Collection Dupuy,t. 102, f" 179 (25 juillet
promis; contre les légats qui, au nom de la paix chrétienne, sont prêts à tendre la main aux « dévoyés », cet émigré français reste l'homme de l'intransigeance. Il n'admet d'autre solution que la reconnaissance de «la Parole de Dieu». Invité, à Ratisbonne, à parler en latin devant l'Assemblée, il attaque à fond le dogme de la présence réelle. En même temps, il crible de sarcasmes ses adversaires. Il publie son petit livre : « Conseil paternel de Paul III ». Pamphlet violent destiné, comme jadis les « lettres des hommes obscurs », à attiser les passions populaires contre la papauté. Le 24 juin 1541, Calvin peut rentrer à Strasbourg. Tout espoir d'entente « s'en allait en fumée ». Cette attitude l'avait grandi. On parlait de lui en Allemagne. Et Strasbourg avait déjà deviné, en ce prédicant qu'elle allait perdre, un futur chef religieux donné à l'Église « universelle ». Aussi bien, dès son retour à Genève, est-il déjà reconnu à l'étranger comme le représentant authentique de la Réforme française. Nulle affaire qui intéresse la Réforme où il ne soit appelé à dire son mot. En 1542, c'est à lui que Bucer demande le mémoire que pasteurs et princes luthériens doivent présenter à la diète de Spire. Et il publie son « Exhortation à l'Empereur pour rétablir la paix de l'Église », véritable manifeste, qui, loin d'être un appel à l'union, se présente comme une apologie de sa foi et un programme de propagande. Jamais l'antithèse des deux Églises n'avait été rendue avec tant de relief. Jamais aussi, plaidée avec plus de feu, la légitimité de la rupture. L'année suivante, Calvin reprend la plume pour défendre contre Pighius, un des « collocuteurs » catholiques de Ratisbonne, la doctrine de la prédestination divine. Puis, en 1545, à la bulle du Concile, il répond par une attaque violente contre Paul III et les Pères de Trente, ruinant à l'avance toute tentative de rapprochement. Notre réformateur est bien le publiciste et le polémiste le plus en vue de la Réforme. Il parle en son nom. Luther lui-même compte avec lui. Il est déjà dans la
Réforme un homme de premier plan. Luther disparu (16 février 1546), il sera bientôt le seul.
Prestige personnel d'un homme, de son talent, de ses services, qui n'est point encore le rayonnement de la doctrine. Cependant l'heure approche où Calvin prendra la tête, sinon du protestantisme, au moins de ses éléments les plus actifs. Vers* 1540, la Réforme est devenue un fait européen. L'Allemagne du Nord, la Scandinavie, une partie de la Suisse détachées de Rome, France, Hongrie, Pologne, Itahe, Angleterre, Pays-Bas contaminés, le catholicisme partout menacé ou en recul, quels horizons s'ouvraient aux novateurs! Mais la Révolution religieuse avance dans ses revendications comme dans sa marche. Le luthéranisme avait atteint ses limites, et, contre la foi de Wittenberg trop nationale, trop conservatrice, se dressait un internationalisme qui n'admettait plus que la « pure » Parole de Dieu. Théologiens ou humanistes allant au terme du biblicisme, étudiants épris de nouveautés, persécutés qu'exalte la prison ou le martyre, et qui, proscrits, dispersés, errant de par le monde, la Bible en main, le fanatisme au cœur, n'ont plus qu'une patrie : leur religion; qu'une raison de vivre : la certitude de leur élection divine; tous aspirent à réformer la Réforme elle-même.
Ils suivent de nouveaux maîtres qui prêchent la haine de l'idolâtrie, l'abolition de la messe, de la hiérarchie, l'épuration du culte, bref de tout rite, de toute doctrine non formellement contenus dans l'Écriture : un Flamand, Utenhove, un Polonais, Laski, tous deux humanistes, jadis amis d'Erasme, qui, gagnés au biblicisme intégral, vont essayer de le répandre, l'un sur le Rhin et en Angleterre, l'autre en Frise; un Florentin, Vermigli, ancien moine, qui va porter en Suisse, à Strasbourg et bientôt à Londres ses négations sacrament aires; des Espagnols, Jayme et Francesco de Enzinas, deux jeunes frères venus de Burgos, dont l'un, Jayme, a traduit la Bible en castillan avec l'es-
poir de convertir sa patrie; prophètes errants, qui, semant de pays en pays, de ville en ville, leur radicalisme, achèvent de donner au parti « sacramentaire » un aspect cosmopolite. Le parti se cherchait; il appelait confusément un centre (Strasbourg, peut-être?) et un chef. — Mais trop timide dans l'action, trop obscur dans la doctrine, du nombre de ceux que Mélanchthon appelait « les architectes de conciliations troubles », Bucer était suspect. Après Ratisbonne, son rôle international est bien fini. Il essaye vainement de réformer l'Électorat de Cologne. En 1549, chassé de Strasbourg par les soldats de Charles-Quint, il ira finir ses jours en Angleterre, sans avoir réussi à se créer des successeurs.
Combien plus, brillant semblait l'avenir du Zwinglianisme! Au fond, malgré les divergences de détails, tous ces intégristes de la Bible se réclamaient de lui. Et c'est vers l'héritier de Zwingli, Bullinger, qu'ils se tournent. D'Angleterre, Cranmer lui écrit, et un Anglais, Eliot, présente ses livres à Henri VIII. La première pensée de Vermigli, en quittant l'Italie, est de le rejoindre. Laski professe sa doctrine eucharistique. Le Zwinglianisme gagnait du terrain en Allemagne où, comme à Ulm, à Nuremberg, des pasteurs l'enseignaient ouvertement. Il s'infiltrait déjà en Hongrie, en Moravie, comme dans les Pays-Bas; Laski le propage en Frise. L'anabaptisme vaincu, c'était vers lui que se tournaient les forces vives qui échappaient à Luther. Une partie de l'Europe protestante fût devenue Zwinglienne, sans Calvin.
Moment décisif dans sa vie comme pour sa doctrine. C'est en efîet de 1545 à 1549 que la Réforme française, se substituant au Zwinglianisme, devient l'expression religieuse du parti sacramentaire. Condition nécessaire de ses progrès. Il n'est pas aisé de suivre cette évolution, tant sont ténus, impondérables, les ressorts secrets qui font mouvoir les âmes! Une cause la provoqua, la controverse eucha-
ristique. En 1544, après une accalmie apparente, celle-ci s'était réveillée. Entre Wittenberg et Zurich, la guerre des doctrines avait repris, implacable, atroce. Mais si, des deux côtés, on tenait ferme sur ses positions, dans une foule de communautés tout était trouble et confusion. Quelle autorité ces patriarches de la Réforme, qui redoublaient d'injures et de violences, gardaient-ils sur la masse? Les esprits s'inquiétaient, oscillaient, appelant une certitude. C'est alors que Calvin entre en lice. Il fait traduire en latin son traité de la Cène qui divulguera sa doctrine sur l'Eucharistie. Ni le réalisme de Luther, ni le symbolisme de Zwingli. Mais sa formule du Christ « spirituellement et réellement » reçu, qui lui paraît concilier les exigences de la raison et les aspirations de la mystique.
Aussi bien, dès 1545, les observateurs clairvoyants signalent les progrès des idées calviniennes. De Znaïm, Poerinus écrit à BuUinger pour lui demander des expHcations sur le livre de Calvin, et il ajoute : « Il en est toujours en Souabe et en Moravie qui veulent se tenir fortement à vos côtés, ou pour mieux dire aux côtés de l'orthodoxie. Cependant ils approuvent Calvin dans son jugement sur la Cène. » A Bonn, Laski et Hardenberg étudient la doctrine nouvelle et prennent contact avec son auteur. A Augsbourg, Musculus, à Nuremberg, Theodorus, se prononcent en sa faveur. Et c'était enfin au cœur même de la Suisse allemande, sur les territoires de Berne, que l'opinion zwinglienne reculait. Bullinger est prévenu que, dans la région de Bienne, le nombre des « mangeurs de chair », entendez les calvinistes, s'accroît de jour en jour. A Berne même, une partie des pasteurs se rallient à Calvin.
Zurich s'inquiétait de ce médiateur, au fond, un ennemi. Bullinger avait publié son traité sur l'Eucharistie et les ministres avaient ouvert le féu contre Genève. Ils dénoncent la doctrine eucharistique de Calvin, puis, élargissant le débat, ils critiquent à la fois sa théorie sacramentaire et
sa théorie ecclésiastique. « Le Christ pour les calvinistes est présent dans la Cène, sous un élément quahtatif, non quantitatif... Des mots! Qu'est-ce qu'une présence qui n'est pas réelle?... » Calvin luthérisait. « Et prétendre que les sacrements et le ministère sont les instruments de la grâce, n'est-ce point revenir au papisme, à la doctrine traditionnelle des sacrements ou de l'ÉgHse, à saint Thomas?... » Ainsi, par une déviation inévitable, la bataille sacramentaire mettait aux prises zwingliens et calvinistes. A la lumière crue de la controverse, se détachaient les divergences profondes des doctrines. Et aussi la supériorité du docteur de Genève sur le docteur de Zurich. Esprit pondéré, honnête, un peu lourd, étranger aux artifices de la dialectique, Bullinger n'aspirait qu'à interpréter fidèlement son maître. Son talent uni, sans chaleur et sans éclat, ne savait point trouver ces formules qui entraînent. Et surtout il croyait que la force d'une doctrine réside dans sa simplicité. Mais une religion n'est pas une philosophie. La métaphysique claire, ordonnée de Zwingli pouvait séduire les intelligences : elle ne pénétrait pas au plus profond des âmes. Elle les sevrait du mystère, cet éternel aliment du mysticisme; et par son caractère national, la mainmise reconnue à l'État sur les consciences, elle effarouchait ces croyants qui aspiraient à fonder sur la terre une nouvelle Jérusalem. Combien plus large la pensée religieuse d'un Calvin qui rendait Dieu présent aux cœurs, les consolait, les exaltait, et bandait pour l'action toutes les forces de l'être! De ces deux théologies qui s'affrontaient, il était naturel que la plus riche, la plus vivante l'emportât. — Et ce fut enfin l'art suprême du politique d'être, à une heure où les consciences étaient lasses de disputes, le héraut de la paix. 11 défend Luther contre les violences des zwingliens, mais il déplore ouvertement les invectives de Luther. Avec Bullinger, sa controverse garde les allures d'une joute courtoise. Il lui écrit avec la déférence que Ton doit à un aîné et que
l'on garde envers un maître. Sa préoccupation visible est de le tirer à lui, comme aussi de se rapprocher de sa doctrine. A deux reprises, en 1547 et 1548, il se rend à Zurich, commente, démontre, atténue, et, le 31 mai 1549, les deux théologiens signent enfin le consensus destiné à sceller l'union.
Pour Calvin, médiocre victoire théologique. Sa doctrine reculait. Le mot de substance était abandonné. Un article disait au contraire : « Le Christ nourrit nos âmes par la foi et la vertu de son Esprit. » Formule vague qui faisait dire aux Suisses que Calvin était venu à eux. Mais les conséquences pratiques étaient immenses. L'accord une fois divulgué unissait Genève, Neuchâtel, Zurich, Saint-Gall, Bienne, Berne, Schafîouse et Baie. En France comme en Angleterre, aux Pays-Bas, les « sacramentaires » adhéraient. Laski, Utenhove, Vermigli s'étaient ralliés. Le but était atteint : l'unité du parti. Désormais Genève devient sa métropole et Calvin son chef. Le pur zwinglianisme n'aura plus qu'une influence doctrinale restreinte dans son pays d'origine, bientôt d'ailleurs altéré lui-même par des éléments calviniens.
Les quinze années qui s'écoulent de l'accord de Zurich a la mort de Calvin sont peut-être, au xvi® siècle, la plus belle période de ses conquêtes. Incroyable est sa force de rayonnement. L'ascendant moral du réformateur, la diffusion croissante de ses écrits, l'ampleur d'une théologie se complétant, se revisant sans cesse, suffisent-ils à l'expHquer? Mais derrière les idées, il y a les hommes. Et l'art de Calvin fut précisément d'attirer, de grouper toute une armée de fidèles qui seront dans toute l'Europe l'écho de sa parole et les instruments de sa propagande. L'Europe est pour lui comme une terre de mission.
La jeunesse qu'il groupe autour de sa chaire lui donnera les premiers et les plus ardents ouvriers de son Évangile. Dès Strasbourg, on trouve auprès de lui des Français, des
Allemands, des Italiens. A Genève, sa renommée universelle attirera un auditoire cosmopolite. Hongrois, Italiens, Polonais, Anglais, Allemands, Espagnols viennent demander à Calvin une interprétation authentique de la Bible. Ils feront à Genève, comme à Berne le jeune clergé, leur noviciat théologique. En 1563, sur 95 étudiants inscrits, l'Académie comptera 87 étrangers, et parmi eux des Russes. Autant d'auditeurs, autant de disciples qui naturellement, imprégnés de l'esprit de Calvin, une fois rentrés dans leur pays, seront les plus ardents semeurs de sa doctrine. Knox s'est formé à Genève. Comme lui, Olevianus, le futur réformateur du Palatinat, et Marnix de Sainte- Aldegonde, un des chefs de la révolution de Hollande. A ces étudiants, ajoutez cette élite internationale, gentilshommes, érudits, anciens dignitaires ecclésiastiques qui viennent à Genève chercher un asile pour leur personne et un modèle pour leurs croyances : du Hainaut, un M. de Falais, d'Italie, un Ochino, un Sozzini, un Zanchi, et un des membres les plus illustres de l'aristocratie napolitaine, Caracciolo; d'Angleterre, les représentants de la Réforme anglaise qui, chassés de leur pays par la restauration catholique de Marie Tudor, se retrouvent sur les bords du Léman : Wittingham, Cheke, Gilby. Italiens ou Anglais seront bientôt assez nombreux pour se grouper en communauté et obtenir un temple et un pasteur. L'Eglise italienne est organisée en 1551, et en 1554, l'Église anglaise. Tous ces émigrés restent en relations avec leurs pays : soyons sûrs que, s'ils y retournent, ils garderont un contact étroit avec Genève. Ce sont eux qui prépareront en silence, sous l'œil de Calvin, la conquête religieuse de la France, de l'Ecosse et des Pays-Bas.
Cette équipe n'est pas la seule. D'autres travaillent en même temps et dans le même sens, ces Français qui, volontairement ou non, quittent la France pour cause de religion.
Anciens moines, régents, écoliers, imprimeurs, marchands, artisans, combien s'en vont à travers l'Europe, cherchant
avec la liberté de croire les moyens de vivre! Nous les retrouvons un peu partout, allant de ville en ville, se fixant parfois aux universités, aux écoles, dans les métiers. Ils y portent leur industrie ou leur savoir, mais aussi leur croyance et leur prosélytisme. Avant même Calvin, ils disséminent à l'étranger le nom et les idées de la Réforme française. En 1534, c'est un orfèvre parisien qui, en fuite après l'affaire des Placards, fonde à Anvers une secte de « spirituels ». Dès 1538, les milieux protestants de Paris sont en contact avec les « luthériens » de la Grande-Bretagne et une presse parisienne imprime la première Bible anglaise. Quatre ans plus tard, une enquête, faite sur l'ordre de Henry VIII dans le comté de Kent, révèle la présence de sacramentaires et, parmi eux, de Normands ou de Picards. Deux autres Français, Pierre Alexandre et Viron sont accueillis par Cranmer; installé dans son palais, Viron y compose même de petits traités en anglais des plus violents contre le culte des images et les « abominables blasphèmes de la messe ». Bientôt une colonie se forme et quand Bucer arrive à Canterbury, en 1549, il est tout surpris de voir de « pieux Français » dans l'entourage de l'archevêque. Pays-Bas et Angleterre sont, il est vrai, aux portes de la France. Mais nos protestants poussent plus loin. De Baie, de Strasbourg, où ils sont déjà groupés, ils essaiment en Allemagne, à Wesel, à Francfort, en Saxe, où Mélanchthon dénonce à l'Université de Leipzig un prédicant français aux opinions hétérodoxes. D'autres vont en Italie, jusqu'à Venise, où un artisan porteur de livres calvinistes est arrêté; d'autres encore en Bohême, en Silésie, en Pologne. Des imprimeurs originaires de Bourges, de Lyon, de Rabastens, s'installent à Gracovie, tandis qu'un régent normand, qui a étudié à Lausanne, Pierre Statorius, se rend à Pinczow et, en 1551, y réorganise le collège. Il n'est pas jusqu'à la Suède où un médecin français. Beurré, n'ait réussi à pénétrer. Bien vu de Gustave Wasa qui l'em-
ploie à des missions diplomatiques, il tentera, vainement d'ailleurs, de la convertir aux doctrines de Calvin.
Cette Réforme française se disséminait dans toute l'Europe. On ne dira jamais assez ce que le calvinisme a dû à ces émigrés, qui, perdus en plein pays ennemi, faisaient une guerre de partisans et ouvraient la brèche où devait passer le « pur Évangile ». Ces Églises de la dispersion, Anvers, Strasbourg, Baie, Emden, Wesel, Francfort, Londres, seront autant de cellules prêtes à se rallier à l'obédience de Genève. Ainsi, Français et étrangers forment une véritable armée que Calvin a bien en main. Un peu partout, et jusque dans l'entourage des princes, il aura des adeptes, déclarés ou secrets. Tout ce qui, dans le nouveau christianisme, dispose d'une influence, tient une plume, porte un nom, est en commerce avec Genève. D'innombrables messagers se glissent à travers les frontières, se ravitaillent dans des milieux connus d'avance, portent les nouvelles ou transmettent le mot d'ordre. Cette correspondance constitue le dossier formidable de notes et de faits que le réformateur aura à son service. Désormais il peut agir. Solide est la trame dont il tient les fils.
Essayons de suivre cette propagande qui enlace de ses tentacules une partie de l'Europe, comme Calvin l'a tant de fois suivie du fond de cette petite chambre de la rue des Chanoines vers qui convergent tant d'espoirs et tant de haines.
Tout près est l'Italie. A Ferrare, le contact est gardé avec Renée de France. Mais la duchesse surveillée, hésitante, ne peut se déclarer, et son goût pour l'Évangile ne s'égare point jusqu'à l'hérésie; seuls, Sinapius et Curione, ses médecins, se rallieront à la Réforme. De Toscane, voici le Général des Capucins, Bernardino Ochino, le « Luther de l'Italie », qui, après une rupture retentissante, s'enfuit à Genève. A Rome, Calvin correspond avec Paleario. Un Vénitien, Altieri, se fait envoyer 200 exemplaires de ses
livres qu'il compte répandre. Visiblement, au delà des Alpes, la doctrine gagne. Elle s'infiltre dans ces communautés vaudoises du versant italien, Angrogne, Fenestrelle, Pragela visitées déjà, en 1535, par Farel et qui, vingt ans plus tard, auront des pasteurs calvinistes. Elle pénètre dans le Piémont, à la suite de l'occupation française. Une Église est fondée à Turin, et on découvre des réformés dans le val d'Aoste et à Pavie. Plus au nord, vers 1553, à Ghiavenna, à Locarno, en Engadine, se créent des communautés sur le modèle de Genève. Le calvinisme occupait la plupart des passages des Alpes. Mais là s'arrête sa marche. En réalité, malgré des adhésions retentissantes, les gains sont médiocres. Le calvinisme se heurte à la fois à la Renaissance mystique qui, dès Paul III, commence à vivifier la vieille Église, et au courant rationaliste qui entraine tant d'esprits vers la négation du dogme chrétien. Dès 1550, le vrai guide spirituel du Christianisme émancipé n'est plus Luther, ni Calvin, mais Servet.
De l'Espagne, rien à attendre. La France est le seul des pays latins où la oi de Genève tiendra en balance les destinées du cathohcisme. Regardons, en revanche, vers l'Europe centrale. Ici, la doctrine avance rapidement.
Dès 1541, Calvin est en relations avec la Bohême. En 1545, ses idées ont pénétré en Moravie et un Hongrois, Belenyesi, qui est venu le rejoindre à Genève, les introduit dans la vallée de la Theiss. Peu à peu une grande partie des populations magyares sera ralliée, et, avant même la mort de Calvin, tout un groupe d'églises dressé sur le modèle de Genève. — En Pologne, la moisson s'annonçait plus belle encore. La jeunesse du roi, Jean Sigismond, fils d'une ItaHenne, un large esprit de tolérance entretenu par la douceur des mœurs et le goût de la liberté, l'antagonisme du clergé et de la noblesse ne semblaient-ils point inviter à un changement cette nation enthousiaste et mobile, à l'intelligence ouverte comme les frontières? Une foule
de jeunes Polonais se rendent à Strasbourg comme à Genève. Dès 1541, les œuvres de Calvin sont connues à Varsovie et en Silésie. La même année, à la demande de ses amis, le réformateur dédie au roi son Commentaire sur l'Épitre aux ^ Hébreux. Sigismond ne répond pas, et la porte reste close. Elle s'ouvre, en 1554, grâce à l'aumônier de la Cour, Lismanin. Ce franciscain lisait chaque semaine à son royal pénitent des pages de V Institution chrétienne. Sous prétexte d'acheter des livres, il part pour Genève. L'entente fut vite conclue. Calvin écrit de nouveau au roi, et, cette fois, aux chefs de la noblesse, au chancelier Radziwill, au palatin de Sandomir, Zahliczin, au comte de Tarnow, déjà gagnés à l'hérésie. Une pression énergique entraîne le souverain, partagé entre ses palatins et ses évêques. En 1555, la diète demande la réunion d'un concile national. Comme entrée de jeu, Sigismond réclame de Paul IV une liturgie polonaise, la communion sous les deux espèces, le mariage des clercs, la suppression des annates et la réforme des abus.
Genève exultait. Sans attendre la réponse de Rome, les palatins réformaient eux-mêmes. Radziwill faisait traduire la Bible en polonais, et appelait à Vilno^ des prédicants de la Prusse. D'autres fondaient sur leur terre des éghses évangéliques où on lisait l'Écriture et on administrait les sacrements. En 1556, trente-six de ces églises sont déjà constituées. Quelques-unes, comme Pinczow, sur le modèle de Genève. De nouveau, Lismanin était venu conférer avec Calvin. « On pense, lui écrit alors Utenhove, qu'une bonne partie de la Pologne n'est pas éloignée de ta doctrine. » Et voici les Polonais eux-mêmes qui s'adressent à lui. « Les grands progrès de l'Évangile sont ton œuvre... Nous, les derniers appelés, nous avouons te devoir plus qu'à tous les autres... » Ils l'invitent à venir. Calvin se dérobe, mais par Lismanin il leur envoie un mémorial qui précise ses idées et leur indique les réformes à accomplir.
Telle est, à ce moment, la force d'expansion du calvi-
nisme que, par la Pologne, il pénètre à Koenigsberg, et plus avant encore, en Russie. Mais comme en Italie, l'ère des déceptions suit celle des promesses. Les scrupules du souverain, la résistance des paysans et du clergé, les divisions de la noblesse elle-même, la multiplicité des sectes qui germaient sur cette terre d'individualisme et de liberté, arrêteront l'expansion du calvinisme. En 1557, à la diète de Varsovie, malgré les efforts des nobles protestants, la question de la Réforme est ajournée. En 1560, la révolution religieuse est décidément vaincue. « Nous avons presque rejeté tout espoir dans le secours des hommes », écrit alors à Calvin un de ses ministres. Deux ans plus tard, le grand théologien de la Pologne, Hosius, y faisait appliquer les premiers décrets du Concile de Trente; et l'unité cathohque y était restaurée.
Dans l'Allemagne du Nord et la Scandinavie, la foi de Genève se heurtait au luthéranisme des princes. Là, malgré des avances ou des concours, nul espoir de se faire entendre. Revenons vers l'Ouest. Dans la Grande-Bretagne et la région du Rhin, quelles perspectives magnifiques! * Enfin l'Angleterre, celle d'Edouard VI, s'ouvre à l'Évangile! La liturgie réformée par le Protecteur Somerset, Bucer, Laski, Vermigli appelés par Cranmer à Canterbury; à leur suite. Allemands, Français, Flamands sacramentaires passant le détroit et semant leurs libelles hardis contre le culte eucharistique; la messe attaquée, les images insultées, quel changement ! La voie est libre et Calvin peut agir. Déjà les protestants anglais chassés par Henri VIII se sont tournés vers lui. De Francfort, Ewerdale lui envoie, traduite en latin, la première charte religieuse de la nouvelle Angleterre, VOrder of communion qu'il lui demande de faire éditer à Genève. Sur leur conseil, Calvin dédie à Somerset son Commentaire sur l'Épitre à Timothée. Il l'invite à abolir « l'idolâtrie » et à imposer la foi nouvelle. Il entre en relations avec Hooper, le théologien du parti, écrit à
Cranmer, exhorte Bucer à pousser Somerset aux réformes radicales. Le Protecteur hésite. Mais une révolution de Cour le renverse. Warwick prend sa place (décembre 1549). Et Warwick, c'est l'abandon de l'alliance impériale et le ^rapprochement avec la France. C'est aussi la Réforme intégrale. Dès lors, nul obstacle à la Réforme française. Londres peut s'entendre avec Genève comme avec Paris.
Un Anglais, Brooks, venait de traduire la plupart des écrits de Calvin. En août 1550, une église française est fondée dans la capitale, et placée sous la protection d'Edouard VI, qui y appelle comme ministres un ancien augustin de Bourges, Richard Vauville et un compagnon de Farel, Martoret du Rivier. Le calvinisme pénètre à la Cour. Il rallie les précepteurs d'Edouard VI, Cox et Cheke. Il gagne le roi lui-même. Calvin avait dédié à son royal disciple ses Commentaires sur Isaïe, ses Épitres canoniques et une Exposition sur les Psaumes. Au second de ces envois il avait même joint une lettre invitant Edouard à ne plus tolérer les idées contraires « à la vraye religion ». Le roienfant remercia par un don de 100 couronnes et un petit livre contre le pape... Pauvre théologien de douze ans, à la santé débile, au cœur desséché (son journal en fait foi) qui voulait mériter le titre de Josias dont le parti l'avait décoré!... Il n'en était pas moins conquis, et envoyait en Suisse une ambassade pour conclure un accord doctrinal et politique. Calvin devenait le grand favori. Londres adhérait à sa « prédestination », accusant même les Zurichois de « mélanchthonisme ». Lui-même choyé, adulé comme une puissance, recevait d'une foule de seigneurs anglais des messages «pleins d'humanité ». L'Angleterre devenait calviniste. La mort d'Edouard VI (6 juillet 1553), fut un écroulement.
Avec Marie Tudor, le catholicisme rentrait en maître et, avec lui, l'Espagne. Alors que les chefs de la Réforme anglaise, comme Cranmer, payaient de leur vie leur défection, de nouveau une longue théorie de prédicants et de
fidèles s'acheminaient sur les routes de l'exil. Genève recueillit la plupart de ces fugitifs, et parmi eux Knox, Wittingham, Cheke, Gilby. Six années d'attente qui ne furent point perdues. Ces disciples enthousiastes de Calvin traduisent ses livres, ses commentaires, sa Bible. Ils gardent la flamme de son « pur » Évangile. En 1559, l'avènement d'ÉHsabeth leur rouvrira les portes de leur patrie. Et c'est alors que Knox, appuyé par les Anglais, commence à soulever la sienne. En 1562, l'Ecosse, par un vote de son Parlement, adhère à la foi de Genève. En dépit des efforts de Calvin et de Wittingham, l'Angleterre d'Elisabeth au contraire se constituera en Église nationale. Elle n'en gardera pas moins dans sa rehgion une empreinte calvinienne, et le ferment inoculé par Genève continuera sourdement à l'agiter. Soixante ans plus tard, cette fermentation affluera à la surface, et l'on sait ce que le monde a dû au puritanisme : la colonisation de l'Amérique et Milton.
Achevons le cycle. Au moment où se crée en Ecosse le premier État calviniste, la foi de Genève va s'annexer deux provinces nouvelles dans la région du Rhin.
On peut dire que, dès ses origines, la Réforme française y avait pénétré. Mais ce n'est qu'après 1540, que la doctrine de Calvin s'y fait sa place. Strasbourg est le point de départ. De là elle s'infiltre à Metz, en Wallonie, à Anvers. En 1545, les écrits de Calvin, tels que le Catéchisme et V Institution chrétienne^ se répandent en Frise. En 1550, une église calviniste est fondée en Alsace, à Sainte-Marie-aux-Mines. Vers le même temps, les protestants français chassés d'Angleterre s'établissent à Wesel, Emden, Francfort. A Trêves, en 1559, une colonie calviniste se constitue avec 01evianus, tandis qu'un Français, Bouquin, s'installe dans le Palatinat. Dans ces régions, la Bible de Robert Estienne, traduite en allemand, commence à faire concurrence à celle de Luther. — Ainsi dans ces pays rhénans, (de 1550 à 1560), de petits groupes disséminés propagent la foi de Genève.
Fait curieux, la Réforme française pénètre même au cœur de l'Allemagne luthérienne. A Brème, à Augsbourg, à Ulm, à Erfurt, Calvin recrute des partisans. Le propre gendre de Mélanchthon, Peucer, adhère même au calvinisme.
Ces progrès furent entravés ou arrêtés par la réaction vigoureuse des éléments catholiques et luthériens. A Trêves, comme à Metz et à Strasbourg, le calvinisme était chassé. Mais en 1560, il se concentre dans le Palatinat. L'électeur Frédéric III conquis, à la suite d'une dispute publique, expulse les ministres luthériens, fait venir de Genève les règlements disciplinaires qu'il se propose d'appliquer et abolit la confession d' Augsbourg. En 1561, sous l'influence d'un prédicant français, Loquet, le petit duché des Deux- Ponts suit l'exemple. Un bastion calviniste se créait au cœur même de la Rhénanie et aux portes de Metz devenue française. Et enfin, avant sa mort, Calvin peut entrevoir la conversion des Pays-Bas.
Il l'avait préparée par ses relations étroites avec les « frères » qui y habitaient. Sa femme, Idelette de Bure, était la veuve d'un ancien anabaptiste du Hainaut. C'est aussi à ce pays qu'appartient M. de Falais, un de ses premiers disciples hors de France. Lui-même par ses lettres, par ses écrits, y avait bataillé vigoureusement contre l'anabaptisme. Peut-être cependant n'eût-il point réussi à détacher les Pays-Bas des influences luthériennes sans un petit compagnon de Valenciennes, Gui de Bray. Le livre de Bray, « le Bâton de la foi », imprimé en 1551, est déjà tout imprégné des doctrines de V Institution. De 1554 à 1559, ce hardi réformateur réside en Suisse. Il se fixe à Lausanne, puis à Genève, où il achève son éducation théologique. De retour dans son pays, il rédige pour les églises protestantes une confession de foi calquée sur la confession française. Bray fut supplicié en 1564. Mais l'unité religieuse du protestantisme était faite, et les nouvelles églises se rattachaient à Calvin. Bèze n'aura qu'à cueillir les fruits
de ces fleurs naissantes. C'est alors que se constitue la grande patrie qui devait prendre, au xyii^ siècle, la place de Genève dans l'histoire et les destinées du monde réformé.
Ces fluctuations ou ces reculs, qui, au moins jusqu'en 1560, semblent la loi du calvinisme naissant, ne s'expliquent pas seulement par les contingences de la politique ou les résistances de la vieille Église. Ils sont encore le fait de la Réforme elle-même. Sauf en France et aux Pays-Bas, la foi de Genève fut peut-être plus âprement combattue par les confessions rivales que par le catholicisme. C'est que des haines communes ne suffisent pas à créer une commune croyance. Définitivement séparées, les grandes confessions se sont opposées et le conflit des doctrines a provoqué la guerre des Églises. Ces oppositions, Calvin les prévoyait, les redoutait. Il s'est rendu compte de quels obstacles elles semaient sa route. Mais, en même temps, il vit plus haut et plus loin. Nul n'a eu plus que lui, au sein de ces luttes, le sentiment profond d'une chrétienté. Dès 1535, il écrit à Bullinger : « Il est nécessaire que toutes les églises à q-ui nous administrons la Parole soient unies ». « Je ne puis, dira-t-il encore, sans une profonde horreur, entendre qu'il s'élève un schisme dans l'Église. » Restaurer dans la Réforme et par la Réforme cette société universelle que le catholicisme avait réalisée, sera une autre partie de sa tâche. Par calcul, par raison, par tempérament, Calvin est l'homme de l'unité.
L'union! — EHe est d'abord la solidarité de l'Évangélisme tout entier dans la grande bataille contre Rome. Un seul front. Même joie dans les victoires; même aide mutuelle dans les épreuves. Il invoquera ces sentiments
pour provoquer l'intervention des princes luthériens ou des villes évangéliques en faveur des frères de France persécutés. Et au lendemain des victoires de Charles-Quint, quand le luthéranisme allemand semblait écrasé, il pousse la Suisse protestante à s'unir à la France contre l'Empereur. Il combat leurs répugnances à s'entendre avec des «papistes». C'est qu'à tout prix il faut sauver la Réforme allemande, si on ne veut laisser crouler la Réforme même. Mais cette vision de politique ne saurait suffire au théologien. A ses yeux, l'unité est l'accord dans la doctrine. Un seul Évangile ou, pour mieux dire, une seule interprétation de l'Évangile. Or, dans quelle mesure l'unité, brisée par la révolution religieuse, pouvait-elle se reconstituer dans ses rangs? A une condition peut-être? La simple adhésion aux vérités essentielles et aux principes communs du Christianisme. Telle était l'attitude intellectuelle de Mélanchthon.
Le grand humaniste eût souhaité une théologie très simple, réduite aux notions essentielles de la foi, de la grâce, du salut. « Ne parlons, disait-il, que de l'Évangile, de l'infirmité humaine, de la miséricorde, de l'organisation ecclésiastique, du véritable culte. Rassurer les âmes, leur donner une règle d'action, n'est-ce point l'essence du christianisme? » Le reste?... Dispute d'écoles! Querelles de « sectes »... Cette conception rehgieuse avait pu être celle d'un Erasme. Elle ne suffisait plus aux Réformateurs, et à Calvin moins qu'à tout autre. Des problèmes nouveaux s'étaient posés. L'« Évangile » avait dépassé le stade où l'humanisme s'était flatté de le retenir. Il était défini en formules, il avait créé une théologie, ou pour mieux dire^ des théologies. C'était sur des points vitaux que ces systèmes allaient se heurter, comme l'expression des sentiments particuliers de leurs auteurs, et aussi des courants contraires que la Réforme même avait déchaînés.
Dès l'aurore de la Réforme, cette scission s'était déclarée sur une question fondamentale^ les sacrements.
Que représentent-ils ? Donnent-ils ce qu'ils signifient ? Et quelle sera la valeur du plus grand de tous, puisqu'il est une institution de l'amour : l'Eucharistie? « Le Christ est réellement dans la Cène, avait dit Luther. Son corps et son sang nous sont donnés dans le pain et le vin comme un gage de sanctification et de salut. » — « Le Christ est au Ciel, réplique Zwingli. L'Eucharistie n'est qu'un symbole, celui de notre adoption. Recevoir le Christ, c'est avoir la foi. » — ■ Toute la Réforme s'était divisée entre le sens littéral et le sens figuré. Après le colloque infructueux de Marbourg (1529), un médiateur s'était offert. « Disons simplement, prétendait Bucer, que la Cène nous fait réellement communiquer au Corps du Christ. » En 1535 et en 1536, au moment où l'annonce du concile imposait à la Réforme de s'entendre au moins sur sa doctrine, Bucer s'était employé avec une activité remarquable à faire accepter cette formule large. Il avait obtenu de Baie, la ville d'Œcolampade, une confession analogue à la sienne et Luther avait signé l'accord de Wittenberg. Mais les croyances ne s'unissent pas dans l'équivoque. Dès 1537, à Smalkalde, Luther interprétait et naturellement dans son sens. Zurich avait refusé de souscrire. « Si la formule est prise dans un sens zwinghen, disait Bulhnger, elle est nulle pour Luther; si dans un sens luthérien, c'est une duperie de papistes. » Toutefois les éghses souhaitaient la paix. Un simulacre d'entente assoupit la querelle. En 1543, elle fut soudain réveillée par la publication complète des œuvres de Zwingli. Luther éclata et, dans un petit écrit retentissant, mit de nouveau toute la Réforme en feu.
Ce fut au tour de Calvin d'intervenir. Et nous avons vu avec quelle souplesse, quelle habileté, il joua ce rôle d'arbitre qui contribua si puissamment à la diffusion de sa doctrine. Mais pouvait-il se flatter que l'accord de Zurich mît fin aux dissidences? Il était encore plus différent de la confession d'Augsbourg que l'accord de Wittenberg.
Et par ses concessions aux zwingliens, le réformateur de Genève s'était singulièrement éloigné du luthéranisme. Un seul homme l'eût suivi peut-être, Mélanchthon. Depuis Augsbourg, sa doctrine eucharistique avait évolué. Il ne croyait plus que la présence réelle fût attachée aux symboles extérieurs, ce qui faisait dire à Calvin qu'ils étaient d'accord. — Mélanchthon n'en gardait pas moins cette idée de « substance », qui avait disparu du consensus de Zurich et que la Confession saxonne de 1551, puis avec plus de précision encore la Confession de Wurtemberg, en 1552, venaient à nouveau de formuler. Vainement Calvin s'emploie à convaincre les luthériens, à endormir leurs scrupules, à ajuster leur pensée à la sienne. Il y a une heure où la dextérité de l'esprit se brise contre l'écueil de la foi. Le jour où fut divulgué en Allemagne le consensus imprimé, l'orage se déchaîna.
En 1553, un pasteur de Hambourg, Westphal, publia successivement deux écrits pour défendre la pure doctrine de Luther. Calvin répliqua par la « Défense de la foi orthodoxe ». La querelle s'envenima. Aux arguments se mêlaient les injures. « Blasphémateurs, sacramentaires, les gens de Genève ». « Papistes, les singes de Luther. » L'Allemagne luthérienne fut bientôt debout. Saxe, Brunswick, Hanovre, Magdebourg, suivent Westphal. Brème lui amène le Palatinat et le Wurtemberg. A peine Calvin trouve-t-il parmi les luthériens quelques défenseurs isolés. Mélanchthon luimême louvoyait, se dérobait. Dans toutes les chaires de l'Allemagne, la doctrine de Genève est dénoncée comme une hérésie.
Cette mêlée doctrinale s'engageait à peine, qu'un autre conflit s'était élevé sur le problème moral : celui de la prédestination.
Que Dieu « choisisse et appelle ses élus », cette doctrine d'une vocation indépendante de notre liberté et de nos mérites était commune au protestantisme tout entier.
Mais Dieu a-t-il d'avance marqué les réprouvés? Peut-il les contraindre au péché : « bref, vouloir le mal? ».., Devant ces « paradoxes » que le génie de Calvin poussait à fond comme un des dogmes spécifiques de sa théologie, la plupart des réformateurs reculaient. Le premier, Mélanchthon avait poussé le cri d'alarme. A Calvin qui, en 1545, lui avait envoyé son traité contre le Libre arbitre^ il répondait en l'invitant à consacrer son éloquence à l'exposé des doctrines générales du christianisme. « N'accusons, ajoutait-il, que notre volonté dans nos chutes... N'en cherchons pas la cause dans un conseil de Dieu. Sachons bien que Dieu veut au contraire secourir ou assister ceux qui luttent... )> Huit ans plus tard quand le procès de Bolsec ranime les controverses, il ne parle pas différemment. « Les querelles savoyardes, écrit-il alors, sur la nécessité stoïque sont telles qu'un homme a été emprisonné qui est en désaccord avec Zenon. Quelle folie de croire que Dieu est la cause du mal!... » En cela, Mélanchthon est l'écho de la Confession d'Augsbourg, et tout le luthéranisme pense comme lui. Mais aussi le parti sacramentaire. Laski lui-même, si pénétré qu'il soit de calvinisme, se refuse à suivre sur ce terrain le docteur de Genève. Et plus âpre est encore l'opposition des Suisses. Ces subtilités, ces « curiosités » rebutent leur bon sens. « Les Français, disaient-ils, soulèvent des questions sans fm. » Le premier, Bullinger avait pris position. Il renvoie Calvin au consensus. « Dieu, dit-il, voulant le salut de tous les hommes, aucune nécessité fatale ne les pousse à leur perte. » Il distingue dans l'activité divine la « prescience » et la « prédestination », la « permission » et le « vouloir ». En 1553, il résumera sa doctrine dans un petit écrit sur la Proçidence de Dieu et la prédestination. A l'exemple de Zurich, les autres éghses, comme Bâle, se réservent. Berne, plus hostile encore, avait accueilli Bolsec et lui avait confié la cure de Thonon. Pendant cinq ans, ce fut entre Genève et Berne l'état de guerre. Genève réclamait la condamna-
tion des pasteurs hostiles à Calvin. « Tout ce que vous pourrez obtenir, écrivait le vieux et sage conseiller Zurkinden, c'est que Calvin lui-même ne soit pas condamné. » Il s'en fallut de peu. Messieurs de Berne, outrés des critiques du réformateur contre Zwingli, déclarèrent que, si ses livres circulaient en pays bernois, ils seraient brûlés.
Entre les sacramentaires, c'étaient là querelles de famille; elles finirent par s'apaiser, bien que les Suisses n'aient jamais admis le dogme absolu de la prédestination ni la discipline rigide de Genève. Il n'en fut pas de même avec l'Allemagne. Entre luthériens et calvinistes la rupture est complète, et une vraie guerre civile met aux prises ces frères ennemis.
Dès 1550, dans sa lutte décisive pour la liberté, l'Allemagne luthérienne se concentre autour de sa confession nationale. Partout où le protestantisme est établi, elle n'admet plus de partage. A Strasbourg, après la mort de Bucer, la petite église française est molestée. Trois ans plus tard, quand Vermigli y revient, il a peine à reconnaître le vieil asile de la tolérance religieuse. La liberté d'enseignement n'existe plus, et cette surveillance jalouse finira par imposer aux prédicants et aux fidèles l'adhésion aux dogmes et aux rites du luthéranisme. En Frise, les réfugiés français venus d'Angleterre sont mal accueillis. A Emden, on les met en demeure de signer la Confession d'Augsbourg ou de partir. Pareillement à Francfort. Dans le Palatinat, à la suite d'une émeute, les calvinistes sont chassés. Les conseils d'UIm, Ratisbonne, Augsbourg, n'acceptent plus que des pasteurs luthériens. A Tubingen, le grand jurisconsulte Du Moulin, qui a trouvé un asile à l'université en quittant la France, est obligé de partir. Il n'est pas jusqu'à Montbéliard, conquise par des Français à la Réforme, où la Réforme française ne soit refoulée. La liturgie luthérienne est rétablie : Toussain, hostile à Calvin, est maintenu. En 1555, quatre ministres calvinistes sont chassés. Et le
comte ne les rappelle qu'à la condition de souscrire la Confession d'Augsbourg.
Ainsi, après tant d'années de disputes, de colloques et d'accords, la Réforme était plus divisée que jamais. Sans cesse discutées, sans cesse retouchées, les formules se corrigeaient, ou pour mieux dire, se détruisaient les unes les autres : vraie toile de Pénélope que des mains expertes s'ingéniaient à refaire. « Beau spectacle pour les papistes! », s'écriait Calvin avec douleur. Mais le remède? Jadis, dans des crises semblables, l'Église chrétienne avait, dans des assemblées générales, défini sa foi commune et retrouvé son unité. Pourquoi le nouveau christianisme n'userait-il pas du même moyen de salut?
Le Concile! Ce mot, des lèvres protestantes l'avaient déjà prononcé. Dès 1543, dans une lettre aux chefs de la Réforme, un Italien, Paleario, avait suggéré cette réunion des docteurs et des princes. A son tour, Cranmer, en 1548, avait proposé une assemblée de toutes les églises se réclamant de 1' « Évangile », seul moyen de fondre dans un symbole unique les confessions particulières. Calvin s'était rallié à ce projet qui, à peine formulé, fut abandonné. Deux ans plus tard, Farel presse inutilement BuUinger de le reprendre. En mars 1556, Laski soulève à son tour cette question du Concile. Cette fois les circonstances semblaient propices. La diète d'Augsbourg venait de pacifier l'Allemagne; il semblait possible d'accorder les confessions.
Laski s'était entendu avec Calvin. Mais il ne pouvait rien sans l'adhésion des théologiens et des princes. Infatigable, il court l'Allemagne, s'assure de Vergerio, sonde BuUinger, confère avec Brenz. Le voici à Spire dans l'assemblée des princes. En novembre, il se rencontre avec Calvin à Francfort, puis avec Mélanchthon à Wittenberg. Une assemblée générale fut enfin décidée, à laquelle catholiques et protestants devaient être convoqués.
Les préliminaires étaient peu encourageants. A Franc-
fort, les princes avaient décidé que les doctrines sacramentaires ne seraient plus enseignées dans leurs Etats. Réunis à Loswitz (août 1553), ils n'avaient déclaré l'union possible que dans une doctrine conforme à la Bible, à la Confession d'Augsbourg et aux articles de Smalkalde. L'attitude des luthériens se précisait. Ils étaient nantis. La paix d'Augsbourg leur avait donné droit de cité dans l'empire. Leur religion n'ayant plus besoin de concours étrangers pour se défendre, ils ne concevaient plus l'entente que comme une soumission. Quand Bèze et Farel viennent demander au duc de Wurtemberg son intervention en faveur des Vaudois, ils ne l'obtiennent qu'en signant une confession de foi à formules luthériennes. Bèze fut désavoué. A Zurich, on blâmait ces démarches. Calvin n'en continuait pas moins à les poursuivre. Il importait alors au calvinisme d'arriver au moins à un accord apparent. Ce qu'il redoutait par-dessus tout, c'était une entente entre luthériens et catholiques, réduisant les sacramentaires à leurs propres forces contre le choc qui se préparait.
La conférence de Worms s'ouvrit dans ces brumes (aoûtdécembre 1553). Catholiques et luthériens y étaient représentés. Ils étudièrent en commun les points où ils étaient d'accord, ceux où ils différaient et renvoyèrent aux Etats de l'Empire les résultats de leurs travaux. Les calvinistes n'avaient même pas été convoqués. « On nous traite en Samaritains », disait Vermigli. Ils n'envoyèrent pas moins une ambassade composée de Bèze, Farel, Budé, Carmel, sous prétexte de demander aux luthériens leur intervention en faveur des réformés français. Les princes réclamèrent une confession de foi. Bèze présenta celle des éghses françaises, conforme, affirmait-il, à la confession d'Augsbourg « sauf sur l'article de la Cène... » Et cet article qui affirmait la réalité de la présence du Christ dans le sacrement leur était-il donc si difficile à admettre? Ce fut tout. Une partie de l'assemblée avait demandé la condamnation des sacra-
mentaires. Mélanchthon et les princes la jugèrent inopportune.
L'Assemblée se sépara en décidant une réunion nouvelle, ouverte à toutes les confessions. Ce synode général ne devait pas se réunir. Sans doute, pour des raisons non moins politiques que religieuses, le projet est encore repris et le système des conférences continué. Mais le calvinisme raffermi, installé dans le Palatinat, en Ecosse, prêt à conquérir les Pays-Bas et peut-être la France, peut suivre sa fortune. Entre les deux grandes confessions historiques de la Réforme, la rupture est définitive et, dans ses grandes lignes, la carte de l'Europe protestante se constitue.
Dans son œuvre d'union, Calvin a donc échoué. Et il devait échouer, car il se heurtait aux deux forces que la Réforme avait déchaînées à son origine, l'esprit individuel et l'esprit national.
Au nom du premier, Luther s'était dressé contre le magistère doctrinal du catholicisme. A l'autorité de l'Église, il avait opposé l'autorité de la Bible, de la Bible expliquée, interprétée par Luther, c'est-à-dire par une conscience individuelle. Mais le principe destiné à abattre l'ancien édifice s'était retourné contre le nouveau. Luther l'avait invoqué contre Léon X. A leur tour, Zwingli, Carlstadt, Calvin l'avaient opposé à Luther ; puis l'anabaptisme, Servet, Socin à Calvin. Or, dans une religion où l'inspiration individuelle est affirmée comme un des fondements de la croyance, et l'autonomie des éghses comme la charte de leur organisation, quelle autorité supérieure eût réussi à imposer une règle unique de la foi? En soulevant l'Allemagne contre le « romanisme », en organisant l'Éghse dans les cadres de l'État et en confiant au « prince » la police
de ses dogmes, de sa discipline, de sa liturgie, Luther avait créé un christianisme allemand. Gomme lui, les États du Nord, l'Angleterre, les villes é rangéliques n'avaient émancipé leur Église de la primauté romaine que pour l'associer à la puissance publique. Le nationalisme politique achevait ainsi de se définir dans le nationahsme religieux, la vie collective de s'exprimer dans la vie spirituelle. Or, quelle apparence que des États ainsi émancipés se fussent ralliés à des confessions de foi, à des rites, à un régime ecclésiastique, jugés contraires à leurs habitudes, à leurs intérêts, à leurs aspirations? Ce n'était point à une société universelle que la révolution religieuse devait aboutir, mais bien à des croyances individuelles ou à des Églises nationales. L'unité brisée, il ne restait plus d'autre loi que la diversité des doctrines ou le particularisme des institutions.
Cette unité, il n'appartenait plus à un homme, si grand qu'il fût, de la rétablir. Son Église ne sera qu'une des Églises que le protestantisme a enfantées. Mais du moins, de toutes les familles religieuses qui se réclament d'une origine commune, il n'en est pas qui aient présenté une cohésion plus solide, un esprit plus homogène, une pareille force de rayonnement.
Cette force, le calvinisme l'a puisée dans le génie de son fondateur. Mais 'lie fut aussi l'œuvre des circonstances parmi lesquelles il a grandi. En Allemagne, en Scandinavie, en Angleterre, le protestantisme s'était imposé par l'appui des gouvernements. Rois, princes, seigneuries, ralliés à sa doctrine, avaient mis le glaive à son service. — Ces concours, le Calvinisme primitif les ignora. Calvin possédait Genève. Mais au dehors?... En France, aux Pays-Bas, dans les régions rhénanes? Rien qu'une aire immense de territoires, de peuples différents, vaste champ qu'il ne défrichait que par étapes, dans les luttes et dans les larmes, combattu par les peuples, persécuté par les gouvernements. Ceux-ci, par haine de la foi nouvelle, ceux-là par défiance
de son esprit théocratique et républicain. Ainsi éparpillées, isolées, suspectes, ces petites communautés ne pouvaient se tenir debout que par la puissance de la doctrine ou de leur organisation. L'œuvre de Calvin fut de rassembler ces membres épars de son Église, de les concentrer dans une foi, une liturgie, une discipline communes, de les rattacher à Genève comme à la chaire de l'unité.
Elles peuvent garder leur ndividualité et, à mesure qu'elles se multip ient dans un même pays, se grouper entre elles, formuler leur confession, tenir leurs synodes. La foi de Genève demeure leur règle. — Comparons les confessions : celles des Églises de France (1559), d'Ecosse ou de Palatinat (1561), des Pays-Bas (1566). Nous y retrouvons toutes les idées spécifiques du maître : la certitude du salut, l'inamissibilité de la justice, la valeur de la foi, la doctrine de la Cène, la prédestination. Le catéchisme rédigé à Genève en 1537 est le manuel de tous les fidèles. Et c'est aussi la Bible de Genève qui, en Angleterre, en Ecosse, en Pologne, comme en France, circule dans toutes les mains. — Même conformité dans les rites. Partout le temple « nu et froid » prendra le même aspect. Plus d'images, de crucifix, de statues, d'orgues et de cloches. Entre les murs dépouillés ne doit résonner que le chant des psaumes, et le recueil publié à Genève servira bientôt de rituel à toutes les églises.
Regardons enfin la discipline.
Si la discipline est nécessaire, disait Berne, écho de toute la Réforme, encore n'est-il pas besoin que toutes les églises soient réglées sur le même modèle. « Il faut, dira au contraire Calvin, qu'en une crestienne Église il y ait police uniforme et que ceux qui sont ung même corps suyvent tous une même façon. » Aussi les communautés qu'il fonde sontelles organisées sur un même type, celui qu'a prévu V Institution. Un collège pastoral et un consistoire, armés du droit redoutable d'excommunier, de surveiller les mœurs. Ce
régime, Farel l'a introduit à Neuchâtel. En 1543, Calvin en suggère l'application dans le Comté de Montbéliard. Le premier soin d'Olévianus quand il réforme le Palatinat est de demander à Genève un exemplaire de ses lois ecclésiastiques. Ainsi, partout où le calvinisme s'établit, la discipline apparaît. Que hors de Genève, comme à Genève, cette réglementation n'ait pas été accueillie sans résistance, on ne saurait s'en étonner. Mais partout Calvin saura réprimer d'une main ferme l'individualisme des ministres non moins que l'indiscipline des fidèles. Deux règles surtout lui semblent nécessaires entre les communautés comme le gage de leur union : la première, qu'aucune ne choisisse de ministres dans le sein d'une autre, sans son témoignage; la seconde, que l'excommunication prononcée par une église soit observée par toutes. « Où serait, dit-il, la communion chrétienne? Sentons-nous les ministres d'une seule Église qui, réunis en un seul collège, ne forment qu'un seul corps. »
Confessions de foi, liturgie, discipline, sont cependant un ciment moins fort que l'union intime des esprits. Cette fédération d'âmes, Calvin l'a créée. Pendant plus de vingt ans, il l'a comme pétrie de sa substance et animée de son souffle. Des milHers d'hommes de toute race, de tout pays, ont reçu de ses mains la pâture de foi et de vie qu'ils cherchaient. Il les a envoyés par le monde porter son Evangile, et ils sont partis, prêts à sceller leur mission de leur sang, à fonder au prix même de leur vie l'Église nouvelle qu'il rêve. Quelque dispersés qu'ils soient, en effet, ils ne sont pas seuls. Là-bas, sur les bords du Léman, ils ont une lumière qui les guide, un nouveau prophète qui les inspire. Plus qu'un prophète, un nouveau Paul, un interprète infaillible et inspiré, envoyé par Dieu même pour sauver le peuple élu. Ils lui demanderont tout : des décisions dans leur doute, des consolations dans leurs épreuves, des jugements dans leurs conflits. Ils veulent tenir de sa main leurs
propres pasteurs. Ils se soumettent à ses conseils, comme ils courbent la tête sous ses remontrances. Ses lettres collectives sont ce qu'étaient jadis les encycliques. Sans autre titre, sans autre fonction que sa charge pastorale, le docteur de Genève est bien un chef. Et rarement autorité religieuse fut-elle acceptée avec plus de confiance et suivie avec plus d'amour. Ses ennemis l'appellent par dérision « un pape »; ses fidèles disent « un père ». L'un et l'autre à la fois, puisque ce royaume spirituel est bien l'enfantement douloureux de son âme, et que lui-même a pu dire, non sans orgueil, à qui lui reprochait de n'avoir pas de fils : « Mes fils, c'est par milliers que je les compte, dans la chrétienté ! »