Archives nationales X^'. Troubles à La Rochelle
16. Sur le développement soudain de l'hérésie et l'agitation en Anjou, Poitou et Saintonge, cf. X^', 1549, Conseil, f 240 (6 juillet 1542). A. H. du Poitou, XII, 1882. Lettres adressées à J. de Daillon, comte du Lude (27 avril, 16 juin, 28 juin 1543, 22 mai 1544). « J'ay esté adverty que de la Rochelle et des environs y a plusieurs personnaiges grandement... infectés de ces mauldictes... erreurs luthériennes; qui se sont mys ensemble, et par trouppes vont par le pays, faisant inflnys scandales et semant parmy le peuple leur... dampnée doctrine, chose qui me déplaist... tant pour l'honneur de Dieu... que pour estre telles sédicions... très dangereuses, notamment en temps de guerre où nous sommes ».
La Rochelle dans la crainte que rebelles ou luthériens favorisent un débarquement.
Initiatives individuelles, rayonnement des foyers locaux, action des émigrés ou de l'étranger, telles sont les forces qui vont propager la révolution religieuse.
Cette propagande intense et continue revêt les formes les plus diverses. La première est la prédication.
On sait quelle fut, au début du siècle, l'influence de la chaire. Au sein d'une société où l'imprimerie commence à peine à se répandre, et seulement dans les sphères cultivées, où les affaires publiques se discutent dans le huis clos des Conseils, la chaire est la grande école du peuple. Seule tribune où des voix libres se fassent entendre, elle l'initie non seulement à ses croyances et à ses devoirs, mais encore aux problèmes sociaux ou politiques du moment ^. Journal parlé qui éclaire et dirige l'opinion... Et avec quelle indépendance! Les sermons d'un Maillard, d'un Pépin, d'un Cléret en font foi. Ces prêcheurs hardis ne respectent aucun pouvoir, ne font grâce à aucun abus. Leur critique acérée, leurs railleries impitoyables s'attaquent à tous les ordres de l'État comme à toutes les classes sociales. Seigneurs, parlementaires, hommes de loi, hommes d'Église, évêques ou prélats, tous ont leur part, à la grande joie de la foule. Le roi même n'est pas épargné. On sait que Louis XI voulait faire jeter Menot à la Seine. C'est qu'en réahté, ces prêcheurs sont des moines, des Mendiants, qui, Cordehers ou Jacobins, sortis du peuple, parlent sa langue. Leur éloquence ne redoute ni la bouffonnerie ni la crudité. Ils émeuvent et ils amusent. Anecdotes grivoises, facéties burlesques, invectives enflam-
1. Sur le caractère populaire de la prédication, cf. A. Méray. Les libres prêcheurs au Moyen âge, Paris, .1860. B. P. F. X., p. 155 suiv.
mées tiennent en haleine les foules qui les écoutent. Jamais peut-être celles-ci n'ont été aussi denses. Les églises sont pleines. Un des grands soucis des autorités ecclésiastiques ou des corps municipaux est d'appeler dans leur ville des prédicateurs de renom qui sont sûrs d'être écoutés. En 1528, il a suffi des sermons d'un religieux, pour éveiller dans toutes les villes de la Gascogne et du Toulousain un courant réformateur.
Ce fut une grande force pour la Réforme naissante que le nombre des religieux qui embrassèrent la oi nouvelle* Ces néophytes passionnés mirent la chaire à son service. Qu'on se rappelle les origines du mouvement. Presque toujours, presque partout, c'est de la chaire que partent les premiers appels. CaroH, Meigret, Sebiville ont frayé la voie. Les initiatives hardies se continuent, bien plus, se multiplient. Les pouvoirs publics ferment la bouche aux novateurs, d'autres se lèvent. Voyez ce qui se passe à Paris. En 1532, et en 1533, les carêmes de Gérard Roussel au Louvre attirent en foule des gens du peuple, des humanistes, des clercs. Courant et Berthaut, deux Augustins, font en même temps grand bruit. Dix ans plus tard, une nouvelle offensive oratoire est déchaînée. En 1542 et 1543, recommence l'agitation. C'est Frère Barenton à Saint-Séverin, Frère Bernard ailleurs et surtout le curé de Saint-Etiennedes-Grès, Landry. Ce dernier prêche à Saint-Germainle-Vieux. Il a un succès retentissant. L'église est comble. Les réformés saluent en lui un nouveau Luther. Calvin luimême est attentif. Deux ans plus tard, c'est le gardien des Mineurs, Perrucel, qui fait courir tout Paris à Saint- Jacques et à Saint-Paul 2 et, quoique protégé par Marguerite et l'évêque du Bellay, avance des doctrines réprouvées.
2. Sur les prédications de Landry, cf. A. N., X^', 1548 (Conseil), 30 mars 1542, information du p. g'' à la requête de l'inquisiteur de la foi, et A. N., Conclusions de la Faculté de théologie (M M. 248, 5 janvier 1542y. Sur Fr. Barenton, id., ibid., 3 janvier 1541, Fr. Bernard, id., ibid., 2G sept. 1543. Poursuites contre Perrucel, id., ibid., (4 févr. 1545).
La faculté de théologie fulmine contre « ces témérités... scandaleuses, séditieuses, schismatiques et hérétiques ». Elle est impuissante à les prévenir.
Elle a raison de s'émouvoir. Cette contagion oratoire ne sévit pas moins en province où, comme à Paris, plus d'une chaire donne le signal. Ne sont-ce point les prédications de l'Augustin Marlorat qui ont semé l'hérésie à Bourges? Chassé de la ville, il parlera encore à Poitiers et à Angers. Dans toute cette région de l'Ouest, comme en Saintonge, des Carmes troublent le peuple par leurs « preschemens oblicques et leurs doctrines erronées^. » L'un d'eux. Frère Morellet, de Loudun, qui émet en chaire plusieurs hérésies, est sommé de prêcher le contraire. Il s'y refuse et prend la fuite. A Bergerac, en 1545, le baile remontre au consulat que le Frère Marentin dans son dernier Carême * « a semé tout plein d'erreurs, dict qu'il n'avoit passé que par les ruelles et qu'il en viendroit qui passeroient par les rues ». Bientôt, en effet, trois autres moines venus de Sainte-Foy se chargent d'accomplir la prophétie ^ Ils s'attaquent au Purgatoire et au dogme eucharistique. En 1546, des prédications d'Hubert Lubin et de Frère Nicole détacheront de l'ancien culte des villages de l'Ile d'Oléron ou d'Arvert. Et, leur faisant écho dans les vallées des Alpes, un moine, Frère Bourdelles, chassé de Turin, prêche à Saint-Jean-de-Maurienne un carême séditieux. A Clermont, en 1547, c'est encore un Carme qui lance du haut de la chaire des propositions téméraires ^ Les autorités religieuses
3. A. N., Xi^' 1549, f° 240 (6 juillet 1542). Dénonciation par le Fr. Vernier (( qu'il y avoit en la ville de Poictiers, celle d'Angiers, pais de Poictou, Anjou, Angoulême et Xainctonge plusieurs religieulx... presclians et dogmatisans ». ID., ibid., P 323 (31 juillet). Requête de l'inquisiteur contre Fr. Morellet,
4. Bordeaux. Arrêt du P' sur les prêcheurs. Reg. B. M., p. 376, 377 (13 nov. 1545).
5. B. P. F., 2« série, t. X, 1875, p. 183. Extrait des Archives de Bergerac, 20 nov. 1545. « Estoient venus troys prescheurs de Sainte-Foy qui ou aucuns d'eulx en preschant avoit (sic) nyé le purgatoire, nyé le Saint-Sacrement, à cause de quoy plusieurs en estoient venus de leur secte, qui avoient attiré beaucoup de gens de la présente ville. »
6. B. P. F., 3« série, t. X, p. 464. Barmier, Hisi. du Sénat de Savoie. Hauser, La Réforme en Auvergne (1898),
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protestent, mais le Consulat couvre son prédicateur. Ainsi, partout où ils passent, ces hardis missionnaires sèment à pleines mains les idées nouvelles. — Cherchons à savoir ce qu'ils disent. Mêlons-nous un peu à leur auditoire, parmi ceux qui, disait Caroli, « écoutent derrière les piliers ». Nous entrons à Saint-Germain-le-Vieux. Landry est en chaire. Il parle de la confession. « La confession n'est que consultation que fait le pénitent au presbtre, comme l'advocat à sa partye. Un presbtre ignorant ne peult absoudre. Et défault de sçavoir du presbtre empesche la rémission des péchés. » Et voici maintenant sur le Purgatoire, les Saints, les Observances : « Il n'y a point de Purgatoire... En la Saincte Escripture n'estoit parlé d'Enfer, mais que de fournaises et cheminées flambantes... Quand tu dis que la Vierge Marie est Mère de Dieu, tu erres, car tu doys dire qu'elle est mère du bon Jésus qui est Dieu... Vous vous abusez de prier la Vierge Marie, sainct Pierre ou aultres Sainctz. car ilz ne vous aydent point. Mais il faut s'adresser à la source qui est Jésus-Christ. — S'abstenir en Caresme de menger chair est faire le caresme des homm.es et non de Dieu. Il vauldroit mieux menger sobrement de la viande que menger beaucoup de sortes de poissons. » — Passons à Saint-Nicolas-des-Champs, où parle M^ Toussaint Gibout. « Prescheurs, preschons l'Évangile non par ung tas de fables, ne choses inventées de nos cerveaulx, ne des cérimonies légales et extérieures... Que prescherons-nous donc? Nous prescherons le nouveau et le vieil Testament avec les histoires d'iceluy... » Ou encore sur la Foi : « Nous avons ung advocat et médiateur, ung rédempteur qui interpelle, qui patrocine devant Dieu son père pour nous. Et ainsi, mes frères, ne vous désespérez donc plus. Il s'ensuyt donc bien que si le chef y est, que les membres iront sans rien dire aultre chose... D'où vient que les apostres n'ont sceu faire miracle? Pourtant qu'ilz n'avoyent point ferme foy en Nostre Seigneur. Voyez : infidélité est le plus desplai-
sant à Dieu... Il n'y a rien qui luy soit plus plaisant que la foy... » Allons entendre maintenant à Saint-Séverin Frère Mestayer, un Cordelier. Il parle du salut de l'enfant mort sans baptême... (Grave problème qu'a soulevé Calvin et qui se rattache à la doctrine des sacrements) : « que sera-ce de luy? Je réponds que en la foy du père et de la mère, des parens et amys, qu'il sera saulvé. Toutesfois, toy qui as lu l'Évangile, tu me pourras objecter qu'il est escript en Saint Jean... Je te dis, et ma censure est telle (soubz toutesfois la correction de mes maieurs et de ceulx qui ont meilleur sentiment que moy) qu'à la vertu de ceste foy et du bon mouvement intérieur et extérieur des parens que le petit enfant sera saulvé et son péché originel remys. Voilà mon opinion. Tu me pourras dire : « Qui est le motif de vostre opinion? Mon motif est la grande bonté et miséricorde de nostre Dieu, la doulceur de nostre loy évangélique '... »
Rien ne montre mieux que ces passages les hardiesses provocatrices et aussi les prudences calculées, le ton vif et familier de ces prêcheurs qui attaquent jusqu'aux formules consacrées par la piété des âges. A vrai dire, ils insinuent plus qu'ils n'affirment. S'ils attaquent, c'est comme de biais, par un détour. Ils feignent de s'en prendre uniquement aux déformations que l'ignorance des siècles a aggravées. Est-ce donc être hérétique que de tonner contre les abus? Que de revenir à l'idéal de l'Évangile? De ces thèmes de la prédication, l'un répond au fonds de critique et au sens du juste qui est dans toute âme française; l'autre, au besoin de religiosité qui est dans toute âme humaine. Mais le danger, et les théologiens le remarquent, est dans ces omissions volontaires, ces formules imprécises qui, séparées de leurs compléments nécessaires ou de leurs
7. B. N., Information contre Landry. L 428, 20. Cf. B. P. F. XXXVII, p. 241 suiv. Landry abjura à N.-Dame le 29 avril 1543. Sur Fr. Mestayer, cf. d'Argentré, Collectio judiciorum, II, p. 139.
correctifs traditionnels, tournent aisément à l'hérésie. Au fond, malgré leurs précautions oratoires, s'entrevoit le double principe du nouveau Christianisme : l'autorité exclusive de l'Écriture et le salut par la foi seule. — Naturellement, les adversaires ripostent. Et mieux encore, ils attaquent. Dans les chaires rivales retentissent des clameurs. Sus à Luther!... Au diable, les hérétiques... ^. La chaire devient ainsi une arène publiqueoù s'affrontent les opinions les plus diverses et les plus contraires. Combien du Bellay avait raison de recommander aux prêcheurs d'annoncer simplement l'Évangile M Parler sans cesse de Luther, des luthériens, c'est induire le peuple par curiosité à la tentation de les lire... Pour une doctrine nouvelle quelle chance meilleure que d'être discutée? car le silence est la mort. Aussi bien l'effervescence gagne le public. Bourgeois, gentilshommes, clercs, boutiquiers, se lancent à pleines voiles dans la controverse. Dans les rues, dans les tavernes, on ne parle que de grâce, de carême, de saints, d'Évangile. Pas de crocheteur qui ne s'improvise théologien. Les femmes elles-mêmes s'en mêlent. Et tout ce monde crie, s'échaufîe, querelle. Après les prédications de Landry, l'agitation est intense dans les faubourgs. La Sorbonne remarque que le populaire est divisé, et craint que, sous l'empire de ces prédications opposées, l'anarchie et l'esprit de révolte ne se glissent dans la masse ^^. Au xv^ siècle, la Capitale avait connu ces conflits passionnés qui finirent par la guerre civile. Imaginez dans d'autres villes, où la chaire se transforme en une lice tumultueuse, ces controverses, ces querelles, ces bouillonnements, les violences qu'elles provoquent, les haines qu'elles créent. Ce n'est pas seulement le bloc des croyances qui risque de se dissoudre, mais, comme le
9. A. N. L 428, n° 16. Remontrances au roi pour l'Évèque de Paris.
10. A. N. M M. 248 (18 janv. 1543). La Sorbonne se réunit et prend des mesures « ad sedandum scisma quod... ortum videbatur inter vulgares, timebaturque ne amplius puUularet propter varias quorumdam predicatorum predicationes ».
craint l'autorité publique, l'unité morale de la Nation. Que faire? Pour la Réforme, le gain est certain. Elle sème ses idées et, à tout prendre, la publicité est énorme* Et comment prévoir et surtout prévenir ces scandales? On se demande par quels moyens, en dépit des édits et des poursuites, un si grand nombre de prêcheurs ont pu si aisément disséminer leur hérésie. En réalité, dans la désagrégation du vieil édifice ecclésiastique, ils osent, parce qu'ils se sentent soutenus. Presque partout, l'absence de l'évêque, gardien-né de la doctrine et surveillant de la prédication, écarte tout contrôle. Presque partout aussi le particularisme des corps, leurs privilèges, leurs immunités favorisent l'indépendance. De quel droit interdire la chaire à ces religieux dont l'ordre est en possession d'état et qui invoquent leurs exemptions contre toute ingérence des pouvoirs officiels? Le plupart du temps, l'ordinaire les ignore. Ils viennent dans une localité appelés par un curé, parfois par un seigneur, souvent par la municipalité qui les paye. Quelques-uns se présentent sans titre régulier. On ne leur demande guère s'ils ont un congé en règle de leur supérieur ou de leur évêque. La facilité des curés est incroyable à laisser prêcher le premier venu. On juge de leur doctrine à leur habit et de leur orthodoxie à leur savoir i"'^^^ Qu'un scandale éclate, ils s'esquivent et recommenceront ailleurs, comme ce Frère Morellet, qui, dénoncé à Paris, va prêcher à Rouen, et, chassé de Rouen, remonte en chaire à Loudun ". Qu'on leur demande des explications ou un désaveu : comme Perrucel, ils ergotent, bredouillent, se soumettent sans rétracter, se rétractent sans se soumettre. L'autorité deve-
10 bis. Un synode tenu à Rodez (13 avril 1530, n. s.) prend des mesures à ce sujet (A. D. Aveyron). A Rouen en 1531, un arrêt du Parlement interdit aux habitants de Caudebec de choisir eux-mêmes leur prédicateur (Oursel, Noies pour servir à l'hist. de la Réf. en Normandie, p. 24). A Bordeaux le P' défend aux fabriciens et au vicaire de l'archevêque de choisir aucun prêcheur sans enquête préalable. (B. M. Conseil, p. 376, 13 nov. 1545.)
11. Cf. Oursel, ouv. cit., d'Argentré, ouv. cit., N. Weiss, Episodes de la Réforme à Paris,
nait ridicule. Elle parvenait avec peine à faire descendre de chaire ces prêcheurs suspects. Le mieux était de les empêcher d'y monter ^^.
De quoi, l'Église mit près de vingt ans à s'apercevoir. C'est seulement en 1543 que la faculté de théologie songe à dresser un formulaire de foi (Calvin eût-il tant attendu?), que tout prédicateur sera tenu d'enseigner et qu'il sera interdit de combattre. Et ce n'est aussi qu'à cette époque que royauté et parlements rappelleront les règles canoniques qui doivent être observées dans le choix des prédicateurs. Il était trop tard. Et ces mesures n'allaient point suffire à arrêter les « dogmatisans » qui, de 1550 à 1559, réussiront encore à escalader la chaire et la mettront plus d'une fois au service des doctrines de Calvin,
Comme la chaire, le théâtre est une tribune, aussi retentissante, non moins hardie. Et comme la chaire, sacré ou profane, sérieux ou bouffon, il se fait peuple. Même grossièreté dans la forme : acteurs et auditeurs ne sont point choqués par la crudité des mots ou l'effronterie des détails. Même peinture du réel. Dans ces personnages de convention, de légende ou d'histoire, la scène renvoie au public comme sa propre image. Décors et costumes lui sont familiers. Nul souci de la couleur locale. Cette Jérusalem, cette Rome, qu'exhibent les drames religieux, reproduisent son église, sa place publique, ses toits en pignons, son auditoire. Les figurants, juifs ou romains, ressemblent comme des frères aux clercs, aux marchands, aux archers, aux gens de robe qu'il coudoie dans la rue. La foule retrouve ainsi au théâtre les émotions qu'elle aime, et les images auxquelles ses yeux
12. Sur les incidents provoqués par Perrucel, cf. A.»X. M M. 248 (7 mai 1545).
sont habitués, le passé dont elle vit et le milieu dans lequel elle vit. C'est ici qu'en plein siècle de la Renaissance le Moyen Age se survit le plus fidèlement à lui-même. — Aussi bien, l'engouement est général. Nulle ville qui n'ait encore ses mystères, ses moralités, ses farces, ses soties. Jusqu'au milieu du siècle, ces manifestations théâtrales se multiplient. On joue partout : en public, en chambre, à la Cour, dans les collèges. Marguerite elle-même compose des moralités ou des mystères ^. La France fourmille de confréries scéniques : sérieuses, celles de la Passion, joyeuses comme les Basochiens, les Enfants sans souci, la Mère folle de Dijon, les Canards de Rouen, sans compter ces « joueurs » de profession qui courent les routes sur le chariot de Thespis, à la grande joie des villes où ils s'arrêtent. Qu'un « cry public » annonce le spectacle, gens de robe, marchands, compagnons, crocheteurs des halles, harengères, galopins de la basoche ou de la rue y courent comme au feu ^ ^^^. Ils en oublient jusqu'à la messe, le sermon et les vêpres. Le clergé lui-même abrège les offices et déserte son église. L'autorité est contrainte de les rappeler rudement à leur devoir -.
Quelle force de propagande au service des idées! Il était inévitable que ce nouveau christianisme s'insinuât dans les « jeux ». Arrêtons-nous un moment sur les mystères. Peut-être l'influence de l'Évangélisme n'est-elle pas tout à fait étrangère à la vogue dont jouissent ceux qui sont
1. Marguerite a composé la moralité de l'Inquisiteur (publiée avec V Heptameron dans la Soc. des Bibliophiles, 1853-1854).
1 bis. Sur le développement des confréries, cf. Petit de Julleville, Les Mystères, Paris, 1880 ; Le Théâtre en France, Paris, 1889 ; Hist. de la litt. franc., t. II, c. VIII et III, c. VI (chap. de Rigal). E. Fournier, Le Théâtre français avant la Renaissance, 1450-1550, Paris 1872. Sur le réalisme du théâtre, Sainte-Beuve, Poésie française au xvi« siècle, p. 169 et suiv. Sainte-Beuve donne le texte du cri public annonçant la représentation du mystère des Actes des Apôtres « en la ville de Paris », (p. 189).
2. Id., ihid., p. 193 : « Tant que lesd. jeux ont duré, le commun peuple dès huit à neuf heures du matin es jours de feste, délaissoit sa messe paroissiale, sermons et vespres... Les prestres des paroisses... ont délaissé dire vespres, ou les ont dictes tout seuls dès l'heure de midy, heure non accoustumée y.
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tirés de T Écriture. Si les confréries continuent à jouer des scènes empruntées à la vie des Saints, le nombre de ces pieuses légendes théâtrales va en décroissant ^. En revanche, la faveur du public ne se refroidit pas, dès qu'on met sur la scène les principaux épisodes de la Bible. Les grandes représentations du drame chrétien par excellence, la Passion, se fenouvellent dans toute la France avec un incroyable succès. On la joue à Paris, à Rouen, à Amiens, à Chartres, au Mans, à Grenoble *. Mais ce sujet préféré n'est pas le seul. Non moins goûté est le mystère des Actes des Apostres qui est joué à Bourges en 1536 dans les vieilles arènes, à Tours, à Amiens. Pièce énorme qui ne compte pas moins de 60.000 vers et exige 500 figurants. A Paris, dans une des trop courtes périodes de la paix, les drames sacrés se succèdent. En 1538, on joue devant le roi le Sacrifice d''Abraham. Le 16 décembre 1540, un cortège imposant de trompettes, d'archers, d'ofïiciers et de sergents de la ville se promène dans les rues et les carrefours et convie les « citoyens » avoir, à l'Hôtel de Flandre, les Actes des Apostres. En 1542, le poète Louis Ghocquet compose un drame sur V Apocalypse, et le roi autorise Ch. de Royer et ses associés « maistres et entrepreneurs du jeu et mistaire de l'Ancien Testament », d'en donner une représentation ^.
Voilà donc la Bible sur la scène. Assurément, la plupart de ces pièces n'étaient point des nouveautés. Ces prédications scéniques avaient pendant si longtemps édifié les foules! Mais les circonstances avaient changé. La foi nouvelle prétendait s'emparer de l'Écriture. Qui sait si, au sortir du théâtre, quelque auditeur curieux ne sera pas tenté d'ouvrir le livre dont on vient de lui montrer un des épi-
3. Cf. Rigal, Le Théâtre français avant la période classique, Paris, 1901.
4. Cf. ouv. cit. et Lanson, Rev. hist. litt. fr. (juin-sept. 1903).
5. Actes de François I", n° 12242 (18 déc. 1541). Les mystères de l'Ancien Testament, de V Apocalypse et les Actes des Apôtres sont également représentés à Amiens en 1541 et 1542. A. M. B B. 24 (19 oet. 1541, 9 févr. 1542). Le premier est encore représenté en 1547, les deux autres sont joués en 1550 (Id., B B. 25 et B B. 26), (15 sept. 1547, 23 oct. 1550).
sodés et de se déclarer « biblien »? — D'autant plus que le livret du poème n'est jamais arrêté. Les mystères n'étaient point imprimés d'avance. Des manuscrits circulaient, que des auteurs locaux, clercs ou régents, étaient chargés de reviser et de mettre au point. Qu'un de ces auteurs soit acquis aux idées nouvelles, il ne se fera pas faute d'interpoler des vers suspects et de tirer à ses idées les personnages et la pièce. Et, par exemple, n'est-il pas quelque peu inquiétant de voir la correction des Actes des Apostres confiée, en 1536, à Chaponneau, ce moine de Saint-Ambroise qui, deux ans plus tard, jettera le froc et s'enfuira à Genève? Aussi bien, les entrepreneurs de mystères se tiennent-ils sur leurs gardes. Ils se croient obligés de rassurer discrètement les autorités et le public. Quand on joue les Actes à Paris, la proclamation a bien soin d'avertir que c'est « honneste œuvre de catholicques », et que toutes « bonnes gens sont invitées » hors « les luthériens ». La précaution est-elle superflue «? Remarquons qu'en 1546 le même mystère sera joué à Genève. Il en est de même du Sacrifice d'Abraham qui, remanié par Bèze en 1550, deviendra un des modèles du théâtre protestant.
Ce sont peut-être ces risques, non moins que les grossièretés semées dans les mystères, qui éveillent, dès ce moment, les défiances de l'autorité. Les parlementaires voyaient d'un mauvais œil ces représentations. Elles inquiétaient leurs scrupules religieux et choquaient leur goût de lettrés. Peu à peu grandit chez eux la conviction qu'entre le théâtre et la religion un divorce est nécessaire. En 1541, la première pensée du Parlement est d'interdire le jeu des Actes des Apostres. Il fallut des démarches et des interventions pour que la défense fût retirée. La même année, le procureur général dénonce les scandales provoqués par les mystères, et quand les entrepreneurs de V « Ancien Testament » se