‹ Les origines de la réforme (volume 2)Chapitre 55 sur 87 · IV, XI · texte numérisé non relu

IV, XI

28. De haereticis a civili magistratu puniendis. Ce traité est l'œuvre de Th. de Bèze.

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sur l'emploi de la force dans les conflits de la foi, on mesure la régression qui s'est accomplie depuis moins d'un siècle. Et c'est toute la contrainte du vieux droit romain, de la tradition impériale, des légistes que Calvin restaure dans la nouvelle religion.

L'évolution est achevée qui constitue dans la Réforme une orthodoxie, une morale, un gouvernement. Le protestantisme eût pu être, au sein de l'Europe, l'avènement de l'individualisme religieux. Dans cet amas d'idées jetées pêle-mêle aux vents de l'esprit par la voix puissante de Luther, flottaient les germes de ces conceptions. Mais cet idéal chrétien dépouillé de tout dogmatisme, affranchi de toute Éghse, n'était plus entrevu que par un petit nombre. La masse des esprits détachés de la vieille Église aspirait à se ralher dans les cadres d'une Église nouvelle. La révolution religieuse se cristallisait en une orthodoxie. Et à mesure aussi que s'affirmait le retour à l'autorité, s'estompaient dans le lointain de l'histoire les âpres débats des origines : les rapports de la théologie et de la grâce, de l'individu et de la société, de la libre croyance et de la tradition. Un autre problème parait au premier plan. De ces Églises distinctes, opposées, ennemies, qui se revendiquaient du même Christ, quelle était la véritable? Quelle, l'interprète autorisée, l'héritière légitime et infaillible du fondateur?

Question vitale pour l'avenir de la Réforme. Car, si tant d'âmes se refusent à « l'Évangile », c'est qu'il est une nouveauté. C'est qu'il a brisé l'unité chrétienne, déchiré la robe sans couture du Christ par la diversité de ses doctrines et la multiplicité de ses docteurs; et c'est surtout qu'il ne peut offrir cette continuité dans la succession,

qui rend seule légitime la mission du ministère. Or, si la Réforme est le vrai Christianisme, comment s'est-elle divisée contre elle-même? Si l'Église authentique, où est sa tradition? — Ces problèmes, Mélanchthon en avait compris toute la valeur. Calvin les aborde à son tour. Il sait bien que là est la partie faible de son système. La riposte esquissée par V Institution chrétienne s'accuse dans ses controverses contre Sadolet (1539) et Pighius, comme dans le traité des Scandales (1550). Et il va essayer de démontrer que l'Éghse qu'il crée n'est autre que celle que le Christ a instituée.

Troubles, séditions, désordres... Comment les nier? L'Europe est secouée dans ses fondements. Mais tel est le sort de l'Evangile de déchaîner la guerre. Le Christ l'a prédit. C'est par la lutte que triomphera la Parole, Et de ces troubles qui donc est responsable, sinon ceux qui veulent l'étouffer? — Luther n'entendait que purifier l'Église, non la diviser. En le condamnant, c'est Rome qui s'est séparée de la « vérité chrétienne ». L'auteur du schisme, le voici. Puisque l'Antéchrist romain n'a pu supporter les justes et saintes réprimandes de sa doctrine impie, que nous jette-t-on à la face le crime d'une sécession? — Divergences et querelles de la Réforme?... Pourquoi les taire? Les Évangéliques sont divisés. Et vous, papistes?..» « Il n'est aucun article de la religion sur lequel ces théologastres ne viennent pas chaque jour aux prises... Appartenir même à des sectes diverses est un honneur qu'ils revendiquent. » En un point seulement, ils sont d'accord : la destruction de l'Évangile. Et d'ailleurs, que les simples se rassurent, ces querelles sont l'œuvre de Satau; De tout temps, l'ennemi a troublé l'Éghse. Les Apôtres même n'ont pu s'entendre; — Sur la discipline, dit^ou; — Mais quand une partie d'entre eux voulaient imposer les cérémonies du judaïsme, n'était-ce point de doctrine qu'il s'agissait?

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En dépit de ces divisions, la Réforme est une. Une par ses revendications, ses griefs, sa lutte contre la tyrannie papale. Une par cette cohésion spirituelle que cimentent chez tous les siens un môme espoir, une même foi. L'unité ne saurait être, en effet, dans l'uniformité apparente du culte et de la contrainte. L'unité vivante est celle qui nous rattache au Christ et à la Parole. « Qu'il soit bien établi qu'elle existe entre nous, quand, d'accord sur la pure doctrine, nous nous incorporons tous à un seul Christ. » L'unité est faite sur les principes généraux de la foi : l'autorité de la Bible, la justification, le salut, la rédemption, la pénitence; faite encore sur la nature des sacrements, sur le « vrai » culte dépouillé de toute « idolâtrie ». Que veut-on de plus? « Nous avouons bien que sur quelques points l'accord n'est pas établi »... Mais, « au matin de l'Évangile, ceux qui sortent des ténèbres papales ne peuvent d'un bond arriver à la lumière... Nous ne voyons point à l'aurore le soleil de midi. » Attendons. La rupture de Luther avec Rome fut déjà un « grand miracle de Dieu ». Le temps fera le reste. L'accord absolu est possible. Dieu le réalisera.

— Peut-être?... Mais votre doctrine est une nouveauté. Vous êtes sans titre. La tradition, la succession légitime de l'Église sont contre vous.

— Une nouveauté? C'est vous, au contraire, papistes, qui fûtes des novateurs. Vous avez altéré la Parole de Dieu par vos inventions humaines, « votre Église n'est même plus celle des Pères ». Papes, universités, conciles ont forgé de nouveaux dogmes, enchaîné la liberté chrétienne, créé des règles intolérables, inconnues des premiers siècles. Le monde avait perdu la vraie pensée du Christ : nous l'avons retrouvée. La foi se desséchait en des raisonnements et des formules vides : nous lui avons rendu son âme. Le Christianisme n'était plus la croyance à la Rédemption, à la gratuité de la grâce; le monde apprend de nous sa nécessité et sa vertu. L'Église s'enlizait dans l'idolâtrie : elle

retrouve le culte pur; l'homme, se fiant en ses forces, désespérait de son salut : il en retrouve la certitude. « Après les ténèbres, la lumière. » Non, en vérité, il n'est rien en notre doctrine d'absurde, de contraire aux Saintes Lettres, au sentiment commun de la vieille Église. Qu'on cesse de nous accuser de vouloir détruire l'antiquité... Non seulement notre accord avec elle est plus complet que le vôtre, mais nous nous proposons de restaurer cette ancienne forme de l'Église qui, altérée par des hommes grossiers et corrompus, est aujourd'hui détruite. Nous voulons rétablir ce qui a été ruiné par la faute du temps.

Nous sommes donc les défenseurs de la tradition, celle du Christ. Et nous sommes aussi, à travers les siècles, les héritiers légitimes des Apôtres. La continuité du ministère a cessé le jour où le ministère s'est séparé de la Parole. Pape, évoques, prêtres se targuent de remonter jusqu'aux Apôtres... Certes! comme à Publicola et àBrutus ont succédé Caligula et Néron... Ils sont intrus et, par surcroit, ils sont indignes. Pour nous, nous nions que cette Rome, où il n'y a rien qu'une horrible apostasie, soit le siège apostolique. Nous nions qu'il soit le vicaire de Jésus, celui qui,« en persécutant l'Évangile avec fureur, montre par ses œuvres qu'il est l'Antéchrist ». Nous refusons de voir les successeurs des Apôtres dans ces évêques « cornus », ornés d'or, de pierreries, avides, ambitieux, sans foi et sans mœurs. Cette Babylone serait-elle encore l'Épouse?... Dans ce désordre, l'Épouse s'est cachée. Elle a vécu silencieuse, ignorée, se retrouvant dans quelques grandes âmes qui, depuis les Pères, ont adoré en esprit et accompH la Loi, ignorées, persécutées ellesmêmes par la tyrannie de l'intruse. Elle reparaît enfin dans les nouveaux Apôtres qui, tels que les prophètes contre le sacerdoce dégénéré d'Israël, ont prêché la vérité, la liberté de la Parole divine. Ces hommes ont trouvé dans l'inspiration directe de l'Esprit, la pureté de leur conscience et la mission de sauver l'Église, la légitimité de leur

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ministère. « Nous savons, nous affirmons que notre message vient de Dieu. »

Quand une doctrine unit à la clarté des idées cette force de passion qui trouble, irrite, séduit les âmes, elle peut être de celles que l'on discute, non de celles que l'on supprime. Dans cette pensée âpre, inflexible, hautaine, bandée tout entière pour l'attaque, grondait déjà le bruit des armes. Entre la foi ancienne et la foi nouvelle nulle transaction n'était possible. Et dans le conflit des théologies s'annonçait la lutte implacable des religions.

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