Sainte-Beuve, ouv. cit., p
LES iMOYENS 285
présentent devant la cour avec les lettres du roi, celle-ci n'entérine qu'avec défense d'y « interposer aucunes choses prophanes, lascives ou ridiculles ' ». La mauvaise volonté de nos magistrats est évidente. Elle finira par triompher. L'arrêt célèbre du 17 novembre 1548 ne permet aux Confrères de la Passion que des pièces « prophanes, honnestes et licites » et leur interdit à l'avenir tous sujets religieux ^
Les influences protestantes, qu'on entrevoit à peine dans les mystères, s'accusent bien autrement dans la comédie morale ou satirique. Moralités, farces, soties, ces petites pièces très courtes, au vers libre, à l'allure légère, sont toujours à la mode. Il suffit d'une chambre, de quelques planches : la verve des auteurs, le plaisant des situations, la malignité des critiques assurent la recette. La licence de ce théâtre était extrême. « Bazochiens », « Enfans sans soucy », « rymeurs » de tout rang, ne respectaient personne, pas même le pouvoir. Bien entendu, dans leurs satires souvent ordurières, le clergé figurait en bonne place. Le Moyen Age ne s'était pas fait faute de censurer les gens d'Église. Il avait créé le type populaire du moine ou du clerc gourmand, ignare, grand marchand de pardons et débiteur de patenôtres, avide d'argent et coureur de femmes. Le pubHc riait sans s'indigner ni songer à mal. — La révolution religieuse exploitera, à son tour, ce filon d'anticléricalisme, mais alors avec l'âpre ardeur de l'attaque. Elle livre l'homme d'Éghse au ridicule, plus encore, au mépris. Tuer le respect du prêtre est le meilleur moyen de discréditer sa foi.
Dès le début de l'agitation luthérienne, la polémique monte sur les tréteaux. Œuvre surtout des écoliers qui, entre les.murs de leur collège, s'égayent bruyamment chaque année aux farces et « mommeries » où pétillent la fantaisie et les audaces de leur jeunesse. Quelle apparence que,
7. A. N., Xi'^ 1543, f° 47. 48 (9 juin 1541). Id., X^^ 1548, f" lÔG^" (^7 janv. 1542).
8. Ib., X^' 1564, f° 5. L'interdiction ne s'adressa sans doute qu'aux Confrères de la Passion, puisque les mystères sont joués à Amiens en 1550.
dans le conflit religieux, ils se tiennent cois? En 1521, les écoliers du Plessis ont joué Beda et la Sorbonne. Trois ans plus tard, c'est certainement dans un collège qu'est représentée la « Farce des théologastres )> qui bafoue la glose, la dialectique de l'École, et jette dans la foule le nom de Luther. A Montpellier, en 1529, le mouvement luthérien est décelé par une farce scolaire ^. Flèches redoutables, dont on peut déjà calculer la puissance meurtrière, et que vont bientôt décocher les réfugiés français groupés en Suisse autour de Farel. En 1533, Wingle imprime à Neuchâtel la Maladie de Chrestienté^ d'un ancien dominicain de Blois, Thomas Malingre, et la Vérité cachée ^'^^ sans doute du même auteur. Nulle action dramatique dans ces pièces. C'est un débat doctrinal entre des personnages qui sont eux-mêmes des abstractions. Mais le populaire goûtait ces allégories et ces tirades. « Ghrestienté » est malade. « Hypocrisie » et (( Péché » accourent à son chevet. Quelles drogues lui proposent-ils? L'une, le culte des Saints, la glose, la confession; l'autre, le repos et la paresse. Son état s'aggrave. Heureusement, le sage médecin arrive. Aidé d' « Inspiration », il diagnostique le mal et trouve le remède : « un bouillon de quatre langues » : entendez les Évangiles; « un vin blanc bien pur » : l'amour de Dieu. H n'est que de quérir ces spécifiques merveilleux dans la « rue de Saincte Bible ». Ghrestienté est sauvée. Elle ne se fiera plus désormais qu'à Jésus (( seul médiateur ». — Mêmes allégories dans la Vérité cachée « faicte et composée à six personnages, nouvellement corrigée et augmentée avec les auctoritez de la Saincte Escripture »♦ « Vérité » commence par un monologue bourré de textes scripturaires, puis elle appelle « Peuple ». « Peuple » accourt) flanqué d' « Aucun » et de « Ministre » qui s'étonnent un peu :