Cf. III
tout! Son honneur et sa gloire! Ce sentiment que l'homme conserve de sa liberté est le dernier retranchement de son orgueil. Montrons-lui donc que toute puissance, si réduite qu'elle soit, ne peut se concilier avec la puissance divine. Dieu est infini. Concevoir dans le monde une énergie propre indépendante, serait poser à cet infmi des limites. Partant, Dieu seul est libre. Mieux encore. Dieu seul est cause. Sa volonté opère en nous. Elle inspire notre esprit et émeut notre cœur. Elle incite, fléchit, tourne à sa guise notre volonté.
Analysons un peu. Chez les justes, nulle pensée, nulle action dont Dieu ne soit l'auteur. Dieu change leur volonté, il ne leur rend point le franc arbitre. Croire que l'homme puisse avoir une part à sa régénération est une erreur « pestilente ». Notre foi n'est pas notre œuvre. Nous croyons parce que Dieu veut que nous croyions. Nous ne sommes pour rien dans l'infusion de la grâce. Dieu nous la donne parce qu'il lui plaît et comme il lui plaît. Et nos œuvres? Dieu seul, en nous, les commence et les achève. Lui seul encore nous incite à aimer le bien, à le chercher, à nous y adonner; par lui amour, désir et effort ne défaillent point et nous persévérons jusqu'à la mort. Dans ce travail de la grâce, où donc est la liberté? Nous sommes agis. Nous sentons qu'une main ferme nous conduit et nous gouverne. C'est que Dieu « meut notre volonté avec telle efficace qu'il faut qu'elle suyve ». Il a substitué son action et son vouloir à notre vouloir et à notre action ^^.
Dieu opère le bien. Disons plus. Mélanchthon admet un libre choix dans les « choses terriennes », actes ordinaires de la vie intellectuelle ou de la vie civile. L'homme délibère, il pèse, discute, se décide. Il se sent libre. Illusion! Mais si réduit qu'il soit, ce privilège est encore une atteinte à la
16. Id., II, 3, 6, 7." Dieu abolit notre volonté perverse et nous en donne de soy mesme une bonne. En tant donc que nostre volonté est prévenue de la grâce, je permets qu'elle soit nommée comme chambrière : mais en ce qu'estant réformée elle est l'œuvre de Dieu, cela ne doit point estre attribué à l'homme ». Cf. plus loin § 8 et 11.
liberté souveraine. Et là même où l'homme pense, délibère et agit, une main secrète le guide, dans ce dédale obscur de notre vie intime où s'élaborent nos actes : que de décisions soudaines, de préférences injustifiées, que de mobiles inexpliqués infléchissent la balance! « Souvent la raison et entendement nous défaut en choses qui ne sont point trop difficiles à cognoistre, et perdons courage en choses qui sont aisées à faire... Au contraire en choses très obscures et douteuses, nous délibérons sans difficulté... En grand danger, le courage nous demeure... D'où procède cela, sinon que Dieu besogne tant d'une part que de l'autre. » Nous pensions agir de nous-mêmes, et c'est Dieu qui nous souffle nos décisions, nous ouvre les yeux et fait entendre nos oreilles ". Disons plus encore. D'où vient le Mal? L'homme est l'auteur du péché. Mais ne disons pas non plus que Dieu se borne à le prévoir et à le permettre. Appliqués à l'Infini, ces mots n'ont pas de sens. Dieu voit, et d'un seul regard Il embrasse la suite immense de nos pensées et de nos actes. Dieu ne permet pas, il veut. Le mal n'est dans le monde que parce qu'il a son rôle dans le plan de la Création. Ainsi, la même volonté qui anime les bons, pousse les méchants. Dieu a çoulu la chute des mauvais anges. Satan lui-même est son ministre ^* : il ne peut rien sans le congé de Dieu. Dieu a ç>oulu la chute d'Adam. En violant sa défense, le premier homme n'a fait qu'obéir à un décret éternel. C'est Dieu encore qui a endurci le cœur du Pharaon, poussé Judas à la trahison et Pilate à la lâcheté ^^. Vols, sacrilèges, homicides entrent dans un ordre fixé d'avance. L'homme n'est toujours qu'un instrument et le mal un moyen. Dieu fait exécuter par les méchants ses jugements et sa vengeance. Pourquoi? Nous l'ignorons. Disons-nous seulement que le
17. Id.. II, 4, 6. Cf. plus loin : >^ Dieu toutesfois et quantes qu'il veut donner voye à sa providence, mesme es choses externes, fleschit et tourne la volonté des hommes à son plaisir. »
18. Contre la distinction de faire et permettre. Id., I, 18, 1. Op., I, 14, 18. « Dieu conduit çà et là les esprits immondes comme bon luy semble. »