CHAPITRE I LES MILIEUX
Coup d'œil sur la Réforme française jusqu'à la mort de François I^r et avant l'hégémonie religieuse de Calvin. — Par qui et dans quels milieux elle est propagée.
I. Le Clergé. — Attitude de l'épiscopat. — Les chapitres. — Le clergé
sécuher. — Curés des villes et des campagnes. — Les ordres religieux. — Rôle des Mendiants dans le développement de l'hérésie.
II. Les Intellectuels. — Esprit général des universités. — Elles s'ouvrent
à l'esprit de la Renaissance et au Réformisme. — Les premières adhésions dans les Facultés supérieures. — La Faculté de médecine de MontpelUer. — Les Facultés juridiques : Montpelher, Toulouse, Poitiers, Bourges. — Les étudiants. — Infdtration des idées nouvelles dans les collèges. — Rôle des régents. — Les « pédagogues « et les maîtres d'école.
III. Les Classes sociales. — La Cour. — La petite noblesse. — Hostihté ou réserve des grands corps de l'État et des pouvoirs pubhcs. — Premières adhésions dans la bourgeoisie marchande et parmi les praticiens. — Le protestantisme et les classes ouvrières. — Leur part prépondérante dans les progrès de l'hérésie. — Hostilité et défiance des paysans.
IV. — Caractère démocratique de la Réforme antécalvinienne. — La religion des petites gens.
Lorsque, en juillet 1534, Calvin quitta la France, il avait eu le temps d'y nouer des amitiés solides et utiles. A Paris, Noyon, Orléans, Bourges, Poitiers, dans tous les centres qu'il avait ou habités ou traversés, le jeune théologien laissait des admirateurs ou des disciples.
Mais il faut attendre la traduction française de V Institution (1541), pour que sa doctrine commence à se répandre. Et encore son influence ne devient-elle pas générale et
indiscutée. Pendant plusieurs années et jusque vers 1550, Calvin peut être considéré comme un des docteurs de la Réforme française, il n'en est pas le chef. Celle-ci même a^elle un chef? Dans cette période de croissance, elle garde les traits distinctifs de son origine : une allure démocratique, une simplicité, une liberté de doctrine qui exclut tout dogmatisme trop étroit. Elle sait moins ce qu'elle veut que ce qu'elle repousse. Chez les uns, mysticisme vague, celui des « spirituels » ou des « libertins ». Chez les autres, radicalisme intransigeant qui rappelle un Lambert d'Avignon ou un Farel; chez beaucoup, essai de compromis entre les idées nouvelles et les institutions ou les rites traditionnels. Dans ce remous d'idées, d'aspirations, de tendances qui se croisent, se mêlent sans se confondre, un principe domine : l'individuahsme primitif. Étudions-la, notre Réforme, à ce stade de son développemment, avant même que la rude main de Calvin n'ait réussi à lui imposer une théologie, une discipline et une organisation commune. Dans quels milieux la révolution religieuse s'est-elle propagée et par quels moyens?
Commencée par une controverse théologique, prêchée par un moine comme un vibrant appel à la foi et à l'Evangile, la révolution religieuse devait, tout naturellement, se propager d'abord et surtout dans les milieux ecclésiastiques. De fait, en France comme en Allemagne, c'est dans le clergé qu'elle recrute ses premiers apôtres. Mais le clergé lui-même n'est pas un corps homogène. Cette ÉgHse médiévale est un agrégat de pouvoirs, d'organismes différents, soumis sans doute à un chef suprême, mais dotés de chartes spéciales et animés d'un esprit particuHer. Autant de provinces autonomes dans la grande unité catholique. Il nous faut pénétrer dans chacun de ces cercles, si nous voulons
observer les progrès de l'hérésie, les adhésions qu'elle recueille, les résistances qu'on lui oppose.
Quelle est l'attitude de l'Épiscopat? — Nommé par le roi, composé de grands seigneurs, de parlementaires, de juristes, de lettrés, l'épiscopat de François I^r est assurément un des plus brillants qu'ait connus notre histoire. A la pratique des affaires il joint le goût des choses de l'esprit. Il dirige (et avec quel éclat!) notre diplomatie, ou sert dans les conseils de la politique. Que de tels hommes, un du Bellay, un Tournon, un Pellicier, un Jean de Lorraine, un du Châtel aient été par leur fonction, leur sens du gouvernement, très indépendants de la Curie romaine, que ralliés par la souplesse même et la finesse de leur esprit à l'humanisme, ils aient contribué au progrès intellectuel, ces dispositions semblaient les rendre favorables à un réveil religieux. Peu dévots de scolastique, ils raillent volontiers les « Sorbonistes », ils s'amusent des sarcasmes qu'on leur décoche et, plus d'une fois, tempèrent l'intransigeance de leurs censures. Ils ont protégé les plus illustres de leurs victimes, Erasme, Rabelais, sauvé même une première fois Etienne Dolet. Volontiers, ils sont « érasmiens » ou « fabristes » et comme tels « bibliens ». Mais ils ne vont pas plus loin. Héritiers de la tradition religieuse, ils entendent la maintenir et la transmettre. Investis de l'autorité, ils ont la charge de la défendre. Gallicans avec le roi, ils n'en sont pas moins cathoHques avec le pape. Ils sont acquis à des réformes, non au schisme ou à l'hérésie.
Cet état d'esprit s'était révélé dans les grandes assemblées tenues en 1529 où l'épiscopat avait précisé la doctrine, dénoncé des abus et discerné ainsi les aspirations légitimes des nouveautés téméraires ou des erreurs condamnées. L'heure n'est donc pas venue où l'on comptera dans les rangs de la hiérarchie des défections retentissantes. Le procès intenté en 1551 à l'évêque de Montpellier pour hérésie n'est que la machination d'une cabale. Si le plus compro-
mis des évèques réformistes, Gérard Roussel, reste suspect et isolé, aucune condamnation doctrinale ne lui retire ses pouvoirs. Trop nombreux sans doute sont les évêques qui, absents de leurs diocèses, mêlés à la vie de la Cour, absorbés par les affaires publiques, ne prêtent qu'une oreille distraite aux progrès de l'hérésie. Mais négligence n'est point complicité. Les ambassadeurs de Venise ont bien remarqué cette attitude de nos évêques.
Comme la hiérarchie, les corps séculiers résistent à la contagion.
Grands propriétaires et propriétaires privilégiés, jouissant dans leur église de la juridiction, dans leur cloître de l'immunité, dans leurs domaines des droits seigneuriaux, groupant et tenant en main toute une clientèle de clercs et de laïques, prébendiers, habitués, officiers, serviteurs, justiciables, les chapitres cathédraux sont demeurés, dans le désordre de rÉgKse,des organismes ordonnés et bien vivants. Leur force ne vient pas seulement de leur puissance matérielle, mais de la valeur individuelle ou sociale de leurs membres. Parcourons-en la liste. Ce sont, comme à Lyon, des gens de famille, nobles à plusieurs quartiers, des Talaru, des Saconnay; comme à Paris, Bordeaux, Rouen, des membres de la haute bourgeoisie, de robe ou de finances, des Ruzé, des Fumée, des Carie, des Lachassaigne, des Le Rat (nous retrouvons ces noms dans les grands corps de la judicature). Il n'est pas rare que le roi rémunère d'une prébende un des conseillers clercs du Parlement, un de ses secrétaires ou de ses maîtres des requêtes. Ainsi recrutés, les chapitres cathédraux représentent admirablement cette élite sociale qui est l'ossature de la France. Ils en ont l'esprit d'ordre. Bien gérer leur patrimoine, tenir leurs comptes en règle, surveiller leurs officiers, veiller à la décence du culte, à la régularité des cérémonies, à la conduite régulière de leurs membres ou de leurs « habitués », telles sont
leurs préoccupations. Ils ressemblent à ces bourgeois rangés et riches qui entendent que leur maison soit bien tenue. A plus forte raison quand cette demeure est celle de Dieu. Soyons certains qu'ils garderont au moins les vertus et les devoirs extérieurs de leur état. Mais ne cherchons pas dans ces corps un foyer bien intense de spiritualité. Ils sont, par essence, un organisme conservateur.
Aussi bien se montrent-ils peu favorables à toute nouveauté bruyante, quelle qu'elle soit. Ils ont le culte de la tradition comme de leurs traditions. Pendant plus de vingt ans, ces hommes graves vont se quereller sur une question digne du « Lutrin ». Sera-t-il ou non permis à leurs membres de porter la barbe? Jugeons s'ils permettront aux controverses de troubler leur repos. Grâce, libre arbitre, foi justifiante, affaires de théologiens! La doctrine est fixée et ils n'ont point à en débattre. Dès le début du schisme, ils font bonne garde. Des précautions sont prises pour exclure les suspects, condamner les coupables, purger des « mal pensans » leurs églises ou leurs terres, et endoctriner le peuple par des prédications ou des processions. Ils publieront des « Monitoires » contre les hérétiques. En 1546, la Cour ayant demandé au chapitre de Notre-Dame un ancien religieux, les chanoines font remarquer que tous les maux de l'Eglise viennent de ces « moines qui, ayant rejeté le froc, se rangent à la secte de Luther ». Le roi insiste : ils s'obstinent dans leur refus.
Les doctrines nouvelles avaient peu de chance de pénétrer dans ces milieux corrects et fermés. Et c'est par exception qu'un de leurs membres donne le scandale d'une désertion. Tels, à Amiens, l'archidiacre Morand; à Montpellier, le propre neveu de l'évêque, François Pellicier; à Tours, J. Berthelot; à Luçon, François Jampin et un autre de ses confrères; et, dans le midi, un chanoine d'Aix et un chanoine d'Uzès; à Orléans, le théologal Bailly et l'official Viard : — encore ces derniers ne sont-ils qu'incriminés et finissent-
ils par être absous. En réalité, de 1530 à 1550, huit à dix cas d'hérésie, dans les 113 chapitres épiscopaux que compte l'Église de France... Il ne semble pas que les grandes collégiales aient été plus entamées. Un des rares exemples de cette adhésion aux doctrines nouvelles est celui de Michel Cop, chanoine de Cléry, qui, en 1545, renoncera à son titre pour émigrer à Genève.
Observons maintenant les prêtres ou clercs des paroisses. Si nous lisons les innombrables procès que nous possédons, un premier fait nous frappe : le nombre assez grand des défections dans le petit clergé, plus spécialement dans le clergé rural.
En Normandie, de 1530 à 1540, douze prêtres sont inculpés: àLouviers, dans le pays de Caux, le Gotentin, le duché d'Alençon, et, parmi eux, le célèbre curé de Condé-sur- Sarthe, Etienne Lecourt, un de ses prêtres, les desservants de Cailly et d'Epinay. Ces derniers appartiennent au petit groupe qui s'est formé autour du prédicateur de Marguerite de Navarre, Garoli. Le groupe dissous, les idées continuent leur marche. En 1538, un autre prêtre du diocèse de Séez, Mercier, est poursuivi pour propos contre le Sacrement de l'autel. — En Champagne, dès 1526, un vicaire de Parsles- Romilly attaque des indulgences accordées à l' Hôtel- Dieu, « bonnes, dit-il, pour les blasphémateurs... ». En 1538, le curé de Harricourt est arrêté; trois prêtres du pays de Sézanne se retirent en Allemagne, à Montbéliard et Neuchâtel et y vont chercher des livres défendus; l'un d'eux, Rabec, finira sur le bûcher. On sait le rôle actif que joua vers cette époque le groupe protestant de Meaux. Lorsqu'il est dispersé, parmi les « luthériens » appréhendés se trouve un prêtre; deux autres prêtres sont décrétés de prise de corps.
Ges complicités, ces complaisances du clergé rural, nous les retrouvons ailleurs, partout où l'hérésie est signalée. C'est un prêtre tourangeau, Philibert Hamelin, qui se fera
l'apôtre de l'Aunis et des îles de Ré et Oléron. Quatre prêtres des environs de Vendôme sont inculpés et conduits aux prisons de l'évêque de Chartres. En Guienne, dans FEntre- Deux-Mers, l'hérésie se répand en partie avec le secours des desservants. En 1542, aux portes mêmes de Bordeaux, le curé d'Ambarès est poursuivi. Il s'échappe, mais les biens de sa cure sont sous séquestre. Un autre prêtre accusé d'hérésie et de sédition, E. Boyer, est moins heureux. Il est jugé, dégradé et livré au feu. La Cour ordonne de prendre au corps trois prêtres de Gréon, un de la Sauve. En 1544, deux autres prêtres accusés d'hérésie sont jugés par le Ghapitre. Mêmes adhésions en Languedoc. Le premier prêtre qui s'évade de son pays et de son ordre pour s'enfuir en Suisse et s'y marier, est un curé des environs de Montpellier, Melchior Laurent. Vers la même époque, parmi les satellites de Jean de Cadours (Gaturce), un petit vicaire de Limoux, Fontaine, prêche autour de lui la destruction du vieux monde et l'avènement du royaume de Dieu. Dans les diocèses de Gahors, Viviers, Montauban, Narbonne, des prêtres sont impliqués dans les poursuites. On sait enfin, en Provence, les adhésions déclarées ou secrètes que les Vaudois rencontrent dans le clergé de leurs paroisses* Quelques-uns de ces prêtres, comme les curés de Mérindol et de Senez, sont poursuivis. Quant aux autres, ils laissent faire, et on ne voit pas qu'ils aient prêté les mains à l'oeuvre sanglante de répression.
Gardons-nous de croire que ce clergé rural soit entré en masse dans le mouvement. On n'en trouve pas moins dans ses rangs les défections les plus nombreuses. Le clergé des grands centres se défendait mieux, étant lui-même défendu. Les prédications retentissantes d'un Landry, le curé de Sainte-Groix qui, en 1542, agite la population parisienne, sont un fait isolé. G'est qu'ici l'autorité ecclésiastique est présente. Évêque, officiaux, chapitres sont en éveil. Toute propagande, pubhque ou secrète, sera vite
réprimée ou dénoncée. Mais dans les campagnes, sur des bourgs éloignés ou des villages isolés, quel contrôle peut être efficace? L'autorité est trop loin. Très rares sont devenues les visites épiscopales ou les synodes diocésains. Nombre de curés en titre, chanoines ou gradués, ne résident pas. On devine ce que sera le clergé subalterne, recruté surtout parmi des paysans, sans formation intellectuelle ou morale (les séminaires n'existent pas) et livré à peu près à lui-même par la carence du gouvernement ecclésiastique. De ces clercs, beaucoup sont des illettrés, qui savent tout juste assez de latin pour lire leur bréviaire, chanter leur messe. D'autres s'affichent par la licence de leurs mœurs. Presque tous vivent à l'étroit, misérablement, rançonnés par un patron ou un titulaire absent qui les réduit à la portion congrue. Victimes par surcroit des quêteurs de « pardons », fréquemment en lutte avec les habitants qui disputent sur les dîmes ou les fabriciens qui rognent sur le casuel. Comme on comprend les sentiments de révolte qui doivent gronder dans ces cerveaux frustes et ces cœurs ulcérés! Si le mot de Réforme a quelque chance d'être bien accueilli, c'est dans ces milieux où l'on souffre des abus du régime et du joug de la règle. Pour ce prolétariat ecclésiastique, 1' « Évangile » semble une libération.
Isolés les uns des autres, sans relations, ces clercs ruraux n'auront qu'une influence locale sur le développement de l'hérésie. Combien plus active, plus ardente sera la propagande au sein des Réguliers! Parmi eux, il est vrai, moines de Saint-Benoît, de Cluny, de Citeaux, Chartreux et Prémontrés sont à peine effleurés par la tempête. C'est qu'à l'exemple des corps séculiers, attachés au sol, préservés par leurs traditions, leurs règles, leur genre de vie, ils sont, plus que tous, à l'abri des agitations du siècle. Au xv^ siècle, dans la grande décomposition qui suivit le schisme, ils avaient été les moins atteints. Au xvi^, leurs monastères reformés sont devenus des asiles du savoir et du travail.
L'humanisme y pénètre. Mais le flot des nouveautés dangereuses vient expirer au pied de leurs murs. Pas un seul disciple de Luther n'est sorti des Chartreuses. Si, parmi les Bénédictins, se remarquent quelques défections individuelles, celles-ci sont en petit nombre et sans conséquence. — Il n'en est pas de même des Mendiants : Mineurs, Augustins, Frères-Prêcheurs, Carmes, se révèlent à l'histoire comme les grands ouvriers de la foi nouvelle.
Ils formaient depuis trois siècles la mihce vivante de l'Église. Ils avaient donné à la théologie ou à la philosophie ses plus grands noms. Ils peuplaient les universités. Par la prédication, leur mysticisme, leurs contacts continus avec le peuple, ils étaient devenus les vrais directeurs des foules. Grande force d'action pour l'Église! Mais aussi ferment de désordre. Dans l'unité de la doctrine, ces Mendiants représentent les audaces de la pensée et, dans les cadres officiels, les écarts de l'indépendance. Contre qui, les Mineurs surtout, ne partent-ils point en guerre? Contre les évèques, pour élargir leurs exemptions; contre les curés, à qui ils disputent les confessions des mourants et la sépulture des défunts; contre les universités, où ils travaillent à étendre le nombre de leurs chaires... Bref, une Église dans l'Église; toujours redoutables par leur mysticisme, leurs hardiesses de pensées, leur esprit égalitaire, qui risquaient de dresser contre la hiérarchie ecclésiastique un démocratisme religieux. La papauté avait réussi à réprimer ces écarts. Mais à la fin du xv^ siècle, la dissolution intellectueUe et morale des ordres mendiants avait donné un essor nouveau à ce goût de l'indépendance. En dépit des réformes, la plupart de ces couvents restaient un foyer de turbulence et de scandales. Il faut lire dans les documents de l'époque les plaintes attristées ou indignées des supérieurs ecclésiastiques contre ces moines qui quittent leur couvent, jettent leur froc, courent les campagnes, portent « bastons et hacquebuttes «, toujours prêts à un coup de main, et vivent de quêtes,
de rapines ou d'impostures ! Frère Jean n'est pas un mythe. Les habitudes sécuhères ont tout envahi. Rome elle-même cédait au courant, en autorisant ces vagabonds à changer d'ordre comme d'habit avec une facilité qui déconcerte. On sait que Rabelais profita à trois reprises de ces dispenses. En 1547, le parlement de Guienne se crut obligé de décréter que désormais tous les rescrits obtenus seraient, avant toute exécution, présentés à la Cour et communiqués aux gens du Roi en présence du provincial de l'Ordre.
Champ de culture merveilleux pour la germination des idées nouvelles ! Luther était un Augustin. Dans ces milieux troublés et frémissants, quel écho durent trouver ces doctrines sonores sur la foi, la liberté chrétienne, l'Église invisible, le sacerdoce universel, où revivaient les formules jadis chères à un Occam ou un Bernard Déhcieux? N'était-ce point enfin la protestation de l'Église spirituelle contre l'Église de la « chair », le message évangéiique qui, dénouant les vœux, ouvrant les clgitres à tous ces irréguliers, engagés trop souvent malgré eux dans « la servitude », apportait la liberté?
Ainsi, dès le début de la Révolution religieuse, la foi nouvelle pénètre dans leurs couvents. Mineur, Fr. Lambert qui quitte Avignon pour rejoindre Luther. Mineur, Sebiville qui prêche à Grenoble la gratuité du salut. Dominicain^ Fr. Aimé Meigret qui, à Rouen et à Lyon, enseigne la jus^ tification pat* la foi. Dès lors aussi commence l'exode qui va chasser les émancipés vers l'Église nouvelle. « L'hérésie est dans le bissac », avait dit Briçonnet dès 1523. Il ne se doutait pas combien les faits lui devaient donner raison !
Arrêtons-nous à Paris. La fermentation est intense. C'est qu'ici surtout nos Mendiants sont mêlés à la vie intellectuelle. Ils peuplent l'université, ils enseignent dans la faculté de théologie. Leurs couvents sont groupés sur la Montagne Sainte ou à ses pieds : rue Saint-Jacques, les
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Frères-Prêcheurs; sur les berges de la Seine, les Augustins.
Dans ces ruches se perçoit un bourdonnement d'opinions, de thèses, de formules qui, élaborées au sein du couvent, essaiment dans les milieux savants ou le public. La faculté de théologie s'inquiète. Et elle ne badine pas avec ceux de ces moines qui lui appartiennent. C'est un Cordeher, Guingant, contraint de supprimer de son livre a Le Relief de Tâme pécheresse », mainte proposition hétérodoxe. C'est Mestayer, un autre Mineur, qui doit s'engager à ne plus se faire l'avocat de « luthériens » et de livres suspects, à ne plus recevoir d' « hôtes » hérétiques. Fr. Coutan, un Jacobin, se voit interdire l'entrée aux disputes scolastiques et aux actes publics, « jusqu'au jour où il se sera purgé de l'hérésie ». En 1545, un vrai duel s'engage entre la faculté et le maître des novices du couvent des Gordeliers, Perrucel. Sommé de rétracter des propositions erronées ou de se voir interdire la chaire, Perrucel promet tout, puis" demande un délai, chicane sur la formule qu'on lui présente, lit en bredouillant; finalement, astreint à relire « haut et cler et distinctement sans rien adjouster ne diminuer », arrache le papier des mains de l'appariteur et le jette aux latrines. Naturellement il est exclu. Un mois plus tard, il prendra la fuite. Mais qu'attendre de ces moines qui semblent n'avoir fait vœu que d'indiscipHne et se conduisent dans leur ordre en vrais enfants perdus?
Ils sont terribles. Les Augustins surtout! Luther n'estil point un des leurs? Dès 1523, on a découvert dans leur couvent des « mal sentans » la foi. En 1538, un religieux chassé pour hérésie, puis amnistié par l'édit de Goucy, se fait réintégrer dans son ordre. C'est le signal d'une émeute. Les moines se jettent à la tête les pires accusations; le prieur est injurié; force est à la justice d'intervenir; trois religieux sont incarcérés. L'apaisement se fait... en apparence. Le feu continue à couver et soudain jaillit la flamme. En 1541, un Augustin, Fr. Barenton est cité devant la faculté de
théologie pour prédications contre les miracles des Saints, et un autre de ses confrères, Morellet, est censuré. Deux ans plus tard, gros scandale, le Fr. Vinctety, docteur en théologie, confesseur du Dauphin, bref, un personnage, et avec lui deux autres religieux, dont le maître des novices, Fr. Bernard, sont en rupture ouverte avec l'orthodoxie. Tout le couvent est en tumulte. Le prieur débordé informe la justice. Les suspects sont incarcérés aux Chartreux, aux Célestins, à Saint -Magloire. Mais le procureur général fait observer que, dans le couvent, « presque toute forme de religion est périe ». En conséquence, il obtient de la Cour qu'une commission de religieux Chartreux et Célestins se transportera au couvent et en chassera les moines suspects de mauvaise vie et doctrine.
Cette effervescence avait gagné les autres maisons de l'ordre. En Normandie, dès 1534, un Augustin est compromis dans le mouvement luthérien d'Alençon. Mais c'est à Rouen surtout que l'agitation se concentre. De 1537 à 1545, quatre religieux sont poursuivis pour hérésie déclarée. Tout le couvent d'ailleurs est suspect. Le chapitre le dénonce comme un foyer d'erreur et l'archevêque, G. d'Amboise, refuse formellement de laisser prêcher les moines. — A Bourges, c'est aux Augustins que se forme le premier centre luthérien. Le prieur Marlorat, les frères J. de l'Espine, Vauville, sont déjà gagnés à l'hérésie. Nous les retrouverons plus tard parmi les ministres de l'Évangile. — Même fermentation à Toulouse. Les frères Thaddée et Blancheterre réunissent autour d'eux les novateurs, hommes de loi, universitaires qu'entraîne Jean de Cadours. Dans la cellule de Thaddée on discute de la puissance du pape, d s abus, du culte des saints, du libre arbitre, en commentant l'Évangile. A Agen, le prieur des Augustins est ouvertement accusé par un de ses religieux de luthéranisme. A Lagny, à Montoire, à Nîmes, à La Rochelle, des Augustins sont incriminés; à Tours, à Béziers, les prieurs sont incarcérés. Il est peu
de villes où on ne découvre des religieux de l'ordre mêlés à l'agitation luthérienne.
La faculté de théologie pouvait écrire au général, Scripando : « Dans toute la France, il n'y a point ou guère de couvents de cet ordre qui ne soient atteints de cette contagion de l'hérésie. » Et voici qui est plus grave. Sectateurs des idées nouvelles, ils ne se contentent point de professer leurs croyances. Ils s'écrivent, ils se concertent, se tiennent les uns les autres. Tout un parti se forme qui aspire à s'emparer du gouvernement. En 1544, ce parti est assez fort pour rendre impossible l'élection d'un provincial « bon et catholique ». Les« dévoyés » essayent d'en « mettre ung de leur secte ». A Lagny, le chapitre réuni pour rétablir la paix a échoué; le parti luthérien réussit à faire convoquer un nouveau chapitre à Bourges. Ce chapitre élit un provincial, envoie dans les universités les religieux exclus de la Sorbonne, et confie à un certain nombre de ces suspects les fonctions de prieurs ou de maîtres des novices. Toute une révolution se préparait. Le général informé se hâta de confier à l'évêque de Paris des pouvoirs d'enquête. L'intervention énergique des autorités religieuses et du Parlement fit avorter le mouvement. Le couvent de Paris est épuré. En 1548, le Parlement n'en est pas moins obligé d'intervenir encore. Plus d'une fois jusqu'en 1560, dans les procès intentésjpour hérésie, nous retrouverons des Augustins.
A la lumière de ces faits, ne saisit-on pas sur le vif les formes et les moyens de cette propagande tenace : circulation des livres, conciliabules entre initiés, endoctrinement des novices? Mais les Augustins ne sont pas les seuls. Les autres ordres donnent à l'Évangile « renaissant » des adeptes et des apôtres. En Normandie, dès 1531, le gardien des Mineurs de Caen est dénoncé comme hérétique. Quelques années plus tard, un autre Mineur, Fr. Geoffroy du Couldray sème dans le pays de Caux les idées nouvelles. A Chartres, en 1542, le couvent des Carmes est suspect. Le prieur est
invité à faire une enquête « sur aulcuns de ses religieux qui faisoyent profession et estudes contraires à la loy crestienne », et lisaient « livres mal sentans la foy ».
La même année un religieux écrit qu'il y a « en la ville de Poistiers, celle d'Angers, païs de Poistou, Anjou, Angoulème et Xainctonge plusieurs religieux tant dud. ordre Saint Françoys que Jacobins, Augustins et Carmes preschans et dogmatisans doctrines improuvées ». Le renseignement est exact. On enquête et on s'aperçoit qu'un Carme, G. Morellet, a perverti Loudun, qu'un Mineur a endoctriné les gens d'Arvert, que deux Jacobins sont compromis à La Rochelle. Un peu plus tard, le prieur des Carmes du couvent de Tours est poursuivi pour un sermon prêché à Montreuil- Bellay. Avançons encore. Un des prédicants de l'Anjou sera un Cordelier de Vire, J. Rabec, qui s'est enfui à Lausanne, en revient, en 1552, avec des livres suspects et finira sur le bûcher.
Non moindre est leur activité dans le Sud-Ouest. Peu de provinces qui aient été plus troublées dans le second quart du siècle par la réforme légale des couvents. Dans ces commotions, les idée« nouvelles fermentaient. A Castres, dès 1534, c'est un Mineur, Fr. de Marciis, qui fait les premières prédications luthériennes. A Toulouse, des Cordehers s'unissent aux Augustins suspects; à Cahors, un autre Mineur, J. de Rinhac, régent de l'université, est dénoncé et poursuivi; à Bergerac, l'hérésie est propagée par un Franciscain, Guillaume Marentin, bientôt suivi par les moines de Sainte-Foy. Dans toute cette région, le nombre de ces fils de Saint-François qui se font les missionnaires de l'hérésie devient assez grand pour que l'autorité ecclésiastique réclame des mesures exceptionnelles. En 1542, François I^^ accorde par lettres spéciales aux supérieurs de l'ordre la permission de rechercher, prendre au corps et punir les « apostats ». Moins nombreux sont les Dominicains. Ils n'en donnent pas moins des prédicants à l'hérésie. Capéran,
le doyen de la faculté de théologie, appartient à leur ordre. Scandale plus grand encore : Fïrérésie a gagné l'Inquisiteur, Fr. de Rochette, et son lieutenant qui sont dégradés et brûlés à Toulouse.
Minorité active, audacieuse, emportée par sa mystique réformatrice et qui se croit appelée, au prix même de son sang, à renouveler l'Église. Gomment arrêter de tels hommes? La Réforme naissante est bien leur œuvre. Ils lui ont donné ses prédicateurs, d'autant plus écoutés qu'ils avaient depuis longtemps l'audience des foules. Et, autre service à cette époque de tâtonnement, d'incertitude, ils forment son pastorat. Observons les noms de ces ministres qui se groupent autour de Farel et de Calvin. Presque tous, des évadés de couvent. J. de Tournay, Augustin d'Alençon; Malingre, Dominicain de Rouen; Perrucel, Cordeher de Paris; Chaponneau, Marlorat, Vauville, Augustins de Bourges; Alexandre Canut, Denis de la Mare, Jacobins de Lyon et de Rouen.
Visiblement même, il y en a trop. Les chefs de la Réforme commencent à s'inquiéter de cet afflux. Si quelques-uns de ces transfuges ont donné à la foi nouvelle des apôtres ardents et des martyrs convaincus, que d'autres y portent leur esprit anarchique, leur indépendance, leur indiscipline! Ils souffrent d'être encadrés ou dirigés. Ils se flattent de devenir des chefs. « Ces horribles bêtes, écrit à Calvin un de ses correspondants, font irruption pour ravager tout. Ayant rejeté leur froc, ils gardent les souillures, l'hypocrisie, la malice de leur état. Hommes crédules, oisifs, légers, bavards, vains, curieux. » Portrait peu flatté, tracé par un médecin humaniste, élevé dans le mépris des moines. Calvin lui-même pensait-il différemment, qui n'accueillait qu'avec réserve les Franciscains réfugiés à Genève, et se refusait à admettre au ministère un Carme évadé de Lyon? Il a « une trop vaine persuasion de soy-mesme )>. Et tel sera aussi son grief contre Bolsec. — En quoi il voit juste. Admi-
rables engins d'attaque contre la croyance ancienne, ces religieux ne seront jamais dans la main du réformateur que des instruments inconsistants. C'est qu'ils représentent surtout, en effet, dans la Réforme, les tendances dont Calvin a horreur : l'esprit démocratique et le sens individuel.
Second milieu où l'hérésie naissante se propage : les universités, les collèges et les écoles. — Dans quel sens et dans quelle mesure la classe intellectuelle va-t-elle se prononcer? Est-il vrai, comme on l'a prétendu, que l'intelligence ait pris parti pour la Réforme, comme elle s'est ralliée à l'humanisme? Essayons de saisir les tendances qui entraînent la nation pensante et enseignante dans la crise religieuse qui vient de s'ouvrir.
En premier lieu les universités — Paris, Orléans, Bourges, Caen, Poitiers, Bordeaux, Cahors, Toulouse, Valence, Aix, Montpellier forment les fleurons de notre couronne intellectuelle. Dès la fin du xv^ siècle, les pouvoirs publics, parlements ou municipalités, ont tenu à honneur de réformer, de développer ces centres de savoir. Les statuts abondent, destinés à régler le nombre des chaires et des leçons, réprimer la vénalité, discipliner à la fois les écoliers et les maîtres, contraindre les premiers à l'assiduité, les seconds à la résidence. Réforme administrative qui ne touche que légèrement aux méthodes. Celles-ci ne seront point officiellement changées, et au moment même où la Renaissance prétend à la conquête des esprits, elles trouvent encore des défenseurs. N'imaginons point que la vieille pédagogie ait soudain disparu. Manuels et gloses, si raillés des humanistes, se défendent avec vigueur. Argumentations et disputes
restent l'exercice favori des élèves. Alciafc n'a point détrôné Barthole et Galien règne en maître chez les médecins.
Un statut de la faculté des arts de Paris nous apprend qu'en 1534 rien n'est changé à l'enseignement philosophique. Aristote garde son empire et lorsque, en 1542, Ramus s'avisera de commencer l'attaque, on lui fera bien voir que la doctrine du maître est un dogme auquel on ne peut toucher impunément. Ces grands corps intellectuels traînent le poids mort du passé. Défense de leurs privilèges, rivalités des facultés ou des régents, brigues électorales, leur vie quotidienne est faite de ces mesquines passions ou de ces petites querelles qui se prolongent jusqu'au prétoire. Quand le « Père des lettres » veut donner à la Renaissance son centre et son foyer, il doit créer une institution nouvelle, les « lecteurs royaux ».
La force d'impulsion est ailleurs, dans ces cercles érudits, ces « sodalities » d'hommes d'éghse, d'hommes de robe, d'hommes de lettres, tous gens de goût, unis par la religion du savoir, et que l'humanisme lettré a fait germer sur notre sol. Par eux se propage la culture nouvelle et s'ouvre la brèche dans nos universités. Un souffle nouveau pénètre notre enseignement et transforme les esprits et les méthodes, moins par la vertu des règlements que par l'initiative des maîtres. Nous avons étudié ce grand mouvement intellectuel et moral que fut alors, de 1520 à 1540, la Renaissance française. A mesure que sortent de l'ombre ses origines, se précise son véritable aspect. Elle se flatte de restaurer l'antiquité classique, mais aussi l'antiquité chrétienne; elle retrouve l'hellénisme, mais l'Évangile ; elle ramène les lettrés au commerce des grands écrivains du paganism.e, mais les théologiens à l'école des Écritures et des Pères. Si elle est une réaction contre la Scolastique médiévale, ses méthodes, ses goûts, ses procédés intellectuels, eJle n'en garde pas moins ce qui est le fonds même de son esprit : l'union des deux grandes disciplines, qui sont comme l'âme
même de la civilisation : l'antiquité et le christianisme. Nouvel et magnifique effort pour assurer dans l'Église et par l'Église l'unité de l'esprit humain.
Rien ne marque mieux cet esprit de mesure et d'équilibre que l'attitude de nos humanistes, et, au sein même de l'Université de Paris, des deux grandes facultés laïques : les médecins et les arts. En 1533, celles-ci s'étaient prononcées contre la condamnation du livre célèbre de Marguerite de Navarre, le Miroir de Vâme pécheresse^ et avaient blâmé les poursuites intentées au recteur Nicolas Cop. Mais en 1534, l'université tout entière, réunie après l'affaire des placards, félicite le roi de la répression et s'associe aux prières solennelles contre les « luthériens ». Elle refuse toutefois de s'unir à la Sorbonne pour obtenir la libération de Beda, Le Clerc et Picard, les chefs du catholicisme intransigeant. En 1543, la faculté des arts réclame, contre l'avis des théologiens, la réduction des années d'études philosophiques. « Les mystères et les sacrements de la religion chrétienne, déclare le recteur Galland, ne dépendent point des principes et des heux communs des philosophes. » Si le théologien a besoin de la philosophie, combien plus lui sont nécessaires la grammaire, la rhétorique, les langues, l'histoire, pour enseigner le peuple et comprendre les Livres Saints! — Programme même de l'humanisme. — Est-ce une révolution? Mais la faculté vient précisément de rédiger ses statuts. Elle rappelle aux maîtres et écoliers leurs devoirs religieux, l'assistance à là messe, l'invocation des Saints, la prière pour les morts, l'interdiction de lire des livres immoraux ou hérétiques; et elle déclare que, s'il se trouve en son sein des luthériens, ils seront exclus. Elle s'associera enfin aux censures portées contre le livre de Ramus... Cette fois encore la ligne ne varie pas. Maintenir la liberté intellectuelle, sans sacrifier la tradition.
On peut dire que, dans cette période, l'intelligence française est érasmienne. Tel semble bien, malgré des nuances
individuelles parfois assez accusées, l'état d'esprit le plus général de ces régents gagnés à l'humanisme. Pénétrés de la valeur du savoir, imbus des idées de réforme intellectuelle ou morale, prétendant épurer et non détruire, réparer et non innover, ils ne voient pas la nécessité de rompre avec l'Église. — Iront-ils plus loin? Quelques-uns sans doute, qui, dans le flottement des idées ou le remous des doctrines, perdent pied et se laissent porter sur les écueils. Mais combien sont-ils ?
Dans les facultés supérieures, théologie, droit civil ou canonique, médecine, essayons de les compter. -- Parmi les théologiens, à Paris, un Garoli; à Gahors, un Rinhac; à Caen, un Berthelot, qui tous seront exclus ou devront prendre la fuite. En 1543, la faculté de Paris devra encore rappeler à l'ordre un de ses maîtres, Fr. Bernard, coupable de propositions scandaleuses, et en sommer un autre, Guillard, de corriger quelques-uns de ses livres. Défaillances individuelles qui n'entament pas le corps. Les facultés de théologie tiennent bon. Elles montent bonne garde au seuil de la doctrine et ne se lasseront pas de faire la chasse à l'hérésie. L'esprit de nouveauté est ailleurs, dans ces facultés laïques de médecine ou de droit, où l'esprit est plus libre comme les contacts sont plus mêlés. Arrêtons-nous à Montpellier* Dans ce milieu médical, le premier du royaume, la foule des étudiants, la curiosité scientifique des maîtres créent un foyer très actif d'idées, mais aussi de négations* Servet et Rabelais y sont vëilus. Sarrazin, un des premiers médecins acquis au Calvinisme, s'y est formé» Aussi bien, un des régents les plus en vue, Scuron, est au moins favorable aux idées nouvelles. Il groupe autour de lui de jeunes étudiants dont quelques-uns auront à répondre de leurs doctrines. Et bientôt d'autres professeurs, Saporta, puis Falcon, tous deux amis de l'humaniste nîmois Baduel, « luthérien » à peine dissimulé. Rondelet, renforceront les partisans des novateurs. Mais dans les facultés de médecine,
Montpellier est une exception. Ailleurs, comme à Paris, nulle agitation théologique.
Plus atteintes, au contraire, sont les facultés de droit civil. Ici l'humanisme, qui a renouvelé l'étude des lois, entraine certains de ces régents vers les parages dangereux de la théologie. A Montpellier, comme à la faculté de médecine, se détache à la faculté de droit un petit groupe très hardi : le doyen Bonnail, le professeur Sanravy qui sont quelque peu suspects. Nous retrouverons plus tard dans les rangs du Calvinisme plus d'un membre de leur entourage.
Presque au même moment, à Toulouse, métropole du droit écrit, deux régents, Pac et Boyssoné sont compromis dans les poursuites dirigées contre les luthériens. Eux aussi font partie du petit cercle qui se réunit au couvent des Augustins dans la cellule du Fr. Thaddée. Poursuivis, ils devront s'enfuir, et ne rentreront en grâce qu'au prix d'une rétractation.
Évidemment, ce milieu de juristes toulousains qui comptera peu après dans ses rangs un Coras, un Maurancal, un Arnauld du Perrier, l'ami de l'Hospital, ne sera jamais de tout repos. S'il n'est point protestant, tout au moins ses tendances galHcanes, antiromaines, ne seront point sans influence sur les progrès de l'hérésie. — À Poitiers, l'infiltration n'est pas moins sensible. Parmi les lettrés qui entourent Calvin en 1534, se remarquent deux régents, La Duguie et Babinot... Babinot qui finira protestant. A ces suspects se joint en 1537 Charles de Sainte-Marthe. Maître des requêtes de Marguerite de Navarre, esprit ardent Inquiet, qui cherche ses convictions et sa voie, Sainte- Marthe est déjà plus accusé. A Bordeaux, en 1536, il s'était enrôlé dans l'équipe intellectuelle qui avait tenté « d'évangéliser » le collège de Guienne. Pourvu d'une chaire à Poitiers, il s'occupe autant de belles-lettres et de « lettres sacrées » que de droit. Il travaille non moins sur les psaumes que sur les Institutes. Le voici déjà en rapports avec Calvin.
Dénoncé, contraint de partir, arrêté et emprisonné à Grenoble, il arrive enfin à Genève. Calvin songe même à lui confier la direction du collège. Mais il revient dans son pays, dans son Église et finira sa carrière aventureuse à Alençon, comme lieutenant criminel.
Sainte-Marthe est jeune. Il appartient déjà à une génération nouvelle dont les croyances s'affirment à mesure qu'elles se précisent. Et c'est un jeune encore que cet autre juriste, François Baudoin, que nous trouvons à Bourges en 1547, non moins célèbre par sa vie aventureuse, son inconstance, que par ses ouvrages. Baudoin est un nomade. Né à Arras, étudiant à Louvain, venu à Paris, où Du Moulin l'accueille, l'héberge et l'initie à la connaissance du droit, à vingt ans, il compose déjà un commentaire sur Justinien et les Institutes. Ajourné à Arras comme hérétique, il juge prudent de quitter la France. Le voici à Strasbourg, où il se lie avec Bucer et Calvin, puis il rentre à Paris, retourne à Genève, se retire à Lyon, en contact avec Marguerite de Navarre, publiant entre temps de nouveaux commentaires et un traité sur l'origine du Droit. Assurément, il sera à sa place dans une chaire. En 1547, l'université de Bourges l'appelle dans son sein et le gardera pendant huit ans.
Si discrète qu'elle soit, l'action de ces maîtres n'en est pas moins sensible. Elle trouve d'ailleurs dans une partie de la jeunesse des oreilles complaisantes et des esprits tout préparés. Celle-ci commence à s'agiter, et ce bouillonnement intérieur se traduit plus d'une fois par des explosions spontanées.
N'est-elle pas une puissance? Ces étudiants sont organisés. Ils ont leur charte, leurs privilèges, leurs assemblées, leur chef, « procureur », « abbé », « syndic ». Ils prétendent intervenir dans l'ordre des lectures ou le choix des régents. Population bruyante, turbulente, qui est à la fois l'orgueil et la terreur de la ville où ils habitent ! Que de fois les bourgeois se plaignent de ces hôtes désirés et redoutés qui courent
les rues, tambourins en tête, organisent farces et mascarades, mais aussi des émeutes, rossent le guet ou se battent entre eux, jouent de la dague, toujours prêts à un coup de tête ou à un coup de main.
Par surcroit, milieu composite, infiniment mêlé, où se coudoient les éléments les plus divers : à côté des étudiants rangés, ceux du dehors, nomades qui vont d'université en université et de pays en pays, Français accourus de toutes les provinces, étrangers issus de toutes les nations. Anglais, Allemands, Suisses, Ecossais, Italiens, Flamands, Portugais, Espagnols. Les autorités font bon accueil à ces nouveaux venus, dont beaucoup n'ont d'autre fortune que leurs bardes et leurs livres et d'autre crédit que leur jeunesse. Mais le savoir sert de sauf-conduit. Ces jeunes se sentent protégés, encouragés. Même en temps de guerre, le gouvernement hésite à chasser les étudiants d'une nation ennemie. En 1542, à la demande de l'université de Paris, François I^r excepte les jeunes Allemands de la mesure qui expulse Jes sujets de l'Empereur.
Gomment s'étonner que dans le conflit religieux, ils prennent parti : ils y entrent avec la belle intrépidité de leur âge.
Pour eux, l'hérésie, c'est le fruit défendu^ le livre qui circule de main en main, qu'on cache dans sa chambre, qu^on lit entre camarades, et dont on parle à voix basse sur les bancs de l'auditoire, ou bruyamment sur la place publique ou dans les tavernes. Aussi bien, dans cette jeunesse si mêlée, si mobile, les adeptes des idées nouvelles s'affirment avec éclat. A Orléans, dès 1526, des étudiants troublent une procession et insultent des prêtres; deux ans plus tard, un étudiant est expulsé, peut-être le propre parent de Calvin, Olivétan. A Montpellier, en 1529, à la suite d'une moralité où le clergé est attaqué, trois jeunes gens de la faculté de médecine sont poursuivis pour crime d'hérésie : Etienne Florimond, un Lyonnais, Guillaume Carvel, un
Normand, Etienne du Temple, d'Orléans. Ils sont déférés à l'Inquisiteur, puis à l'évêque de Maguelonne; finalement, un arrêt du Grand Conseil les absout. On met le pied sur ces brandons, d'autres s'allument. A Toulouse, ce sont des étudiants en droit qui se rendent à l'appel du Fr. Thaddée pour lire en commun la Bible et les livres de Luther. A Bourges, les étudiants se saisissent d'un prédicant populaire qui porte une Bible dans sa besace, l'entraînent devant les écoles de droit, le hissent sur la pierre des criées publiques et l'obligent à parler. A Poitiers, un des premiers convertis par Calvin est un jeune étudiant, Vernou, qui s'est juré d'être dans son miHeu l'apôtre de 1' « Évangile ». Cette propagande portera ses fruits. Trois ans plus tard, un prédicateur est insulté en pleine chaire et sommé par la jeunesse qui l'écoute de retirer ses propositions, qui ont déplu. Candidats aux grades se font remarquer dans les disputes ou les épreuves par l'audace de leurs thèses, et ils trouvent des complices parmi les libraires qui les impriment. En 1545, le Parlement est même obligé d'intervenir. Comment s'étonner que le mauvais esprit gagne les jeunes théologiens eux-mêmes? A Paris, en dépit des règlements, des menaces, des surveillances, les bacheliers se livrent dans leurs « tentatives » ou leurs « vesperies » à des écarts inquiétants. La faculté est dans la nécessité de les rappeler à l'ordre, et, par un statut du 20 janvier 1543, impose à tout aspirant aux grades théologiques la condition de «jurer» les articles doctrinaux qu'elle vient de rédiger.
Conquérir la jeunesse! Nécessité vitale pour la Réforme, et que, dès 1534, dans ses entretiens de Poitiers, Calvin a bien comprise. Mais aussi dur et lent travail qu'il faut commencer presque avec l'enfance et poursuivre avec méthode. Ces jeunes, il faut les prendre d'abord à leurs débuts, à l'âge où le cœur se forme, où le pli intellectuel se prend. Et comment l'atteindre, sinon dans les collèges par ces régents que les facultés des arts déversent à profusion sur toute la
France? A Paris, le nombre de ces aspirants à la maîtrise s'élève à plusieurs milliers. Jamais diplôme fut-il plus envié? Clercs, évêques, français, étrangers, accourent en foule à ce marché aux grades. Et jamais aussi plus utile. Sans lui pas d'accès aux facultés supérieures. La faculté a obtenu de présenter, en nombre illimité, ses gradués aux bénéfices. Elle a décrété enfin qu'aucun principal ou régent de collège ne pourrait être nommé qui n'ait ses lettres de maîtrise. Autant de places à donner et dans une société où les lettres sont à l'honneur et les lettrés à la mode, autant de situations à obtenir. L'établissement de nouveaux collèges, le nombre grandissant des écoliers, l'engouement des familles multiplient ces débouchés. Régents de grammaire, d'humanités, de philosophie pullulent. Ils peuvent se croire les vrais éducateurs de la nation.
Que leur demande-t-on? Non ce qu'ils croient, mais ce qu'ils valent. Des sectateurs des idées nouvelles, combien entreront ainsi par surprise et comme en maraude! Leur auréole intellectuelle suffit. De qui présente un brevet de savoir, nul n'exige un billet de confession. L'organisation même de l'enseignement qui ne dépend pas de l'État et s'est peu à peu affranchie de l'Église, rend difficile tout contrôle. Les municipalités choisissent le recteur de leur collège qui recrute lui-même ses régents. Mais grâce à la tolérance, à l'incompétence des pouvoirs locaux, combien il est facile aux « dévoyés », aux « suspects » de se glisser dans la place! A Paris, dès l'aube de la Réforme, nous avons entrevu ces maîtres acquis aux idées nouvelles qui se transformeront en catéchistes de 1' « Évangile ». Farel a enseigné au Cardinal-Lemoine, et, après lui, deux autres « luthériens », Lange et Perrot. Les dispositions religieuses des statuts de 1534 et de 1542 sont certainement inspirées par la diffusion des doctrines nouvelles. Remarquons leur insistance à prescrire la lecture des heures, des litanies de la Vierge, du Salve Regina, toutes prières odieuses ux
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»( luthériens ». La justice elle-même pousse le cri d'alarme. « Aux collèges, dit le procureur général, on ne lit aux jeunes escoliers sinon livres parmi lesquelz y avoit beaucoup d'erreurs. » En fait, depuis 1540, la faculté des arts est en fermentation. Au Collège de Presles, Ramus attaque Aristote. Querelle philosophique? Bien plus. Assaut détourné à la vieille théologie. Derrière l'aristotélisme, c'est le catholicisme médiéval que visent les novateurs. La séparation de la foi et de la raison, de la mystique et de l'intelligence, bref, le christianisme ramené tout entier à saint Paul et à saint Augustin. Les esprits clairvoyants ne s'y trompent pas. Devant l'émotion grandissante des maîtres et le trouble de la jeunesse, le roi lui-même intervient et confie à une commission de cinq membres le jugement des livres de Ramus. Le l^r mars 1545, celui-ci est condamné. Et il est significatif que parmi ses adversaires se trouvent des humanistes de premier ordre, Danès, Govéa, Vicomercato. Paris est déjà la grande usine intellectuelle qui déverse sur la province le flot de ses régents. C'est par ces maîtres surtout que l'hérésie va s'infiltrer dans les collèges. A Bordeaux, quand Govea prend en main celui de Guienne, en 1534, il amène avec lui toute une équipe. Or, parmi ces régents, il y a deux Normands, un Écossais, mais aussi Mathurin Cordier, imphqué dans l'affaire des placards, et un ancien Célestin, Nicole Méret, qui a jeté le froc. Un autre régent vient les rejoindre, Philibert Sarrazin, celui-là encore de « la secte ». Ces luthériens finiront bien par se découvrir. En 1537,' le parlement informe. Cordier, Méret et Sarrazin prennent la fuite; le premier se met à l'abri en Suisse, les deux autres se retirent à Agen. Ils y reprendront impunément leur métier. Le résultat ne se fait pas attendre. En moins d'un an, le venin de l'hérésie a gagné une partie de la jeunesse. — Mêmes infiltrations à Montpellier. En 1531, l'école-mage est confiée à un régent de Paris, Jean Le Comte, déjà suspect d'être acquis aux idées nouvelles.
A coup sûr, un de ses successeurs, Antoine Jonas, est un luthérien militant. Il a dû quitter le Vivarais. Il ne s'attarde pas davantage à Montpellier et va porter ses sermons et ses idées à Rodez. Là, il se fait prendre. On saisit ses papiers et ses livres; lui-même est conduit à Toulouse, incarcéré, et n'échappe à des peines plus graves que par une rétractation. Il se rendra à Vienne où il recommencera. De 1541 à 1546, l' école-mage sera entre les mains de Guillaume Levesque, puis de Baduel qui se retireront tous deux à Genève. En 1548 et en 1550, deux autres régents, Christophe Simon et Antoine Sanravy sont, le premier favorable, le second déjà gagné à l'hérésie. On le voit, l'école est en bonnes mains. — A Nîmes, l'intrusion luthérienne est plus appuyée encore. En 1534, un ancien étudiant de Montpelher, Ymbert Pécolet, s'est offert comme régent. Il est agréé. Celui-là, nous le connaissons bien. Il a été mêlé à l'agitation uthérienne de l'université, cinq ans plus tôt. Soyons sûrs qu'il enseignera bien autre chose que la grammaire et les lettres. II lit en classe l'Évangile et commente saint Paul. Le Chapitre s'inquiète; dans ce régent il flaire un hérétique. Pécolet part. Il se rend à Lausanne où il professe l'hébreu, revient en France et réussit à s'embusquer à son université d'origine où il reprendra sa propagande. Entre temps, le collège de Nîmes est reconstitué. Sur le conseil de Marguerite de Navarre, les consuls y appellent comme recteur un jeune régent de Paris, Claude Baduel. Grand érudit, esprit délicat, plein de mesure, Baduel est déjà en relations pour cause d'humanisme avec Mélanchthon, il deviendra bientôt le correspondant de Calvin. Bien vu des autorités locales, ami du premier président de Toulouse, Maurancal, en commerce de lettres avec les petits groupes intellectuels de la Provence et du Lyonnais, la faculté de médecine de Montpelher, Baduel peut enseigner pendant sept ans en toute liberté, et il propagera impunément ses idées à Nîmes et en Languedoc.
Une querelle avec son collègue Guillaume Bigot permettra enfin de démasquer ses vraies croyances. Accusé d'hérésie, il se réfugie à Montpellier. Bientôt, il devra quitter le Languedoc, et en 1551, la France. C'est à Genève qu'il se réfugiera.
On le voit, non moins active que dans les facultés se fait l'infiltration « évangélique » dans les collèges. Là, surtout œuvre des régents gagnés aux doctrines nouvelles, qui, en relations les uns avec les autres, se renseignent, se soutiennent et forment une équipe mobile qui se déplace avec une incroyable facilité. Mais comment arrêter cette propagande? discerner l'ivraie du bon grain? Dans la lutte engagée contre l'hérésie, les pouvoirs publics l'ont tenté. Les mesures se succèdent pour préserver de la contagion les centres de jeunesse : inspection des livres, surveillance des lectures, défense aux régents de commenter l'Écriture, obligation de conduire les enfants aux exercices du culte, de faire réciter les prières, et de donner eux-mêmes l'exemple en fréquentant les offices... Suffisent-elles à enrayer cette prédication secrète, presque insaisissable, qui se traduit souvent par un haussement d'épaules, un branlement de tête, une moquerie, non plus à la leçon publique, devant témoins, mais dans des entretiens particuliers que permet le contact journalier du maître et de l'élève. Qu'un scandale se découvre, le régent prendra la fuite. Combien resteront, vivant sans bruit, assez avisés, assez habiles pour concilier les convenances et leurs convictions, la Messe et 1' « Évangile »! L'Église ne juge que des dehors. Que faut-il donc? Se montrer aux cérémonies, prendre de l'eau bénite, faire un signe de croix, faire maigre... Ce sont là choses « indifférentes », qu'un Mélanchthon lui-même tolérerait. Avec de la réserve, du doigté, des relations, ces habiles passeront ainsi à travers les mailles. Ils garderont leur chaire, tout en semant leurs idées. Seulement, ils ne parleront que dans de petits groupes, à huis clos, à mots couverts, assez haut
pour être entendus des initiés, trop bas pour être compris des simples ou des tièdes et ils continueront ainsi leur contrebande intellectuelle, vivant en catholiques et pensant en protestants.
Cet état d'esprit que Calvin flétrira du nom de « nicodémisme » est bien celui de la plupart de nos universitaires qui n'ont ni le goût de l'exil ni le courage du martyre. Que leur action voilée, souterraine, soit d'autant plus dangereuse et efficace, l'exemple d'un Baduel dans la région nîmoise le prouve abondamment. Partout où ils passent, l'hérésie se glisse. Et, par surcroit, ils trouveront des alliés et des complices dans toute une classe de maîtres, les « pédagogues », qui sont légion dans le pays.
Ceux-là forment les irréguliers de l'enseignement. Régents sans emploi, étudiants pauvres, qui cherchent à gagner quelques écus pour finir leur droit, leur médecine ou leur théologie, gradués ou hommes de lettres qui souffrent d'être encadrés, ils entrent dans une famille, ou reçoivent et endoctrinent des écoliers « en chambre». Qui les surveillera? Et s'il en est parmi eux de gagnés à l'hérésie, comment les découvrir? Une curieuse enquête nous montre comment ceux-là travaillent. En 1537, trois des régents chassés du collège de Guienne, l'Estoille, Méret, Sarrazin, s'étaient réfugiés à Agen. L'Estoille a réussi à entrer dans une école de la ville, Méret et Sarrazin s'embusquent comme précepteurs, Méret, chez un riche marchand, de Vaux, Sarrazin, chez un personnage officiel, le trésorier Godailh. Par qui ont-ils été introduits? Peut-être par Scaliger, par quelque affîdé secret. Les voici à l'abri. Dans les familles qui les hébergent, l'esprit est libre. On y critique volontiers les abus et, en attendant, on les supprime. On fait gras le vendredi et autres jours d'abstinence et de jeûne; on se moque des Saints, des indulgences, des rehques. Naturellement les maîtres sont à l'unisson. Et comme ils parlent bien et font figure d'humanistes, bourgeois riches ou gentilshommes
amis leur confieront à l'envi leurs fils. Pendant deux années, une partie de la jeunesse passera entre leurs mains, et on devine avec quel profit! Dûment endoctrinée, elle lira des livres de Luther, de Zwingli, se piquera de théologie et dissertera sur la grâce et le serf arbitre. Enfin, tout se découvre. Les autorités se décident à sévir. Mais nos régents sont avertis. Quand le sergent vient les prendre au collet, ils ont quitté le gîte. Soyons sûrs qu'ils recommenceront dans une autre ville et avec le même succès.
Combien d'autres travaillent sur ce modèle! Un peu partout nous apercevons ces maîtres privés que les familles recherchent, que les villes ignorent ou tolèrent, et qui, sous le couvert de la Science, détachent la jeunesse de sa foi. Aussi bien, pouvoirs publics ou autorités locales commencent à s'émouvoir. Dès 1539, le Parlement informé qu'il se trouve à Paris « maistres d'escolles, pédagogues et autres ayans charge d'enfans » qui lisent et laissent lire des livres interdits, prescrit une enquête et des poursuites. A leur tour, certaines municipalités interdisent ces leçons privées où elles voient, non moins qu'un danger pour l'orthodoxie, une concurrence redoutable aux écoles publiques. Interdiction qui eût dû être générale pour devenir efficace. Mais que de villes laissent faire, quand, comme Amiens, elles ne prennent point parti pour les « pédagogues ». (Le savoir ne peut être trop répandu!). Dans ce régime scolaire mal défini où autorité ecclésiastique et pouvoirs municipaux se disputent la surveillance de l'école, tout est encore confusion et désordre. L'enseignement privé se développe à l'abri de ces conflits. Tout pédagogue un peu adroit a quelque chance d'ouvrir son école et de ne point se voir inquiété. L'arrêt du Parlement de Paris nous a signalé, dès 1539, l'invasion silencieuse de l'hérésie dans les « petites écoles » de la Capitale. Dans les autres villes du royaume, ou les agglomérations rurales, l'école primaire, à son tour, est entamée. Que de fois, dansées localités où l'hérésie se déve-
loppe, à côté du prêtre ou du moine, sort de l'ombre la silhouette du magister local! Elle se détache en Picardie, où, dès 1530, le maître d'école de Cardonnet est inculpé; en Normandie, en 1540, où, au Havre, l'hérésie est propagée par le recteur Gui de Champeaulx, qui refuse de conduire ses élèves à la procession et de leur apprendre les chants liturgiques; dans le pays Ghartrain, où l'évêque se plaint que « en plusieurs lieux publicquement, se lisent par les maîtres des escoUes des livres scandaleux »; en Aunis et Saintonge, où le maître de Gémozac est poursuivi et celui de la Rochelle, Varin, excommunié; où les régents de Saint- Jean d'Angély seront « décernés » de prise de corps; en Guienne, où le régent de Sainte-Foy, Aymon de la Voye, se fait le complice des Mineurs, propage l'hérésie et, arrêté, emprisonné, montera sur le bûcher; en Auvergne, où, à Clermont comme à Issoire, le régent Claude Meynier se fait l'introducteur de l'hérésie; dans la Provence, où, dans tous les bourgs vaudois, le maître d'école est parmi les adhérents.
L'école est-elle donc, comme on l'a dit, un centre de propagande évangélique? Ici encore, nulle loi générale. Mais ce qui est vrai, c'est que ces humbles qui ont adhéré à la Réforme en seront les missionnaires les plus zélés. Apôtres ardents, convaincus comme les « petits frères » et qui, émancipés, dresseront chaire contre chaire, et opposeront leur évangile à l'évangile de leur curé. Ceux-là n'auront point les prudences calculées des habiles, les hésitations des sages qui voient l'envers des idées et flottent entre les doctrines sans pouvoir jeter l'ancre. Ils entreront dans leur foi nouvelle avec tout leur enthousiasme, leurs colères, leurs haines, c'est-à-dire avec toute leur âme. Nul doute n'effleure leur certitude. Ils sont tout entiers d'un côté de la barricade, mais là ils tiennent bon, et ils lutteront jusqu'au martyre. Parmi les victimes que le Parlement enverra au bûcher, on comptera plus d'un de ces maîtres de village, et ils sauront mourir, comme cet Aymon de la Voye qui, du haut
de la charrette le menant au supplice, haranguait la foule. C'est qu'en réalité, ils sont peuple, et que, dans cette heure héroïque de la Révolution religieuse, c'est surtout le peuple qui formera les contingents de la nouvelle foi.
Pas plus que le Catholicisme, le Christianisme réformé n'entendait être une rehgion de classe. Son message est universel. Il s'adresse à toutes les conditions : ouvriers, paysans, bourgeois, gentilshommes, et c'est dans tous les rangs qu'il recrutera ses premiers adeptes et ses premiers martyrs. Mais, dans ces adhésions, quelle sera la part respective des divers ordres de la nation? Et dans quelles couches sociales, celles du fond ou celles de la surface, seront le mieux rempHs les filets des nouveaux pêcheurs d'hommes?
Ce n'était point dans la haute aristocratie, gravitant autour du trône, qu'une religion combattue par le pouvoir avait chance de s'implanter. Sans doute, jusqu'en 1539, François pr a-t-il caressé l'espoir d'une réforme pacifique au sein de l'Église. Il a appelé Mélanchthon à Paris, s'est flatté de ramener les « dévoyés », s'est associé aux négociations engagées pour préparer le Concile et refaire l'union de l'Église. Auprès de lui, Marguerite de Navarre protège les novateurs et poursuit son rêve d'un large christianisme unissant aux formes traditionnelles l'humanisme et sa mystique. Naturellement, l'entourage est dans le ton. La théologie est à la mode. Les femmes même disputent de la Grâce et s'entretiennent de l'Évangile. Maint courtisan fredonne les psaumes de Marot tout en lisant le Gargantua de Rabelais ou les Colloques d'Erasme. Une certaine , impertinence est de bon goût, qui raille les « cafards »,
les moines et les « théologastres ». En réalité, ce monde brillant, mais frivole, superficiel, se règle sur le roi et calque ses convictions sur les siennes. Il est réformiste avec le pouvoir. — Et il changera comme lui. Que le roi se rapproche de l'Espagne et de la papauté, qu'il engage la lutte contre l'hérésie, les idées de la Cour se conformeront à la raison du prince. Là, plus qu'ailleurs, l'orthodoxie reste une bienséance. En 1541, Marguerite s'est retirée dans sa capitale gasconne, Nérac. Les sympathies protestantes ne seront plus représentées que par une femme, Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, la maîtresse du roi. Mais celle-ci reste sans influence sur les intrigues de la Cour et sans crédit sur la conduite du gouvernement.
Ces adhésions, qu'on ne peut attendre de la noblesse de Cour, nous les trouvons déjà, au contraire, dans la noblesse rurale. Dès le début, quelques-uns de ses membres sont entraînés. Pour quelles raisons? Sans doute des amitiés et des influences personnelles. Tel en Picardie le seigneur de Rambures qui héberge et protège Berquin. D'autres se déclarent à leur tour, ceux de Cardonnet, de Cernepont qui « séduisent » les habitants de leurs domaines et laissent prêcher librement contre le purgatoire et les indulgences. Les relations entre ces familles picardes et la noblesse d'Ilede-France ou de Normandie ont-elles contribué à disséminer l'hérésie dans quelques manoirs de ces provinces? Vers la même époque, l'erreur luthérienne est signalée au château de Montataire. Un gentilhomme normand, le sire de Lamproust, est arrêté, jugé et condamné au feu. Un peu plus tard, ce sera M. de Fontenille. Après 1540, l'hérésie se glisse dans de petites seigneuries du Gâtinais, et jusqu'en Anjou. Un des plus ardents de ces néophytes est assurément le seigneur de Thignonville, Charles de Monceau, qui, en 1549, a des démêlés avec le Parlement. Emprisonné, il s'évade, se réfugie dans une de ses « maisons fortes » en pleine forêt d'Orléans, où nul sergent ne se risque à le prendre.
Premiers symptômes d'un mouvement qui ne se fera que beaucoup plus tard et pour des raisons d'ordre économique et politique. L'heure n'est pas venue où la noblesse féodale entrera dans la Réforme et lui portera le secours de son influence et de sa force, mais aussi le poids lourd de ses ambitions.
Somme toute, l'aristocratie reste fidèle à son Église comme à son roi. Les défections ne sont que des cas individuels. Cette réserve ou cette hostilité, nous la retrouvons également dans cette élite opulente et lettrée qui peuple les cours souveraines, les grandes charges de l'État et commence à former une noblesse nouvelle : celle des offices. Que penset-elle? Et, dans le conflit religieux, où sera-t-elle?... Nous le savons déjà. Beaucoup, dans ses rangs, par leur culture, leurs relations, appartiennent, sans contredit, comme les grands universitaires, au courant réformiste. Un Gui Breslai au Grand Conseil, un Chasseneux au Parlement d'Aix, un Briand de Vallée, un La Chassaigne à celui de Bordeaux, un Minuti, un Bertrand, un Maurancal, à celui de Toulouse, un Pincé, lieutenant général à Angers, sont les représentants les plus connus de cette lignée de gens de robe cultivés, gens de savoir et de progrès, qui sont l'honneur des emplois publics. Ceux-là s'occupent volontiers de littérature, quelques-uns même de questions morales et de doctrine. Maurancal sera l'ami de Baduel; il écrira lui-même des traités qui, approuvés par les théologiens de Toulouse, mériteront les censures des théologiens de Paris. Mais quelle que soit leur indépendance d'esprit, ils ont fixé leurs limites. Ils ne se laisseront pas annexer. Et s'il en est parmi eux qui prêtent une oreille plus favorable aux doctrines suspectes, c'est à la condition de mettre d'accord leur croyance intime et'leurs devoirs d'État. Le type le plus représentatif de ces magistrats sera le conseiller Adam Fumée, un des correspondants de Calvin. Il lui écrit en 1544 : « Nous pensons librement. Nous ne laissons pas condamner un innocent.
Nous acquittons même ceux qui sont accusés de religion autant que nous le pouvons et qu'il est permis de le faire avec des hommes qui sont hostiles à la religion véritable. » Mais Fumée est prudent. Il s' efforce de faire comprendre à Calvin le danger des mesures trop radicales. Il insinue un compromis possible entre la foi nouvelle et la tradition. Encore un Nicodémite. Nos libéraux sont tout prêts à se rallier à la foi nouvelle, à la condition qu'elle ne touche ni aux apparences, ni à leurs places, ni à l'ordre établi.
Affaire d'âge! La plupart de ces parlementaires ou de ces officiers royaux appartiennent à une génération née avec le siècle et qui a reçu son pli moral avant la diffusion du luthéranisme. Mais aussi question de milieu. Ils subissent plus ou moins l'empreinte professionnelle, les nécessités du gouvernement et sont pris par l'ambiance. Sur eux prendra modèle cette autre fraction de la bourgeoisie qui s'élève par le négoce et l'argent : brasseurs d'affaires, banquiers qui opèrent dans tous les centres de l'Europe et financent au besoin la royauté, ou capitalistes locaux qui s'arrondissent par le commerce, l'usure et l'affermage des biens d'Église. Les uns et les autres ne sont pas mûrs pour la croyance nouvelle. S'ils ont du goût pour le savoir, car il est une valeur, les spéculations théologiques ne les touchent guère. Querelles de moines! Ils vaquent à leurs affaires, dressent leur bilan, placent leurs capitaux, font rentrer leurs créances. S'ils sont volontiers frondeurs, redresseurs d'abus, libres d'esprit et de propos, ils n'en tiennent pas moins à l'ordre établi. Ils se défient d'une révolution rehgieuse qui, comme en Allemagne, risque de devenir une commotion sociale, et éconduisent une doctrine qui n'a point l'audience du roi et des pouvoirs pubhcs. Ils ont besoin du gouvernement pour s'élever jusqu'à la noblesse et pour pousser leurs fils dans les offices. Quant à l'Église, elle sera une providence pour leurs cadets. Leurs intérêts cimentent
leur dévotion. Nombre de ces bourgeois fondent encore des œuvres pieuses, des messes, des chapelles. Leur piété est en ordre comme leurs livres. Et ils font valoir leur capital religieux comme leur capital de deniers.
Aussi bien peut-on compter, jusqu'à la fm du règne, leurs défections. A Paris, dès 1533, un Etienne de la Forge, qui est en relations avec Farel et les évangéliques des Flandres et de Genève; encore celui-là n'est-il point Parisien, ni même regnicole, étant venu de Tournay pour s'établir à Paris; à Lyon, un Vaugris et un du Blet. Vers 1540, l'infiltration se fait plus forte. Dans quelques villes du Languedoc, Gaillac, Uzès, Ganges, la « marchandise » locale semble bien mêlée au mouvement luthérien. A La Rochelle celui-ci est surtout son œuvre. Dans l'enquête qui est faite en 1545, se découvrent des gros bourgeois, des échevins, bref, gens aisés, connus, qui détiennent le gouvernement de la cité. Telle est leur influence que les magistrats locaux n'osent poursuivre. Mais quelques isolés ne créent point un fait général. L'ensemble de la bourgeoisie riche ne bouge pas. Dans les grandes villes où celle-ci domine, à Paris, à Rouen, à Bordeaux, à Marseille, le mouvement est conduit par d'autres mains. A Lyon, lorsqu'on 1547 la première commu* nauté protestante se fonde, elle ne compte que quinze personnes « bons marchands et hommes d'apparence )>. Ici encore comme à Rouen, ce sont les petites gens qui osent et qui agissent.
Avançons. Voici les praticiens. Avocats ou médecins, procureurs, greffiers, notaires, chirurgiens, apothicaires, petits officiers ruraux, forment dans la masse énorme du Tiers-État une autre couche. — Déjà dans ces milieux s'accuse l'infiltration. Avocats ou médecins qui ont dans leur ville, les premiers surtout, un rang privilégié, sont passés par les universités. Ils n'y sont pas tous passés impunément. Dans les poursuites engagées contre les hérétiques, ils sont en bon rang, bien qu'ils s'en tirent toujours avec succès.
Dès 1534, dans les procédures faites à Alençon sur l'ordre du Parlement, deux avocats sont compromis. Ailleurs comme à Blois, à Nevers, à Wassy, à Baugé, d'autres seront découverts et emprisonnés, qui ont à répondre de leurs propos. Pareillement, des médecins. Dès 1545, c'est un médecin. Tisserand, qui sera à Meaux le correspondant de Calvin. Tisserand renseigne le réformateur de Genève, il accueille volontiers les frères qui vont et viennent de la France en Suisse. Il ne sera d'ailleurs jamais inquiété, et en dépit de ses amitiés subversives, il finira en bon catholique. Plus d'un de ses confrères, bachelier ou docteur en médecine, sera moins heureux et, comme à Castres ou à Saint-Geniès, devra répondre à la justice. A l'exemple de ces sommités locales, combien de praticiens entrent déjà dans la Réforme! Notaires comme à Rufîec, Moissac, Montech, Uzès; chirurgiens, apothicaires comme à Blois, Corbigny, Port-Sainte-Marie, Toulon. N'est-ce point dans la cave de l'un d'eux, celui de Toulon, qu'on découvre enfoui tout un ballot de livres défendus? Petits officiers locaux, tels le gouverneur d'Ainay, le lieutenant de Chizay, le lieutenant de la « Gruyerie » du bois de Boulogne. Il n'est pas jusqu'aux petits clercs de nos procureurs qui se mêlent de dogmatiser. Un de ces gamins est arrêté à Paris pour avoir composé « des ballades, des dizains, et autres escripts contre l'honneur de Dieu et la saincte religion ».
Robins de village touchent déjà au peuple. Observons maintenant le monde du travail. C'est dans l'ouvroir que nous voyons se détacher, comme dans les couvents, ces prosélytes passionnés et enthousiastes, prêts à se faire tuer pour leur foi.
Dès 1525, Fauteur d'un petit traité sur la « Substance et le principal fondement de la doctrine évangélique » remarque ces adhésions venues du peuple. Et presque aussitôt, leâ manifestations de l'hérésie à Meaux, les troubles de la « Rebeine » à Lyon, jettent une vive lueur sur cette menta-
lité nouvelle des gens de métier. A mesure que l'hérésie se propage, petits patrons, compagnons, « gens méchaniques » viennent grossir les rangs. A Paris, en 1534, parmi les complices ou les suspects de l'affaire des placards, figurent des artisans. Et dès 1540, les rôles des procès pour hérésie sont significatifs. Charpentiers, tonneliers, tisserands, couturiers, cloutiers, crocheteurs, potiers d'étain, fourreurs, pelletiers... tous les métiers défilent devant le prétoire. Ici, petits boutiquiers, gens établis, connus, ayant pignon sur rue et enseigne notoire > là, simples compagnons ou apprentis, population nomade, qui va de ville en ville et même de pays en pays, cherchant du travail et en rapportant les idées nouvelles. Il n'est guère de localité contaminée où l'enquête judiciaire ne fasse découvrir ces néophytes aux mains calleuses et aux convictions rudes. Partout où un groupe de luthériens se constitue, on est presque sûr de trouver un ou plusieurs « méchaniques » parmi les affiliés.
Gomme les Ailles universitaires, les centres industriels sont rapidement atteints. Ce ne sont plus seulement des adhésions individuelles, mais des groupes; des fidèles paisibles qui ne demandent qu'à croire en silence et à pratiquer en secret, mais des croyances actives, qui brûlent de s'affirmer comme de se répandre. Voyez Lyon. En 1529, la Rebeine y a éclaté comme une révolution à la fois religieuse et sociale. L'émeute est réprimée, mais le feu couve toujours. Compagnons imprimeurs, tisserands, teinturiers, parqués à la Croix-Rousse, tout ce prolétariat de nomades, d'étrangers et de métèques qu'attirent les industries du livre et de la soie, vit en pression continue. Une veut travailler qu'à gros salaires, le moins possible et prétend « estre nourry ôpulemment et boyre le meilleur vin ». Entre ces ouvriers et les pouvoirs publics ou les patrons les conflits sont incessants. Soyons sûrs que cette masse aux muscles forts, à la tête chaude, au cœur enfiellé, ne se résignera pas aisément
à la doctrine de l'Église. Elle entend s'émanciper. Et déjà elle attaque. En 1550, un sacrilège consterne toute la population. Dans l'église Saint-Georges, un ciboire est volé; les hosties sont profanées et consommées. Des malfaiteurs? Peut-être? Mais peut-être aussi des « sacramentaires », ce n'est point là le vol banal. L'année suivante, toute une communauté protestante, formée surtout de gens de métier, est découverte. — Pareillement à Meaux. Le grand mouvement de 1525 avait été l'œuvre des artisans. Gardeurs, foulons, tisserands avaient accueilli avec enthousiasme la prédication de l'Évangile. Mais ils attaquent aussi l'ancien culte, affichent des placards contre le clergé et chantent des cantiques séditieux. On les disperse ou on les supprime. Quelques années plus tard, le groupe se reforme. Dès 1541, un ouvrier, Sainctin Lyvet, est pris et cond'amné. En 1546, dans ce quartier de la draperie qui longeait la Marne, une communauté se fonde. — Cinquante à soixante personnes qui se réunissent pour lire la Bible, chanter des psaumes, « dire prières et oraisons » et célébrer la Gène. Le groupe a élu pour ministre un cardeur, Pierre Le Glerc. Une dénonciation les découvre. Ils sont arrêtés, jugés, et quatorze de ces malheureux sont livrés au supplice.
Ces petites cellules qui se constituent librement, spontanément dans la classe ouvrière, avec quelle rapidité elles se propagent! A Amiens, vers la même époque, les sayetteurs du quartier de la Somme sont dénoncés comme les fauteurs de l'hérésie. A Langres, en 1548, un centre religieux s'est constitué. Parcourons la liste des prisonniers ou des fugitifs. Sur vingt-sept personnes nous trouvons un cordonnier, un potier d'étain, un fourbisseur, deux argentiers, un orfèvre, un barbier, un maçon, la plupart avec leurs femmes; tous, petites gens, groupés autour d'un ancien moine, d'Argences, lequel leur sert de ministre. Comme à Meaux, l'un des leurs, Taffignon, a prêté sa maison. Ils y chantent des psaumes et y célèbrent la Cène, faisant « actes repu-
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gnans à la saincte foy catholicque, touchant la saincte communion ». Ceux-là aussi seront pris et, pour la plupart, exécutés. — A Rouen, le Parlement est obligé d'intervenir pour défendre à tous gens « méchaniques » de lire, d'interpréter l'Écriture sainte et de dogmatiser. Même interdiction à Orléans, faite aux ouvriers des « fauxbourgs ». A Saintes, un artisan réunit dans sa chambre une dizaine de ses compagnons. Six d'entre eux s'entendent pour lire chaque dimanche à tour de rôle des passages de la Bible et ils écrivent leurs sermons avec la plume d'un ancien carme devenu imprimeur. Sur toute la côte d'Aunis d'ailleurs, à Ré et à Arvert, la Réforme est propagée par des pêcheurs; en Limousin, par des ouvriers venus de Flandre à Aubusson, de même qu'en Auvergne, à Clermont et à Issoire, c'est le petit peuple qui jettera les semences de l'hérésie.
Que des théologiens qui méditent la Bible ou des humanistes habitués à comparer des textes aient été entraînés par la réflexion ou la critique à dévier de la croyance traditionnelle; que des religieux, par nature ou par état, famihers avec les hautes spéculations de la mystique, annoncent ces doctrines de la foi, de l'illumination et de la grâce dont eux-mêmes sont pénétrés, cela se comprend; mais que des artisans, sans culture, sans initiation, commentent, interprètent les livres devant lesquels le Génie même parfois a hésité, s'improvisent exégètes et prédicants, se croient appelés par leur parole à renouveler le monde, une telle extravagance ne saurait s'expliquer sans une commotion profonde de tout l'être humain qu'une crise extraordinaire a secoué. Gomment ces petites gens sont-ils conduits à l'Évangile? Ges humbles ne s'analysent point, ne se racontent point. Ils sentent plus qu'ils ne raisonnent, voient plus qu'ils ne se regardent. L'idée chez eux est un coup de foudre. Mais au moins ceux-ci sont préparés. — D'une part, un sourd malaise court dans le monde du travail. L'existence est rude pour l'artisan. Sans autre fortune
que ses bras, à la merci d'une disette ou d'un chômage, il est réduit parfois à courir les routes, à vivre en déraciné. Peu d'espoir d'arriver à la maîtrise, dont une oligarchie se réserve de plus en plus le monopole. S'il réussit à percer les rangs, c'est à la condition de végéter dans une échoppe, dans le demi-jour d'une rue trop étroite ou d'une salle trop basse, incapable de s'élever, puisqu'il lui manque les forces nouvelles qui mènent le monde, le savoir et l'argent. Ainsi, dans cette société heureuse qui s'abandonne aux régals de l'esprit et aux jouissances du luxe, il n'assiste que de loin, oublié, dédaigné, à la fête. Il n'est même pas au bout de la table. — D'autre part, il pense, il sent comme le peuple. Il s'enthousiasme pour ce qui lui paraît généreux. Il s'indigne contre ce qu'il juge inique. Il garde au fond de luimême quelque parcelle du trésor que le Christianisme a répandu sur l'humanité. Aussi, dans le conflit doctrinal qui s'élève, des paroles chemxinent qui arrivent jusqu'à lui. Du haut de la chaire tonnent des voix qui exposent ou qui réfutent. Bien plus, les processions, les exécutions théâtrales auxquelles s'attachent ses yeux, le portent à réfléchir et à s'interroger. La foi nouvelle monte en rumeurs. — Un jour un homme est venu : de France, d'Allemagne, des Pays-Bas, qu'importe. Il a prononcé un mot à son oreille et mis un livre entre ses mains. L'artisan écoute et lit. «Chrétien,... Le Christ qui est mort pour toi, est diffamé, défiguré par la faute des prêtres. L'Église est corrompue par les scandales des uns ou la tyrannie des autres. Voici la vraie Parole de Dieu, Désormais, plus d'abus. Plus de lois humaines qui lient ta conscience et ta vie. L'Évangile seul te sauve et te libère. Tu es libre. Mieux encore. Tu es roi, tu es prêtre. Toute hiérarchie sociale et religieuse est vaine qui ne vient pas de Dieu. Tu es l'égal des pouvoirs humains qui t'opprim-ent. Le Christ t'apporte par mes mains la lumière, la consolation et le salut. Lève-toi, et, à ton tour, délie tes frères... »
On devine quelle fascination exercera sur les âmes cette mystique égalitaire. Elle les pousse à l'action, non seulement celle du verbe qui essaye de convaincre, mais celle du geste qui n'hésite pas à provoquer. Et nous commençons à entrevoir par quelques faits la puissance, l'âpreté de ce prosélytisme. A Paris, c'est le fils d'un cordonnier, Barthélémy Milon, qui, bien que paralytique, contrefait, ne cesse « nuict et jour )) de lire l'Evangile, le prêche à son entourage et transforme sa chambre en école de piété. C'est un compagnon orfèvre du faubourg Saint-Marcel, Claude Le Peintre, qui se fait catéchiste volontaire et endoctrine ses compagnons. A Fontenay-le-Comte, c'est Marie Becaudelle, une ancienne servante, qui discute avec un Cordelier, lui oppose l'Écriture et essaye de l'entraîner à sa foi. Qu'on lise surtout les pièces du procès intenté à un foulon du Thoult, J. Boivin, converti lui-même par les cardeurs de Meaux. Ils lui ont appris que tout laïque a le pouvoir d'enseigner et de consacrer, que les prêtres ne sont que des imposteurs, que les pratiques sont un abus. C'est « l'Evangile de Luther ». Revenu dans son village, notre homme dogmatise à son tour. Il passe son temps à lire la Bible, en oublie même son travail, et dans quel état d'esprit! « Nous sommes plusieurs qui estudiûns la Bible et aultres livres de Martin Luther d'Allemaigne. Après que nous l'aurons lue, nous yrons prèscher par le pays et n'y a docteur ny aultre clerc qui nous en puisse garder... » Ou encore : « Croyez-vous aux oeuvres des hommes? Voulez-vous estre sainct par le moyen des œuvres des hommes? C'est tout abuz. Quand les presbtres auront chanté, qu'ilz voyent dancer... » Et à sa famille qui lui reproche de se croiser les bras et de mourir de faim : « Il ne me chault. Je veis sainctement. Dieu me pourvoyra... »
Comme on comprend les craintes qu'inspire au pouvoir, aux humanistes, aux modérés, cet illuminisme! La Révolution sociale qui avait ensanglanté, en 1525, une partie de
FAilemagne, avait eu pareils débuts. En France, ces craintes étaient vaines. Pour que ce mouvement religieux devînt un anarchisme social, il eût fallu d'abord des conditions économiques et un tempérament moral différents. Et, si nombreux qu'ils soient, ces « mal sentans de la foy » ne sont encore qu'une minorité dans le monde du travail. La plus grande partie de la classe ouvrière s'abstient, et, souvent, comme à Paris, se montre hostile. L'organisation puissante des confréries, encore bien vivantes, animées de leur vieil esprit, va barrer la route aux novateurs. Enfin il manque à la Réforme française ce qui fît la force de la Réforme allemande ou helvétique, l'adhésion des paysans.
Certes, plus que toutes les autres, la classe rurale semblait avoir à la révolution religieuse un intérêt direct, immédiat. La Réforme, en supprimant la hiérarchie ecclésiastique, supprimait du même coup les biens immenses de l'épiscopat ou des corps religieux. Dans une foule de domaines, c'était la fin des privilèges féodaux ou des droits fonciers qui grevaient le sol et le travail. Cette révolution s'était faite dans une partie de l'Allemagne et de la Suisse. En France, n'eût-elle point été possible? Aussi bien, dans une foule de localités, entre les populations rurales et les propriétaires ecclésiastiques, est-ce bien l'état de guerre. Guerre judiciaire, de paperasses, de procédures et d'arrêts. On se chicane sur tout, dîmes, prémices, oblations, banalités, redevances, droits d'usage. Il n'y a qu'à ouvrir les terriers ou les registres judiciaires, pour voir quelle place tiennent dans la vie rurale ces petites querelles. Nous les trouvons partout, en Languedoc, en Auvergne, en Champagne. Abbés ou chapitres encombrent les prétoires. Les évêques sont obligés de s'adresser au roi et de faire intervenir ses lettres patentes pour lever la dîme. — Rien de plus naturel que la Réforme se propageât dans ces milieux.
Il n'en fut rien. Dans cette France paysanne, une seule
région est alors fortement entamée, la Provence ; et, en Provence même, ces hautes vallées de la Durance où depuis des siècles fermente, tantôt en secret^ tantôt à découvert, l'hérésie vaudoise... Là, des communautés entières veulent garder leur Évangile ; celles même qui, à l'heure des persécutions, resteront fidèles à l'orthodoxie, viendront en aide aux hérétiques. Elles leur donnent asile, cachent leurs récoltes, les ravitaillent dans leurs refuges, favorisent leur départ. Vieil esprit de la solidarité paysanne que surexcite la haine des hommes de loi. Mais ce n'est là qu'un fait isolé. — • Partout ailleurs on signale quelques adhésions parmi les villageois des environs de Paris, d'Alençon, du pays de Gaux. Le germe ne lève pas. De 1540 à 1550, dans ce flot de suspects qui défilent sous nos yeux, nous ne trouvons que trois laboureurs. L'un de ceux-ci est un personnage bien curieux : c'est un villageois de Réortier, en Dauphiné, Etienne Brun. Écoutons son biographe : « Combien qu'il n'eut oncques fréquenté les escholes, si sçavoit il lire et escrire en langue françoise, et s'adonnoit avec le labourage à la lecture du Nouveau Testament traduit en françois. Or, comme ainsi soit que les prestres et adversaires de la vérité souvent luy donnoient grande contradiction, si les surmont oit il en vertu de ceste parolle de Dieu et les rendoit confus; tellement que le plus souvent ils ne luy sçavoient que reprocher, sinon qu'il ne sçavoit point de latin et qu'à crédit il lisoit cette sainte Escriture laquelle il avoit si souvent à la bouche. Ces reproches eurent telle force... qu'il s'adonna à conférer la version françoise avec la latine, de telle sorte que finalement il parvint par grand labeur et collation fréquente desdites translations de pouvoir entendre et alléguer en latin les passages du Nouveau Testament, qui fut depuis cause de le faire parler de tant plus grande hardiesse aux contredisans et ennemis de la vérité. »
En dépit de ces adhésions individuelles, et là même où, vers 1560, comme en Languedoc, en Saintonge et en Poitou,
des communautés rurales entraînées par leurs seigneurs se rallièrent à la Réforme, la classe paysanne sera de toutes les classes de la nation celle qui restera la plus hostile à la religion nouvelle. — Le grand obstacle à la diffusion de l'hérésie sera d'abord l'insuffisance de ses prises. Ici, pas de milieu cohérent, aggloméré, où on puisse s'entraîner les uns les autres, comme dans le couvent, l'université ou le métier. A son tour, le grand agent de pénétration, le livre, est inopérant. Comment atteindre ces « rustiques » qui pour la plupart ne savent pas lire, et ne connaissent le Christianisme que par son culte, ses cérémonies et quelques notions élémentaires de la foi? — Les endoctriner est moins facile encore. Dans ces villages perdus où tout étranger est suspect, tout inconnu surveillé, il est presque impossible aux missionnaires de la foi nouvelle de pénétrer. Ils sont sûrs d'être dénoncés, s'ils ne sont pas accueillis à coups de fourche. Seul, le petit curé local eût pu entraîner ses ouailles. Mais le nombfe de ces prêtres gagnés à la Réforme n'est pas tel qu'ils puissent susciter un mouvement. Et là même où ils se convertissent, ceux qui les suivent sont moins des laboureurs que de petits bourgeois dispersés dans les villages. C'est qu'en réalité la grande force de stabilité qui s'est révélée si souvent dans le paysan de notre histoire, agit encore : l'attachement au sol. Le paysan peut se quereller avec son curé, son abbé ou son évêque. Chicanes de voisins ou de familles où l'on finit toujours par s'entendre. Nulle classe sociale qui ait plus gagné en effet aux progrès de la société. C'est à elle surtout qu'ont profité les transformations économiques qui, depuis la fin du xv^ siècle, ont restauré la France. Elle a vu s'accroître ses libertés comme sa richesse. Elle accède à la propriété du sol. Ses communautés deviennent même des organismes politiques. Qu'eûtelle gagné à la révolution religieuse? Le paysan est incapable de se prononcer entre les doctrines; il subit moins que l'intellectuel ou l'ouvrier l'emprise des formules. Et, attaché
à sa demeure, il n'est pas moins enraciné dans ses souvenirs, II reste l'homme de la tradition. — Or cette tradition, la Réforme l'a froissée dans les fibres les plus profondes, les plus intimes de son âme : le culte des Saints et le culte des morts.
Ne disons point qu'ils ont voilé à ses yeux la figure du Christ. Ce Christ rédempteur, le paysan le retrouve, l'invoque dans sa prière quotidienne, l'oraison dominicale, le symbole qu'il répète en égrenant son chapelet. Il l'adore dans la petite église où tant de générations d'ancêtres ont prié avant lui et il se prosterne devant l'image grossière en pierre ou en bois qui lui enseigne son humanité. Mais c'est surtout par ses saints et par ses morts qu'il tient le bout de la chaîne qui l'unit à l'infini. Par eux il se rattache à l'au-delà et au passé, car les uns et les autres lui rendent présente et comme visible la loi de réversibilité et d'assistance qui unit les fils de Dieu. Ils lui rappellent la grande fraternité spirituelle qui lui assure sa part de bénédictions et de grâces. -. Que dans ces croyances populaires se glissent des superstitions, qui le nierait? Mais comment ne pas voir aussi leur bienfait et leur force? Toute cette première partie du siècle est pleine des témoignages de cette foi. Éghses qu'on reconstruit, anniversaires qui se fondent, confréries qui s'organisent, la vieille sève n'est pas tarie. Tout autant qu*aux grands âges de la piété, les populations rurales tiennent à leurs fêtes locales, aux images, aux reliques de leur « patron ». Quand, en 1544, à l'annonce d'une invasion allemande, le Chapitre de Meaux envoie ses commissaires à Saint-Cyr pour enlever et mettre à l'abri la châsse du bienheureux, les paysans refusent, menacent d'expulser les envoyés et déclarent hautement qu'ils sauront bien eux-mêmes cacher leur châsse et défendre leur saint. En dépit des railleries, des controverses protestantes, les pèlerinages se continuent. En quels termes Claude Haton nous décrit ceux de sa région, qui groupent des milliers
d'hommes et de femmes accourus des régions de Sens ou de Troyes!
Desservants, moines, étudiants, petits régents, maîtres d'école ou praticiens, compagnons, et avec eux les épouses, les sœurs, les filles de ces artisans qui les suivent dans les assemblées secrètes, au tribunal, et même au bûcher, tels sont les premiers adeptes de la foi nouvelle. Par là s'affirme son caractère démocratique, et s'expliquent aussi ses allures libres, ses négations radicales, l'esprit farouche de son prosélytisme. — Religion de petites gens, diront le roi et ses conseillers. Et ils les traitent comme tels, en séditieux qui ne comptent pas, avec qui on ne discute pas, mais qu'on menace et qu'on châtie. Contre les forces coalisées du pouvoir et de la société, ils furent pourtant, ces petits, l'âme de la résistance. I^eur part fut peut-être la meilleure: l'histoire s'incline toujours, même quand elle ne les partage point, devant ces fortes convictions qui s'affirment par le sacrifice. Elle ne pouvait être la seule. Si le protestantisme n'avait été qu'une doctrine d'intellectuels, habitués aux nuances et à la mesure de la pensée, amoureux de leur repos, ou encore une mystique d'initiés se confinant dans des cénacles, sans doute eût-il fini comme le réformisme de Meaux ou plus tard le jansénisme. Végétation éphémère du grand arbre religieux, mais condamnée, faute de grand jour, à s'étioler et à périr. Mais la Réforme n'eût-elle eu que l'audience des classes populaires, s'ofîrant au monde comme un christianisme très large, une illumination, sans dogmes précis, sans discipline définie, elle se fût rapidement dissoute dans l'anarchie et l'impuissance du sentiment individuel. Le génie de Calvin fut de comprendre qu'en France surtout, la révolution religieuse devait s'organiser,
et pour s'organiser, se rallier les élites. Mais changer le recrutement de son Église était aussi en modifier l'esprit. Nous aurons à voir quelles furent les conséquences de cette intervention et comment la Réforme française se transforma sous la rude main du réformateur.