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CHAPITRE IV LA PERSONNALITÉ

I. Les facultés intellectuelles. — La vie privée de Calvin. — Sa puissance de travail, — Sa mémoire et sa facilité. — Incompréhension de la science et indifférence pour l'art. — Maîtrise de la dialectique. — Goût de l'ordre et de la clarté. — L'esprit d'analyse. — Le raisonnement. — Gomment Calvin se rattache à la Scolastique médiévale.

IL Le sens politique. — Timidité du caractère et énergie du vouloir. — Les moyens d'information. — Réalisme et opportunisme. — La politique de Calvin. — En quoi il la fait servir à sa religion. — Ses ententes avec la France et les princes protestants. — L'appel au bras séculier.

III. La sensibilité. — Le fonds de sa nature morale. — Morosité et véhémence. — Influence de la maladie sur son tempérament. — Le sentiment de sa mission. — Orgueil intellectuel. — Excès de la polémique. — Calvin et ses ennemis. — Le procès de Servet.

IV. La spiritualité. — En quoi elle diffère de la spirituahté catholique. — Mystique de l'amour et mystique de la puissance. — Effets de la notion de la grandeur divine sur ses sentiments. — La crainte religieuse. — La miséricorde et la confiance. — La paix intérieure. — La vie chrétienne; la prière; les sacrements. — Calvin directeur d'âmes.

V. Caractères généraux du Calvinisfne. — Rôle de Calvin et de la Réforme

française dans la Réforme. — Son influence dans le développement religieux. — Calvin et le monde moderne. — En quoi sa pensée religieuse lui est contraire et n'a agi qu'en se déformant.

Calvin est une des grandes figures de l'histoire. Il a créé une société religieuse qui se réclame encore de son nom. Depuis près de quatre siècles, des milliers d'âmes subissent son ascendant et se rattachent à sa croyance. Nous avons analysé la doctrine et l'action. C'est l'homme maintenant que nous voulons connaître. — Que fut-il? Que vaut-il?

174 L'HOMME ET LOEUYRE

Tâche ardue! Nul parmi les réformateurs n'a été plus admiré, mais plus discuté; exalté sans mesure par des disciples enthousiastes, rabaissé sans justice par des détracteurs implacables. Lui-même s'est comme dérobé à la curiosité de l'histoire. A l'inverse de Luther, Calvin ne s'étale pas. Ses heures d'abandon sont rares; il reste fermé, « secret », même pour ses amis les plus intimes. Comment le saisir à travers ces contradictions et ces ombres? Essayons cependant de pénétrer dans le retrait de sa vie intellectuelle, morale et religieuse. Le définir nous permettra de mieux juger son œuvre et de lui assigner sa place dans l'histoire générale de la religion.

Regardons son portrait. Légèrement voûté, le buste penché en avant, la main gauche appuyée sur un livre, la droite levée, l'index tendu, comme pour disputer et pour convaincre, il prêche et il enseigne. Sous la robe noire, bordée de fourrure, le corps fluet se dessine à peine. Mais le front haut, les yeux profonds, grands ouverts sous les larges sourcils qui les encadrent, les joues creuses, les pommettes saillantes, le nez coupant, la bouche dominatrice, tout dans ce masque froid et hautain décèle la puissance de la pensée et du vouloir. Quel contraste avec Luther! Calvin est un cérébral et, dans ce corps exsangue, la matière ellemême semble s'être spirituaHsée. Aussi bien le Maître de Genève n'a-t-il aucun besoin. Nul doute possible sur l'intégrité de ses mœurs. Seul, Bolsec a parlé d'une condamnation flétrissante encourue dans sa jeunesse. Pure calomnie dont l'histoire a fait justice. Son existence austère se refuse aux délicatesses du luxe. Aucun faste dans cette petite maison de la rue des Chanoines que Genève lui a donnée. Le réformateur vit avec les 600 florins de pension

que lui alloue le Conseil. Ses meubles ne lui appartiennent point, pas même le lit où il couche. Et quand, après sa mort, on ouvre son testament, on ne trouve que 200 écus dans son patrimoine. Comme son costume, sa table est simple. Il est sobre. Un seul repas lui suffit. Quelques mois avant sa mort, son entourage le contraindra à prendre une collation à midi. Il dort peu : six heures à peine. Et encore, depuis sa jeunesse, a-t-il pris l'habitude de passer une partie de la nuit sur ses livres. On devine ce que deviendra sa santé à un pareil régime. Il se repose en causant avec ses amis ou ses élèves, parfois en jouant avec eux, au palet, à la « clé », ou à « tel jeu licite ». Ce temps qu'il mesure avec parcimonie au délassement et au sommeil, il le donne sans compter aux affaires et au travail.

A Strasbourg, en 1539, il peut écrire : « Je ne me rappelle pas un seul jour dans toute l'année où je n'aie pas été comme accablé des affaires les plus diverses... » Que sera-ce à Genève! A peine éveillé, il « s'eschaufîe » sur son lit, appelle ses secrétaires et se met à dicter ou à écrire. Le dimanche, deux sermons. Chaque semaine, trois lectures de théologie. Et, le vendredi, une conférence sur l'Écriture Sainte à la congrégation des pasteurs. Deux semaines par mois, une prédication quotidienne. A ces occupations régulières, méthodiques, ajoutez maintenant les séances du consistoire, les comparutions au Conseil, surtout la préparation de ses cours, la rédaction de ses livres, une correspondance universelle dont nous n'avons qu'une partie, 4.000 lettres, le flot croissant des visiteurs. En 1550, pendant le seul automne, il a dû publier les Commentaires sur les Actes^ corriger l'édition du Nouveau Testament, préparer celle de l'Ancien, traduire en français son livre « des Scandales ». Il est vraL toute une équipe travaille pour lui, auprès de lui, Bèze, Budé, Colladon, des Gallars. Mais encore doit-il la surveiller ou la diriger, revoir par lui-même les notes qu'elle prend ou les copies qu'elle rédige, car il n'est pas homme à confier

sans contrôle sa pensée, même à ses disciples. On comprend qu'il se compare à « un bœuf ». Et pourtant, à certaines heures, ces journées prodigieusement remplies lui semblent vides. Il écrira à Farel : « J'ai conscience de ma paresse. » Que lui faut-il donc? Le labeur constant, régulier, acharné, voilà sa vie. Il ne s'arrêtera que pour mourir.

Cette puissance de travail n'a d'égale que son incroyable facilité. Soixante volumes in-quarto, c'est à peine assez pour conserver son œuvre. Concevoir, composer, écrire, pour lui ne sont qu'un jeu. Deux mois lui suffisent à rédiger son traité sur le Libre Arbitre; quelques semaines, son traité contre Servet; vingt-quatre heures, sa préface aux Actes de Ratishonne de Bucer. Il peut sans embarras sauter d'un sujet à un autre, d'une affaire à une idée, d'une polémique à un conseil, s'interrompre au milieu d'une dictée pour recevoir un visiteur, et reprendre son texte à l'endroit précis où il a été interrompu. C'est qu'il a à son service un auxiliaire incomparable : sa mémoire. Il lui suffit d'y puiser à son gré pour trouver instantanément ce qu'il cherche. Dans ses leçons comme dans ses sermons, aucune note. La Bible seule est ouverte devant lui. Sur le verset qu'il commente, les citations s'offrent en foule; et il cite d'abondance avec une richesse, une exactitude, un à-propos dont ses auditeurs sont émerveillés. Non moins sûre que sa mémoire des textes est celle des événements et des hommes. Viret remarque qu'il retient les faits qu'on lui raconte mieux encore que les témoins qui les ont racontés. Il se rappellera à distance, et dans leur moindre détail, les affaires dont il s'est occupé, les gens qu'il a rencontrés, leur physionomie, leurs gestes, maintes particularités de leur vie même. Au consistoire, il gardera des décisions prises, ou des délinquants qui ont comparu, plus fidèlement qu'un registre, le souvenir. Quel juge terrible pour des accusés!

Qu'on mesure les acquisitions que ce cerveau admirablement organisé a faites pendant une vie d'études, la masse

de substance dont il s'est nourri et qu'il s'est assimilée, philosophie, droit, antiquité classique, antiquité chrétienne, Ecriture Sainte, on n'aura pas de peine à reconnaître dans Calvin une des intelligences les plus vigoureuses et les plus cultivées de son siècle. Mais disons-le aussi : non des plus complètes. Si vaste qu'elle soit, en effet, sa culture n'embrasse qu'une partie de l'immense domaine que la Renaissance découvre et exploite chaque jour. Tout un monde, celui de la nature, lui est fermé. Et, par là, deux initiations lui manquent : celle de la science et celle de l'art.

La Science? Certes, il n'en méconnaît point la grandeur. Il remercie Dieu « d'avoir ressuscité les sciences humaines qui sont propres et utiles à la conduite de nostre vie et en servant à nostre utilité peuvent servir à nostre gloire ». Mais à ce puissant esprit manque la curiosité de l'esprit. Qu'on le compare à un Rabelais qui a l'œil ouvert sur toutes les avenues de la pensée, se met à l'école des faits et rêve pour son élève une éducation encyclopédique. Du grand mouvement qui, après avoir retrouvé l'antiquité, songe à découvrir la nature, à l'étudier, non plus à travers Aristote ou Pline, mais dans ses manifestations, Calvin ignore à peu près tout. Il ne soupçonne pas la révolution qui va changer la vieille cosmologie. Le livre de Copernic a paru en 1543. Calvin en a-t-il eu connaissance, et, malgré ses relations avec la Pologne, a-t-il même connu ce nom? Il s'en tient toujours à l'astronomie de Ptolémée. Nul doute pour lui que la terre ne soit le centre de l'univers. S'il eût ouvert le Traité du Monde, il eût réfuté, condamné Copernic, comme ses successeurs ont condamné Galilée. Avec son temps encore, Calvin croit à l'astrologie. S'il repousse les extravagances ou les superstitions de ceux qui demandent aux astres le secret de l'avenir, il admet que Dieu nous « advertisse par les comettes ». Il pense qu'il y a un « convenant entre les estoilles, les planettes et les dispositions du corps humain », que l'on peut tirer des prévi-

sions valables de leur place dans le ciel. Il ne croit pas moins aux prodiges. En 1546, il est sérieusement convaincu qu'un homme a été emporté par le Diable; il prêche sur ce sujet et tonne contre les rieurs et les sceptiques. On sait combien il partagera les haines populaires contre les sorciers. La peste ayant éclaté à Genëye, on l'attribue à leurs incantations magiques, et, sur l'avis des ministres, quatorze de ces malheureux, hommes ou femmes, sont saisis, torturés, jugés et condamnés au feu.

Cette nature, qui n'a point éveillé en lui les réflexions du savant, ne lui inspire pas les émotions de l'artiste. A-t-il seulement le temps de la voir? De la chambre où il s'enferme, il ne jette sur elle qu'un regard rapide et distrait. Il lui demandera rarement une heure de repos, et ce n'est point dans la paix sereine des choses qu'il se recueille. De l'admirable spectacle qu'il a sous les yeux, des lacs, des montagnes qu'il traverse dans ses voyages à Berne, à Zurich, à Baie, pas un mot dans ses lettres. Ses comparaisons ou ses images, souvent pittoresques, n'empruntent rien à leur beauté. Le sévère dogmatiste ne s'arrêtera pas comme Luther à écouter le chant des oiseaux dès l'éveil du printemps. S'il parle de l'art, c'est en moraliste, se demandant dans quelle mesure nous sont permises les joies qu'il donne. Mais il ignore ce frisson intime que fait vibrer en nous le coloris ou l'harmonie des formes ; il relègue la beauté plastique loin de sa vie comme il la chasse de ses temples. N' a-t-il point prêché la destruction des « idoles » et par là provoqué, justifié d'avance les mutilations iconoclastes de ses fidèles, fait fondre les cloches ou taire les orgues?... Une seule forme d'art a trouvé grâce devant lui, le chant, mais comme un moyen d'édifier et d'unir. En réalité, la création n'est pour Calvin qu'une « effigie » de Dieu, — non une vie dont le soufïïe bienfaisant touche les cimes de notre être. Et il se défend, comme d'un piège, de la grande séductrice qui trop souvent nous détourne de l'Éternel.

On voit donc ce qui manque à Calvin. Son esprit a plus de force que d'étendue. Il se cantonnera dans le domaine spéculatif, celui des idées et de l'observation morale. Et encore sera-t-il moins psychologue que théologien. Avant tout, notre réformateur est l'homme d'une doctrine, ou pour mieux dire, de sa doctrine. Son œuvre reflète admirablement les aspects divers- de son tempérament intellectuel.

Regardons dans son ensemble la synthèse puissante que son génie a édifiée. Deux qualités nous frappent d'abord : la clarté et l'ordre. Qualités maîtresses, spéciales aux grands architectes de la pensée humaine, dont il a eu conscience et dont il se fait honneur. Aucun éloge qu'il accepte plus volontiers que d'être compris; aucune critique qui lui soit plus amère que d'être obscur. — « Comme si, disait-il, savants et ignorants ne m'attribuaient point la gloire d'être intelligible. » A coup sûr, nul n'a mieux possédé l'art de définir. Presser le sens des mots, saisir le point précis d'un débat, poser les problèmes dans leur contour net et sous leur jour véritable, les formuler en termes rigoureusement exacts, telle est la méthode. Il l'a lui-même définie dans ses premiers livres. « En ce qui me concerne, dit-il, quand on discute une question, je m'en réfère toujours à sa définition, qui est comme... le fondement de toute la controverse. » Ou encore : « Quelle que soit la chose dont on dispute, il est nécessaire qu'elle soit entrevue nettement par l'écrivain, et définie clairement au lecteur; il ne faut pas dépasser ses limites et se laisser emporter par le discours... » Et Bèze nous dit qu'il avait une singulière vivacité à « découvrir là où gist la difficulté des matières... ». Bien poser les questions, n'est-ce pas déjà les résoudre? Le point de départ ainsi fixé, la pensée se déroule, en ordre^ par étapes, déduisant « les matières distinctement », l'une après l'autre, sans perdre de vue le terme final. Dans le fourré épineux de propositions, de textes, d'arguments qui s'offrent au théologien, sa main experte taille, élague,

ouvre le passage; elle fait pénétrer le jour dans ces broussailles et nous guide dans ces dédales. Nous le suivons en effet, si large est la voie, si bien jalonnée la route! Sans doute, le procédé est uniforme. Calvin pose son sujet, aligne ses preuves, textes scripturaires ou opinions des Pères, répond aux objections, discute ses contradicteurs. Tous les chapitres de V Institution se ressemblent. De là des redites et un peu de monotonie. Que lui importe d'ailleurs! Son but n'est pas de plaire, mais de convaincre. Il préférera toujours à l'agrément de l'imprévu, la trame serrée et rigide des démonstrations, aux hors-d'œuvre littéraires, l'ordonnance de la doctrine. Tout théologien est quelque peu géomètre. Dans cette géométrie du divin, notre réformateur n'a qu'un souci, faire entrer dans les esprits cette évidence dont lui-même est pénétré.

A cette netteté du plan répond la concision de la forme. Calvin est un de nos grands écrivains. A vrai dire, il n'a pas la puissance verbale d'un Rabelais, ni la fantaisie souriante d'un Montaigne. Sa langue est sévère. Bossuet disait « triste », bien qu'elle se déride parfois en saillies pittoresques ou s'anime jusqu'à l'éloquence. Au moins est-il un don qu'il a fait à la prose française, la simplicité et la force. Nul n'a possédé à un plus haut degré l'art de condenser, d'axprimer sa pensée en ces formules brèves et vigoureuses qui S3 gravent dans l'esprit. Il écrit comme il pense. Son style n'est que le vêtement austère qui convient à sa doctrine. C'est que, à l'inverse des théologiens ou des humanistes de son temps, il n'écrit point pour un petit nombre d'initiés, il s'adresse à la masse. Le premier, il fait sortir la théologie des écoles ou des cloîtres. Partant, il la délivre du jargon dont le xv^ siècle l'avait affublée. Voici enfin des mots usuels, familiers à tous, une phrase sobre, virile, incisive, qui rend la doctrine accessible à tous, aux lettrés comme aux « rudes », aux gens de négoce comme aux gens de cour. Pour la première fois, ces grandes questions du

péché, de la nature, de la grâce, sont entrées dans le domaine public. Par là Calvin a donné à la théologie ses lettres de naturalisation littéraire. Si, depuis son siècle, il y a dans notre France une littérature religieuse, c'est bien à lui qu'on le doit.

Cet ordre lumineux, voilà bien un des traits de la physionomie intellectuelle de Calvin. Et voici l'autre. Ce grand systématique est aussi un dialecticien incomparable. Le théologien qui a interdit à la raison la recherche des vérités divines, mettra à les dégager, à les défendre, toutes les ressources de sa raison. Il maniera en maître les procédés habituels de la logique : l'analyse et le raisonnement.

L'analyse est son procédé favori. Son esprit, comme une lame aiguë, s'enfonce dans les mots, les formules, les idées, décompose, divise, en dissèque le contenu. Les libertins, par exemple, afTirment-ils qu'Israël ne connaissait point le dogme de la survie des âmes? Calvin ouvre la Bible. Il en extrait tous les passages où il est question de la mort, il les distille tour à tour et finit par trouver le résidu qu'il cherche : la notion de l'immortalité. S'emparent-ils des doctrines de la liberté chrétienne pour ruiner la nécessité des œuvres et prêcher l'indifîérentisme moral? Calvin riposte par une analyse serrée de ce principe, en discerne les sens différents, les appHcations possibles et légitimes et finit par conclure à l'importance des œuvres et à l'existence d'une règle des mœurs. Cette méthode analytique si puissante dans les controverses, Calvin l'appHque également à ses démonstrations. Grâce à elle, il pénétrera dans la nature de l'homme, étudiera le jeu de ses facultés, de son intelligence, pour en montrer la corruption, de sa volonté, pour en exclure le libre arbitre. Même procédé dans sa théorie de la Providence. Nous distinguerons la Providence générale et la Providence particulière. Attendez, cette distinction classique ne lui suffit pas. Cette Providence particulière se catalogue encore en plusieurs modes spé-

ciaux : sur l'homme, les êtres vivants, le monde inorganique, dans le présent et dans le passé. — Tout cela pour nous prouver que le hasard n'est qu'un mot et qu'il ne peut s'insérer dans un monde dont Dieu surveille jalousement toutes les parties. Calvin excelle dans ces distinctions et ces divisions, auxquelles son éducation de logicien et de juriste l'a préparé.

Le raisonnement n'occupe pas dans son œuvre une moindre place. S'il est avant tout l'homme du texte, il n'entend pas moins faire appel aux arguments rationnels. Ces arguments, il les demande comme ses devanciers du xiv® ou du xv^ siècle, à la logique. Il en connaît à fond les procédés, et, très souvent, c'est dans cette forme déductive que sa pensée s'enveloppe. Veut-il défendre contre Sadolet la justification par la foi? Il lui oppose ce dilemme: « Ou l'homme est justifié par la foi? ce n'est point par les œuvres. — Ou par les œuvres? Ce n'est point par la foi. » Ailleurs, remarquons cette suite de propositions qui s'enchaînent les unes aux autres, dérivent les unes des autres : « Où est le principe de la foi, là est le Christ; où le Christ, l'esprit de sanctification; où l'esprit de sanctification, une vie nouvelle. Les œuvres sont le fruit de cette vie. » Et voilà la nécessité des œuvres démontrée par un sorite. Mais son arme préférée est encore le syllogisme. Combien de ses théories peuvent se ramener à cette forme de raisonnement ! Syllogisme, sa doctrine sur la punition des hérétiques. « Dieu veut que sa religion soit maintenue. Or le magistrat q ui commande en son nom est tenu de lui obéir. Il doit donc maintenir la religion. » Syllogisme, sa critique du cathohcisme. « La véritable Église est celle qui enseigne purement la Parole de Dieu. Or l'Église romaine a altéré cette Parole. Elle n'est donc pas la véritable Éghse. » Syllogisme, sa négation de la liberté. « Toute volonté infinie ne peut souffrir une cause qui la limite. Or, la hberté humaine est une cause. Donc elle est contradictoire avec la volonté

infinie. » La pensée théologique de Calvin se plaît à cette procédure intellectuelle. S'y mouvant à l'aise, elle s'y enferme et prétend nous y enfermer. Gardons-nous de lui céder sur un point, nous serions pris. Nul moyen alors de se dégager de cette raison raisonnante, qui nous enlace, nous étreint, nous serre dans son étau. Bon gré mal gré il faudra la suivre dans ses conclusions, aux limites extrêmes de ses conclusions.

Car cette logique inflexible, entée sur un fonds d'absolu, ira jusqu'au bout, jusqu'au paradoxe. Et même, comme dans sa théorie de la réprobation, jusqu'à l'odieux et à l'absurde. Mais on comprend combien cet appareil merveilleux pour démontrer deviendra un engin redoutable pour combattre. Assurément Calvin lui devra d'être le premier polémiste de son temps. Sa vie entière s'est passée dans la lutte. Catholiques, libertins, protestants, Caroli, Sadolet, Pighius, Quintin, Castellion, Bolsec, Westphal, Servet, contre qui n'a-t-il pas écrit? Avec qui ne s'est-il pas mesuré? Au fond, l'ancien écolier de Mont aigu se plaît à ces joutes. Il est friand de la lame et il excelle dans cette escrime dont il connaît tous les secrets. Mieux que personne, il sait choisir son terrain et y entraîner les autres. Nulle habileté plus grande à parer un coup droit, à s'emparer de l'arme de l'adversaire, faire sien l'argument qu'il lui décoche et le renvoyer comme un trait empoisonné. Nulle agilité plus souple à rompre, à s'évader du cercle où on l'enferme. Vous le croyez tenir, il vous échappe. Caroli le serre-t-il de trop près dans la dispute de Lausanne, et l'accule-t-il à répondre sur la distinction des personnes dans l'essence divine? Voici la riposte : « Je prends la question de plus haut. Je demande à Caroli s'il croit en Dieu. » Pighius met-il en avant les divisions des réformés? Il affirme l'unité de la Réforme et traite l'objection de « mensonge ténébreux ». Au besoin, il fera intervenir Dieu lui-même et se réfugiera dans le « mystère ». Nul art enfin plus consommé à achever l'ennemi dérouté,

étourdi, de la pointe de son ironie incisive et à lui donner le coup final.

Nous admirons cette souplesse et cette dextérité d'un esprit supérieur. Sont-elles toujours sans péril? Elles ont conduit plus d'une fois Calvin à des contradictions ou à des sophismes et l'agilité de sa raison s'exerce alors aux dépens de sa rectitude. Garoli disait plaisamment du jeune réformateur : « On voit bien qu'il a été avocat au Ghâtelet. » De quoi il s'indigne comme d'une calomnie et d'une injure. L'adversaire, cependant, a touché juste. Il y a dans Calvin des artifices de plaidoirie, on dirait presque des effets d'audience. Arguments de fortune dont il se sert, parce qu'ils portent, textes qu'il interprète en les sollicitant, « distinguo » subtils, qui font plus honneur à sa finesse qu'à sa probité intellectuelle. Est-ce, par exemple, être bien conséquent avec soi-même que d'opposer au catholicisme les droits de l'illumination intérieure et, aux dissidents de son orthodoxie, l'autorité de l'Église universelle? De contester dans l'Église romaine la légitimité de la succession en raison de l'indignité des ministres, et de prétendre, contre les spirituels, que l'indignité des ministres n'enlève rien à leur autorité? D'écrire au 11^ livre de son Institution que le premier homme a été créé avec le libre arbitre et qu' « Adam eût pu demeurer debout s'il eût voulu, veu qu'il n'a tresbusché que de sa volonté propre, ayant la sélection du Bien et du Mal », et, dans le IJI^, que « Dieu non seulement a préveu la chute du premier homme mais l'a aussi voulue »? Ces illogismes ne sont pas rares dans Calvin. Incidents de la controverse! Mais, fidèle à sa tactique d'avoir raison même sans raison, s'il ne peut les ignorer, il ne consent point à en convenir. — Et enfin, ce qui est plus grave, n'est-ce pas jouer sur les mots que de tirer à soi les textes les plus clairs de l'Écriture quand ils contredisent son système, et de les interpréter contre toute évidence en sa faveur? Qu'on se rappelle l'expUcation qu'il

a donnée du texte si clair de saint Paul ; « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ». Il prend les mêmes libertés avec un passage des Actes qui nous montre les premiers chrétiens pratiquant la communauté des biens ; ^c Saint Luc ne dit pas que tous vendissent, et touchant ceux qui vendaient, qu'ils vendissent tout. » Voilà qui est bien subtil, mais il faut sauver, contre la Bible elle-même, sa doctrine de la prédestination, et refuser de voir dans l'Évangile un argument en faveur de la vie et de la propriété communes que pratiquent les moines. Calvin ira plus loin encore. Ce n'est point sans raison que Bolsec l'accuse d'avoir introduit dans l'Épitre aux Romains un mot qui ne s'y trouve pas et qui incline dans un sens calvinien la pensée de saint Paul. Hâtons-nous de le dire, ces expédients, pour ne pas dire plus, sont assez rares dans Calvin. Il n'en reste pas moins que, par certains plis de sa nature intellectuelle, il se rapproche quelquefois de ces « sophistes » qu'il a si âprement dénoncés et combattus. C'est qu'en réalité, par son éducation première, ses méthodes, ses « disputes, » il se rattache plus qu'il ne croit aux disciplines intellectuelles des siècles précédents. Il est bien un « scolastique, » et c'est à détruire l'édifice doctrinal que 1' « École » a édifié, qu'il emploie les armes que l'École elle-même a mises entre ses mains.

Finesse d'analyse ou acuité de raisonnement ne sont point des dons propres à Calvin. D'autres théologiens les ont eus en partage. Mais voici qui lui est particulier. Ce puissant logicien est aussi un grand réaliste. Il ne sait pas seulement manier les idées, mais les hommes; enseigner, mais diriger. Il y a en quelque sorte deux natures dans sa personne, l'une spéculative, l'autre positive, qui se mêlent sans se confondre. Tel est le privilège singulier qui le met

à part, non seulement dans la Réforme elle-même, mais aussi parmi les fondateurs de systèmes religieux.

Chose curieuse! Cet homme qui a tant, si puissamment agi, est un timide. Il ne s'en cache pas et en a fait l'aveu. En quoi il ne ressemble en rien à un Farel. Son tempérament réfléchi répugne aux témérités, aux audaces du missionnaire dauphinois, qui escalade les chaires, s'attaque aux images, trouble les offices, s'expose aux coups, même à la mort, pour prêcher sa foi. Lui est l'homme du cabinet, du travail, de la retraite. En France, à peine converti, s'il propage sa doctrine, c'est en secret, dans des cénacles restreints, où l'on peut tout dire sans risquer d'être surpris. Ce trait de son caractère, du Tillet l'a remarqué. — A Genève, il est l'homme des conseils, des congrégations, non des assemblées pubhques. Il n'est à son aise que dans la chaire, seul contact qu'il ait avec le peuple. Il a l'horreur du bruit, de l'agitation, des foules. Une seule fois, il s'est trouvé en présence du monstre. Un tumulte ayant éclaté sur la place, pendant une séance du Conseil, il sort, se jette dans la mêlée et réussit à rétablir le calme. En réalité, sa vie ne fut jamais en danger. Il ne s'expose point, et, au besoin, ses amis veillent. En 1534, la peste ayant éclaté à Genève, une délibération du Conseil interdit à Calvin de se rendre à l'hôpital où deux ministres déjà avaient succombé. Il obéit. Ce fut Castellion qui se dévoua.

On l'a accusé de lâcheté « comme les capitaines qui poulsent les souldards à la brèche, cependant demeurent loing du danger ». Mais cette crainte des foules n'est-elle point une impression physique plus qu'une défaillance morale? Elle s'allie fort bien à la hardiesse des desseins ou à la fermeté de l'action. Netteté des vues, continuité dans la conduite, volonté inflexible et tenace, Calvin a tous les caractères d'un chef. Son œil froid mesure les obstacles et calcule les résistances. Sa décision prise, rien ne le fera changer et reculer. Son message et son génie, voilà sa force. Il ne

compte que sur son Dieu et ne prend conseil que de lui-même. S'il appelle parfois ses amis, Farel, Viret, auprès de lui, c'est moins pour être dirigé que soutenu. Cette audace calculatrice grandit avec l'âge. A Bullinger qui, dans la grave affaire de l'union des Églises, lui recommande la prudence, Calvin répondra : « Quant à moi, de même que j'ai commencé la lutte sans attendre le concours d'autrui, je la poursuivrai, quand ce concours me ferait défaut. A mesure que le champ se fait plus vaste, s'accroît mon ardeur... ». Visiblement, son caractère s'est trempé dans la lutte. Il pouvait écrire, en 1553 : « Je me suis endurci contre la menace et la terreur. »

Aussi bien, il est armé. Ses habitudes intellectuelles, sa passion d'ordre, sa puissance d'analyse lui ont mis en main cette force incomparable que donne la connaissance des faits et des hommes. Calvin veut être renseigné et il sait se renseigner. Suivez-le à Genève. Il a l'œil sur tout et sur tous. Une armée d'espions volontaires observent et écoutent pour lui. Le voici au courant des actes comme des propos, des attitudes même les mieux cachées, des sentiments même les plus intimes. Au dehors, compagnons, marchands, étudiants, colporteurs seront ses messagers fidèles. Sans cesse en route, ces agents transmettent ses instructions à Lyon, Paris, Strasbourg, Francfort, jusqu'en Hongrie, en Pologne, en Angleterre, et au retour rapportent à Genève des lettres ou des nouvelles. Choisis, urveillés, encadrés, ces courriers croisent dans tous les sens, et avec une rapidité incroyable. Ils savent qu'attendre est pour le maître une angoisse, et qu'en tout temps, en tout lieu, même en voyage, il entend être informé. Comment s'étonner qu'avec ce réseau qui s'étend de plus en plus, tous les renseignements utiles, religieux ou politiques, affluent dans sa demeure? Ceux de France surtout : déplacements ou intrigues de la Cour, poursuites contre les protestants, bruits de guerre ou de paix, rien n'échappe à son regard. Il est le mieux informé et il

agit en conséquence. En 1546, il apprend qu'un envoyé du dauphin doit se rendre à Worms, à la journée impériale. Il veut savoir ce qu'il y fera et ce qui s'y fera : il dépêche à son tour Viret et Farel. Toutes ces notations recueillies, contrôlées, classées, formeront la trame serrée et solide de son jugement. Calvin peut agir; il détient le premier ressort de l'action ; savoir.

Il en possède un autre, l'art de connaître et d'utiliser les hommes. Si lui-même se livre peu, son regard aigu fouille les esprits comme les consciences. Nul n'a mieux jugé — et critiqué — ses émules, les chefs de la Réforme. Nul n'a été moins aveuglé sur ses amis : il connaît à merveille leurs qualités, leurs défauts, leurs aptitudes, la vanité prétentieuse d'un Froment, le zèle brouillon d'un Farel. Nul aussi qui ait mieux recruté ses collaborateurs. Le grand idéa- Hste n'ignore point le rôle de l'individu dans la marche de l'histoire. Pour son œuvre, il lui faut des ouvriers. Mais, défiant par nature, prêt comme Farel à voir partout des ennemis et des embûches, il ne choisira pas à la légère parmi ceux qui viennent s'offrir. Il se fait renseigner sur les émigrés français qui se rendent à Genève, invitant les uns, écartant les autres. S'il accueille Ochino, c'est à la condition de le tenir en bride. Il ne veut pas qu'on traduise ses sermons. « Je puis bien te dire à l'oreille, écrit-il à Viret, qu'ils sont plus utiles en italien qu'en autres langues. » Il hésiterait même à garder à Genève ce rival possible « si n'estoit que le nom de l'homme sert ». Surtout, le choix des ministres lui tient au cœur. Il n'acceptera que des hommes sûrs, dévoués, dociles, pénétrés de son esprit, bref des instruments. On sait comment à Genève il s'est débarrassé des pasteurs trop indépendants, tels que Henri de la Mare. Il n'intervient pas moins à Neuchâtel. La communauté réclamait pour ministre un des vétérans de la Réforme française, Antoine Marcourt. Mais en 1538 Marcourt a osé remplacer Calvin à Genève. Calvin n'oublie pas et

Farel reçoit des instructions. « Si on ne peut rien obtenir par le raisonnement et la voie légitime, il faudra agir directement auprès de Berne. Marcourt doit être écarté par tous les moyens. »

Ce coup d'œil pénétrant révèle déjà chez Calvin l'intelligence de l'homme d'action, le sens du réel. Chez lui, point d'entraînements irréfléchis et d'espoirs injustifiés. Son cerveau, fermé à la chimère, va droit aux choses et, de même que les hommes, les jauge à leur valeur. Ne lui demandons point de partager les illusions généreuses d'un Mélanchthon sur une entente possible avec le catholicisme. Dès le début il est fixé sur ces initiatives condamnées à un échec. Pareillement en France, dès 1543, sa vision nette a pesé les difficultés formidables que rencontre la Réforme, et les chances minimes qui la servent. Contrairement à l'enthousiasme, à l'optimisme de Farel, il écrira alors : « L'espérance qu'on pourrait avoir de réformations par le moyen des hommes est encore bien petite. » Vingt ans plus tard, malgré des avis, des assurances contraires, il ne croira pas davantage aux dispositions favorables de Henri II. Point de paix possible. La lutte, toujours la lutte. Et c'est lui qui a raison. — Ce même sens réaliste qui n'est en définitive que le bon sens, il le portera même dans le domaine des idées. Il sait bien que les doctrines sont des vérités, mais aussi des forces, — et ces forces, il voit clairement où elles portent, et à quoi elles conduisent. De là, certaines intransigeances que ses contemporains lui ont tant reprochées, mais qui répondent tout à la fois à la logique du théologien et aux combinaisons de l'homme d'État. Et, par exemple, s'il tient si fort à sa doctrine de la prédestination, si, contre toute la Réforme elle-même, il ne veut pas céder d'un pas, c'est qu'il a compris le prolongement que ce dogme aura sur les consciences. La certitude de l'élection divine et du salut se change bien vite en une mystique de l'action. Elle créera les apôtres qui risqueront tout pour répandre leur

foi, et les martyrs qui subiront tout pour la défendre. Si, en France surtout, il reste inflexible sur la question des cérémonies, s'il défend tout rapport entre ses fidèles et ceux de l'ancien culte, c'est assurément que toute idolâtrie ne saurait être tolérée. Mais c'est aussi qu'il lui faut son armée de Genève. Il place les croyants dans l'alternative de la persécution ou de l'exil. Gomment douter que les plus riches, les plus instruits, les meilleurs ne considèrent l'exil comme un devoir?

Chez Calvin, ce sens du réel se complète encore par le sens du possible : il sait qu'il travaille sur des hommes ou avec des hommes. De là un certain opportunisme qu'il applique à la conduite des affaires religieuses. Le théologien se prêtera, quand il sera nécessaire, aux tempéraments de l'action. Il a résumé lui-même admirablement cette règle de conduite : « Quand on ne fait pas ce que l'on veut, il faut vouloir ce que l'on peut. »

Certes, voici un Calvin un peu nouveau. L'homme qui a si rudement fait plier Genève, détaché d'une main inexorable ses adhérents français de leurs foyers et de leur patrie, reproché avec tant de hauteur à Mélanchthon ses compromis, ne fait guère devant l'histoire figure de modéré. Et pourtant il sait, quand il veut, descendre des hauteurs de l'absolu. Le premier, il prêchera la prudence et conseillera les concessions. Lisez ses lettres aux souverains qu'il croit favorables. Ne rien brusquer, tenir compte des habitudes, ne pas heurter de front les sentiments, sonder le terrain et avancer pas à pas, quand on commence, tels sont les conseils qu'il donne. A Sigismond, il demandera de ne point supprimer l'épiscopat, de choisir seulement des prédicateurs évangéliques. « On ne peut, lui écrit-il, changer en un jour le gouvernement ecclésiastique. Commencez comme je vous l'ai dit. Ce sera une transition commode pour un renouvellement. » Mêmes conseils à Somerset. « Je confesse qu'il faut tenir modération et que trop grande extrémité n'est

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pas bonne. » Il retient pareillement le zèle de ses disciples. Il rappelle à Knox que son « rigorisme doit être modéré ». A Londres, il désavoue des agents dont l'intransigeance jette le trouble dans l'Église française. Il sait bien que l'Angleterre, si attachée à ses rites nationaux, ne viendra pas, si on les change, à la foi de Genève. Il ira plus loin encore. Dans l'intérêt supérieur de la cause, il laissera parfois fléchir sa théologie elle-même. Bèze le loue d'avoir « maintenu la seureté de la doctrine contre ses plus dangereux ennemis ». Cependant, il est des cas où la doctrine a cédé, comme dans ses confessions successives sur la Cène. En 1557, quand il espère obtenir de Henri II la liberté du culte, il lui envoie un résumé de sa croyance, où il se tait sur le dogme de la justification, la réprobation éternelle, et enveloppe de formules presque catholiques sa notion de l'Eucharistie.

En tout cas, il ne se laissera jamais entraîner hors de ses limites. Quelque différentes, en effet, que soient ses voies, elles le mènent au même but : le triomphe de sa foi. Ce politique a une politique. Si pénétré qu'il soit de la puissance de l'Esprit pour gagner les âmes, il n'ignore pas l'efTicacité des moyens humains. Il s'efforce de tourner à l'avancement de sa doctrine les forces sociales de son temps, et la première de toutes, les gouvernements.

Dans cette Europe chrétienne où la vie reHgieuse est si étroitement mêlée à la vie publique, où le réveil des idées antiques a donné une force nouvelle à la puissance de l'État, nul changement n'était possible sans l'adhésion des princes. Cette adhésion, Calvin tentera tout pour l'obtenir. De là ses intelligences dans les cours ou parmi les grands, ses dédicaces flatteuses ou ses hommages intéressés à EdouardVI, Sigismond, Christian de Danemark, Gustave Wasa, aux princes allemands, à Somerset. Il sait à merveille offrir l'encens, prodiguer les titres qui plaisent, user de la Bible^ exalter les services rendus à 1' « Évangile », gage de ceux qu'il attend. Comment un Somerset serait-il insensible à

un panégyrique qui exalte son rôle, rappelle sa piété et, ce qui chatouille plus agréablement la vanité, son crédit et son pouvoir? De là aussi ses interventions dans la politique générale et ses ententes ouvertes ou secrètes avec -les princes, qui feront plus d'une fois sentir son influence sur l'échiquier européen.

C'est pour défendre l'Évangile, qu'il servira contre Charles Quint la cause de cette France où l'Évangile est persécuté. Nous l'avons vu, aux colloques impériaux, contribuer à l'échec des tentatives de pacification religieuse. En 1549, après la défaite des luthériens à Muhlberg, il s'associe plus étroitement encore à la politique belliqueuse de Henri IL Il s'efforce d'entraîner Berne et Zurich dans l'alliance du roi, de convaincre Bullinger, adversaire irréductible d'une entente avec « Pharaon ». Peu lui importe d'être accusé, à Genève même, de se mettre à la solde de la France. Il importe avant tout de sauver la Réforme allemande, et Calvin a compris que, par la force des choses, la France catholique se faisait en Allemagne l'alliée de l'hérésie. C'est le même sentiment qui lui fait souhaiter l'union étroite de notre pays et de l'Angleterre protestante et le mariage d'Edouard VI avec la fille de Henri II.

En revanche, toujours dans l'intérêt de l'Évangile, Calvin n'hésitera pas à s'appuyer sur les princes protestants et les villes évangéliques pour faire échec à la politique religieuse de François I^r ou de Henri II. Que de fois il a sollicité leur intervention pour obtenir l'adoucissement ou le retrait des mesures persécutrices! En 1538, en 1541, il multiplie les démarches et les appels. Il les presse d'écrire au roi en faveur des « frères » incarcérés ou bannis. Après l'effroyable tragédie des Vaudois, il se met lui-même en route, parcourt la Suisse, Berne, Zurich, Schaffouse, Bâle. Il associe Strasbourg à cette requête. Ces interventions deviendront plus fréquentes et plus pressantes sous Henri II, jusqu'à provoquer une réponse hautaine du souverain.

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Ici, sa politique a échoué : elle se heurtera à l'attitude très nette de la France, qui ne permet pas à des puissances étrangères de se mêler de ses affaires intérieures. Elle ne fut point, cependant, tout à fait inutile. Elle a contribué à rallier à Calvin la Réforme française et, au dehors, à favoriser cette solidarité des États protestants qui garantira le nouvel ordre religieux de l'Europe.

Et enfin, partout où les princes lui seront acquis, c'est à leur concours qu'il fera appel pour assurer le triomphe de ses idées. Il ne s'agit plus de réclamer pour la foi nouvelle la liberté, mais d'imposer la foi nouvelle. Le rôle des rois sera de prêter main-forte aux ministres de Dieu. En Pologne, Sigismond-Auguste est invité à purger ses terres de la superstition papale, et à envoyer des prédicateurs évangéliques dans les Églises : première étape vers une Réforme plus radicale. Au lord-protecteur Somerset, Calvin écrira sans ambages : « Fanatiques, papistes, méritent d'être réprimés par le glaive. » Et il lui tracera tout un programme de gouvernement. Rédiger un formulaire, l'imposer aux prédicateurs et aux maîtres, le faire apprendre aux jeunes enfants et aux « rudes », réformer les écoles, chasser des universités tous ceux qui font profession de « désobéir à l'Évangile », abolir les cérémonies papales, « coupper la broche » à toute curiosité et invention nouvelle, et tenir « la bride royde » que « ceulx qui oyent la parole de Dieu s'approuvent estre chrestiens par saincteté de vie ». Ces conseils d'intolérance résument la politique de Calvin. Et déjà on peut entrevoir ce que sera son action en France. Demander d'abord la liberté pour ses fidèles, et le jour où il aura en main des forces organisées, conquérir le pouvoir, pour changer la religion.

Tel est le sort des penseurs et des politiques que la puissance de leur cerveau nous cache les vibrations de leur cœur. Il semble que leurs spéculations ou leurs calculs aient desséché leur âmé et que le sentiment qui grandit le commun des hommes rabaisse au contraire ces privilégiés. Calvin n'a point échappé à ce jugement. A ce génie religieux manque, a-t-on dit, la sensibilité. Son âme fermée à la beauté ne s'ouvre pas à la tendresse, et il s'interdit d'aimer, s'il a su haïr... Et pourtant, le théologien qui, à plusieurs reprises, a flétri l'impassibilité du stoïcisme, le psychologue qui a refusé à l'homme le droit d'être une « pierre » ou une brute, le chef d'Église qui s'est indigné du supplice de ses frères, n'a-t-il pas eu le don de s'émouvoir? Ce froid logicien est capable de s'attacher. On sait en quels termes émus il a parlé de ses maîtres, Volmar et Mathurin Cordier. Il garde le souvenir de sa petite patrie et, en 1552, l'incendie de sa ville natale lui fera pleurer « sa cité morte ». Il a été reconnaissant envers ses bienfaiteurs, comme Hangest, ou ses amis, comme les Daniel. A Strasbourg la mort de deux jeunes gens — ses élèves — le bouleverse et il reste toute une journée comme effondré dans sa douleur. A-t-il vraiment aimé? Il ne semble pas que le mariage ait été pour lui un entraînement du cœur ou des sens. Il avait failH épouser une jeune fille de Strasbourg : le projet échoua; il se consola en épousant Idelette de Bure, la veuve d'un anabaptiste qu'il avait converti. Mais cette union fut heureuse, ce foyer calme, et quand, en 1548, Calvin perdit sa femme, c'est avec attendrissement qu'il nous parle de sa mort. En vérité, sous cette figure austère, méditative, émaciée, palpite un cœur d'homme. Mais cette sensibilité de Calvin est d'une nature spéciale^ et il importe de l'analyser. si nous voulons la définir.

Une gravité chagrine, une humeur sombre, et pour tout dire morose, tel nous l'entrevoyons à travers ses actes et tel aussi il s'est dépeint lui-même. A cette vie agitée, « tumultueuse », manque l'épanouissement de la joie. Peu d'abandon dans ses entretiens ou d'enjouement dans ses lettres; nulle échappée de jeunesse dans ce jeune homme mûri, vieilli avant l'âge par la méditation et par l'étude. Son ironie même, âpre, un peu lourde, meurtrit plus qu'elle n'effleure. Le masque froid ne se détend, ne se déride que par moments et on chercherait en vain sous les traits rigides cette gaieté sereine, qui nous fait communier avec les choses comme avec les âmes. Que nous sommes loin de l'exubérance joviale d'un Luther, de la grâce souriante d'un François de Sales! Calvin est un triste. Est-ce le pessimisme de sa doctrine qui a déteint sur sa vie? N'est-ce point au contraire le pessimisme de sa nature qui a agi sur sa doctrine? Dès son enfance, il est à la dure école de la solitude. Les caresses maternelles lui sont refusées. S'il échappe à la rude main de son père, c'est pour grandir dans les murs d'un collège qui ressemble à un cloître. Il n'y connaît d'autre plaisir que celui de la controverse, d'autre passion que celle du savoir. Seule, l'amitié fait pénétrer un mince courant d'air frais dans cette atmosphère trop lourde. Devenu libre, par la mort de son père, de suivre ses goûts, il peut voguer à pleines voiles... Mais Dieu l'appelle et l'attend. Et à vingt-cinq ans, à l'âge où l'âme en fleur se dilate, sourit au rêve, à l'avenir, c'est l'exil, la vie errante, les nuits studieuses dans cette ville de Bâle, où il est inconnu; puis l'entrée dans l'arène, près de trente années de labeur et de luttes, Genève, sa gloire, mais sa croix, son foyer visité par la mort, cefle de son fils, celle de sa femme, sa famifle spirituefle décimée à son tour par l'exil ou les supplices, son message contesté, son Évangile combattu par ceux mêmes qui se réclament de l'Évangile, sa vie sans cesse ballottée du succès au revers, de l'espoir aux déceptions;

Quelle place à la joie dans cette trame continue de désenchantements, de luttes et d'angoisses? A ces épreuves, le cœur s'endurcit, s'il ne se brise. A la longue, Calvin s'y est trouvé plus fort et plus viril. Son âme s'est trempée comme la barre d'acier qui sort de la flamme. Mais à quel prix !

Cette tristesse intime, inhérente à sa nature, n'en est point pourtant le seul aspect. Le morose est encore un passionné, et, comme il l'avoue lui-même, un « véhément ». Étrange contraste! Sous sa frêle enveloppe, cette âme est de feu. Au choc d'une émotion, d'une secousse, la lave intérieure bouillonne et fuse à la surface. Est-ce l' afflux héréditaire de son sol, de cette race picarde obstinée, ardente, « colérique »? Son père, son frère aîné ont déjà eu ces crises d'emportement et de révolte. Et nous retrouvons dans le réformateur de Genève ce germe familial. Il n'est pas l'homme de la mesure ni de la douceur. Dès sa jeunesse, il a déjà l'amitié impérieuse, susceptible. Du Tillet qui l'a reçu, hébergé, et qu'il a entraîné avec lui à Bâle, ne pourra pas longtemps supporter le joug. Il revient en France et Calvin devra reconnaître qu'il n'a pas observé envers son ami « la modestie qu'il lui devait ». Une simple inattention le blesse comme un manque d'égards. Il s'emporte contre Daniel dont le frère, venu à Orléans, ne lui apporte même pas son salut. « C'est la plus grande des indignités. » Plus tard, pour n'avoir pas été remercié par les ministres de Strasbourg d'une lettre écrite à un tiers et qui leur est communiquée, il leur écrit aigrement : « Nul d'entre vous n'a daigné me saluer au moins d'un mot. Je suis depuis assez de temps en relations avec vous pour avoir le droit de n'être pas ainsi méprisé... » S'il se froisse à ce point d'une néghgence ou d'un oubli, que dira-t-il d'une contradiction ou d'une critique? Dans la dispute de Lausanne, à une plaisanterie de Caroli, il répond par des injures. A Genève, les brocards des petites gens lui sont insupportables. Il

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n'est pas homme à en rire. Il se cabre, s'indigne et dénonce au magistrat ces voix trop libres qui se gaussent de ses manières ou de ses sermons. Les résistances, même les mieux justifiées, du Conseil, lui semblent une avanie. Il les «dévore en silence », quand il ne peut s'en plaindre ou menacer. En 1549, un certain Grasser étant venu lui dire, faussement d'ailleurs, que Messieurs de Genève songeaient à lui reprendre sa maison, le voici hors des gonds. Gomme on comprend les animosités que soulèvent cette volonté obstinée qui ne plie devant rien, cette parole âpre, mordante, qui, du haut de la chaire, apostrophe les gens, fouaille les vices, blâme le pouvoir, et, sans ménagements ou sans détour, dit à chacun son fait! Cette véhémence effraye ses meilleurs amis, comme Farel. Lui-même en soufîre et s'en accuse. A Viret qui lui conseille la modération, il riposte : « Estelle chose si dure, dis-tu? Oui, comme tu me connais, tu peux juger qu'il ne m'est pas facile, à ma nature... » A-t-il même la force de se corriger? Il dira avec vérité, dans une de ses heures trop rares d'épanchement : a II me manque d'apprendre aux coups mêmes dont Dieu me frappe la véritable humilité. »

Cette sensibilité douloureuse et ulcérée s'exaspère avec l'âge, sous l'aiguillon de la maladie. Vainement ce grand travailleur semblait s'être affranchi de la matière. La matière le reprend, l'étreint, le brise. Les veilles, les insomnies, la tension nerveuse, ont provoqué de bonne heure les maux de tête ou d'estomac qui usent son organisme. A trente et un ans, il se sent presque un vieillard. Au lendemain de son mariage, il tombe malade; le bruit même de sa mort a couru à Paris. Cinq ans plus tard, ses douleurs arrêtent tout travail. Il écrit alors à M. de Falais : « J'ay presque honte de me voir ainsi inutile. » Dès 1554 ,1e mal revient, le tenaille, ne lui laisse presque aucun répit. Il a alors le sentiment de sa fm. En quoi il se trompait. Mais, en 1556, une nouvelle crise l'oblige à interrompre ses lettres. Il reste au lit avec

la fièvre. Deux ans plus tard, l'entérite qui s'aggrave l'obligera à rester étendu, à prêcher assis. Il sait bien que ses jours sont comptés. Et il songe avec angoisse à son œuvre. Aura-t-il le temps de la finir?

Il faut tenir compte de ces faits pour expliquer la physionomie morale de Calvin. Imaginez maintenant dans cette âme inquiète, ardente, aigrie par la souffrance, une grande idée ou une grande passion qui la remplisse tout entière, vous tenez le ressort mystérieux qui la pousse, comme aussi la clé des entraînements, des excès, des injustices qu'on lui a tant reprochés.

Cette idée-force, c'est le sentiment que son œuvre n'est pas de lui, mais de Dieu, qu'il n'est qu'un instrument, que Dieu même parle, enseigne, commande par sa bouche. Qu'il soit donc un inspiré, un Moïse, un saint Paul, ses disciples le proclament, et lui-même l' affirme plus haut encore que ses disciples. A Sadolet : « Je ne doute pas que mon ministère ne soit fondé sur un appel de Dieu. » Aux Nicodémites : « Je ne dy rien de moi, mais je parle par la bouche du Maistre. » A Pighius : « Nous avons été destiné, comme il a plu à Dieu, au grand travail de la restauration de l'Église.» Et, en vérité, cette foi dans une investiture divine, dans un décret nominatif de l'Éternel qui nous élit, nous inspire, nous dirige, est le plus grand levier qui puisse soulever une âme. Mais aux sommets où il s'élève, l'homme s'expose au vertige et il n'y échappe qu'à la condition d'être un saint, c'est-à-dire de pratiquer l'humilité qui nous force à renoncer à nous-mêmes et la charité qui nous fait respecter et aimer jusqu'à nos ennemis.

Or, quelque déclaration d'humilité qu'il fasse, quelque contrainte qu'il s'impose, Calvin a-t-il donc réussi à réprimer en lui le démon de notre nature : l'orgueil? Si, comme toutes les âmes fortes, il a conscience de sa valeur, il n'a pas moins, à l'exemple des génies impérieux, le culte de sa personnalité. Il n'est point insensible aux éloges. Il ne lui

déplaît point d'être admiré et il ne désavoue aucun de ces titres que lui prodigue la dévotion de ses disciples. Le doux Viret s'en inquiète un peu : « On se plaint, lui écritil, que nous voulions être les seuls à être estimés, que nous ayons nos courtisans, nos thuriféraires qui n'admettent que ce qui vient de nous et nous vénèrent comme des idoles...» Insinuation discrète qui restera sans réponse. Après tout, ce cortège d'adulations est peut-être nécessaire à l'homme d'action. Mais Famour-propre y trouve son compte. Et entre la nécessité et le plaisir d'être adulé, la nuance est subtile. Au surplus, Calvin saura se rendre justice. Ce n'est point précisément un acte d'humilité chrétienne que d'écrire soi-même son propre panégyrique et de le publier sous le nom d'un ami; — ou encore de répondre à Sadolet : « Je ferai en sorte que tous comprennent que je suis de beaucoup supérieur, non seulement par la bonté et la justice de ma cause, par la rectitude de la conscience, la sincérité du cœur, la candeur de mon discours, mais dans ma constance à garder la douceur et la modestie... » Il se défendra, il est vrai, de toute vanité littéraire. Mais que l'on conteste une de ses merveilleuses qualités d'esprit, il regimbe, il rappelle qu'il sait « presser un argument » ou manier le verbe. A Chaponneau qui l'accuse d'être obscur, il riposte : « Comme si les savants et... les autres n'étaient point unanimes à me louer d'être clair. » Surtout, il a l'orgueil théologique. Il écrira dans la Préface du livre qu'il envoie à Sigismond : « Je ne traiterai pas ici du primat du siège de Rome. Tel a été, me semble-t-il, mon rôle que le pape ne peut plus s'arroger, sinon avec la plus grande des impudences, le pouvoir qu'il s'attribuait. » La certitude de son inspiration conduit Calvin à la croyance en son infaillibilité.

Aussi bien, aucun des chefs de la Réforme qu'il ait loué sans réserve. Il a été, par moments, très dur pour Bucer, à qui il doit tant. Il écarte de Genève tous ceux qui, par leur talent, leur indépendance, peuvent faire échec à son

influence. S'il soumet à un contrôle rigoureux tous les livres de théologie qui se publient dans son Église, lui-même se refuse à s'appliquer la loi commune. En 1554, le Conseil ayant voulu faire examiner sa « Défense » contre les erreurs de Servet, il s'indigne que ces bourgeois aient l'audace de le soumettre à la censure. Il jettera plutôt son livre au feu. « J'ai pris le monde à témoin que, dussé-je vivre mille années, je n'écrirai plus une ligne à Genève. » L'année suivante, Farel insiste. « J'ai été stupéfait, lui répond-il, que tu me proposes de jeter un livre, poli avec tant de soin, au groing de ces pourceaux. » — Un prophète ne relève pas des hommes, mais de Dieu.

Est-ce donc sans raison que ses adversaires catholiques lui reprochent son orgueil, reproche que lui-même a jeté à la face de ses adversaires protestants? Cette estime qu'il a de lui-même n'a d'égal que le mépris avec lequel il traite les autres. C'est s'attaquer à Dieu que s'attaquer à sa doctrine, et diffamer sa doctrine, que médire de sa personne. Contradicteurs, médisants qui ont pris Dieu « à partie « auront Dieu pour juge. En attendant, leur compte est bon. Calvin les accable de railleries ou d'insultes. Chiens, ânes, porcs, canailles, idiots, bêtes puantes, son vocabulaire ne tarit pas. « C'est merveille, dira4-il des spirituels, comment créatures qui portent figure humaine peuvent estre tant despravées de sens et de raison. » Ce sont des « forcenés )\ des « monstres », « une secte bestiale ». Eck est un ivrogne, une crapule; Castellion, un « pervers » et un « impie », et son plaidoyer en faveur de la tolérance « un blasphème ». « J'aimerais mieux, dit Calvin, être papiste. » Caroli, un « menteur », un « faussaire », « plus digne du fouet que d'un argument ». Baudoin, « un bouc puant qui infecte le troupeau du Christ, sycophante, apostat ». Voyez encore comment il traite le vieux Chaponneau, l'ancien prieur des Augustins de Bourges, qui est venu — au prix de mille périls — chercher un refuge à Neuchâtel. « Il me semble le voir tendant

la langue, léchant ses joues, se frottant les épaules, branlant la tête et roulant les yeux, allongeant un cou démesuré, bref, un grotesque dont le nom même porte à l'équivoque. » Et pourtant ce malheureux si bien accommodé pour avoir osé discuter quelques théories de V Institution est sans rancune. A sa mort, il léguera ses livres à Calvin. Mais il a fait preuve d'indépendance. « Il faut le poindre, pour lui faire comprendre sa sottise. »

Nous connaissons ces aménités. Elles sont, à cette époque, la monnaie courante des théologiens et des humanistes. Et, comparé à Luther, Calvin est mesuré. Mais il y a dans Luther un fonds de générosité. Ses explosions sont courtes. Chez Calvin, la haine plus retenue est plus tenace. Elle ne se contente pas d'injurier : elle accable et elle nuit.

Il veut perdre ses ennemis. Envers eux, nulle justice. Il ne croit qu'à leur mauvaise foi, ne leur prête que les intentions les plus viles. Ceux-ci sont poussés par leur « ambition )\ ceux-là par leur « ventre ». Son esprit chagrin ne voit dans les contradictions que le désir de « l'opprimer ».

Il écrit à Bullinger : « La crainte de nuire me retient. » Mais le réformateur qui a été si souvent calomnié, est-il svir de n'avoir calomnié personne? Qu'on en juge dans ses rapports avec Bolsec et Castellion. Le premier, pour avoir critiqué la doctrine de la prédestination, est accusé d'hérésie, mais, par surcroit, d'injures contre les ministres ou de sédition dans le peuple. Il nie; les faits ne sont pas prouvés; les témoins se contredisent. Il n'en est pas moins emprisonné. Il se soumet alors au jugement des «églises » : Berne, Zurich, Baie consultées conseillent la prudence et, sous une forme courtoise, refusent de suivre Calvin dans sa doctrine de la prédestination. Ces réponses no sont pas communiquées à Bolsec. En revanche, il est banni pour avoir exhorté « arrogantement » le peuple contre les ministres et s'être obstiné « contre le jugement des églises ». Naturellement, il s'en ira la rage au cœur. La célèbre « Vie de Calvin » est

en germe dans cette sentence aux considérants iniques. — Même hostilité contre Castellion. Calvin lui pardonne-t-il d'avoir Voulu traduire la Bible? Il prétend reviser, corriger sa correction. Malgré les services rendus à Genève, où seul, pendant la peste, Castellion a desservi l'hôpital et exposé sa vie, il refuse de l'admettre au ministère, se plaint de lui au Conseil, bref, l'oblige à partir. Castellion pauvre, sans ressources, se réfugie à Baie. La haine de Calvin l'y poursuit. Il le dénonce comme hérétique, l'accuse de vol. En 1553, au moment du supplice de Servet, un plaidoyer en faveur de la tolérance ayant été pubhé sous le nom de Bellai, Calvin le soupçonne d'en être l'auteur. Il entre en fureur contre « l'impie » et les « BelHstes ». Il rudoie durement le conseiller bernois, son ami, Zurkinden, et se brouille avec M. de Falais, qui ont osé protester contre la sentence. Regretter le supplice de Servet, c'est partager ses erreurs; invoquer la tolérance, « haïr » Calvin.

Ce n'était pas un homme ordinaire que ce médecin espagnol que l'on voit pendant quinze ans errer de ville en ville, d'université à université, à Toulouse, à Lyon, à Genève, à Bâle, à Paris, à Charheu, à Vienne, exerçant le métier de correcteur d'imprimerie et de médecin. Par le savoir encyclopédique, la culture, la curiosité d'esprit, il fait penser à Rabelais. Humaniste consommé, il sait l'italien, l'hébreu, le latin et le grec. Il publie des livres de géographie et un traité de thérapeutique. Avant Harvey, il découvre la circulation du sang. Le malheur de cet homme de la Renaissance fut de s'égarer dans la théologie. La Réforme lui avait paru une émancipation. Il crut qu'il lui serait hcite de se faire son christianisme. Du même âge que Calvin, alors que le futur réformateur était encore sur les bancs de l'université, il publie son Traité de la Trinité. Le livre fait scandale. Réfugié à Vienne sous le nom de Villanova, il s'attaque à l'exégèse, y introduit la méthode historique et entreprend, d'après ses procédés, l'édition d'une Bible

latine. Puis vient son Traité de la Restitution chrétienne, exposé de son système religieux. — Qu'était ce système? Un singulier mélange de néoplatonisme et de christianisme. Dieu s'est révélé au monde par la création, par le Christ, par l'Esprit. Trinité de manifestations, non de personnes. Jésus est le fils de Dieu, mais seulement par sa naissance, non par substance. Mais Servet qui a rompu sur le dogme vital de la foi chrétienne avec l'Église, se sépare encore de la Réforme sur les doctrines de la justification et du salut. Pénétré de la valeur de l'homme, il affirme que nous sommes justifiés et par les œuvres et par la foi.

On est frappé de la rapidité avec laquelle se répandit vers 1550 cette doctrine, singulier mélange de christianisme et de philosophie (en réalité l'averroïsme). Calvin s'inquiétait de ces progrès. Il détestait l'homme comme un « impie ». Il avait juré sa perte. En 1553, obligé de fuir l'inquisition, Servet eut l'imprudence de se rendre à Genève. Il fut reconnu, dénoncé, incarcéré; et son procès commença.

Le bûcher en était . la conclusion inévitable. Le droit public, les mœurs du temps autorisaient cette condamnation, bien qu'elle fût un illogisme de la part de ceux qui reprochaient si hautement aux catholiques leur intolérance. Mais ce qui est plus odieux que la mort de Servet, c'est son procès — c'est-à-dire les procédés dont il fut la victime et la part de Calvin dans le drame. A Vienne, c'est sur une dénonciation venue de Genève, de l'entourage de Calvin, qu'il est poursuivi. On ignorait le nom de l'auteur de la Restitution. Calvin fait transmettre à l'inquisition des lettres que Servet lui avait écrites et des feuilles du manuscrit autographe du livre que Servet lui avait envoyé. De cette trahison, Servet a publiquement accusé Calvin. Calvin n'a pas répondu et les juges étouffent l'accusation par le silence. A l'inculpé, on refuse un avocat. Le réquisitoire, malgré ses protestations, incrimine ses mœurs. Calvin assiste aux interrogatoires. Il dirige la procédure,

« détermine » les erreurs, discute avec l'accusé et se flatte de le convertir. A ce prix peut-être il échappera à son sort. Mais Servet refuse de se rétracter. Il est conduit à Champel (24 octobre). — Servet mort, Calvin poursuit encore sa mémoire. Dans la Défense de la foi orthodoxe où il justifie son attitude et son rôle, pas un mot de pitié. Il essaye au contraire de salir sa mémoire en le peignant comme un lâche hurlant devant la mort, alors que le procès-verbal du supplice témoigne au moins de sa constance, puisqu'il refuse de « se repentir ».

On connaît le mot cruel de Rabelais : « Démoniacles Calvins, Imposteurs de Genève ». Boutade d'un libre esprit contre le théologien qui entendait asservir les consciences à une discipline rigide et la raison à un dogmatisme intolérant. Calvin fut-il sincère? Pour qui l'approche, la question ne se pose pas. Dans cet homme de combat, quels que soient les contrastes et les défauts de sa nature, il y a un croyant, disons plus, un mystique. Il a écrit ces lignes significatives : « Je ne prescris rien aux autres que d'après les impressions de ma propre âme. Le Seigneur qui voit ma conscience m'est témoin que je médite chaque jour ses merveilleux jugements, sans que la curiosité d'en savoir davantage me sollicite. » Ainsi, dans ce travail intérieur de l'être qui s'élève vers l'Infini, Calvin s'est observé, analysé. La vérité n'est pas pour lui une pure évidence de l'esprit, mais une illumination qui « par delà va se planter dans le cœur ». Elle lui donne le sentiment de la présence de Dieu, de sa grandeur, de sa miséricorde et l'appelle à la contemplation. Mais cet aperçu sommaire de la spiritualité de Calvin ne nous suffit pas. Nous songeons aussitôt aux grands ins-

pires qui ont le mieux exprimé à travers les siècles la vie surnaturelle du christianisme. En quoi Calvin se rapproche-t-il ou se sépare-t-il de leur mysticité?

Il y a une mystique catholique. Mais à quels traits la reconnaître et par quoi la définir? La mystique n'est-elle point une vie plus encore qu'une doctrine? et par là il semble que l'individualisme en soit la loi. Pourtant, entre ces maîtres de la vie intérieure que l'Église a placés sur ses autels, il existe comme un air de famille, une parenté spirituelle; un François d'Assise, l'auteur de l'Imitation, un Jean de la Croix, tous suivent une même voie, parlent une même langue. Malgré la diversité de leur nature, leur vision est identique. C'est que toute mystique se rattache plus ou moins à une métaphysique, ou, pour mieux dire, est une métaphysique transportée dans le domaine du sentiment. Ce Dieu qu'ils adorent peut être un infini de puissance, de sagesse, de sainteté : Il s'offre surtout comme l'infini de l'amour.

« Dieu est amour. Et celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu en lui. » — Quelles résonnances la sublime définition de saint Jean a éveillées dans ces âmes! Dieu est amour!... Qu'est-ce à dire? Sinon qu'il a créé toutes choses non seulement pour sa gloire, mais parce qu'il aime; qu'il nous a créés nous-mêmes, moins parce qu'il a besoin de nous que pour nous associer à sa gloire et à son bonheur. Mais l'amour appelle l'amour, et à celui que Dieu nous porte doit répondre le nôtre. Aimer! Voilà notre fin suprême. L'homme peut s'élever à Dieu par la prière et la méditation. Plus haut encore! Contempler pour connaître et connaître pour aimer. Vers son Dieu qui l'appelle, l'âme court, vole, d'un élan passionné. Se perdre, s'anéantir en lui, s'inonder de sa lumière, vibrer à son souffle, l'étreindre dans son humanité visible, celle du Christ, se dire comme Pascal que telle goutte de son sang a été versée pour elle, baiser, comme Thérèse d'Avila,

ses pieds sacrés et les baigner de larmes, ou, comme le Poverello, porter les stigmates de ses plaies, telle est l'extase où elle s'abîme. Et cette puissance, qui lui ouvre le ciel, fait descendre en elle la plénitude de la vie. L'amour rend tout facile. Il accomplit joyeusement la Loi. Il supporte, puisqu'il est fort; il agit, car il est libre; il renonce, parce qu'il se donne. C'est en effet une autre de ses vertus que, nous unissant à Dieu, il nous unisse aux êtres. L'âme dilatée, épanouie, sort d'elle-même, elle s'épanche et se répand. Elle fructifie en œuvres, faisant rayonner autour d'elle comme un reflet de la bonté divine. Et dans l'ivresse de son adoration et de son bonheur, elle invite la nature elle-même à prier, à s'offrir, à chanter par sa voix les laudes éternelles de la création.

Ces élans, ces ardeurs, ces ravissements, ne les demandons pas à Calvin. Il y reste étranger par sa raison raisonneuse et son pessimisme. Mais c'est aussi que l'infini de puissance qu'il voit en Dieu n'éveille d'abord en nous que l'idée d'une grandeur démesurée et terrible. Cet Éternel qui -se révèle dans la foudre, par des châtiments et des menaces, Calvin l'entrevoit dans une vision d'Apocalypse. Il est le juge souverain « par lequel les estoilles sont obscurcies, par la vertu duquel les montagnes découlent comme la neige au soleil, à l'ire duquel toute la terre est ébranlée ». Ce despote n'a d'autre fin que sa gloire. Il l'a cherchée dans la création. C'est pour sa gloire qu^ ayant créé l'homme du néant, il a voulu sa chute; pour sa gloire encore qu'il rachète les uns, condamne les autres, par un libre choix que nous ne pouvons comprendre et qu'il nous est interdit de pénétrer. Et que nous demande-t-il? La soumission à ses volontés et le respect de son honneur. « L'homme est fait pour garder la gloire de Dieu et le servir. »

Ce maître irascible, arbitraire, jaloux, comme on comprend que l'homme ne l'approche et ne le serve qu'en tremblant! Calvin nous invite à reporter notre conscience « à son trône

LA PERSOxNNALITÉ 207

judicial ». Mais nous qui vivons sous l'obsession du péché et dans la corruption totale de notre nature, que pouvonsnous, sinon méditer ses jugements et sa justice? Méditation qui nous accable. « Quand l'horrible majesté de Dieu nous vient en penser, il est impossible que nous ne soyons point espovantés. » Qui donc peut avoir devant Dieu « liesse de cœur, même les parfaits, même les justes ? La crainte est le fondement de la religion »... Ah! combien dans les troubles, les angoisses de cette première rencontre avec Dieu, l'âme a besoin de consolation et de paix! Heureusement, le mysticisme de Calvin connaît des accents plus humains parce que plus chrétiens. Sa sombre vision s'adoucit à la lumière de l'Évangile. De même que sa pensée religieuse a perçu par le Christ et dans le Christ le Dieu pitoyable qu'il cherche, son cœur retrouve dans la miséricorde cette assurance et cet apaisement qu'il appelle. Par la croix s'ouvre la voie mystérieuse qui nous conduit au repos. Nous commençons à connaître la face d'un Dieu « bénigne et propice ». « Bien est vray que c'est de loing... Mais à mesure que nous profiterons, nous approcherons de plus près, pour en avoir la vue plus certaine... Nous le contemplerons enfin, non pas troublé d'ire, mais pour savoir sa volonté bonne, agréable et parfaite. » Vision qui n'effraye plus, mais apaise. Par là, dans toute âme fidèle, « crainte et confiance peuvent coexister ». « Si nous avons la certitude d'être aimés de Dieu, notre conscience est en sûreté devant ses jugements. »

Paix, consolation, certitude, nous voici au terme de l'ascension mystique. Cette voie, Calvin l'a suivie lui-même. En la décrivant, ne se raconte-t-il pas en quelque sorte? Et il n'est pas dans son œuvre de pages plus émues que ces peintures des affres où nous plonge l'idée de la justice divine, de cet apaisement qu'irradie la miséricorde du Christ. Au milieu de raisonnements secs, de controverses arides, nous voyons enfin jaillir la source d'eau fraîche

où tant d'âmes viendront étancher leur soif. Plus que sa théologie spéculative, ces appels à la douceur consolatrice du pardon expliquent l'ascendant qu'il exerça sur ses fidèles. Par là son mysticisme reste une forme du mysticisme chrétien. Mais on ne saurait dire qu'il en soit la forme la plus complète. Comparé à la mystique traditionnelle, on voit en quoi il en diffère et aussi en quoi celle-ci le dépasse. Tout juste la distance qui sépare la puissance de l'amour. Colère et miséricorde, crainte et confiance, la mystique de Calvin oscille entre ces deux pôles. Mais est-elle vraiment l'amour, cette miséricorde hautaine qui ne descend que sur quelques-uns et exclut arbitrairement les autres, et appelle à l'existence des êtres voués à un malheur éternel? Est-elle l'amour, cette confiance silencieuse qui nous fait attendre, en repos, le jugement de Dieu, et nous prosterne à ses pieds sans nous jeter entre ses bras? Mystique morale, presque stoïcienne, qui a sa grandeur et sa beauté, mais à qui manquera toujours cette fleur exquise du sentiment, la tendresse. Elle peut nous montrer Diau, elle ne confond pas notre vie dans la sienne; nous éclairer, nous diriger à sa lumière, elle n'allume point la flamme qui embrase et qui dévore. Elle saura affermir, consoler, rassurer notre âme; elle ne dilate point notre être. Elle discipline la vie, elle forge les siens pour l'action et pour la lutte; elle n'apprend point à aimer. Cette foi virile reste insensible à la beauté des choses ou aux faiblesses de l'homme. Elle ignore les immolations héroïques ou les dévouements éperdus. Elle est le rigorisme, non la charité, cette charité patiente, douce, inaltérable qui s'étend sur tous ceux, quels qu'ils soient, qui souffrent et qui pleurent. Pour les « idolâtres », Calvin n'a que mépris et injures. Ne sait-il pas d'avance qu'ils sont réprouvés, abandonnés, perdus? La mystique de la puissance peut créer des croyants et des martyrs; seule, la mystique de l'amour suscite ces grands serviteurs de l'humanité, qui sont les Saints.

Quelles que soient ses lacunes, cette mystique diminuée n'en a pas moins créé une spiritualité très haute. Calvin a enseigné aux autres cette expérience religieuse qu'il a éprouvée lui-même. Et cet homme de doctrine et de lutte se montre un maître de la vie intérieure pour toutes les âmes qu'il dirige et qu'il instruit.

Que leur conseille-t-il? A cette vie de l'âme, comme à celle du corps, il faut un aliment. Cet aliment, le fidèle le trouvera d'abord dans la prière. Prions parce que Dieu nous l'ordonne, et « prions sans cesse », « ayans noz cueurs eslevez à Dieu ». Ce précepte général, Calvin le précise. « Il est bon que chascun se constitue en son particuHer certaines heures lesquelles ne passe point sans oraison et qu'en icelles toute l'attention de nostre cueur y soit appliquée. » Prier le matin, avant de commencer le rude labeur du jour; priera notre repas, « cette réfection des biens de Dieu »; prier à l'heure de notre repos; prier enfin dans les circonstances heureuses qui nous arrivent ou les épreuves que Dieu nous inflige. Mais comment prier et que demander?

Cette prière ne sera que l'écho des sentiments que la mystique calvinienne éveille dans les âmes. Elle doit être d'abord un acte d'adoration et de soumission. Dieu veut que nous souhaitions sa gloire et « confessions » ses louanges. Mais il veut aussi que nous demandions pour nous. Et, en cela, la prière doit être à la fois un gémissement et un acte de confiance. « Ce sont bien choses contraires de prime face, dira Calvin, de conj oindre avec le sentiment de l'ire de Dieu, une certaine fiance de sa faveur, et toutesfois elles s'accordent bien ensemble, si estans opprimez par nos propres vices nous sommes relevez par la seule bonté de Dieu. » Ainsi foi et pénitence se rencontrent dans nos prières. « Les saintz gémissent et mesme tremblent estans en peine et soucy pour l' advenir... Par quoy il est requis que l'oraison des fidèles procède de ceste double affection et qu'elle contienne l'une et l'autre et les représente... Ainsi inspirée,

nostre prière sera efficace... Prions enfin sans impatience, ni importunité... Si nous ne sommes pas exaucés, au moins en apparence, nostre foy nous certifiera ce que nostre sens n'aura peu apercevoir, c'est que nous aurons obtenu de Dieu tout ce que bon aura esté... Et ainsi fera que nous posséderons en povreté toute abondance, en affliction toute consolation. »

L'oraison est le grand exercice de l'âme. Mais nous suffit-elle? Toute une hygiène morale nous est nécessaire pour entretenir en nous la vie de la foi. Et ici Calvin reprend à son usage toutes les pratiques que la foi de son enfance avait prescrites ou conseillées.

Nul n'a critiqué aussi violemment la confession. Sous une autre forme, il la rétablit. La confession publique qu'il insère dans sa liturgie ne lui suffit pas. Il revient à la confession particulière. Il ne l'impose point comme une obligation. Mais il en approuve et en conseille l'usage. Il est bon, dit-il « que nous confessions nos péchés Tun à Tautre... Toutesfois puisque les pasteurs doyvent estre au-dessus des autres propres à cela, c'est le meilleur de nous adresser plustost à eulx... » Et il développe cette idée. Comme le prêtre, le pasteur n'est-il pas témoin et comme « pleige », pour « certifier les consciences de la rémission des péchés?... » Que les fidèles donc qui sont angoissés par le remords de leurs fautes usent de ce remède, comme il est offert de Dieu. Qu'ils se « descouvrent )) à leur pasteur pour être soulagés. Pour le pécheur repentant, ce n'est pas « une petite consolation de voir là l'ambassadeur de Jésus-Christ présent, lequel ait charge de l'absoudre et qu'il luy dénonce qu'il r absout au nom de son maistre et par l'authorité d'iceluy ». L'efficacité de cette absolution particuKère donnera au pécheur la certitude de son pardon, elle dissipera ses scrupules et mettra en repos sa conscience. Mais ne sont-ce point là les raisons que donnent eux-mêmes les « papistes »? — Et pareillement, Calvin conseille, imposera même la

communion fréquente. Point d'idée sur laquelle il insiste plus volontiers, dans son Institution comme dans ses lettres de direction morale. L'un des reproches qu'il fait au catholicisme est précisément de ne l'avoir exigée qu'une fois l'an de ses fidèles. A Genève, il eût voulu, dès 1536, la rendre obligatoire chaque mois. Cette disposition légale ne put se maintenir. Les ordonnances de 1541 firent un devoir de s'approcher de la Cène chaque trimestre. Mais Calvin ne voit là qu'une concession à notre faiblesse, et il combat, par les mêmes arguments que la dévotion catholique opposera plus tard au jansénisme, les scrupules de ceux qui s'écartent de la communion.

Ce manuel de vie chrétienne, que Calvin développe si souvent dans ses écrits, inspire naturellement les conseils particuliers qu'il donne. Calvin est, en effet, quelquefois directeur de conscience. Non, sans doute, à la manière d'un François de Sales ou d'un Saint-Cyran. La masse d'affaires dont il est accablé ne lui permet pas de suivre, de diriger des âmes pénitentes dans la voie où elles s'engagent, et peut-être n'en a-t-il point le goût. Mais à celles qui viennent s'offrir, il ne se refuse point à tracer comme une méthode de spiritualité. Nous avons quelques-unes de ses lettres au prieur des Jacobins d'Angers, Jean de l'Espine, à M^^e de Cany, à M. de Falais. Consolations et exhortations tournent à peu près dans le même cercle. Méditer la parole de Dieu, s'enquérir de sa volonté pour nous y soumettre, « batailler contre nous-mesmes », avoir confiance. Surtout il s'effraye de notre torpeur morale. Il y voit la plus grande des tentations, et comme une épreuve de Dieu qui laisse « flotter » ses élus, avant de les conduire. Ces âmes inquiètes ou molles, qui doutent de Dieu ou d'elles-mêmes et qui, anémiées par le sentiment de leur faiblesse, se laissent aller au dégoût de la piété, de quelle main ferme il les harcèle, les rudoie, les fouaille! « Coups de fouet, s'écriera J. de l'Espine, qui sont meilleurs que les baisers des autres. » Mais, pour Calvin,

2i2 L'HOMME ET L'OEUVRE

les consolations chrétiennes ne sont pas d'endormir les pécheurs. Il écrira à M^^e ^q Cany qui lui fait part de ses angoisses : « Gardez-vous de vous laisser abattre ny par nonchalance, ny par désespoir. Plusieurs sont vaincuz, pource qu'ilz laissent refroidir et escouller leur zèle en se flattant. Les aultres au contraire sont tellement efîraiez, ne trouvans pas en eux la vertu qu'ilz vouldroient, qu'ilz en sont confus et par ce moien quittent le tout. Qu'est-il donc à faire ? Eveillez-vous donc à méditer tant les promesses de Dieu qui nous doivent estre comme eschelles afïin de nous eslever au ciel... que les menaces qui nous doivent induire à craindre son jugement. »

Ce ton viril, cet accent impersonnel, nous les retrouvons dans les lettres qu'il écrit aux prisonniers. Certes, s'il en est parmi ses fils que Calvin préfère, à qui il pense, ce sont ceux qui souffrent pour la foi. Il les exhorte dans leur prison, soutient leur courage, les prépare au martyre. Mais cette âme forte ne s'attendrit pas, sans doute pour ne pas les attendrir; elle ne pleure pas avec eux; aucun cri du cœur qui jailHsse, trahissant son émotion. Il leur rappelle qu'ils défendent l'honneur de Dieu, « bataillent » pour la vérité, et qu'aucune goutte de leur sang ne sera perdue. Ce qui l'inquiète surtout, c'est une défection possible. Aussi bien, veille-t-il à ce que dans la lutte suprême, devant leurs juges, devant le peuple, ils confessent leur foi. Il leur mettra sous les yeux les dogmes qu'ils ont à défendre : la justification, le péché, la négation du mérite; il leur expliquera comment il en faut parler. Tel le chef qui, avant la bataille, donne et exphque ses ordres aux élites qu'il jette dans la fournaise. L'essentiel est d'enlever la position. Qu'importent ceux qui tombent, s'ils gagnent la victoire : et ici, la victoire, c'est la cause même de Dieu.

Rien ne fait mieux comprendre que ces mâles exhortations la nature du mysticisme de Calvin.

Un génie supérieur, une puissance de volonté égale à la souplesse de l'esprit, un don incomparable d'organisation, cette raideur inflexible des forts qui, les yeux fixés sur leur idéal, marchent vers lui d'un pas ferme et sûr, sans s'inquiéter des droits qu'ils foulent ou des vies qu'ils brisent, qui sacrifient tout, jusqu'à eux-mêmes : voilà Calvin, On comprend les haines qu'il a provoquées, enlacées dans les replis de cette logique subtile. Et on comprend aussi les réserves qu'il impose comme les contradictions qu'il soulève dans la complexité de sa nature. Toujours restent des ombres sur cette âme, dans le silence triste où tant de fois elle s'est enfermée et dans l'incertitude où nous demeurons des motifs qui l'ont fait agir. Il a pu s'imposer à l'admiration de l'histoire, il n'attire pas notre amour.

A cette figure, si grande qu'elle soit, il manque l'attrait suprême, la bonté. Le souffle large et chaud de fraternité, de charité universelle qui a inspiré les grands mystiques et entraîné des foules, ne fait pas vibrer cette voix. L'élan mystique est refréné par ce dogmatisme rigide. L'édifice théologique aux lignes strictes n'est point propice aux effusions où se fondent les âmes. Tel le temple sans parure où l'œil cherche en vain dans l'enceinte des piliers Fautel absent et les lampes éteintes, et que l'hôte mystérieux n'anime plus de son ineffable présence...

Un chef et un centre, une doctrine et un gouvernement, la révolution religieuse organisée, transformée elle-même en une puissance d'ordre et une discipline, le nouvel Évangile dégagé des influences nationales qui tendaient à l'asservir ou des ferments anarchiques qui travaillaient à le dissoudre,

1. [L'auteur avait réservé ce paragraphe pour en revoir la rédaction. Il n'a pu y mettre la dernière main].

la reconstruction d'un catholicisme en apparence plus simple, plus libre, mais assujetti lui-même à une direction' impérieuse, telle est l'œuvre qu'adversaires ou partisans même de la Réforme jugeaient impossible et que le génie de Calvin a su accomplir.

A-t'il réussi à concilier le sens individuel et l'esprit d'autorité? En dépit des ressources de sa dialectique, c'est l'autorité qui l'emporte. Il la restaure par sa personnalité, par sa théorie de l'Éghse, par sa théorie des compétences. Ainsi, ce qui domine en lui, c'est une des formes du catholicisme. Il ne l'a attaqué et, sur bien des points, mis en échec et en recul, qu'en lui prenant quelques éléments de sa force, de sa doctrine, de son esprit. Son œuvre est une réaction contre le principe même posé par la Réforme, cette liberté de la conscience placée en face de Dieu, de la Bible, sans intermédiaire. Nul plus que lui n'a été hostile à l'individualisme. Il l'a combattu par sa parole, poursuivi par son action.

Mais entre lui et Luther ne forçons point l'antithèse. On oublie un peu trop qu'il a été luthérien, qu'il a pris à la Réforme allemande les doctrines génératrices. Il est allemand par sa théologie, s'il est français par son moraHsme et catholique par son sens social. Ainsi s'expliquent ses contradictions, cet effort à conciher rinconcihable, ces heurts d'idées que les prestiges de son argumentation ne parviennent pas à dissimuler.

Ce n'est pas de Calvin, comme on l'a prétendu, que relève l'esprit moderne. Il faut juger le calvinisme non sur ce qu'il est devenu, mais sur ce qu'il a été dans la pensée de son fondateur. Or, quelle position prend Calvin à l'égard des idées qui se sont affirmées comme les caractéristiques de l'esprit moderne : idée de démocratie, idée de liberté, idée de progrès?

Son œuvre est antidémocratique. En cela Calvin suit les préjugés contemporains contre le peuple, ceux des huma-

nistes et de toute la société de l'époque. La véritable démocratie religieuse au xvi^ siècle, c'est l'anabaptisme. Si le calvinisme, un siècle plus tard, dans le monde anglo-saxon, a créé des communautés indépendantes, ce n'est pas sous l'inspiration directe de sa doctrine, c'est qu'un autre esprit a animé les puritains anglais. Calvin est l'homme de la bourgeoisie, son idéal est oligarchique. Il est républicain, mais suivant un système de petites oligarchies religieuses, de républiques aristocratiques. On comprend pourquoi, en France surtout, sa religion s'est répandue dans la noblesse, la bourgeoisie riche, et que, sauf quelques exceptions, les campagnes, les populations urbaines, soient restées fidèles à l'ancien culte.

La suppression de certaines observances, rendant la pratique religieuse plus aisée, aida sans doute au prosélytisme réformateur. Mais le chrétien libéré par Luther de quelques gênes matérielles, que gagnait-il à la Réforme nouvelle? De Rome à Genève il ne s'est pas émancipé, il n'a fait que changer de joug. La vérité ne se propose pas à son libre choix. Il ne lui est pas loisible de s'y refuser. Elle peut, elle doit s'imposer à lui par la force. A la contrainte de Dieu correspond la contrainte de la loi. Par son intolérance, Calvin est de son siècle : en tout cas il ne le devance pas. D'autres que lui, parmi ses contemporains, dans le catholicisme ou au sein de la Réforme, un Érasme, un CastelHon, ont entrevu le principe de la tolérance rehgieuse. De plus, sa conception pessimiste de l'homme, incapable d'atteindre à la vérité par sa raison, de faire le bien par sa volonté, s'oppose à la conception de la nature humaine que traduit, dans l'essor de l'esprit vers l'art et la science, l'œuvre de la Renaissance, inspirée par le sentiment de la .valeur de l'homme, par la foi dans la puissance de sa raison, par l'exaltation de ses énergies,

Pas plus qu'à la notion de liberté, la théologie de Calvin n'est favorable à l'idée de progrès. Ce n'est pas elle qui

prendrait pour maxime le mot de Pascal ; « Toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. » Pensée qui vaut non seulement pour la science, mais aussi pour la religion.

Le christianisme est une vie qui se développe dans l'humanité : vie intellectuelle, vie morale, qui s'enrichit des découvertes des siècles. Cette idée est étrangère à Calvin. Pour lui la révélation est close. De la révélation elle-même, aucune distinction dans les étapes. Ainsi, pas de progrès religieux. Calvin ne conçoit pas un enrichissement du dogme par une intelligence plus profonde du contenu de l'Écriture, par le progrès des sciences. Si la théologie est ramenée par lui à une scolastique, l'exégèse s'enferme dans un littéralisme strict, une sorte de Talmud. Par là il est inférieur à Erasme, inférieur à Cajetan. Il arrête la tradition intellectuelle du christianisme au iv® siècle. De quel droit? Le développement continu de la pensée religieuse n'a-t-il pas suivi le progrès de l'esprit humain, des Pères grecs à la philo- Sophie médiévale et à l'humanisme chrétien?

Son littéralisme devait réduire à l'immobilité la pensée rehgieuse et philosophique, et rendre les théologiens de Genève aussi hostiles sinon plus hostiles même aux découvertes, que ceux de Rome ou de Paris, avec une orthodoxie plus raide, plus ombrageuse, plus fermée. Singulier mécompte! ce sont les parties de sa théologie auxquelles il tenait le plus, telle la prédestination, qui apparaissent comme les parties mortes de son système. Le protestantisme n'est redevenu un élément de spéculation et de vie religieuses dans le monde moderne, qu'en sortant des étroites limites de ce dogmatisme impérieux.

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