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Histoire ecclésiastique (1580), I, p

il se fait prendre '*. Que d'autres, aussi impénétrables, cheminent comme lui, sous des noms supposés, sans autre bagage que leur Bible et quelques idées simples! D'où viennent-ils? Où vont-ils? Nul ne le sait, sauf les « frères ». Ils se glissent de ville en ville, inaperçus de la foule, s'arrètant dans une maison sûre pour prêcher quelques initiés. La semence jetée, ils reprennent leur course, appelant la vengeance de Dieu sur ceux qui les rejettent. Ces petites communautés étaient déjà en rapports les unes avec les autres. Elles s'informaient, se prévenaient, envoyaient en reconnaissance leurs messagers et leurs éclaireurs, avaient leurs mots de passe et leurs signes de ralliement. Le protestantisme naissant ne fut guère qu'une franc-maçonnerie ayant ses loges, sa langue, ses gestes rituels.

Cette propagande a-t-elle déjà un plan et une méthode réfléchie? Si nous observons la diffusion de l'hérésie, nous voyons combien elle se montre inégale dans ses progrès, irrégulière dans sa marche. On ne peut dire cependant qu'elle avance au hasard. Parfois, elle s'étend dans un rayon déterminé. D'un centre primitif elle gagne les localités voisines. Dans le pays de Caux, notamment, de 1531 à 1534, ou en Guienne dans l'Entre-Deux-Mers. Ailleurs le germe est jeté là où il a chance d'éclore, partout où des concours discrets se révèlent, où le milieu s'annonce favorable, de préférence dans les villes, et, parmi les villes, celles d'université, de commerce, bref, ces populations mêlées et instables, préparées par le remous des idées ou des affaires à devenir un vaste champ de fermentation religieuse. — Surtout, il faut tenir compte de cet agent incomparable, la route. De 1530 à 1550, la plupart de nos foyers locaux s'échelonnent sur les grandes artères qui partent de Paris vers Tours, Bordeaux, Clermont, Lyon, Calais, Strasbourg et Baie, ou encore sur la transversale qui unit Marseille

4. Sur ce prédicant, cf. N. Weiss, La Chambre ardente. LXXXII, cii; 71, 88, 101, 119.

à Bordeaux, la Méditerranée à l'Océan. Telles autrefois les premières communautés chrétiennes qui suivaient les grandes voies des Gaules avant de pénétrer dans l'intérieur du pays.

Par la force des choses, un certain ordre tendait ainsi à s'établir. Mais déjà, parallèle à cette action dispersée, se préparait une action organisée : celle du dehors. — Le jour où Farel s'établit à NeuchâteP, il aspire à donner à la Réforme française ses directives et son impulsion. L'œuvre commencée par le réformateur dauphinois sera poursuivie et achevée par Calvin.

Qu'avait voulu Farel? Ouvrir aux réfugiés français un asile; mais aussi donner à la Réforme un point d'appui et de ralliement. Ce centre d'action, Farel a admirablement compris qu'il devait être créé assez loin de la France, pour garantir sa liberté, et assez près de nos frontières, pour assurer son influence. En 1530, Neuchâtel, en 1536, Genève, sont conquises. Dès lors, la propagande du dehors s'organise. Farel lui a donné son premier outil : le livre. Et il avait fait venir auprès de lui, à Neuchâtel, de Wingle; à Genève, il appelle Jean Gérard, puis en 1537, deux autres Français, Jean Michel et Michel du Boys. La grande usine est créée qui déversera sur la France le flot de ses Bibles ou de ses livres d'édification et de controverse^. — Cette première organisation n'est pas la seule. Ce que Farel encore a compris, avant Calvin, c'est la nécessité d'unir tous les petits groupes évangéliques, d'étendre sur leur particularisme le réseau serré d'une doctrine commune et d'une direction unique. Et à. cette œuvre, d'abord seul, puis avec Calvin, il a travaillé résolument. Par ses lettres, ses émissaires ',

5. Sur le rôle de Farel et l'imprimerie française de Neuchâtel, cf. L'Ëvangélisme, p. 475.

6. Rilliet et Diifour. Le catéchisme français de Calvin (Genève, 1878), p. CLxxiv et suiv.

7. Par exemple Marcourt à Yverdon en 1536. Un Français, Michaut, s'étant installé lui-même comme pasteur à Aubonne, les pasteurs de Genève protestent contre ce « brigandage ". C. R., X, n» 56 (23 avril 1537, Calvin à Viret.)

il entre déjà en relations avec les milieux français : Paris, Meaux, Rouen, Lyon, Gap, Grenoble. Dès lors, dans l'offensive contre la France catholique, un plan se découvre. Ce n'est pas sans raison que Farel, dès 1535, entre en contact avec les Vaudois * et essaye de les rattacher à la foi de Genève; que Calvin, en 1536, songe à la conquête de Besançon *. En 1540, c'est encore Farel qui songe à Montbéliard, possession du duc de Wurtemberg, mais où un Français, Toussain, s'est établi. « Par cette voie, dit-il, on peut gagner les Bourgognes. » Il regardera plus loin encore, au nord de la France, vers Calais. Il souhaite que la foi nouvelle s'y enracine. « Si on entretenait des ministres pieux dans cette partie du royaume (de Henry VIII) qui parle français et se rattache à la France, ce serait d'un grand avantage i°. » Genève, les vallées vaudoises, Montbéliard, Calais ", peutêtre Metz, autant de points de pénétration qui commandent la route de France. S'ils sont solidement occupés, la France religieuse est investie.

Cette propagande calculée, réfléchie, qui étendra peu à peu ses prises, finira par remplacer l'autre. Elle mettra entre les mains de Calvin la Réforme française. Est-elle la seule qui vienne du dehors? — D'autres éléments travaillent dans le même sens et qui révèlent la main de l'étranger.

Nous avons maintes fois rencontré ces écoliers, ces marchands — luthériens — qui venus d'Angleterre ^^, d'Alle-

8. Sur les rapports avec les Vaudois, cf. L' Evangélismê, p. 384,

9. C. R., X, n° 56 Calvin à Viret (23 avril 1537). Il songe à y envoyer J. de Tournay.

10. C. R., XI, n» 215. Farel à Calvin (11 avril 1540). Id., ibid. « Si pii projicerentur ministri in ea parte regni quae gallice loquitur et Galliae est conjuncta, lioc fleret coramodissime ».

11. Calendar, Henry VIII, XIII, 2, n° 97. Cranmer au roi (15 août 1538). id. XVI, n" 8. Commission envoyée à Calais pour s'enquérir de l'hérésie (1540), id. XIV, n" 1168, 1204 (1539); XV, n° 316, ordre donné par Henry VIII de faire une enquête à Calais, 9 mars 1540.

12. Les marchands anglais à Rouen renseignent leur gouvernement. Calendar, XVIII, i, n» 46. Ordre d'arrêter les marchands anglais. Vagabond anglais capturé pour hérésie^ n" 427, 23 juin 1542;

272 LA PROPAGAiNDE DE L'EVANGILE

magne, de Suisse, abordent dans nos ports, circulent sur nos routes et séjournent dans nos universités ou dans nos foires. Mais on entrevoit aussi dans nos conflits religieux une autre ingérence, celle des gouvernements. Ingérence provoquée par nos réfugiés de Neuchâtel et de Zurich.

Ils ne s'en effrayaient point — au contraire. Ils se tournaient volontiers vers l'Allemagne luthérienne ou l'Angleterre schismatique. N'est-ce point Farel qui écrivait en 1540 : « Il faut veiller à ce que le roi (Henry VIII) s'occupe de la France ^^ » — Ou encore : « Il serait bon que, par de pieux Allemands, on pût travailler à l'édification de la France... » Appel à l'étranger, au nom de la solidarité protestante, qui, à plusieurs reprises, déclanchera son intervention en faveur des « luthériens » persécutés. — Mais cet appel à des gouvernements en paix avec le nôtre, ne risquaitil pas d'ouvrir la porte à des intrusions autrement dangereuses, celles de l'ennemi?

La France avait elle-même donné l'exemple, en intervenant dans les querelles religieuses de l'Allemagne. Elle avait soutenu de son influence, de ses conseils et de son or, les princes luthériens contre l'Empereur, ce dont Gharles- Quint s'était déclaré « estomaqué ». La réciprocité eût été de bonne guerre. Que Henry VIII et Charles-Quint aient songé à tirer parti de nos dissidences religieuses, aucun document ne permet de l'affirmer. Mais des coïncidences au moins troublantes éveillent le doute. Déjà en 1538, Henry VIII, mécontent de notre accord avec le pape, avait offert un large asile aux protestants français bannis ou fugitifs. Cette faveur à peine dissimulée, envers des sujets que le roi considérait comme des rebelles, avait provoqué les plaintes de François I^r. En 1542, la situation

13, C. R., XI, n° 215 : « Videndum... ut, (le roi) suae ditionl consulens, Gallis quoque prospiceret » ; et plus loin : « Si per pios Germanos tandem possit efllci in Galliae aediflcationem, bene erit, » Nous avons déjà exposé le rôle de ces étrangers. Cf. L'Évangélisme, p. 432 et plus haut, p. 240. Nous devrons y revenir à plusieurs reprises.

était plus critique. Charles-Quint et Henry VIII coalisés contre nous avaient signé un traité qui démembrait la France. En cas de victoire, l'Empereur reprenait la Bourgogne et la Picardie, Henry VIII, les anciennes provinces des Plantagenet : Normandie, Poitou, La Rochelle. Or, c'est au moment même où la guerre est déclarée, où la France est envahie, que l'agitation protestante se propage et s'accroît ^*. Des quantités de livres luthériens viennent d'Anvers et, par Saint-Quentin, sont dirigés sur Paris. La fermentation religieuse redouble dans les villes normandes comme Rouen, Dieppe, Le Havre. Une révolte éclate en Aunis, pendant que le protestantisme se répand sur toute la côte, à La Rochelle ^^, Ré, Oléron, Arvert. Par qui s'alimente cette propagande? Quels fonds assurent ces envois de livres ou de prédicants? Nous ne le saurons jamais. Mais qu'il existe un lien entre ces mouvements, politiques et religieux, et les menaces d'invasion anglaise, le gouvernement royal en est convaincu. « Je suis informé, écrit le roi à M. du Lude, gouverneur, qu'à La Rochelle, où les Angloys doibvent descendre, des troubles se préparent, que là et aux environs, y a plusieurs personnages grandement touchez et infectez de ces dampnées erreurs luthériennes qui se sont mys ensemble et par trouppes courent le pays )> ^^ En 1548, la révolte de la gabelle éclatera dans ces mêmes pays au moment de notre seconde guerre contre l'Angleterre pour la reprise de Boulogne. Henri II fait fortifier en hâte Bordeaux et

14. Galendar, Henry VIII, XVII, 22 janv. 1543. Ultimatum à la France. N^ 754, Il fév. 1543. Traité entre Charles V et Henry VIII.

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