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CHAPITRE III LE GOUVERNEMENT

I. La conquête de Genève. — Retour de Calvin. — Régime religieux et politique. — Naissance et éléments de l'opposition. — Le parti national. — Tactique des calvinistes. — Comment ils s'appuient sur les immigrés. — Lutte pour l'indépendance du pastorat et l'application de la discipline. — Les Conseils contre le Consistoire (1549- 1553). — Affaires de Bolsec et de Servet. — Défaite du parti national. — La dictature de Calvin.

IL La théocratie. — Comment est appliqué le gouvernement de la Bible.

— Destruction du culte et des traditions catholiques : à Genève, dans les campagnes. — Mesures contre les anabaptistes et les libertins. — Les procédures capitales. — La police des livres. — Mesures contre les jeux et le luxe. — Surveillance de l'École. — L'inquisition morale. — Visites domiciliaires. — Comment Genève fut transformée.

III. L'action internationale. — Caractère universel du calvinisme. — Influence grandissante de Calvin. — Calvin et la Réforme allemande.

— Les essais de concorde. — La polémique contre le concile. — Progrès du parti sacramentaire. — Comment Calvin en prend la direction. — Calvinisme et Zwinglianisme. — Accord de Zurich (mai 1549). — Expansion générale du Calvinisme. — Itahe. — Europe centrale. — Angleterre et Ecosse. — Région rhénane et Pays-Bas.

IV. V unité protestante. — Efforts de Calvin pour la réaliser. — Le conflit sacramentaire. — Le problème moral et la doctrine de la prédestination. — La Réforme allemande contre le Calvinisme. — Le concile protestant. — Son échec. — L'Europe protestante se constitue.

V. Caractère de V Église Jiouvelle. — Son universalisme et sa cohésion. —

Unité des confessions de foi. — La liturgie. — La discipline. — La « nouvelle Rome ■» et le « nouveau pape ».

Calvin n'est pas seulement un docteur, mais un chef. On peut même dire qu'en lui les facultés d'action sont égales, sinon supérieures, à celles de l'invention spéculative. Plus

original que le théologien se découvre l'homme de gouvernement. Propager sa doctrine, rallier, grouper, diriger les volontés, constituer une chrétienté nouvelle, lui donner un centre, une croyance, une discipline, un esprit communs, unifier enfin la Réforme tout entière et la dresser à la fois contre l'ÉgHse de la tradition et contre l'individualisme de la Renaissance et l'incrédulité, tel fut son rêve. — Nous allons voir par quel prodigieux effort il a tenté de le réaliser, et dans quelle mesure il y a réussi.

La première création de Calvin avait été un livre : Vlnstitution; la seconde fut une ville : Genève. Livre et ville se complètent. L'un est la doctrine formulée; l'autre, la doctrine appHquée. La nature et l'histoire semblaient préparer Genève à ce rôle. Ville marchande, à l'esprit ouvert, à l'accueil hospitalier, assise à la croisée des routes qui font communiquer la Suisse, la France et l'Itahe, défendue par l'exiguïté de son territoire contre ses propres ambitions et les défiances jalouses de ses voisins, elle pouvait aspirer à un rayonnement international. Mais ces avantages n'eussent pas suffi. D'autres villes. Baie, Strasbourg, ralHées avant elle à la Réforme, avaient, comme elle, cette situation privilégiée. Genève fut grande, parce qu'elle fut la ville de Calvin. Il la détacha de son passé, comme du passé, lui fit perdre son individualité, jusqu'à sa nationalité propre. Et de cette ville renouvelée, transformée, comme absorbée dans sa doctrine et sa personne, il fit un représentant de l'universel. — Calvin ne la conquit que pour l'offrir à Dieu.

Chose curieuse! Il ne l'aimait pas; elle-même ne l'a pas beaucoup aimé. Leur union rappelle ces mariages de raison que traversent bien des querelles, mais qui ne finissent

jamais par un divorce. Genève l'avait chassé en 1538. Elle le rappela en 1540. Calvin hésita. Il lui répugnait de quitter le calme asile de Strasbourg, ses études, ses disciples. « Aller à Genève, écrivait-il à Viret, pourquoi pas sur la croix? » Cinq ans plus tard, il dira encore : « Je ne suis qu'un hôte dans cette ville. » Et jusque sur le lit de mort, il se plaindra de sa dureté et de son ingratitude. Il y revint cependant. Les insistances de ses amis et surtout une claire intuition de l'avenir le décidèrent. Il ne pouvait pas plus se passer de Genève que Genève de lui. Le 13 septembre 1541, il y rentrait en triomphateur.

Son premier acte avait été de réclamer une organisation définitive du régime ecclésiastique. Il fut chargé de la préparer et, le 20 novembre 1541, la charte religieuse fut promulguée par le Conseil.

Obligation pour chacun de jurer la foi, règlements relatifs à l'assistance au prêche, à la réception des sacrements, à l'éducation religieuse des enfants, police des mariages, tel fut le premier moyen destiné à établir la discipline. L'autre fut l'organisation du gouvernement ecclésiastique. Plus de rôle actif à la communauté. Celle-ci peut bien encore consentir au choix de ses chefs, ce consentement est illusoire. Recrutement, formation, désignation des ministres sont entre les mains du pastorat, sous le contrôle de la Seigneurie. Désormais aussi l'autorité doctrinale se concentre dans le ministère. Chaque semaine les pasteurs se réuniront en congrégation et, seule, cette assemblée interprétera l'Écriture et fixera la foi. Quant au pouvoir disciplinaire, il passe à un corps particulier, composé de laïques, les Anciens, et des ministres. Ainsi sont constitués les deux grands organes du Gouvernement ecclésiastique : la Vénérable Compagnie et le Consistoire.

Seize mois plus tard (février 1543), la révision du statut politique achevait l'œuvre de la législation religieuse.

Genève était administrée par des Conseils : Conseil d'État

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ou petit Conseil, les Soixante, les Deux Cents. Mais tout se décidait dans l'assemblée populaire, le Conseil général, qui votait les lois et nommait les syndics. Ces règles furent modifiées. Le peuple perdit l'initiative des lois : désormais, toute proposition législative dut être soumise d'abord aux Conseils. S'il conserve l'élection des Syndics, la liberté de ses choix est limitée. Il ne pourra les élire que sur une liste de huit noms présentés par le Conseil d'État et les Deux Cents. Quant à ces deux corps, ils se nommaient l'un l'autre. Genève ne gardait plus que l'ombre du gouvernement démocratique que ses évêques lui avaient octroyé.

Ainsi régime religieux et régime politique sont en harmonie. Des Conseils gouvernent l'Église comme l'État. La bourgeoisie qui a fait la révolution en a retiré tous les avantages, comme à Berne; elle a bridé le pouvoir de la masse. Mais comme à Berne, c'est l'Eglise elle-même qu'elle entend se soumettre. Le projet d'ordonnances ecclésiastiques rédigé par Calvin n'avait pas été admis sans retouche. Messieurs de Genève avaient copieusement étendu leur part; ils avaient exigé qu'un de leurs membres assistât à l'examen et au choix des ministres et que l'élu leur fût présenté. Ils s'étaient réservé le droit de nommer les Anciens du Consistoire. La Seigneurie s'attribuait en outre la surveillance des prédications et de l'École. Surtout le pouvoir disciplinaire restait entre ses mains. Le Consistoire n'aura qu'un droit de remontrances ou de réprimandes : la punition appartient au Conseil. Et on ne lui reconnaît même pas le droit d'exclure de la Cène, c'est-à-dire d'excommunier. On rappelle, au contraire, que tout doit se faire de telle sorte que les ministres « n'aient aucune juridiction civile et n'usent sinon du glaive spirituel de la Parole de Dieu. Que par le Consistoire ne soit en rien dérogé à l'autorité de la Seigneurie, mais que la puissance civile demeure en son entier ».

Pas plus en 1541 qu'en 1537, le Conseil n'avait admis

une autorité disciplinaire indépendante de la sienne. — Était-ce bien là la doctrine de V Institution? Et comment assurer l'application de la discipline, si l'autorité chargée de la maintenir est surveillée ou désarmée? Ainsi le triomphe de l'une est lié à l'indépendance de l'autre. Calvin avait subi, plus qu'accepté, le régime ecclésiastique. « Il est tolérable, disait-il, en raison de l'infirmité des temps. » Mais son attente n'est pas une abdication. Il voit clairement que, ce régime maintenu, c'est Genève rabaissée au rang d'Église nationale, bref, son œuvre religieuse condamnée. « Quel exemple donnons-nous », écrit-il alors à Viret, « si le Conseil devient le juge de la doctrine, si tout ce que la loi sanctionne doit être admis comme un oracle... Souffrir, en dissimulant, ce joug, c'est trahir le saint Ministère. » Lui ne trahira pas. 11} luttera contre Genève. Et, en politique, il n'avancera que peu à peu, au fil des circonstances et dans la mesure de ses moyens. Mais, peu à peu aussi, contre cette action tenace et continue, se dressera l'opposition qui, d'abord timide, flottante, ralliera contre lui les masses populaires et l'élite du patriciat.

Ne cherchons pas dans ce mouvement une réaction contre la Réforme. Genève ne se séparera pas de l'Évangile. Les chefs mêmes de cette opposition, un Pierre Vandel, un Favre, les Berthelier et plus tard un Ami Perrin, avaient fait la révolution religieuse. Beaucoup étaient des « Guillermins », et le retour de Calvin avait été leur œuvre. Leur intolérance envers le « papisme » égalait la sienne. A quoi donc prétendaient-ils? Maintenir la Réforme telle qu'ils l'avaient comprise, et telle qu'avant Calvin, à l'exemple de Berne, ils l'avaient établie. Tout d'abord, les droits de la Seigneurie. S'ils ont abattu le pouvoir épiscopal, ce n'est point pour relever un autre pouvoir ecclésiastique : à l'autorité d'un réformateur, si grand qu'il soit, le magistrat ne saurait sacrifier sa propre tutelle sur le ministère et la religion. L'Église est dans l'État non pour sa doctrine, mais pour

sa juridiction. Et ce qu'ils goûtent encore dans la Réforme, c'est l'indépendance. Par là, ils entendent rester fidèles à son esprit primitif : celui de la Réforme helvétique, une croyance simple, qui répugne aux curiosités théologiques, une liturgie nationale, qui accepte certains usages des ancêtres, comme les baptistères, les fêtes traditionnelles (Circoncision, Annonciation, Ascension, Noël), les pains azymes, surtout une discipline large, faite de conseil plus que de contrainte, et plus soucieuse d'avertir que de punir. Cette révolution religieuse avait brisé le joug des prescriptions humaines. Allait-on, en vertu d'une discipline imposée, sevrer Genève de ses joies, assombrir sa vie, la traîner de force au sermon comme à la Cène? au nom de l'Évangile, lui ravir la liberté de l'Évangile? — « La Cène est libre », dira Ami Perrin, « et, de la recevoir, seule, la conscience est juge. » Nulle formule qui traduise mieux l'idéal de la bourgeoisie. Et tel est aussi l'instinct profond du peuple. Petits compagnons, gens de négoce, jeunes gens, qui seront cités au Consistoire, de quoi sont-ils coupables? Chanter, danser, jouer aux cartes, s'attarder aux tavernes... La gaieté estelle un crime? Et s'ils ne songent à revenir au papisme, encore entendent-ils vivre à leur guise, gouailler à leur aise les prédicants comme jadis les moines, se rendre au sermon quand il leur plaît, et au besoin rester chez eux. Cette liberté, cette douceur de vivre, voilà Genève. Elle a pu renoncer à la religion des ancêtres, elle s'obstine à demeurer fidèle à leur esprit.

Et comme son âme, ils défendent son corps — entendons sa nationalité. — Hospitalière, accueillante, Genève s'ouvrait aux proscrits. A peine Calvin y était-il revenu que déjà affluait dans ses murs le grand courant d'émigration qui entraînait vers Baie ou vers Strasbourg les évangéliques persécutés. Ceux-ci viennent en foule, d'Italie, des Pays- Bas, de France surtout. Prédicateurs illustres comme Ochino, régents comme Mathurin Cordier, hommes de

lettres comme Marot, grands seigneurs comme M. de Falais, et comme eux, avec eux, une foule d'anciens moines, de bourgeois, de compagnons qui se dérobent aux supplices et redoutent le martyre. Ces étrangers, reçus à titre d'habitants, se glissaient peu à peu dans les rangs de la bourgeoisie. En 1546, 140 de ces hôtes étaient admis à l'assemblée populaire. A la longue, la vieille Genève réfléchit et prend ombrage. Décidément, ces nouveaux venus sont inquiétants. Il y en a trop. La plupart, dénués de tout, sont une charge. D'autres envahissent les fonctions. On les trouve à l'hôpital, dans les écoles, au ministère. N'allaient-ils point faire la loi? Ces déracinés qui s'épaulent les uns les autres, se réclament de Calvin, lui-même un émigré, traitent Genève en pays conquis. Un des leurs, Treppereau, ministre à Céligny, n'a-t-il pas fulminé du haut de la chaire : « Pensezvous que ce pays soit vôtre? Il est à moi et à mes compagnons. Vous serez gouvernés par nous qui sommes étrangers, dussiez- vous grincer des dents... » Et par surcroît, ils deviennent une menace. Depuis 1536, la France est en Savoie. Comment répondre qu'en cas d'attaque, ces étrangers, attachés de cœur à leur patrie, ne livreront pas la ville? En 1547, le procès de l'un d'entre eux, le « magnifique » Maigret, pensionné de Genève pour ses croyances et du Roi pour ses services, jette une vive lueur sur ces intrigues qui menaçaient la République. Elle n'a qu'un moyen de se défendre : contenir et surveiller l'émigration.

Ainsi se formait un parti qui entendait maintenir les prérogatives de l'État, les franchises individuelles et l'indépendance de Genève. Les historiens calvinistes l'ont flétri du nom de « libertin », disons plus justement le « parti national ». Ce parti avait pour lui le prestige de la fortune, des traditions, des services rendus, l'adhésion du peuple et l'appui déclaré de Berne. Mais son incohésion, son libéralisme, une certaine indolence de vouloir désarmaient son action. Et de ses inspirateurs, aucun n'était un chef. Tout au con-

traire, Calvin. Derrière lui, s'entrevoit cette force que donne un groupe compact de fidèles : Genevois d'origine, comme Bonnivard, le conseiller Amblard Corne, le secrétaire Rozet qui le suivent aveuglément ; Français exilés dont la destinée est unie à la sienne, qui, lui devant tout, se donnent tout entiers et lui servent de défenseurs, d'agents ou d'espions. Surtout, sa puissance lui vient de lui-même. Il est partout : au Conseil, où nulle question ecclésiastique ne se traite sans lui; au Consistoire, dont il est le « seul » membre permanent, et d'où il ne s'absente jamais. Et il sait ce qu'il veut et où il va. Pas une attaque qu'il ne repousse ou une injure qu'il ne relève. Nul ne touchera impunément pas plus à sa doctrine qu'à sa personne, à sa personne qu'à ses amis. Se sent-il soutenu, il attaque. Foncer sur l'adversaire et crier bien haut qu'il se défend, pousser le Consissoire, harceler les conseils, ne jamais s'avouer vaincu, même quand il plie, et ne plier que pour reprendre champ, telle est sa tactique. Et de quel art consommé il se couvre de sa doctrine! Contre des impies, des débauchés, des rebelles, lui défend l'honneur de Dieu. Si Genève veut vivre, veut prospérer, qu'elle se garde de toute offense. Or, c'est offenser Dieu que s'attaquer à son ministre. La cause de Calvin est celle de l'Évangile. On devine l'écho que rencontreront ces affirmations. Calvin sait bien que ceux mêmes que révolte son despotisme acceptent son message. Sur le terrain religieux, il est invincible; s'il peut y entraîner ses ennemis, tôt ou tard, ils sont perdus.

Dans la lutte qui se prépare, la première force qu'il va discipliner et tenir en main est le pastorat.

Il l'avait trouvé désorganisé. Le peuple méprisait les ministres qui ne se respectaient pas eux-mêmes. « Hommes médiocres, intempérants, grossiers, querelleurs », disait Farel, l'enfant terrible de l'Église. « Entre eux nulle entente, et, sur eux, nulle autorité. » De 1543 à 1545, Calvin mettra de l'ordre dans cette anarchie. Un article des ordonnances

prescrit aux ministres de se réunir une fois par semaine. A cette conférence, ceux des villages devront assister au moins une fois par mois. Réunions que présidera Calvin, où on lira les Écritures et où on discutera de la doctrine. Et chaque trimestre, les ministres procéderont à un examen de leur conduite. Ainsi encadré, le pastorat prendra peu à peu le sentiment de sa cohésion et il se pliera insensiblement à la direction d'un chef. Calvin s'impose par son savoir, et il attache par ses services. Les ministres ont besoin de son crédit. Veulent-ils obtenir une pension, un logement, ils s'adressent au grand dispensateur des grâces. Et par lui encore ils se savent défendus et protégés. Calvin n'est pas tendre envers les « malveillants » qui les dénigrent ou les outragent. Toute insolence contre le ministère sera impitoyablement dénoncée au Conseil et punie par l'amende ou la prison. Mais parler en faveur d'un corps, c'est bientôt parler en son nom. Peu à peu l'influence de Calvin domine, dirige le pastorat : et elle réussit à le recruter.

Sa pépinière est prête : ces réfugiés français qui sont venus le rejoindre. De ceux-là, du moins, il est sûr, et la Seigneurie acceptera, les yeux fermés, les candidats qu'il lui propose. Dès 1541, Ozias, Blanchet, Geneston et Treppereau; en 1543, Abel Poupin; en 1544, Pierre de l'Écluse, Ferron, des Gallars de Paris, Nyvault de Nevers^ Aimé Meigret d'Auxerre; en 1545, Michel Cop, le frère de l'ancien recteur, et un ami d'enfance. En 1546, sur treize ministres, il n'en est plus qu'un seul d'origine genevoise. Ces hommes seront ses créatures. Et il leur manque l'indépendance que donne l'inamovibilité. Calvin a demandé et obtenu de la Seigneurie qu'un roulement fût établi entre les ministres. Excellente mesure pour éloigner ceux qui déplaisent. Ils devront se soumettre... ou se démettre. En 1545, le pasteur Champereau, ayant refusé la cure de Draillens, se voit obligé de quitter le territoire de Genève et de chercher asile sUr le sol bernois.

L'autorité religieuse de Calvin glissait vers la dictature. Il semblait que le Conseil laissât tomber ses droits en sommeil. C'est à ce moment que s'entrevoient les premiers symptômes d'une résistance, qui, quatre ans plus tard, deviendra une lutte ouverte. Ce conflit, un incident allait l'ouvrir.

Messieurs de Genève avaient désigné pour la cure de Vandœuvre le savant Castellion. Calvin et les ministres s'opposèrent à ce choix, jugeant Castellion indigne du ministère. La Seigneurie n'insista pas. Mais ce différend l'avait mise en éveil. Dès l'année suivante, son intervention s'accuse dans les affaires ecclésiastiques. Un Genevois, Trolliet, ayant demandé à prêcher, ordre est donné aux ministres de l'admettre. Sur le refus de Calvin qui lui oppose un réfugié français, le Conseil demande des explications, et le conflit ne s'apaise que parce que TroUiet se désiste.

Mais la Seigneurie hausse le ton. Elle blâme les pasteurs qui ont envoyé à Bossey un prédicant « sans sa licence )>. Elle leur demande raison de leurs attaques contre Berne. Dans le peuple même, de mauvais propos circulent contre Calvin. Velléités de résistance qu'il faut briser... Et suivant sa tactique, Calvin attaque. Le 27 janvier 1546, il accuse un des membres du Conseil, Pierre Ameaux, qui s'était permis de le blâmer, de « mauvaise doctrine ». Ameaux est emprisonné. Mais les Deux Cents ayant voté sa grâce avec une peine légère, Calvin déclare que si Ameaux est impuni, la doctrine des ministres est « déprouvée », l'Eglise « en scandalle », et qu'il ne remontera plus en chaire. La Seigneurie s'inchne. Le 8 mars, la sentence est revisée, et Ameaux condamné à faire le tour de la ville, en chemise, tète nue, la torche « au poing » et « à demander pardon, à genoux », au réformateur.

Le Conseil était humilié dans un de ses membres. Première victoire dont Calvin profite pour achever la conquête du pastorat. — Trois ministres, incapables ou indociles,

dont l'un l'a accusé de « joyer » le pape, sont destitués. Le magistrat maté, ses ennemis punis, les ministres encadrés, surveillés dans les congrégations hebdomadaires, prêts, comme ils le déclarent eux-m.êmes, « à vivre et moryr » pour la doctrine, Calvin est sûr de son terrain. Il avance. L'heure lui semble propice pour imposer enfin à Genève la discipline des mœurs.

Dès avril 1546, les règlements se succèdent. Édit contre les jeux. Il est défendu de jouer publiquement aux cartes, aux dés et aux quilles. Edit contre les tavernes. Elles seront remplacées par des « abbayes », où l'on trouvera à manger et à boire, mais avec discrétion, et où l'on pourra se récréer honnêtement en lisant la Bible. Édit sur les noms de baptême. Ne seront désormais permis que ceux qui se rencontrent dans l'Écriture. Édit contre les chansons déshonnêtes ou légères. Et, dès septembre, seront prohibées les représentations théâtrales. Édit sur les églises de campagnes, qui rend obligatoire l'assistance au sermon, la fréquentation de l'école, et renvoie au Consistoire les individus coupables d'ivrognerie, de danse, de contradiction à la Parole. Naturellement, remontrances, amendes, prison, puniront les délinquants. En avril, trente personnes coupables d'avoir dansé ou vu danser sont incarcérées. Mais il faut des exemples. Et déjà Calvin se sent assez fort pour frapper à la tête, dans cette bourgeoisie frondeuse qui le raille et qui le brave. Au lendemain même de sa victoire sur Ameaux, il s'attaque à la famille Favre, la plus influente de Genève. Son chef, l'ancien syndic, est poursuivi pour un cas de libertinage remontant à seize années. Inculpée d'avoir violé les règlements sur la danse, sa fille Françoise, femme du capitaine général Ami Perrin, est emprisonnée; puis son fils Gaspard, pour avoir joué aux boules à l'heure du sermon. Condamné en janvier 1547 à la prison et à une pénitence, le vieux Favre est renvoyé par le Conseil au Consistoire. Il se présente, mais pour rejeter bien haut sa compé-

tence et n'admettre que la juridiction de la Seigneurie.

Querelles de personnes?... Plus encore, conflit d'idées. « Je n'ay que faire de vous », avait dit le Genevois à ses juges. « Je ne sçay qui vous estes. » Il posait ainsi la question des frontières des deux pouvoirs. Le Consistoire n'aura-t-il qu'un droit d'avertissement ou au contraire, comme le veut Calvin, une juridiction? Le pouvoir disciplinaire appartient-il au magistrat ou au corps ecclésiastique? Cette fois entre le parti national et Calvin, la Seigneurie et le ministère, et les deux conceptions contraires de la Réforme, le duel s'engage à fond. Le Consistoire avait pris les devants, en se rendant en corps au Conseil, pour demander réparation des propos de Favre. Éconduit, il déclare qu'il « ne renverra plus personne à la Seigneurie, mais, de son autorité, privera de la Cène ». — A ce petit coup d'État, le Conseil riposte en dénonçant les violences des ministres qui, à tout propos, accusent les gens, et en décidant que nul ne pourra être cité devant le Consistoire « sans bonnes informations ». Calvin profite alors du départ d'Ami Perrin, envoyé en France, pour l'accuser d'outrage, puis de trahison. A son retour, Perrin est emprisonné. Mais cette fois la tactique avorte. Sur les instances de Berne, le Conseil refuse la mise en accusation et invite les adversaires à se réconcilier.

Le parti national grandissait dans cette atmosphère d'orage. Des calvinistes notoires se ralliaient à lui. On accusait ouvertement Calvin de tyrannie. On l'appelait « Cayn ». Il n'est bruit à Genève que d'un complot pour expulser les prédicants. Le 18 décembre, un tumulte éclate à Saint-Pierre où Calvin et les ministres sont insultés. Quant aux Français, le petit peuple ne se gêne plus pour crier sa haine. « Vous venez, » dit l'un, « faire ici vos synagogues après avoir chassé les honnestes gens... Sous peu, on vous enverra faire vos synagogues ailleurs. » — Ou encore « Qu'on les jette au Rhône. » Un garçon apothicaire se vante que « si la guerre venoit icy, il frapperoit plus sur les Fran-

çoys que sur les ennemys ». Symptôme d'un revirement politique. Pour la première fois depuis huit ans, en février

1548, les syndics sont pris dans les deux partis, et la majorité calviniste du Conseil est entamée. Du même coup s'accuse l'hostilité entre le Consistoire ou les Ministres et la Seigneurie. En mars et en juillet, celle-ci demande des expUcations sur des paroles injurieuses proférées dans la chaire. En octobre, à la suite d'une lettre offensante de Calvin, elle ose lui infliger un blâme public. Le réformateur écrit à cette date : « Il ne se passe pas de semaine où n'éclate un conflit... ». Fait plus grave, le lieutenant de police est choisi parmi ses ennemis. Quelques mois plus tard, février

1549, Ami Perrin est nommé premier syndic.

Calvin sentait que Genève lui échappait. Et comment la reprendre?... Il est désarmé. Par une tactique habile, au moment même où la Seigneurie limite son pouvoir, elle applique sa doctrine. Dans ces quatre années où le parti national l'emporte, nulle mesure contre le papisme qui soit rapportée. Une proclamation publique, un mandement lu dans les temples avertiront au contraire les habitants que les ordonnances sont maintenues. En 1550, les visites domicihaires recommenceront. Cette Genève anticalviniste supprime même les « quatre fêtes » jusque-là tolérées. L'année suivante, un ancien carme, Bolsec, devenu ministre, n'a pas craint d'attaquer en pleine congrégation le dogme central du système, la prédestination. Une controverse théologique semble ranimer les passions religieuses. Bolsec trouve en Suisse des défenseurs. Mais habilement le Conseil le désapprouve. La Seigneurie déclare publiquement que V Institution chrétienne est un livre « bien et sainctement faict » et que sa doctrine « est de Dieu », et Bolsec est banni. Ainsi toute querelle religieuse est assoupie, et l'Évangile règne à Genève. — Mais en même temps. Messieurs de Genève s'emparent tout doucement de l'Évangile. Ils se sont attribué la police des mariages. Ils commettent

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quelques-uns d'entre eux pour assister aux congrégations des ministres et « y entendre ce qui là sera faict ». Ils maintiennent en place un pasteur, P. de l'Écluse, suspendu pour « ses inepties, absurditez et doctrines erronées ». Un autre ministre ayant été destitué par ses collègues qui lui nomment un successeur, le Conseil rejette ce choix. La ferme volonté d'exercer le pouvoir disciplinaire s'affirme avec autant d'éclat dans la discussion d'un édit sur les blasphèmes. Le projet présenté par les ministres est modifié par la Seigneurie qui en adoucit les mesures jugées trop rigoureuses.

Lentement, mais sûrement, Genève minait l'autorité de l'homme qu'elle avait accueilli comme un oracle. Et pour l'atteindre, elle s'attaquait à la clientèle qui faisait sa force : les immigrés. Contre eux, la Seigneurie prenait ses sûretés. Dès 1549, elle avait restreint le nombre des admissions à la bourgeoisie. Le 6 janvier 1551, les Deux Cents sont invités à imposer un stage aux nouveaux bourgeois avant de leur ouvrir l'assemblée populaire; ils pourraient faire la majorité, ce qui est «àl'advenir un dangier ». Mesures vaines d'ailleurs. Le flot grossit toujours. Le Conseil s'inquiète. Il ordonne une visite dans les capitaineries. Finalement, les Deux Cents décideront que tout propriétaire devra aviser le lieutenant des hôtes qu'il héberge, que nul de ces émigrés ne pourra tenir taverne, qu'aucune maison ne leur sera louée sans avis préalable donné à la police. Évidemment, ces nouveaux venus sont indésirables. Il y en a trop. On les tolère, mais on les surveille, en attendant qu'on les expulse. Leur vie même n'est plus en sécurité. Des rixes continuelles éclatent dans la ville. L^n jour, des Français avaient été assaiUis aux cris « Tue, tue! » Peu s'en fallut qu'ils ne fussent massacrés.

De plus en plus les élections devenaient mauvaises pour Calvin; les syndics de 1553 avaient été pris dans l'opposition. Celle-ci triomphait. Et elle se hâtait d'assurer sa

victoire. Le 11 mars, un premier édit du Conseil enlève aux ministres « en office », le droit de vote à l'assemblée générale. Le 11 avril, autre arrêt sur « l'ordre que doivent tenir les ministres envers les défaillans ». Il s'attaque enfin au point vital : l'admission à la Gène. Il avait autorisé un des ennemis de Calvin, Berthelier, à la recevoir, malgré son exclusion par les ministres. (L'intention est claire : mettre, suivant le mot de Bonne, les ministres « au petit degré ».) Aux protestations indignées des pasteurs, le Conseil riposte en décidant que si quelqu'un est cité, pour mœurs ou autre cause, devant lui, il ne sera pas nécessaire qu'il soit renvoyé au ministère, et qu'il a le droit de faire « bailler » la Cène sans l'avis de ce corps. Les Deux Cents déclarent à leur tour que le Consistoire « n'a point la puissance de la defîendre sans le consentement du Conseil ». L'idéal politico -religieux de Calvin tombait à terre. Les ministres avaient déjà déclaré qu'ils aimaient mieux mourir que capituler et qu'ils étaient prêts à quitter la ville. Calvin lui-même, presque désespéré, avait parlé de son départ. L'arrestation, le procès, le supplice de Servet sauvèrent son œuvre. Une fois de plus, la défepse de « l'Evangile » dominait tout. Dans la Réforme tout entière, le retentissement avait été prodigieux. Les lettres affluaient à Genève. Calvin avait sauvé la foi. Et Genève oubliait les querelles pour ne songer qu'au service. Le péril, seul, Calvin l'avait découvert, l'avait dénoncé, l'avait conjuré. Grâce à lui, la Parole de Dieu restait intacte. Il n'y avait plus qu'un seul devoir, faire front à l'ennemi. Et de nouveau, magistrats, ministres. Consistoire vont se trouver à l'unisson. Le 31 janvier 1554, Calvin, le Conseil, les chefs du parti national, Perrin, Favre, Vandel se réconcilient. Berthelier est renvoyé au Consistoire et invité à la. paix. Le prix de l'entente fut un redoublement de rigueurs contre les adhérents de Servet et les blasphémateurs. Mais le parti national était en recul. Ses chefs, par pitié, par esprit de tolé-

rance, avaient essayé de soustraire Servet au bûcher. Ce sont des traîtres à l'Évangile. Aussi bien, en mars 1555, les syndics sont choisis dans le parti calviniste. De nouveau, Genève s'ouvre aux persécutés, et, dans cette seule année, cent soixante bourgeois sont créés. Calvin se croit désormais assez fort pour écraser l'opposition. Impliqués dans une bagarre avec les émigrants, ses chefs sont accusés de complot et de révolte. Philibert Berthelier est décapité, Perrin, Vandel, Sept ne doivent leur salut qu'à la fuite. Le Conseil les condamna par contumace et interdit à tout citoyen, sous peine de mort, de réclamer leur retour. Genève était soumise à Calvin et, cette fois, pour toujours.

Le voici donc le maître. Sans autre titre que sa charge (il ne sera même reçu à la bourgeoisie qu'en 1559), mais dominant le Consistoire et les Conseils, il disposera d'une autorité que Genève n'avait jamais connue. Devant lui, tout plie, tout cède. Sa personrie même est sacrée. La moindre critique, la moindre irrévérence est punie comme un délit. Il est aussi grave de manquer à sa personne que de toucher à sa doctrine. Mettre son nom dans une chanson, trouver qu'il prêche mal, le saluer sans lui donner le nom de maître, c'est s'exposer à une amende, tout au moins à un blâme public. — Et peu à peu, les Conseils de Genève abdiquent entre ses mains. Mais ce qui triomphe avec lui, ce sont les causes mêmes pour lesquelles il a combattu : le cosmopolitisme et son système de gouvernement religieux.

Toute digue est supprimée contre le flot de ces émigrants qui viennent étudier à son école et se ranger sous sa loi. Ils entrent par fournées dans la bourgeoisie. De 1555 à 1557, 286 de ces réfugiés reçoivent droit de cité et assureront la majorité calviniste dans les Conseils. Les formalités de réception sont simplifiées, et bientôt l'afïïux sera tel que Calvin se verra obligé de filtrer ces masses. Mais, sûr de sa force, il peut choisir, n'admettre que les bons et les pieux, exclure les tièdes, les mal famés et les suspects. — •

La discipline est renforcée. Les lois sur les jeux, les danses, le luxe des habits ou des banquets, le libertinage, sont renouvelées, comme les pénalités s'aggravent. Mais cette fois, le pouvoir religieux est obéi. Il est armé pour se faire obéir. Le droit d'excommunication est reconnu aux ministres. En 1556, le Consistoire est investi du pouvoir judiciaire : droit de citer des témoins, de référer le serment, de faire des enquêtes sans intervention du Conseil. En 1557, le nombre des assesseurs ecclésiastiques y est accru. Calvin réclamera même pour les ministres le droit d'en présenter les membres laïques, et de choisir ces derniers, non plus exclusivement dans les Conseils, mais dans toute la population. Le Conseil défendit sa dernière prérogative. Mais la présidence fut enlevée au syndic. Celui-ci ne fut admis au Consistoire qu'en laissant à la porte son bâton, insigne de sa charge. Nul symbole qui marquât davantage l'indépendance du pouvoir ecclésiastique et la sujétion de la Seigneurie.

Genève est bien conquise à Calvin. Elle est sa Ville. — Nous allons voir quel régime moral et religieux le calvinisme y a instauré.

Ce régime, un historien l'a défini exactement : le Gouvernement de la Bible. Et il est une théocratie. Ministres et magistrats ne sont, en effet, que des mandataires de Dieu. Ils commandent en son nom ; ils gouvernent pour sa gloire. Pourtant, si leurs attributions sont distinctes, leur mission est identique : faire que la Parole soit obéie. Or cette obéissance n'est pas seulement une soumission intérieure qu'accepte la conscience. Elle est aussi une discipline publique qu'impose la loi. La volonté divine doit servir de règle

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aux sociétés comme à l'individu. Tout peuple chrétien, comme Israël, est tenu d'accomplir rigoureusement cette volonté.

D'abord, plus d'idolâtrie. « L'abomination papale » doit disparaître. Tout habitant de Genève doit s'engager par serment à accepter « la réformation du Sainct Évangile ». Nulle liberté de choix : ou jurer ou partir. Mais qu'on prenne garde encore à ceux qui restent. Combien ont juré des lèvres, dont le cœur est rebelle! Anciens prêtres qui, pour rester dans leur patrie, ont adhéré, artisans ou paysans qui vont à la Cène en regrettant la messe, femmes et jeunes filles qui, détachées en apparence de l'ancien culte, le continuent en secret... Le Consistoire veillera. Il les fera comparaître, les interrogera. Ont-ils bien renoncé à la messe? Croient-ils aux œuvres? aux saints? à la prière pour les morts? On leur remontrera leur erreur. Et doucement ils seront invités à aller au prêche ou à recevoir la Cène. Qu'ils ne répondent pas qu'ils vont « où bon leur semble ». Cela n'est plus permis, pas plus que le droit de garder « devers soi opinions papistiques ». Ils doivent répondre « affirmativement ou négativement » afin d'y pourvoir « selon Dieu et rayson ». Si démonstrations et avertissements restent sans effet, ils seront déférés au Conseil; s'ils s'obstinent expulsés.

L'œuvre d'épuration, commencée en 1536, se continue donc. Et elle ne s'attaque pas moins aux pratiques qu'aux croyances, aux paroles qu'aux pratiques. Interdiction d'avoir chez soi, sur soi, des emblèmes papistes : images, chapelets, crucifix. Toute « idole » trouvée chez l'habitant sera détruite ou confisquée. Au risque même de tuer une des industries les plus prospères de Genève, la fabrication, la vente, l'exportation des objets nécessaires à l'ancien culte sont prohibées. La police traque les artisans qui continuent « à forger encensoirs », à confectionner des chasubles ou des chapes. Quant aux ballots destinés au dehors, ils sont saisis et

jetés au feu. Interdiction de chômer les anciennes fêtes papales, sauf celles que la loi tolère, de faire maigre et carême. Jeûneurs ou abstinents seront avertis de manger « chair », s'ils ne préfèrent être exclus de la Cène et tâter de la justice. II n'est pas plus permis de faire des vœux, même pour les malades, d'aller en pèlerinage, et surtout de prier pour les morts; S'agenouiller sur une tombe, jeter un peu de terre sur un cercueil, murmurer un Requiescat sont superstitions répréhensibles. En 1555, le Consistoire fait comparaître devant lui un habitant de Vandœuvre qui a allumé un cierge devant le corps de son enfant. — Et comme certains gestes, il y a des mots proscrits. Interdiction de prier en latin, chose terrible et détestable. Naturellement, parler en bien de l'ancien culte, de ses ministres, n'est pas moins subversif. D'aucuns ayant osé proférer que le pape n'est pas l'Antéchrist, qu'il est homme de bien, sinon dans sa doctrine, du moins dans sa conduite, faisant bonne justice et subvenant aux pauvres, on les mène au sermon et on les prive de la Cène. Tout Genevois doit partager les haines officielles de l'État comme sa religion. Mais le fidèle ne doit pas compte seulement de sa conduite, il est responsable de sa famille. Qu'aucun alHage n'y vienne corrompre la foi des siens. Le Consistoire veille également sur les baptêmes et sur les mariages. Défense d'imposer aux enfants des noms superstitieux, qui ne soient point dans l'Ecriture : Noël, Toussaint, Emmanuel, Balthazar, Baptiste, Claude, Claude surtout « à cause de l'ydolle vénérée » aux environs; de ces proscrits, Calvin lui-même a dressé la liste. A ces prénoms, familiers à Genève, on substituera ceux de la Bible, des patriarches ou des prophètes. Pour avoir protesté contre un ministre qui imposait le nom d'Abraham à son fils, un Genevois est incarcéré; un réfugié et sa famille qui ont fait baptiser un enfant « en la papaulté » sont expulsés dans les trois jours. — Quant aux mariages, on veillera à ce qu'ils ne se fassent qu'entre

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fidèles. Un apothicaire ayant marié sa fille en Piémont, les parents et les époux sont cités au Consistoire. On essaye d'obtenir de la jeune femme l'aveu qu'elle s'est mariée « contre sa conscience ». Sur son refus, elle est déférée au Conseil. Les démêlés de Calvin avec la dame de Stafford prouvent que même la puissance paternelle n'est plus libre. La veuve, son beau-père et ses enfants voulaient quitter Genève. Parrain du plus jeune fils, Calvin prétendit le retenir pour conserver sa foi. Il fallut que Stafford menaçât et que la mère s'engageât par écrit « à ne pas se rendre en pays papiste », pour avoir la licence de l'emmener.

Ces mesures, étendues aux campagnes, assurèrent l'abolition complète du Catholicisme. Dans un seul bourg, Thiez, sur la demande de la France, la liberté de l'ancien culte fut respectée. Au moins, dans ces proscriptions, ne relèvet-on aucun supplice. La raison politique, la crainte de la France et peut-être la communauté des souvenirs avaientelles disposé Calvin à ménager les fidèles d'une Église à laquelle lui-même avait appartenu ? — Plus rigoureuse sera la répression de l'hérésie. C'est qu'autrement dangereuse pour l'Évangile est l'anarchie intérieure qui multiplie les sectes. A l'État de voir s'il peut souffrir « gens de toutes sortes et religions » et ouvrir lui-même aux loups la bergerie.

Les premiers, anabaptistes, spirituels, « abusans » de l'Évangile doivent être poursuivis et chassés. Ces mystiques de la révolution religieuse et du communisme social avaient pu se glisser dans la ville à la faveur de la Révolution et recrutaient des adeptes dans le petit peuple. Mais, auxiliaires précieux dans la lutte contre 1' « ancien culte », il n'y a plus de place pour eux dans le nouveau. Dès 1537, un arrêt condamne les anabaptistes à être « perpétuellement bannys, sous peine de la vie ». Et à plusieurs reprises, incarcérations et expulsions individuelles nettoieront Genève de cette « peste ». En fait, par leur petit nombre, ces illu-

minés sont inofîensifs. Leurs utopies n'ont aucune chance de mordre sur une oligarchie bourgeoise qui a le sens du gouvernement. Combien plus dangereux le mouvement rationaliste qui se répand en Europe vers 1540, y insinuant la libre-pensée et l'athéisme, ou rejetant la divinité du Christ! Contre ces négations, l'État doit épuiser toutes ses armes et c'est par le fer et le feu qu'il doit -« extirper » les négateurs.

Le supplice de Dolet a sa réplique à Genève. En 1540, un ami d'Ameaux, J. Gruet, est arrêté. On découvre qu'il a écrit contre la valeur des Écritures et l'immortalité de l'âme. Il est poursuivi à la fois pour complot et irréligion, mis à la torture et décapité. En août 1553, un hérétique est brûlé à Pogney. Le 22 octobre, c'est Servet qui, reconnu, dénoncé, emprisonné, monte sur le bûcher de Champel. Sa mort n'arrête pas les recherches et les poursuites. On arrête et on expulse. Un artisan soupçonné d'avoir été le correcteur du livre de Servet est appréhendé. « Il sera asprement chastié », si le fait est reconnu exact. Quatre ans plus tard, on s'aperçoit que les idées de Servet ont pénétré dans la colonie italienne. La Seigneurie ordonne une enquête. Un de ces Italiens, Gentilis, convaincu d'arianisme, est condamné à mort. Il n'échappe au supplice qu'en se rétractant. Encore doit-il faire amende honorable, en chemise, torche au poing, en faisant le tour de la ville.

Ainsi, on brûle à Genève comme à Paris. Et pas plus à Genève qu'en France, nul droit à la croyance libre. L'unité religieuse se maintient comme elle s'est étabhe, par la force. Mort, bannissement, fustigation, amende honorable châtieront ceux qui s'écartent de la croyance commune. Tout au moins, au sein de la Réforme, les grands théologiens de l'Allemagne ou de la Suisse, un Mélanchthon, un Bullinger, avaient-ils essayé de concilier l'unité dogmatique et la liberté de l'interprétation. A Bâle, à Zurich, à Strasbourg, à Wittenberg même, on admettait les conflits d'écoles

et la légitimité des controverses. Rien de pareil à Genève. Pour Calvin, cet esprit « particulier » est un péril. Tout ce qui contredit à son système et à son enseignement doit être réprimé ou supprimé.

Suspect, Castellion, pour avoir douté de l'authenticité du Cantique des Cantiques et différé de Calvin sur un article du symbole; le ministère lui est interdit. Il devra bientôt se démettre de ses fonctions pédagogiques et se réfugier à Bâle. Hypocrite, Du Boys, un imprimeur, qui a médit « d'un sien livre » en France, et pour ce est emprisonné et banni pour un an de la ville. Anathème à Bolsec qui a osé s'élever contre la doctrine calvinienne de la prédestination; il est emprisonné. Bolsec en avait appelé aux églises de Suisse. L'avis de ces églises qui^ au fond, lui était favorable, ne lui est pas communiqué, et il est banni de la ville. On ferme la bouche à ses partisans. Il n'est même point permis de le trouver « homme de bien » et la prison ouvre ses portes à tous ceux qui oseront critiquer la doctrine rigide du Réformateur. Comme Bolsec, Blandrata, Zucchi, Carmel sont expulsés. En 1561, le Conseil ne permet même point d'imprimer un livre de Bullinger contre l'anabaptisme, « veu qu'il y a des choses dedans qu'il n'est besoing de publier ».

Après les personnes, en effet, les livres. Comme la Sorbonne, si hautement dénoncée et ridiculisée, le Consistoire a établi son inquisition sur les écrits. Mêmes procédés et mêmes mesures. Nulle faculté d'imprimer sans Hcence du Conseil. Et nulle licence du Conseil sans examen préalable des ministres. Ceux-ci lisent, jugent, corrigent. Et le ministère, c'est Calvin. Après le suppHce de Servet, plus de livre important qu'il n'examine, même ceux de ses amis, comme Cop, ou des maîtres, comme Bullinger. C'est Calvin encore qui inspire les règlements draconiens édictés contre les imprimeurs. « Que nul n'imprime de la Saincte Escripture translations ou commentaires sans licence de ce fère. » Ne

croirait-on pas lire un arrêt du Parlement? Contre les défaillances possibles des magistrats, les ministres font bonne garde. En 1555, Enoch et Bèze proposent que toutes les feuilles des ouvrages donnés à l'impression soient signées, puis présentées aux ministres qui les reverront et y mettront eux-mêmes leur signature. Après quoi elles ne pourront plus être modifiées « à peine de la vie ». Bien entendu, seront sévèrement exclus tous les livres « mal sentans la foy », mais aussi plus ou moins contraires aux mœurs. On interdira la préface que Gastellion a mise en tête de la Bible. Mais c'est aussi VAmadis des Gaules qui, trouvé chez un libraire, sera brûlé.

Ainsi protégé contre l'erreur, le fidèle devra être défendu contre le vice. L'État est le gardieîi des mœurs comme de la foi. Il veillera d'abord à empêcher tout blasphème sous menace du carcan, toute débauche sous peine de prison. Mais, dès 1546, la loi a interdit aussi au Genevois ses plaisirs favoris : banqueter, jouer aux dés ou aux cartes, aux quilles, danser. Elle règle la coupe de ses habits et la forme de ses chaussures. Elle surveille ses chansons et lui ferme le théâtre. Que sera-ce dix ans plus tard? En 1556, Calvin réclame de nouvelles mesures. Le Conseil général hésite. Les édits lui semblent trop durs. S'ils étaient appHqués, il faudrait faire « vuyder la moitié de la ville... » Et seront-ils observés? Cette petite folle de Genève semble incorrigible. Elle s'amuse, elle festoyé toujours, jusque dans la prison. — Il a fallu incarcérer le geôlier et sa femme. — Mais les ministres tiennent bon. Ils continuent à tonner du haut de la chaire, au Consistoire, au Conseil. Ils invectivent la jeunesse, fulminent contre les banquets : et les voici maintenant qui s'attaquent aux femmes. Le pasteur des Gallars dénonce « leurs affiquetz, verdugades, doreures, tortillement de cheveux, et autres novelletez ». Et le Conseil s'incline. Deux édits règlent le nombre des services et des plats dans les dîners, et la forme des toilettes. La mode capitule. Cette

dernière place forte où se retranche la coquetterie de la femme est emportée.

Il ne reste plus qu'à se soumettre. Contre les récalcitrants, le Consistoire ne chôme pas. Citations et procédures se multiplient. En 1566, plusieurs jours par semaine sont consacrés aux affaires de discipline. Dans cette même année, il n'y a pas moins de 140 excommunications prononcées par les ministres. Au Conseil, amendes de 30, 50, 60 sous, carcan, prison, expulsion, autant de peines qui tombent dru sur les coupables. Et la loi ne plaisante pas. Pour avoir chanté des couplets grivois, une femme est mise au carcan et bannie à perpétuité. Des bourgeois qui, un dimanche de Cène, sont allés à Annecy voir jouer une farce, sont traduits en justice. Quant aux débauchés des deux sexes, leur sort est réglé d'avance. Le Consistoire en fait dresser la liste. On édifie à leur usage une prison spéciale; s'ils persistent à courir les rues, à ne rien faire qu'à manger leur bien de famille, ils iront méditer, à l'ombre de cette Bastille, sur la nécessité de changer de vie.

Réprimer le vice n'est pas commander la vertu. Mais une contrainte savante et continue pliera peu à peu l'homme à une discipline. Totalement corrompu, incapable de bien comme de vérité, il n'a aucun droit à disposer de lui-même. C'est sa vie tout entière que Calvin prendra dans ses lacs.

Dès son enfance, le voici encadré. L'école le tient. Mais l'Église elle-même tient l'école. Tandis qu'en France le régime scolaire tend à s'affranchir de la tutelle ecclésiastique, Genève soumet le sien à la surveillance rigoureuse des ministres. Ils inspectent les livres et l'enseignement, s'assurent de l'orthodoxie des manuels, abécédaires, qui devront être imprégnés des préceptes et des leçons de l'Ecriture. Ordre aux parents et aux maîtres de conduire chaque dimanche l'enfant au catéchisme. S'ils se rebiffent, rapport sera fait au magistrat. Le petit Genevois sera ainsi initié à la doctrine comme à la « police » de son culte. Il apprendra

de bonne heure ce qu'il doit croire et comment il doit vivre. Une fois instruit, il devra faire « comme une profession de chrestienté en présence de l'église ». Après quoi il sera admis à la Cène et prendra rang parmi les fidèles.

Mais la loi ne le lâche point. Le temple continue l'école. Les ordonnances ont réglé le nombre, le temps, le lieu des prédications. Dans les trois paroisses de Genève, Saint- Pierre, Saint-Gervais, la Madeleine, deux sermons le dimanche, trois dans la semaine. Ces mesures sont appliquées aux campagnes. Mais les gens sont tièdes.. Beaucoup pensent comme cet artisan que, lorsqu'on a la foi, « on n'a que faire d'aller au prêche ». Remontrances, réprimandes, poursuites judiciaires retiendront et contraindront les défaillants. En 1542, le Conseil prescrit à quelques-uns de ses membres d'aller de maison en maison et d'intimer aux étrangers de se rendre aux prédications, au moins le dimanche. En 1543, les ministres réclament « qu'on advise de fère venyr les gens au sermon, et spécialement lés dimanches et jours de prières ». La même année, l'ordonnance du 10 novembre, pour les campagnes, crée l'obligation légale. Le dimanche, il ne sera toléré qu'une seule personne dans les maisons pour la garde du bétail; dans la semaine, un membre de la famille au moins devra se rendre aux offices. Toute infraction est punie d'une amende. Au surplus, la loi veille également à ce que ces auditeurs se tiennent bien. Ils devront arriver au commencement « à la prière », écouter avec attention, ne sortir qu'à la fm, à moins d'excuse légitime. En 1557, pour s'être levé pendant le prêche et être parti trop bruyamment, un habitant de Genève est emprisonné. Non moins stricte devient l'obligation de la Cène. Le principe si longtemps combattu par les vieux Genevois a enfin triomphé. Quatre fois par an, les fidèles devront participer aux sacrements. Le Consistoire tient bonne note des défaillants qui seront légalement invités à se mettre en règle et, s'ils ont été exclus, à se réconcilier.

La dictature religieuse de Calvin a ainsi transfornaé la discipline morale en discipline légale. L'Etat met au service de l'Église ses codes, ses tribunaux, ses pénalités. Et cette surveillance rigoureuse deviendra une véritable inquisition sur les foyers comme sur les familles. Idée chère à Calvin qui, dès 1537, avait demandé au Conseil de nommer dans chaque quartier des surveillants des mœurs « ayant l'œil sur la vie et le gouvernement d'un chascun ». Il n'avait pu les obtenir. Mais, dès son retour, il revient à la charge et comme une conséquence logique du système, cette police est établie. Dès 1545, des visites domiciliaires sont prescrites. Cinq ans plus tard, cette inquisition est organisée. Deux fois par an, une commission composée de cinq ministres, d'un « ancien », d'un dizainier, visitera les familles. Elle s'assurera qu'il n'y a sur les murs aucun emblème proscrit, dans les consciences nulle croyance suspecte, que le sermon est suivi et la Cène fréquentée. Sur ces données, un rôle général sera établi par le ministre. Grand livre des consciences où seront notés « les pieux », les gens de bien, sur lesquels Calvin pourra compter, parmi lesquels il recrutera le Consistoire et les ministres; les tièdes, les corrompus, les rebelles, qu'il faudra écarter des Conseils, des emplois, surveiller, corriger et, au besoin, expulser. A cette surveillance officielle et légale, ajoutez maintenant la police occulte, une armée de zélés, d'affidés, d'espions, voisins, amis, parents, qu'on coudoie aux banquets, aux tavernes, aux échoppes, dans les rues, toujours prêts à parler pour faire parler, à surprendre les secrets, trahir les confidences; délateurs par conviction, qui rempliront les prisons, ou conduiront sans scrupule à l'exil et à l'échafaud. En vérité, jamais inquisition plus rigoureuse, plus savante, n'a été mise au service d'une orthodoxie. Jamais chef d'Église n'a tenu plus pleinement dans sa main les esprits, les consciences, les vies mêmes de tout un peuple. Mais jamais aussi l'histoire n'a connu triomphe plus

complet d'une discipline. Il n'est pas sûr qu'un pareil régime change le fond des cœurs. Il agit du moins sur les attitudes comme sur les habitudes. — Genève est changée. Bèze pourra lui rendre ce témoignage. Ce n'est plus la ville de luxe, de gaieté insouciante, de scepticisme railleur, ennemie de toute contrainte, et dont la joie de vivre reflétait comme le sourire de son lac. Une autre cité est née dans le monde, à l'aspect austère, aux dehors sombres, aux allures graves, illuminée seulement par l'exaltation de sa foi puritaine et de son rigorisme. Sous la rude main qui a fondu ses éléments cosmopolites et forgé son âme, Genève a sacrifié sa nationalité propre à une mission universelle. A ce prix, elle est entrée dans le grand courant de l'histoire humaine. Elle en devient un des centres. Vers elle, de tous côtés de l'horizon se tournent une foule d'âmes qui, dans la corruption et les ténèbres du siècle, attendent un foyer de sainteté et de lumière. Et contre la Rome de l'histoire, « Babylone » rejetée du Christ, se dresse, sur une colline sacrée, à l'ombre d'un autre Saint-Pierre, une Rome nouvelle, celle de l'Élection et de la Grâce, pépinière de croyants, d'apôtres, de martyrs, appelée à régénérer le monde, puisqu'elle a reçu de son prophète la pure Parole de Dieu.

Luther avait été, avant tout, l'homme de sa nation; lui-même se proclamait « un prophète allemand ». Le rôle de Calvin est universel. Ce rôle, dès le début de son ministère, il l'a voulu et il s'y est préparé. S'il ne renie pas son origine, s'il garde au fond du cœur une préférence pour sa patrie et consacre le meilleur de sa vie à la convaincre, il ne se croit pas moins redevable de son message aux autres peuples. Il ne s'adresse ni à un pays, ni à une race, mais travaille « à toute la cause de Christ ». Son livre capital.

Y Institution chrétienne, est écrit d'abord dans la langue internationale : le latin. Sa théologie offre une interprétation du Christianisme qui peut être commune à tous les esprits, comme la société religieuse qu'il fonde, s'ouvrir à tous les hommes. Calvin ne tolère même pas que son nom y soit attaché. Il ne saurait y avoir de doctrine ni d'Église « calviniste ». Il n'admet qu'une doctrine et qu'une Église, celles du Christ.

Le caractère d'universalité, non moins que l'ampleur, la clarté, la force de cette pensée religieuse, suffirait à expliquer son rayonnement. Nul livre qui ait été plus lu que V Institution. De 1539 à 1560, elle se propage dans toute l'Europe. On la traduit en italien, en espagnol, en anglais, en allemand, en hongrois et en grec. Elle est la « Somme )> de la nouvelle foi, l'arsenal où ministres et fidèles puiseront leurs meilleures armes. « Un livre d'or », écrira un pasteur de Torgau, Crodel. « Il n'en est point, après les écrits de Luther, dont la lecture me captive davantage et force à ce point l'admiration. » Cette admiration s'étendra bientôt à toutes les œuvres du Réformateur. Le Catéchisme sera imprimé en huit langues. Mais à coup sûr, depuis Erasme, après Luther, nul théologien n'a goûté un pareil succès ni respiré si doux encens. « On devrait, disait Bucer, ne l'employer qu'à écrire. » En quoi Bucer se trompait. International, Calvin le sera tout autant par l'action que par le livre. Sous cette main puissante et souple qui manie les hommes aussi vigoureusement que les idées, la révolution religieuse va prendre un autre cours.

On peut suivre les progrès de cette influence, qui, du cercle primitif où elle se meut, s'étendra bientôt en ondes successives à toute l'Europe. Dès son premier séjour à Genève, Calvin entre en rapports avec les réformateurs de la Suisse, un Bulhnger, un Pellican à Zurich, un Myconius et un Gryneus à Baie. Aux synodes de Berne et de Lausanne, il défend avec éclat le christianisme réformé

contre Fanabaptisme ou les compromissions équivoques de Caroli. — A Strasbourg, il se trouvera mêlé aux affaires générales de l'Allemagne. Il assiste, aux côtés de Bucer, aux journées impériales où la politique de Paul III et de Charles-Quint tente un suprême effort pour rapprocher cathoHques et luthériens, pacifier l'Empire et préparer le Concile. Le voici à Francfort (1539), à Haguenau et à Worms (1540), à Ratisbonne (1541), où il rencontre les grands théologiens de l'Allemagne : Eck, Gropper, Cochleus, Pighius, parmi les cathoHques; Mélanchthon et Brenz, parmi les protestants. Son âge, son ignorance de l'allemand, la présence des premiers rôles, le relèguent au fond de la scène. Mais il en observe d'un œil amusé et sceptique les péripéties. Derrière les tirades optimistes et les formules à effet, il discerne bien vite les intentions vraies, les intrigues ou les appétits des princes, l'opposition sourde de Paul III et de Charles-Quint : politique de marchandages, de compromis, déjà celle de V Intérim. Il en prédit l'échec. Peu à peu, le témoin devient acteur; et dans la marche des éléments, on commence à sentir sa main.

A Haguenau, il est entré en relations avec les agents français, Baïf, Sleidan qui ont mission de briser dans l'œuf toute tentative de concorde. Calvin joue cette partie de la France. Il s'emploie auprès des princes, et son action discrète mais efficace lui vaut ce billet de Marguerite de Navarre : « Entendez que ledict seigneur (le Roi) est merveilleusement satisfait des bons services quevous et les autres lui faites par delà, desquelz il est bien adverti ^.. » En réalité, servir son pays d'origine, c'est travailler pour son Éghse. Calvin comprend que l'unité de l'Allemagne est l'écrasement de la Réforme. Et il a pris position. Contre Bucer et Mélanchthon qui, effrayés de l'anarchie de leur nation, du péril turc, de la décadence morale, se résignent à un com-

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