L'humanité eût été bientôt condamnée à disparaître, si ces inventions, la justice des lois, « quelque affection d'honnesteté ^^ », n'avaient gardé un ordre. Mais ces biens, dons spéciaux de Dieu, ne témoignent pas de notre bonté. Ces ombres de vertu ne pèsent pas un « festu » au « siège judicial » de Dieu. Ce qu'il y a de plus intime en nous, notre vie morale, est corrompu jusqu'à la moelle. Il n'y a pas une seule goutte de bien dans notre nature. Langues cauteleuses, lèvres venimeuses, œuvres inutiles, iniques, pourries, mortelles, nous portons en nous tous ces monstres de vices. Livrée à elle-même, notre âme n'est fertile que pour le mal ". Dès lors, que parlons-nous de liberté? L'homme « naturel » est sous la chaîne, serf de ses passions, incapable par ses propres forces de s'arracher à la fange où il croupit ^^. De mérite? Quel mérite, s'il n'est pas libre? Les Pères ont usé de ce terme. Plût au ciel « que pour un petit mot ils n'eussent point donné occasion à toutes les erreurs » qui sont venues ! La mort ne peut créer la vie, le bois sec porter des fleurs et des fruits. Générosité, dévouement, bienfaisance, amour du prochain, que trouvons-nous dans ces vertus naturelles qu'admirent tant les humanistes? Orgueil, ambition, égoïsme. « Du plus parfait homme qui soit au monde, il n'est rien qui ne soit entaché de quelque macule " ». Nos