‹ Les origines de la réforme (volume 2)Chapitre 64 sur 87 · Cf. V Évangélismei p · texte numérisé non relu

Cf. V Évangélismei p

10. Voir le texte de ces moralités dans Le Roux de Lincy : Recueil de farces, moralités et sermons. Paris, 1837.

« Il n'est pas dimanche ne feste ».

Mais « Vérité » tient à sa harangue et c'est en effet un véritable sermon qu'elle prononce. La foi, le salut, les œuvres, presque le « Sommaire » de Farel, en vers français. Naturellement un débat s'élève. « Aucun » soutient « Vérité ». « Peuple )) plaide pour la tradition. « Ministre », hésitant d'abord, se refuse à renoncer à la hiérarchie et aux Décrétales. « Somme » et « Avarice » viennent lui prêter mainforte et lui conseillent de brûler « Vérité ». « Aucun » tire la morale de la pièce :

« Idoles et faulx Dieux étranges Seront brisez et confonduz. »

Ces pièces furent-elles jouées en France? Pas en public assurément. Nul n'eût réussi à mettre sur la scène ces critiques passionnées bien faites pour déchaîner les tempêtes. Mais imprimées à Neuchâtel, puis à Genève, elles passent la frontière et circulent dans nos milieux protestants. En 1534, un exemplaire de Vérité cachée est découvert et saisi à Lyon dans les bagages de Baudichon de la Maisonneuve. Dix ans plus tard, la moralité figure dans l'Index des livres interdits.

Avançons un peu. Dans cette France religieuse, si profondement troublée par la prédication, le théâtre s'enhardit. ^— Farces ou moralités d'inspiration protestante se risquent sur la scène. Rouen donne le signal. De 1535 à 1545, parmi les pièces qui sont représentées, quatre au moins sentent le fagot : la Farce des trois Brus et des deux Hermites, la Mère de Ville, le Porteur de pacience, V Eglise, Noblesse et Povreté qui font la lessive. Sujets en apparence inoffensifs ". Mais à l'abri du titre, l'attaque se dessine, tantôt voilée, tantôt brutale. Ici, la satire souligne l'immoralité des clercs, la rapacité des prélats, le désordre des couvents. Elle s'at-

' a. Id. ihid., 1, 2.

taque à la clôture, au célibat ecclésiastique et aux vœux " '"^ Là, elle vise plus loin. Dans Le Porteur de pacience, que signifient ces doléances répétées sur le jeûne, sinon une protestation contre les observances ecclésiastiques? La moralité même de la pièce, que « chacun porte son faix », que « le fils ne souffre pour le père », enferme une critique de la grande loi de la réversibilité des mérites ou des peines. Déjà même, on le voit, le dogme calviniste est dépassé et la voie est frayée au théâtre mystique de Pierre du Val et des libertins spirituels. Ces initiatives hardies se poursuivent dans d'autres villes, même sous le règne de Henri IL A Angers, en 1550, une moralité protestante déchaîne un tumulte 12. Puis c'est le Sud-Ouest, Agen, Clairac, Libourne où sont représentées des pièces « scandaleuses » concernant « Sainctz ou Sainctes, constitution des églises ». Des régents sont impliqués dans les poursuites, et ici encore les acteurs sont des « enfans sans soucy » et des écoliers ^^.

L'autorité publique s'inquiétait de ces écarts. Elle ne songea point à interdire la comédie, comme les mystères; elle la surveilla. Un peu partout, la censure préalable fut appliquée. Les parlements avaient depuis longtemps étendu leur contrôle sur le théâtre. Ils s'étaient appliqués à l'épurer. Ils redoublèrent de vigilance. A Paris, à Bordeaux, à Toulouse, les auteurs furent tenus de communiquer leurs manuscrits à l'inquisiteur ou aux magistrats. Les villes prirent, à leur tour, des précautions analogues. Seul moyen de filtrer l'hérésie ^^. Quant aux coupables, on les punit rudement. En 1549, une troupe de comédiens est arrêtée à

H bis. Voyez p. ex. la Farce des Brus et une autre farce de la même époque, « Sœur Fesne ».

12. Cette moralité est peut-être le Monde renversé par Martial Guyet (1550).

13. Sur Agen et Libourne, cf.H. Patry, La Réforme et le théâtre en Guyenne au xvi" siècle. (B. P. F., 1901, 1902). Id., Arch. Hist. de la Gironde, t. XII : Citation contre l'abbé (4 juillet 1554), Cf. E. Picot, Les moralités polémiques dans l'ancien théâtre français. B. P. F. (1887), pp. 2, 36.

14. Paris, A. N. X'% 1545, f° 335'° (7 mai 1540). Bordeaux A. D. B, 78. Toulouse, Amiens A. M. B.

Noyon, pour propos scandaleux. Le prévôt les met en prison et instruit leur procès. L'un d'eux, J. Bourgeois, dit Hector, convaincu d'hérésie, est condamné au feu. Le théâtre prend place dans le martyrologe protestant ^^

La chaire surveillée, le théâtre censuré, un grand moyen d'action manquait à la Réforme. Mais tout aussitôt s'offre une autre prise sur la masse : la chanson.

En dépit des guerres, des désordres, des malheurs publics, la France, en effet, chante comme elle rit. Les courtisans donnent le ton, en fredonnant dans les antichambres du Louvre ou de Chambord des ballades de Marot, et le peuple se met à l'unisson. Le paysan aux fêtes de son village, l'écolier dans sa chambre ou sur le chemin, l'artisan penché sur son métier ou sur ses presses, tout ce petit monde s'entraîne au rythme de sa voix. Grivoise ou narquoise, grave ou sentimentale, la chanson est la grande poésie du peuple. Elle traduit ses tristesses ou ses joies, ses colères ou ses enthousiasmes. C'est par elle qu'il se console et qu'il oublie, allège son cœur ou retrempe son courage. C'est alors qu'il se sent moins seul, et l'harmonie, si grossière qu'elle soit, qui s'échappe de ses lèvres, semble emporter son âme au delà de sa vie. Nous avons peine aujourd'hui à comprendre la place que tenait le chant dans notre vieille France. Au xvi^ siècle, il y avait des Confréries, comme les Puys, qui composaient des petites pièces dévotes ou morales que l'on mettait en musique. Point de village qui n'eût ses noëls, ses cantiques, ses chants traditionnels qui gardaient jalousement leur saveur locale et comme le goût du terroir.

Les partisans de la Réforme comprirent rapidement l'importance du chant pour la diffusion de leurs idées. On peut même dire que la chanson protestante jaillit spontanément de la foi nouvelle. Rappelons-nous ces bihliens

15. Cf. Weiss. La Chambre ardente ; Arrêts n"^ 227, 243 (8, 16 mars 1549). CALVIN* 19

de Meaux qui, dès 1525, rimaient des couplets contre les « bigotz » ou les « Chapperons fourrez », ennemis et « bourreaux » de l'Évangile. Les chefs de la Réforme se préoccupèrent de bonne heure d'exploiter ce filon. Dès 1532, l'idée en vint aux émigrés de Neuchâtel. Un ami de Farel, Saunier, rime en couplets les dix commandements de Dieu. L'année suivante, Mahngre publie les deux premiers recueils des chansons protestantes, auxquels il ajoute des noëls populaires, soigneusement purgés des « superstitions papales ». D'autres suivent. Mais le grand compilateur de ces poèmes populaires est un ancien prêtre limousin, réfugié à Genève, versificateur et organiste, Eustorge de Beaulieu. Ce dernier publie à Genève, en 1546, ses Chrestiennes réjouissances, recueil qui ne comprend pas moins de 160 morceaux. Le Chansonnier huguenot est désormais formé, et pendant tout le siècle, il ne cessera de s'enrichir. Les censures qui frappent ces compositions nous montrent bien avec quelle rapidité elles se propagent. Tous les sentiments, toutes les émotions qui agitent ces nouveaux croyants passent ici sous nos yeux. L'intention morale des auteurs est évidente. Ils ont voulu épurer la chanson et lui rendre sa vertu éducatrice. Et c'est pourquoi ils créent moins qu'ils n'adaptent. Ils s'emparent de poésies connues, rondeaux ou ballades à la mode, dont ils gardent le rythme populaire, mais modifient le sens. Nos chansons licencieuses ou simplement légères se transforment en cantiques. Le gentil Marot lui-même n'a pas échappé à ces travestissements. En réalité, nos poètes songent à bien plus. Ils font œuvre de doctrine. Ces petites pièces deviennent entre leurs mains des professions de foi, une arme de guerre, un viatique du martyre. Il y a une chanson de VOraison dominicale, de V Espérance en Dieu, de V Evangile, de la Conversion des ■pauvres papistes. Mais aussi des couplets contre le pape et ses « supposts », la Sorbonne, les moines et la messe. Des strophes émouvantes iront consoler les prisonniers dans leur

cachot ou affermir le prédicant dans sa course; mais un cri de vengeance appelle sur les persécuteurs la colère de Dieu. Le roi lui-même n'est pas épargné. Un autre de ces poèmes gardera également le souvenir des massacres de Mérindol et de Cabrières. Toute Famé de la Réforme naissante vibre dans ces chants qui traduisent sa foi, ses angoisses, ses douleurs, ses malédictions.

Malgré tout, et si populaires que soient ces recueils, le livre préféré de nos « bibliens » sera celui des Psaumes. Ce fut pour la Réforme une chance heureuse d'avoir pour traducteur de cette poésie divine le plus délicat des poètes, Marot. Il s'était mis à l'œuvre dès 1534, en plein épanouissement de l'Évangélisme. Mais il avançait lentement. Le premier recueil, terminé cinq ans plus tard, ne comprenait que trente psaumes. Encore n'était-il pas publié. Il en courait des copies et ce fut sans doute une de ces copies qui tomba entre les mains de Calvin à Strasbourg. Le réformateur s'en empara, et, en 1539, fit paraître le premier recueil protestant. Ce recueil fut complété, en 1543, quand Marot se réfugia à Genève. Cinquante psaumes avaient été traduits par le poète. Mais sa rupture avec Calvin, son départ, sa mort laissèrent l'œuvre inachevée. Elle fut continuée en France comme en Suisse, aussi bien par des catholiques que par des protestants. En 1551, Bèze remaniera ces traductions et son texte sera adopté par la Réforme française.

De tous les textes scripturaires, ces psaumes rimes seront certainement un de ceux qu'elle pratiquera le plus. L'œuvre immortelle du repentir, de la consolation et de la miséricorde sera dans toutes les mains. Nombre de fidèles en sauront des morceaux entiers par cœur. Ils les chanteront à huis clos, dans leurs « conventicules », ou devant la foule, sur la charrette qui les mène au supplice. Et l'heure approche où ce chant séditieux et proscrit, devenu un signe de ralliement, se fera entendre dans la rue. C'est au son des Psaumes

que la religion nouvelle réclamera la première des garanties, le droit à la vie et à la liberté.

Si puissants que soient la chaire et le théâtre, leur action ne saurait être ni générale ni continue. Ils ne s'adressent qu'à un auditoire restreint et les jours effacent, comme toutes choses, l'écho de leur voix sonore. Par la chanson nous touchons au livre. Hôte familier qui reste à demeure, s'assoit à notre table, s'installe à notre chevet, confident discret qui, à tout moment, offre à l'esprit les lumières qu'il cherche et au cœur les divertissements ou les consolations qu'il appelle, messager agile et rapide qui, traqué, poursuivi, n'en chemine pas moins en' silence et continue son œuvre, le livre, au xvi^ siècle, est déjà une puissance. Plus encore que la chaire et le théâtre, voici le grand semeur de l'idée. Et c'est lui surtout que les partisans de la foi nouvelle vont dresser contre la vieille foi.

La Réforme naissante a compris son rôle. C'est par milliers que Luther a déversé sur l'Allemagne et bientôt sur l'Europe ses pages enflammées. Du coup, il atteint les masses et trouve cet auditoire immense, le peuple. Le livre, héraut de l'Évangile 1 Qu'on mesure les conséquences prodigieuses de cette révolution, l'étonnement, le désarroi des vieux théologiens ancrés, isolés dans leurs grimoires. — Et c'est aussi par le livre que la Réforme française cherche tout de suite à se propager.

Chose curieuse! Elle caressa d'abord le rêve, dans cette France catholique, de prendre l'imprimerie à son service* Après la paix de Cambrai, à cet âge d'or où la Renaissance, en pleine jeunesse, fraye partout des voies nouvelles et proclame la primauté du savoir et la liberté de l'esprit, que d'espérances sont permises! Dans ce flot d'ouvrages

que soulève rhumanisme, éditions savantes, commentaires, poésies, livres d'histoire, d'éducation, de piété, entre le « Pantagruel » d'un Rabelais et les « Dialogues » d'un Dolét, il semble qu'une littérature évangélique puisse trouver place. Et parmi les grands imprimeurs, les Marnef, les Estienne, les Colines de Paris, les Gryphe ou les Hervet de Lyon, les Du Boys d'Alençon, vrais courtiers de la culture nouvelle, n'en est-il pas que la grâce de la Réforme ait touchés? Ces dynasties font partie d'une élite qui, au-dessus des frontières, se donne la main. Elles sont en contact régulier et étroit avec Anvers, Strasbourg, Bâle ou Francfort. Sous l'impulsion d'Erasme, elles se font gloire de purifier de leur bourbe, non seulement les textes païens, mais les Lettres sacrées. On imprime des livres de Bucer ou de Mélanchthon à Paris. A Alençon, Simon du Boys fait sortir de ses presses des traités de Lambert d'Avignon et de Luther. — Audaces bien vite réprimées. Après le scandale d'Alençon (1533), l'atelier de Du Boys est fermé; à la suite des « Placards », c'est l'imprimerie elle-même qui est menacée. Le parti de l'intransigeance en demande la suppression, et le roi, un moment ébranlé, en suspend l'exercice. Puis il ne l'autorise qu'à Paris et à Lyon. Finalement, il lui rend ses libertés. — Liberté mesurée, en tout cas. Aucun livre touchant à l'Écriture sainte ou à la foi ne peut paraître sans une autorisation. Nul espoir de publier ouvertement et impunément des ouvrages contraires à la croyance générale ou à la croyance légale du pays.

D'autres imprimeurs se rendront « itinérants » et porteront de ville en ville leur industrie, sans toujours revenir à leur port d'attache. — N'oublions pas qu'au milieu du siècle, un grand nombre de villes, même épiscopales, n'ont pas encore leurs presses et que les ouvriers du livre étaient toujours sûrs d'être bien reçus.

La Réforme profita adroitement de ces avantages. Chassée, traquée, l'imprimerie protestante se cache, Il lui était facile,

au moins dans les grands centres, de trouver des maisons amies où, en secret, des presses étaient introduites et commençaient à travailler. C'est dans ces imprimeries clandestines que l'on tire assurément les placards subversifs, maintes fois affichés dans les carrefours et ces petits livres écrits en français, sans date, sans nom d'auteur, sans marque d'origine, A Paris, ces ateliers se sont multipliés. Peut-être est-ce un imprimeur en chambre, notre Jean Morin, que nous avons vu aux prises avec la justice. En tout cas, en 1542, le flot de livres hérétiques qui se répand sur la capitale met la justice en éveil. Le Parlement s'informe et découvre que dans les « fauxbourgs égarez », comme le Temple, le clos Bruneau et autres lieux « destournez et chambres cachées » fonctionnent des presses clandestines. Le procureur général demande en conséquence que désormais « ne soit faicte imprimerie en lieux cachez », que l'exercice du métier ne puisse avoir lieu « sinon es maisons et lieux accoustumez »... « et soubz ung maistre imprimeur duquel sera la marque apposée es livres... et sera ledit maistre... tenu répondre du faict de ses compagnons ». La Cour se range à cet avis, renforce le contrôle, interdit les impressions « es lieux et chambres cachées » et ordonne que, sur chaque volume, le maître imprime son nom et sa marque. Ces mesures sont étendues aux villes universitaires du ressort. — Peine perdue! En dépit des arrêts, feuillets ou livrets subversifs continuent à prendre leur vol. De temps à autre, on arrête un suspect ou un coupable. Combien restent à l'abri!

On peut prévoir ce qui arrivera. Si, parmi les imprimeurs, quelques-uns passent outre et pubHent des livres censurés, la main de la justice ira les saisir au milieu de leurs presses. Pour avoir imprimé le Cymbalum mundi de Bonaventure des Périers, J. Morin est poursuivi. Angilbert de Marnef, qui édite à Poitiers des thèses « scandaleuses » et contraires à la foi, est cité devant la cour. C'est enfin Dolet qui paye

de sa vie non seulement ses écrits subversifs, mais l'impression de livres hérétiques. A vrai dire, la plupart des imprimeurs connus, gens rangés, aisés, ayant pignon sur rue et officine publique, qui sont en relations avec l'autorité locale, les gens de loi, les universitaires, se tiennent sur leurs gardes. Se sentant surveillés, ils se surveillent. Ceux qui, comme Robert Estienne, ne réussiront plus à concilier leurs convictions et leur profession, quitteront la France. Mais ces hérétiques, combien sont-ils? Grave erreur de croire que ces milieux aient été en majorité gagnés à la Réforme! A Rouen, sur 32 imprimeurs connus, de 1530 à 1560, un seul sera suspect. — Le péril venait d'ailleurs. — De ces presses « clandestines » qui commencent à « pulluler ». De tous les métiers du royaume, la profession nouvelle était assurément la moins réglementée. « L'art d'imprimerie » est libre. Tout compagnon, même étranger, même illettré peut être maître. Est-il nécessaire même qu'il le devienne? Souvent un simple compagnon ouvrera « en chambre ».

Cependant, à mesure que la Réforme étendait sa propagande, les petites « imprimeries en chambre » ne suffisaient plus. La guerre des idées, comme des nations, se fait par masse. Or, le moyen de préparer, en France, les engins nécessaires à l'étranger? Ces grands ateliers intellectuels qui jetteront leurs produits sur notre sol, la Réforme française les a trouvés ou créés à l'étranger : sur nos frontières d'abord, Neuchâtel, puis Genève; en Europe, Strasbourg, Baie, Francfort, ces métropoles de « l'art nouveau », devenues des foyers de la foi nouvelle. Dès le début de la Réforme, l'ofîensive du livre est signalée. Elle s'accuse après 1533, surtout après 1540, sous la direction de Calvin. Par milliers, les explosifs sont prêts. Mais la frontière est fermée et nos villes sont closes. Comment entreront-ils?

Dans son effort de pénétration, la Réforme eut pour elle d'abord un agent incomparable, le colporteur. — Colporteurs de métier, qui courent les routes, écoulant leur

pacotille d'almanachs, abécédaires, images pieuses; colporteurs bénévoles, étudiants, ouvriers, marchands, qui introduisent à la dérobée les livres interdits ; tous habitués à braver le danger, à tourner l'obstacle, leur rôle est énorme. Viennent-ils des « Allemaignes », ils entreront en France par Gollonges, Saint-Jean-de-Losne, Langres, Saint-Dizier, Saint-Quentin. Ils voyagent à cheval, en charrette, à pied. Par eux s'organise la contrebande. Mais comment l'empêcher? Et d'abord, si bien prévu qu'il soit, le fdet est lâche. Négligence ou corruption, les maîtres des ports s'acquittent mal de leur office; leurs lieutenants ne résident pas. Avec un peu d'adresse ou de sang-froid, on est à peu près sûr de passer entre les mailles : les uns, trop petits pour être remarqués, les autres, trop importants pour être soupçonnés. On ne saurait fouiller ces gros marchands, « gens de bien», connus, qui, de France, vont trafiquer en pays voisin, ou de Genève, d'Augsbourg, de Baie, se rendent à Paris, aux foires de Lyon et de Beaucaire. Ceux-là, le roi les protège, et pour peu que leurs paniers soient garnis, que leur bourse soit pleine, ils ont chance de n'être pas inquiétés. — Sur les routes, nulle police. Les prévôts des maréchaux sont bien plus occupés à donner la chasse aux gens de guerre pillards et vagabonds qu'à surveiller les hérétiques. Nulle peine aussi à pénétrer dans les villes. Sauf la nuit ou en temps de guerre, entre qui veut. Sous Henri II, les conseils ont bien de la peine à faire « vuyder » les mendiants, les vagabonds, les sans-travail qui les encombrent. Notre colporteur est à peu près sûr d'arriver, à moins qu'une trahison ne le dénonce ou qu'un hasard ne le découvre.

Le voici au port. — Presque toujours Lyon ou Paris. C'est dans ces villes, en effet, qu'il peut le plus aisément mettre à l'abri sa cargaison et sa personne. Il semble même que la Réforme ait choisi les deux grands centres intellectuels de la France comme un entrepôt général de sa contrebande. De là, et par les mêmes moyens, livres d'Allemagne

ou de Genève seront disséminés dans les autres localités. Il n'y a plus qu'à se ménager des complices. Or, presque partout, une officine de libraire servira au recel.

Le second agent de la diffusion, le voilà. Peu de villes où ait germé la foi nouvelle ne possèdent quelque libraire qui accueille et garde les articles prohibés. Ces receleurs volontaires, nous les trouvons à Paris, à Rouen, à Lyon, à Tours, à Poitiers, à Angers, à Orléans, à Périgueux; mais aussi dans de petites villes comme Baugé. Naturellement, le fruit défendu est hors des regards. Parfois le libraire s'enhardit à le glisser au milieu des livres orthodoxes, vérifiés, estampillés et garantis comme tels. Plus souvent il le cache dans une cave, dans quelque réduit où n'entrent que les initiés. Ceux-ci ont un mot de passe. On ne vend qu'aux adeptes dont on est sûr. Un jour, la justice s'inquiète. Un arrêt annoncé à son de trompe avertira qu'une commission de théologiens et d'hommes de loi se rendra chez les libraires et visitera leurs officines. Mais qu'attendre d'une perquisition annoncée avec fracas? Les libraires ont le temps de disperser leur marchandise. Çà et là, la prise est bonne, l'homme arrêté, emprisonné, et l'exemplaire jeté au feu. Le livre n'en reprend pas moins sa marche. Il continue à circuler parmi les adhérents qui se le passent de main en main.

Dans cette lutte, le livre est le plus fort. En dépit des arrêts, des défenses, des perquisitions, il se glisse et pénètre partout. Il entre dans les collèges, où maint régent ou écolier le gardent dans leur chambre; dans le couvent, où quelque frère « dévoyé » le cache dans son froc, sinon sous son lit; au foyer familial, où le soir, portes closes, on l'exhibe et on le lit. Et avec quelles ruses il se cache! Dans des coffres, dans des tonneaux, derrière des hardes. A Toulon, un apothicaire, chez qui on enquête, a sa bibliothèque enfouie dans son jardin. — En fait, le livre est protégé par sa petitesse même. Plus d'in-folios massifs, compacts, qui attirent

l'œil et se dénoncent eux-mêmes par leur poids. Mais au contraire, des livrets in-12, in-16, à peine visibles, presque insaisissables et qui ont cette faculté merveilleuse d'apparaître quand on ne les attend pas, de s'esquiver quand on croit les surprendre. — Tels ces vélites légers qui, habitués à se mouvoir, se replier, foncer sur l'ennemi, finiront toujours par avoir raison des masses pesantes empêtrées dans leur armement.

Aussi bien, s'ils sont découverts, n'est-il pas toujours aisé de découvrir d'où ils viennent et de comprendre ce qu'ils disent. Beaucoup sont maquillés. Auteurs, imprimeurs sont supposés et le titre est rassurant. Comment soupçonner un pamphlet contre l'Église dans ce « Livre

des Marchans nouvellement composé par le sire Panta-

pole... prochain voysin du seigneur Pantagruel, imprimé à Corinthe »? On s'attend à quelque facétie de Rabelais. Prendra-t-on pour une attaque violente contre la doctrine et la liturgie traditionnelles cette « Déclaration de la messe, le fruict d'icelle, la cause et le moyen pourquoy et comment on la doibt maintenir »? Ou encore « le petit Traicté de la Saincte Eucharistie »? On s'attend plutôt à une apologie. Si je crois à la valeur des indulgences, je m'empresserai d'acheter « les Grans pardons.., le très grand jubilé de plainière rémission de peine et de coulpe à tous les confraires du Sainct Esperit ». Voilà du moins une enseigne orthodoxe, et si l'auteur, Proest de Gheesten, n'est pas connu, il suffit que le livre soit imprimé à Gand, ville catholique, et par un honnête Flamand, Pieter van Winghue... Si je veux me divertir aux dépens des novateurs, je lirai sans doute cette moralité de la « Maladie de Chrestienté, faite à XIII personnages, en laquelle sont montrez plusieurs abuz advenuz au monde par le poison de péché et l'hypocrisie des héréticques », nouvellement imprimée à Paris par « Pierre de Vignolle, demourant en la rue de la Sorbonne ». La Sorbonne? J'ai là pourtant une pièce protestante. Ai-je besoin

de m'édifier? Le libraire me glisse entre les mains une « Manyère de faire prier aux églises françaises avec institution puérile de la doctrine chrestienne, imprimée à Rome par le commandement du pape... » Cette fois nous sommes rassurés. Mais le livre vient de Strasbourg, l'imprimeur est Knobloch et l'auteur... Calvin.

Évidemment, une fois reconnus, inscrits à VIndex, ces livres auront quelque chance d'être arrêtés. Mais beaucoup d'autres échappent, petits écrits de piété ou de mystique qui contiennent des idées ou des formules communes à tout le christianisme. Ceux-là, seul un théologien expert peut en discerner le venin caché. Et voici enfin des opuscules en apparence plus inoffensifs, destinés aux enfants, aux petites gens des faubourgs ou des villages: alphabets, grammaires, almanachs, pronostications, toutes choses dont le lecteur populaire est friand... Qui croirait qu'ils puissent être une propagande? Qu'on y prenne garde, pourtant. L'hérésie est ingénieuse. Elle s'en empare, s'y abrite derrière les lettres ou entre les mots. On la reconnaît à un exemple, un conseil, une allusion, plus encore peutêtre, une omission. On y trouve des appels à la concorde et à l'union chrétienne. Mais ils sont muets sur les observances, les commandements de l'ÉgHse et l'invocation aux saints. L'enfant y lit l'Oraison dominicale, mais les psaumes ont éliminé les invocations à la Vierge, et la prière pour les morts a disparu. Et ainsi, à tous les degrés, dans tous les rangs du corps social, tout autant par ce qu'il dit que par ce qu'il supprime, le livre poursuit sa tâche qui est de déraciner lentement dans la France l'arbre séculaire de la foi.

Une littérature protestante naissait ainsi dans notre histoire. A mesure, en effet, que s'étend et s'affermit la

Réforme française, elle prend conscience de sa physionomie propre. Elle aspire à vivre sur son propre fonds. Possédant sa langue, son enseignement, ses maîtres, elle se détourne peu à peu des oracles de Wittenberg, de Strasbourg ou de Zurich. Et, sans s'opposer, elle se sépare. De 1530 à 1540, l'influence de la Réforme allemande et helvétique, si forte au début, est en déclin. Ce n'est point que les grands initiateurs soient oubliés. Mais l'autorité n'a pas survécu au respect. Plus d'un de nos protestants français serait tenté de répondre comme l'imprimeur J. Gérard, interrogé s'il était luthérien : « Non, mais chrétien. Luther est des membres de l'Église de Dieu. Mais je ne tiens rien de Luther. »

Cette littérature, qu'apporte-t-elle? D'abord un livre : la Bible française. Ici, il est vrai, elle ne crée pas. Avant elle, Lefèvre a consacré sept années à cette version des Livres Saints qui demeure l'œuvre maîtresse de sa vie. Olivétan n'a fait que reviser le texte, dans un sens protestant. Mais trois éditions successives, de 1536 à 1540, vulgarisent sa copie dans les milieux français. A son tour Calvin retouche. En 1543, Genève a enfin son texte officiel. La Bible en « petit volume » importée, propagée en France, devient alors le bréviaire spirituel, le livre de chevet de nos protestants. Les éditions se succèdent, aussi bien du texte intégral que de ses parties : Évangiles ou Psaumes. Et comme les éditions du texte, courent de petits recueils contenant des extraits, en quelque sorte des morceaux choisis, des sentences ou des prières bibliques, même des commentaires. L'un de ces livres est un traité hollandais, « L'Union de plusieurs passages de l'Escripture saincte », déjà traduit et publié à Anvers en 1527. L'autre, exclusivement français, est pubhé en 1542 : « la Fontaine de vie ». Livret destiné, dit l'auteur anonyme, «à ceux qui ont besoin d'être consolés». C'est un manuel de piété tiré de l'Écriture Sainte, une suite de citations des Psaumes, de saint Luc, de saint Jean, suivies dles-mêmes de prières pour les différents « états » de la vie

et les diverses heures du jour. Et voici encore dans le même ordre d'idées un recueil d' « oraisons ». « Oraisons pour les péchez du peuple...; oraisons pour les temps d'affliction et pour ses propres péchez...; oraisons pour les aydes de |a vie, pour avoir patience, humilité et aultres dons de Dieu. » La plupart de ces prières sont empruntées aux Psaumes. — Visiblement, le flot de publications composées avec la Bibje est le meilleur moyen de la répandre. Soyons sûrs que, dans plus d'une famille chrétienne, le vieux livre d'Heures ou le Missel enluminé sera relégué dans un coin, et qu'un cours nouveau sera donné aux formes ou aux habitudes de la piété.

Sur cette assise biblique s'édifie toute une spiritualité. La source mystique que l'Evangélisme ou, plus exactement, Lefèvre et ses disciples ont fait jaillir du roc, continue à s'épandre. Elle pénètre même plus avant qu'on ne croit dans le siècle. Onde un peu trouble, mais calme, dont la vertu est moins d'enfiévrer que de rafraîchir les âmes. Qu'y venaient-elles chercher? Moins une théorie que la religion : ces grandes idées consolatrices de la grâce et de la miséricorde, de l'abandon et de la confiance, par le sentiment de notre faiblesse et de la gratuité de l'amour divin. Le Livre de vraye et parfaicte oraison avait été l'expression la plus achevée de cet état d'âme. Mais combien de petits livrets, dont quelques-uns nous ont été conservés, appartiennent à cet ordre! Telle, par exemple, « l'Epistre chrestienne très utile à ceulx qui commencent à lire les Sainctes Escriptures », peut-être de Garoli. L'Évangile retrouvé, nous portant son message de grâce et sa doctrine de renoncement, substituant la « liberté de l'esperit » et la rénovation intérieure à la condamnation et au précepte de la loi, voilà le thème développé par l'auteur. Plus appuyée et non moins imprégnée de mysticisme moral est cette Brèche instruction pour se confesser en vérité^ qui sera réimprimée à Genève, mais avec des variantes significatives. L'auteur s'y prononce

contre l'institution divine de la confession auriculaire, « cette doctrine du diable ». Il admettra cependant qu'on se puisse confesser « à ung homme, comme à ung presbtre, nostre curé ou aultre, non point parce que les hommes le commandent, car ce seroit hypocrisie feincte... mais affin qu'il nous donne quelque bonne consolation... et asseure nostre conscience ». La condition de notre salut, c'est d'abord nous fier à Jésus, et « non en aultre chose, soit au ciel, soit à la terre, soit homme, soit ange, soit sainct, soit sainct e ». Et c'est aussi de nous connaître et de nous juger. L'Écriture, qui nous enseigne nos devoirs et nous révèle notre nature, nous montre à nous-mêmes tels que nous sommes. « L'homme ne peult de soy-mesme penser une seule chose qui soyt bonne. Où donc nostre franc arbitre? » notre puissance de « mal faire ou de faire bien toutes fois qu'il nous plaist?... Toutes nos pensées sont mauvaises ». Sachons donc reconnaître notre grande et naturelle injustice... Cessons de nous glorifier devant Dieu et humilionsnous. La vie du chrétien est une pénitence et une confession continuelles. Et l'auteur termine par une prière émue : « 0 Seigneur, efface noz péchez, efface noz péchez, ne vueil nous perdre avec nos iniquitez. Par ta miséricorde tu nous saulveras, nous qui sommes indignes d'estre saulvez. Nous nous mettons au soin de ta grâce, requérans qu'il te plaise nous gouverner par ton esperit et ne laisser en nous aulcune chose par laquelle nous présumons de nous gouverner. Vueil esteindre et mortifier en nous, tes pauvres serviteurs, nostre sens naturel, nostre volunté, tout ce qui est nostre en nous. Et quand ainsy seroit que nous puissions de nous quelque chose faire, qui servist à nostre salùt (ce que non) toutesfoys aymons mieulx que toy seul nous sauves, s'il te plaist, affm que toute la gloire de nostre salut t'appartienne. »

Nous avons insisté sur ce petit livre. Est-il cathohque? protestant? L'auteur lui-même n'en sait rien. Comme beau-

coup d'autres, il exprime un état d'esprit, celui de ces âmes ébranlées, inquiètes, qui, flottant entre l'ancien et le nouveau christianisme, s'efforcent d'unir aux formes extérieures du premier le renouveau moral du second. Leur religion est moins un théologisme qu'une vie. A tout prendre, elle reste contenue dans les lisières de la révélation. — Mais voici dans la gamme mystique d'autres notes qui rendent un son bien différent. Lisons ces traités sur « la manière de prier » ou encore « sur la manière dont se doibvent gouverner les seurs fidèles en Christ ». parus entre 1547 et 1550. Œuvre des « spirituels » qui, à leur tour, s'affranchissent de l'Écriture elle-même. Eux aussi ont leurs docteurs, ces Picards Quintin et Pocque, que nous avons déjà rencontrés, en 1534, à Paris. Eux aussi, dans cette anarchie des croyances, cherchent, demandent, enquêtent, pour trouver le « vray moyen et principal sentier qui conduict au vray chemin delà vie immortelle du Christ... », En tout cas, ils cherchent en dehors des voies tracées par l'autorité traditionnelle ou l'Évangéhsme réformateur. S'ils acceptent l'idée d'une manifestation de Dieu dans sa Parole, c'est à la condition que la Loi, que l'Évangile, que les Lettres nous mènent à l'Esprit. L'Esprit, tel est bien en efïet le seul maître qui agit en nous, qui nous éclaire, qui nous dirige. La fin de la vie chrétienne est de suivre le conseil de l'Esprit de Dieu « pour éternellement vivre, reposer et dominer avec luy ». C'est alors que l'homme est devenu le maître de lui-même. La loi intérieure l'affranchit de la contrainte extérieure qui l'opprime. Plus de mystère qui l'enténèbre : il voit. Plus de péché qui l'asservisse : il est libre. S'il tombe, il se relève, et sa volonté parfaite ne peut que haïr le mal. Ainsi s'achève l'ascension de l'âme, qui nous fait connaître « l'intérieur par l'extérieur, r « Esperit par la Lettre, la Loy par l'Évangile, le Père par le Fils, et le Fils par le Père ». Cette mystique des spirituels n'est pas seulement une effusion sentimentale. Par une voie détournée, elle nous ramène une théologie*

Rien ne montre mieux que ces écrits l'ampleur, la variété et aussi l'incohésion de ce courant mystique qui, jusque vers 1550, affleure à la surface, affirmation d'un libre Évangile, d'un Christianisme individuel qui reculera peu à peu devant le dogmatisme calvinien. Les hommes de Neuchâtel ou de Genève pouvaient se réjouir de cette diffusion qui contribuait à porter la sape dans la vieille théologie. Il est douteux qu'ils s'y soient prêtés eux-mêmes. De tous ces écrits, ils ne se sont annexé qu'un petit nombre, encore en les revisant, comme ils ont revisé la Bible de Lefèvre. — Leur point de vue est différent. Nos mystiques étaient des doux, des pacifiques qui ne rêvaient, tout en restant dans les cadres de l'Église, qu'une rénovation morale et non une interprétation différente de la foi. Eux se proposent de refaire une théologie. Ils ne ramènent point la doctrine à la mystique, mais font dépendre leur mystique de la doctrine. Et leur dogmatisme n'entend point composer avec l'Église, mais bien la renverser et la remplacer. Dans le cadre de cette Réforme primitive, ils se détachent comme des figures de combat.

De là, dans la littérature protestante, dès ses origines, un autre aspect : didactique et polémique. — Combien plus âpre et moins apaisé! Avant Calvin, Farel a ouvert la série de ces livres doctrinaux qui préparent et annoncent V Institution chrétienne. Dès 1524, son Sommaire pose les dogmes spécifiques du radicalisme religieux : Biblicisme intégral, prédestination, doctrine sur la Cène, — de même que sa « Manière et façon » rédige la première formule de la liturgie. Quel rayonnement ces premiers livres ont-ils eu dans nos miheux évangéhques? A en croire Farel, leur succès fut prodigieux. Mais ces manuels un peu secs, concis comme des catéchismes, ne lui suffisent pas. Le grand agitateur veut atteindre la foule, et c'est pour elle, sans doute sous son inspiration, que Marcourt écrit le premier exposé un peu complet des idées nouvelles : « La Confession de Maître

Noël Beda ». L'idée est plaisante. L'auteur suppose que le fougueux théologien, alors exilé de Paris sur l'ordre du roi, vient à résipiscence. Il annonce son repentir, se déclare prêt à « l'advancement » de la Parole Divine, et écrit sa confession. Pas moins de onze chapitres qui s'ouvrent par les revendications communes à la Chrétienté, la réforme des abus. Beda l'attend, comme le roi, d'un « bon » concile qui décide juste et selon la parole de Dieu « afin que les luthériens ne puissent plus s'ériger contre nous ». Et à quelles vérités s'arrêtera-t-il? Le Christ « seul médiateur »; plus d'images qui font « superstitions et idolâtries », la prédestination, une « pure » doctrine des sacrements et de la Cène, l'inutilité des œuvres pour le salut, la justification par la foi, le rejet des observances et traditions humaines, le mariage des prêtres. Nous sommes fixés. Beda devenu l'apologiste de la foi nouvelle. Quel prédicateur!

Sous cette forme ironique, ce livre est un des meilleurs qu'ait produits le protestantisme primitif. La satire reste mesurée et la modération de la forme estompe l'âpreté des critiques des autres écrits émanés de ce milieu d'émigrés. Ici encore, Farel donne le ton. Son premier libelle est un pamphlet injurieux contre le Pape et l'Église. Et le genre qu'il crée, à l'exemple de Luther et de Hutten, se développera dès que la Réforme française aura ses presses comme ses publicistes. Les moralités de Mahngre sont des attaques véhémentes contre l'ancien culte. En 1533, Marcourt publie son Livre des Marchands. Ces marchands, on les devine; ce sont les prêtres. « Point de villages, montaigne, ni vallée qu'ilz n'ayent rempliz de leurs boutiques... Hz traficquent, ilz vendent, ilz revendent, ilz changent, permutent et rechangent. C'est leur vocation et leur mestier. » Leurs foires sont « leurs f estes... ». « Hz traficquent des vivants, des morts, des corps, des âmes, des biens... de la terre, pardons, bulles, ornements, reliques, dispenses, lois. Hz vendent la messe... » Qui donc mettra fin à ce négoce qui pille

]es pauvres et les petites gens? Les princes, sans doute, qui sont invités à surveiller de tels marchands ou marchandes et à procurer « l'honneur de Dieu ». Une satire contre la fiscalité ecclésiastique! Soyons sûrs que le livre porte. On l'éditera de nouveau à Genève, en 1544. Et, en fait, il ne dépasse guère les railleries des humanistes. D'une main alerte, mais hostile, l'auteur se borne à débrider la plaie vive dont souffre l'organisme ecclésiastique. Mais voici qui est plus grave. Il va tailler en pleine chair et s'attaquer aux organes essentiels. Quelques mois plus tard, paraît cette Déclaration de la Messe, qui, avec les Placards, va blesser au plus profond d'elles-mêmes les consciences catholiques de la nation.

Ici, plus d'exposé didactique, plus de discussion sereine des doctrines ou des faits. Aux affirmations hautaines se mêle l'injure. La messe est une « abomination », une « idolâtrie », « le grand et horrible blasphème » commis contre « la saincte institution de la Cène du Christ ». En l'inventant, contre l'Écriture, les prêtres sont des « séducteurs, trompeurs et menteurs ». — La transsubstantiation? Une « doctrine de dyables ». La présence réelle? Un affreux souvenir du paganisme. S'imagine-t-on un « Dieu de paste »? — Mais Luther y croit. Cela est gênant. On lui fait l'honneur d'interpréter sa doctrine. Après quoi, Marcourt revient à ses (( papistes ». La liturgie de la messe est une mascarade, où les prêtres s'accoutrent « comme des alcumistes ». La messe en elle-même n'est qu' « erreur, hypocrisie, séduction, blasphème, malédiction, horreur..., une terrible damnation et perdition ». Mais on voit bien à quoi elle sert. « Si jamais fut invention subtile pour sans peine, sans labeur et soucy bien engresser la souppe et bien nourrir... ses tripes, c'est, je vous asseure, ceste plantureuse messe. » Qu'on s'étonne qu' « ilz » la veuillent maintenir! Et comment « ilz » la maintiennent! « Hz emprisonnent, ilz destruisent, ilz pillent, ilz bannissent, ilz bruslent, ilz tuent, ilz noyent, ilz meur-

trissent autant qu'ilz peuvent tous ceulx qui à eulx contredisent... )) Heureusement la force n'a qu'un jour. Et « l'arbre qu'ilz ont planté sera, par le glaive de Dieu, abattu, destruist et copé ».

Ainsi, dès le début, cette littérature réformée se présente avec les aspects très divers qu'elle gardera pendant tout le siècle, tour à tour mystique, didactique, passionnée, faite à la fois pour l'élite et pour la foule, œuvre d'émotion, de discussion et de colère, destinée à arracher violemment à l'ancienne foi les âmes qu'elle entend conduire au pur Évangile de Dieu. Telle elle parait alors, telle elle sera sous la plume d'un Calvin, d'un Viret, d'un Bèze. Par là s'explique sa puissance d'action. Elle prend l'homme tout entier, par le cœur, par la raison, par la passion. Elle lui enseigne à croire, à lutter, mais aussi à haïr. Et par là encore se comprennent . mieux les surprises et les indignations des masses catholiques. En présence de ces « blasphèmes » imprimés contre leur foi à la Présence réelle, resteront-ils indifférents? Dans ces masses qui se pressent autour des bûchers et applaudissent aux supplices, combien de croyants exaspérés qui croiront venger l'outrage fait à l'honneur de Dieu!

Un de nos humanistes qui, après s'être aventuré dans les sentiers de la foi nouvelle, était revenu à la vieille foi, Guillaume Bigot, écrivait en 1550 : « J'ai vécu dans l'Allemagne supérieure, parmi des gens d'accord avec nous sur la présence réelle. Dans les croyances que j'ai professées de tout temps, je n'ai point encouru leur haine, ni perdu mes titres à leur amitié. Mais quand je suis revenu en France, parmi les sectaires qui ne croient qu'au signe de cette pré-

sence. Dieu! qu'au bout d'un court séjour, ces gens s'éloignaient de moi avec une pieuse horreur et plus, en vérité, que d'un païen et d'un publicain... » C'est qu'à vrai dire, dans cette France polie, aimable, courtoise, il y a quelque chose de changé. Un esprit nouveau s'est levé, de négations tranchantes, de prosélytisme ardent, de véhémences fanatiques. De chaque adepte il fait un prédicant, et, partout où il passe, la controverse s'engage et l'opinion commence à s'agiter.

Il semble qu'une fièvre de théologisme sévisse sur la nation. On discute au foyer et des familles se divisent. Ici, c'est un fds qui fait la leçon à son père, critique devant lui le culte des morts, et le détourne de prendre part à un service funèbre. Là, c'est la femme qui, détachée de la croyance de son mari, refuse de lire ses « Heures », s'enferme avec sa Bible et, en secret, envoie des courriers à Genève. — On se querelle entre amis et voisins. Nombre de bourgeois tranquilles, sociables, aiment à se réunir, à souper, pour s'entretenir de leurs affaires ou des affaires locales, des petits faits divers qui passionnent une petite ville. Il s'agit bien de cela! Que parmi les invités figure un « mal sentant », prêtre, régent, marchand, homme de loi, esprit fort et beau parleur, la religion est vite en cause. Celui-ci critique les abus, cet autre se gausse des pratiques. Dans le huis clos où l'on bavarde à cœur ouvert, les coudes sur la table, les langues se délient, et les propos sont libres. « Croyezvous, dit un greffier à son auditoire, que le Carême soit juste? Oui, pour les riches qui ont de l'argent, et s'achètent à leur guise « du colar ou du salmon. Non pour les pauvres qui ne peuvent acheter que harens ou sardines qui leur font mal à l'estomac. » Ou encore : « Un cordonnier travaillera toute la semaine pour amasser deux blancs; le dimanche, il les portera au frère argentier pour le nourrir et, de ce non content, qui lui enlèvera sa femme... » Et les assistants de rire. Mais notre homme poursuit. Il attaque

les pardons, le purgatoire, le culte des reliques, l'autorité du pape. « Vous dites qu'il peut m' excommunier. Fy, fy, ostez cela. Le pape n'a pas la puissance de me damner. » Et, malgré les protestations des assistants, le plaisantin ne s'arrête pas; il est en verve; il s'en prend môme à la Bible. « Pensez-vous que Nostre Seigneur gectast Adam du Paradis terrestre pour avoir mangé d'une pomme?.,. « On devine ce qu'il dira de l'Eucharistie.

L'aire des controverses s'élargit encore. Les voici qui débordent dans les tavernes, les hôtelleries, sur la place publique, qui pénètrent dans les prisons même. On critique, on raille, on dogmatise. Et ces prédicants improvisés réunissent bien vite un auditoire. A Lyon, le riche marchand genevois Baudichon de la Maisonneuve est descendu avec un compagnon à l'hôtel de la Coupe. Il s'occupe de bien autre chose que de son négoce. A table, la conversation s'engage sur les pratiques religieuses, les processions. Ailleurs, c'est en plein air, sur la place de l'église, que pérore le « luthérien ». A Montastruc, un gentilhomme, M. de Verduran, accompagné d'un basochien, s'efforce de convaincre son curé. Il attaque devant lui les sacrements. « Le baptême est-il bien nécessaire? La confession?... Ce n'est rien. Vous vous confessez devant un autre pécheur qui n'a pas puissance de vous absoudre... » Le curé riposte par des citations de l'Écriture. « Ce ne sont que fantaisies. Quand saint Pierre mourut, sa puissance finit et la puissance d'absoudre ne demeure pas aux autres... » Le basochien renchérit : « De quoy sert de prier pour les morts?... S'ilz sont en purgatoire, ilz n'en sortiront. » Sur quoi la discussion s'échauffe, on fait cercle, dix à douze personnes qui gesticulent, crient en latin et en gascon. — Naturellement, nos disputeurs tiennent bon. Ils ont lu saint Paul, ils entendent le faire lire à leur curé, et lui déclarent tout net que c'est un commandement divin pour « chascun, évesque ou chappelain, de prendre femme». \'oilàle village en ébullition.

Deux prêtres sont déjà conquis. La paroisse sera perdue. si l'autorité ecclésiastique ne se décide à intervenir.

Imaginez ces propos, ces railleries, ces négations dans toutes les localités où la Réforme s'introduit. Il se trouvera toujours des oreilles pour les entendre et des hésitants pour être ébranlés. Le « scandale », qui effarouche les uns, entraîne les autres. Et il suffît de quelques « dogmatisans » convaincus pour troubler même une ville. Voyez ce qui se passe à Agen. Le mouvement commence avec un humaniste, Scaliger, qui déserte les offîces, mange chair en carême, prétend communier debout et affirme bruyamment qu'il se fera enterrer sans cloches et sans messe. Celui-là n'est qu'un « libertin )> qui se contente de vivre à sa guise et ne prêche que par omission. — Surviennent les régents chassés de Bordeaux, Sarrazin, Allart, Méret. La ville est bientôt en feu. Disputes, injures, dénonciations vont leur train. Des écoliers rudoient leur hôtesse qu'ils traitent de « bigotte » parce qu'elle invoque les saints et fait observer le carême.

Le greffier, celui que nous avons rencontré, interprète les cinq lettres du nom de Luther : L. V. T. E. R. « Lux vera totius Ecclesiae romanae ». Gela ne veut-il pas dire : « Vraie lumière de toute l'Église romaine »? Et il est prêt à se colleter avec un chanoine. Un religieux montre du doigt son prieur : « Voicy un des vrays luthériens du monde ». Un barbier implique tous les Frères dans l'hérésie. Un cordonnier signale un menuisier qui a entendu dans son échoppe l'organiste nier le Purgatoire. Les femmes même s'en mêlent. Entendons-les caqueter avec leurs voisines ou le vicaire contre le Purgatoire ou la Confession! Ces discussions risquent de tourner mal. Des bourgeois n'osent même plus faire élever leur fille au couvent, de peur des quolibets, et un écolier se vante hautement de tuer le prêtre qui refusera de l'absoudre. L'état de guerre est partout. Est-ce tout à fait à tort que le Parlement juge cette effervescence dangereuse et y flaire l'esprit de sédition?

Qu'on prenne garde, en effet. Ces attaques passionnées poussent déjà aux actes. Jeunes gens ou compagnons qu'a touchés la foi nouvelle, ont hâte de la répandre. Et à la discussion qui convainc, ils ajoutent parfois le geste qui menace. Comme à Poitiers, à La Rochelle, à Dieppe, les adeptes de « l'Évangile » font scandale au sermon, interrompent les prédicateurs et entendent leur fermer la bouche. A Gien, pour avoir refusé de laisser prêcher à leur couvent des prêtres suspects d'hérésie, les religieuses de Sainte- Claire sont injuriées et menacées. Le Parlement qui informe sur ces violences est obligé de les mettre sous la sauvegarde spéciale du roi. A Agen, les moiiitoires affichés aux portes des églises sont lacérés. Ailleurs, tout au contraire, ce sont des placards « séditieux », injurieux, affichés contre les catho- Hques. A Angers, à deux reprises, en 1543 et en 1544, ces libelles sont apposés dans les carrefours, dans les rues, à la porte des couvents. D'autres non moins « scandaleux et hérétiques » sont découverts à Paris et à La Rochelle. A Bordeaux, en 1544, la peste qui désorganise les services publics et le culte paroissial permet même aux « luthériens » de s'enhardir. Ils intimident les fidèles. « Les femmes de dévotion sont contrainctes pour n'estre reprochées ne agassées de faire dire messes au couvent des Cordeliers ou autre lieu en secret et en cachette, et porter sous leur robe les chandelles qu'elles ont accoustumé offrir. »

Ce ne sont point là méthodes bien pacifiques. Quel effet surtout devaient produire sur la masse catholique les attentats contre les images et les bris de statues? Dès 1524, ces excès iconoclastes avaient commencé à Paris. Mais le zèle qui arme le bras des fanatiques contre « l'idolâtrie » se propage dans les provinces. A Montpellier, en 1529, à Toulouse, en 1528, des croix sont abattues. A Alençon, en 1533, la verrière de Saint-Biaise est brisée : deux hommes entrent dans la chapelle, enlèvent les statues de la Vierge et de saint Claude, et vont les pendre à des gouttières.

A Gaen, en 1549, le prieur des Jacobins est invité par les autorités locales à faire une prédication à Saint-Nicolas, (( en raison d'aucuns mal sentans la foy qui avoient abattu et fait choir en ladite église plusieurs ymaiges ». Mêmes attentats dans le Sud-Ouest. A Bordeaux, en 1544, à la chapelle Saint-Jean, des statues sont mutilées (on leur coupe les bras et les jambes); et en 1553 à l'église Saint-Jacques, la Vierge et des Saints sont arrachés à un rétable, « rompeuz et gectez à terre ». A Bergerac, en 1545, à la suite de prédications sacramentaires, des bandes s'organisent, « vont de nuyct en armes », frappant les habitants, et « des croix estans autour de la dite ville » sont abattues et brisées. Au Chapus, près de Marennes, un Christ est démoli et l'autel « couvert d'immondices ». — Pareillement en Dauphiné, où, dès 1546, le procureur général signale des hérétiques qui se « sont tournez sur les remembrances et ymages de Dieu et de sa Saincte Mère et des aultres Saincts, icelles mettans en pièces... » Trois ans plus tard, à Grenoble même, une statue de la Vierge placée sur le portail du couvent de Saint-François est abattue, — A Bourges, en 1549, un autre sacrilège « hérétique » est découvert, dont l'auteur, un jeune homme, est brûlé. — Au Puy, la même année, dans une des villes saintes de la vieille France, un Christ est brisé à coups de pierres. Tel est l'émoi de la population, que des gens en pleurs emportent les débris comme des reliques. Sur le Heu même de l'attentat on fait une procession avec sermon et cérémonie expiatoire. Les assistants se frappent la poitrine en criant miséricorde.

En 1546, l'ambassadeur de Venise écrivait à son gouverenment : « Le luthéranisme s'est tellement développé qu'on

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ne trouve plus seulement quelques hérétiques; ce sont des villes entières où le rite protestant n'est pas avoué publiquement, mais tacitement consenti : par exemple à Caen, à La Rochelle, à Poitiers et dans plusieurs villes de la Provence. » Gomme tous les jugements sommaires, celui-ci n'est pas tout à fait exact; mais il reflète l'impression d'un étranger averti et attentif. Que l'on compare, en effet, la France protestante de 1550 à celle de 1539 : nulle province, sauf a Bretagne, qui soit indemne; nulle ville qui ne soit entamée. Dans les centres mêmes où la Réforme a pénétré, ce ne sont plus quelques rares adhésions individuelles, mais des communautés qui s'organisent, comme à Paris, à Nîmes, à Lyon, à La Rochelle, A Rouen, l'official constate qu'en une année le nombre des communions a diminué d'une façon inquiétante, 800 dans une paroisse, 400 dans une autre. — Tels sont les fruits de la propagande. Secrètes ou apparentes, les défections se multiplient, et dans nombre de localités atteintes par l'hérésie, la pratique religieuse est en recul.

C'est qu'en réalité les forces de résistance sont inégales aux forces d'assaut. — Seule, une réforme rapide et énergique eût pu arrêter leur marche. Mais, passionnés de progrès intellectuels, absorbés par la grande lutte où se joue le sort de la France, les chefs religieux et politiques n'y songent pas. S'ils prennent garde à l'hérésie, ils n'en mesurent ni la profondeur ni la gravité. Dans l'enivrement de la Renaissance, au bruit des batailles et des victoires, cette élite ne prête qu'une oreille distraite à l'inquiétude religieuse qui agite les âmes, à l'élan moral qui les soulève et les livrera, errantes, désemparées, aux séductions d'une foi nouvelle. Des épurations de couvents, quelques règlements contre les désordres, des monitoires contre l'hérésie, des prières publiques, des processions pour stimuler la foi, cet antidote lui suffît. Bien faible en vérité! Il eût fallu le cautère dans ces plaies vives qui, depuis un siècle, rongeaient l'organisme

ecclésiastique : la disparition des synodes, le particularisme des corps, le cumul des bénéfices, les abus de la vénalité, l'absence de formation religieuse dans le petit clergé et dans le peuple, l'abaissement moral dans les élites. Qu'on s'étonne qu'au sein du catholicisme français la pensée religieuse se soit étiolée comme la vie! Contre les novateurs, l'orthodoxie ne trouve pour la défendre que des attardés ou des médiocres : contre un Calvin ou un Bèze, un Cisseau. A ces libelles légers, alertes, écrits en français et débordant de sève, elle n'oppose que de lourds traités, rédigés en latin, que personne ne lit, des arguments désuets qui glissent sur les âmes, non une parole vivante, qui, où elle tombe, s'enracine. A défaut du penseur, au moins trouve-t-on l'apôtre, une de ces âmes de feu qui sauront entraîner, purifier, renouveler les cœurs? La France catholique ne possède dans son clergé ni un François-Xavier ni un Borromée.

Après tout, ses chefs pensent-ils qu'ils peuvent attendre. Si lézardé qu'il soit au dedans, au dehors l'édifice parait solide. La vieille foi a pour elle les masses et le pouvoir, la tradition et la loi. Et l'hérésie n'est elle-même qu'une éruption momentanée, un complot de « dévoyés », qu'il suffira, pour ramener l'ordre, de supprimer ou de réprimer. — Simple opération de police qui regarde l'État... — Menacée, la France catholique n'a qu'à prendre ses sûretés en se remettant aux pouvoirs publics du soin de la défendre. Tel est le droit pubhc de la nation, et pareillement celui de l'Europe chrétienne.

Invitation périlleuse que, par fonction, par intérêt, par tradition, le Très Chrétien ne sera que trop disposé à accueillir. Dès 1521, il s'est déjà prononcé. En 1539, après les conférences d'Aigues-Mortes et de Nice, il s'engage à fond. La lutte commence qui, pendant plus de vingt ans, sous des modalités diverses et malgré des trêves passagères, mettra aux prises la royauté et les novateurs.

I. Les Édits (1539-1540), — Principes de la législation contre les hérétiques. — Évolution de la procédure. — Délits communs et « cas privilégiés ». — Rôle grandissant du Parlement au début de la Réforme. — Les juges- délégués (1525-1529). — Retour à la compétence des cours d'Église. — Nouveaux progrès de la justice royale.

— L'édit de Fontainebleau (1" juin 1540).

IL La Répression parlementaire (1540-1549). — Pouvoirs nouveaux conférés aux parlements. — Le formulaire et l'index. — Extension des enquêtes. — Grands Jours et commissions ambulantes. — Comment les parlements usent de ces pouvoirs. — La chasse aux écrits.

— Les poursuites contre les personnes. — Activité du Parlement de Paris. — Les parlements provinciaux. — Diversité de leur attitude.

III. La procédure. — Recherche des hérétiques. — L'instruction. — Interrogatoires et enquêtes. — Garanties reconnues. — Les pénalités.

— Les pénitences spirituelles. — Les peines corporelles. — La fustigation, le bannissement, la mort.

IV. Inefficacité de la répression. — Ses causes. — Lenteurs et complications de la procédure. — Hérétiques soustraits à la justice. — La persécution n'est ni générale ni continue. — Mollesse des juridictions inférieures. — Réserve des corps municipaux. — Ils redoutent l'intrusion des parlements dans les affaires locales.

V. L'Église et la répression. — Intransigeants et modérés. — Sadolet. —

Rivalité des justices royales et des justices ecclésiastiques. — L'Église revendique les procès des hérétiques. — L'édit de novembre 1549. — Accalmie momentanée. — Échec de la politique modérée.

— Le retour à la force. — L'Édit de Châteaubriant.

VI. Le bilan des supplices. — Comment la répression contribue à propager l'hérésie et à unir la Réforme française sous la main de Calvin.

En 1538, au moment où à la politique de rapprochement succède la politique de combat, aucune loi générale du

royaume n'a réglé la procédure à suivre pour la répression de l'hérésie.

Le principe même de cette répression remontait aux Empereurs chrétiens, mais la théorie pénale ne s'était constituée qu'au xiii^ siècle, œuvre à la fois du droit romain, du droit canon ou de la coutume. Elle repose sur cette idée que, dans une société où vie civile et religion sont indissolublement unies, l'erreur n'est pas seulement une défaillance de l'esprit, mais un trouble social. Dès lors, deux pouvoirs interviennent pour la punir ; l'Eglise, arbitre de la doctrine, l'État, défenseur de l'ordre public. A l'Église, par ses évoques, ses inquisiteurs, le droit de poursuivre, d'instruire, de juger; à l'État, par ses officiers, le droit de prêter main-forte et d'ajouter aux pénalités ecclésiastiques ses propres pénalités. A l'Église, la coercition spirituelle -. amende honorable, pénitence publique, excommunication qui, dans certains cas, sur ses justiciables, n'exclut pas la détention dans ses cachots ou ses couvents. A l'État, la contrainte civile. L'hérétique déclaré tel est déchu de ses droits. Retranché de l'Église, il est exclu de la cité, déclaré « infâme )>, incapable d'exercer aucune fonction publique, de tester, de succéder, de transmettre. Il peut être puni d'amende, fustigé, incarcéré, banni. Quant aux « obstinés », aux « relaps », ceux que l'Église « abandonne », leur sort est plus terrible encore. Le bras séculier les saisit et les livre au bûcher. Si le criminel se repent, on adoucira sa sentence : avant de sentir la flamme, il sera étranglé.

Cette législation survivra au Moyen Age. Sur un point cependant, elle se modifie. Au xii^ siècle, l'État est à la suite. L'Église décide, lui exécute. A la longue, ce rôle subalterne ne lui suffît plus. A mesure que grandit sa force, il élargit sa part. Il a surveillé la procédure ecclésiastique institué l'appel comme d'abus, limité, puis détruit la juridiction des inquisiteurs. Il s'est immiscé enfin dans les procès d'hérésie, quand, à l'erreur doctrinale, « délit com-

mun », s'ajoutent le blasphème, la sédition, le scandale public, cas privilégiés que le roi se réserve. Mais quels que soient les empiétements des légistes, il est un principe qu'ils respectent, la distinction des compétences. L'évêque, juge de la foi, connaît seul des délits contre îa foi : si le juge royal est appelé à intervenir, c'est à la condition de siéger à ses côtés, et seulement pour statuer sur le cas royal. Tel est le Droit, tel qu'il est appliqué à la veille de la Réforme. Mais par sa soudaineté, sa violence, le mouvement luthérien semblait appeler des mesures nouvelles. Dès ses débuts, un corps était aux aguets : le Parlement. Au nom de la défense religieuse, il travaille à étendre sa compétence dans les matières de la foi.

Cette guerre contre l'hérésie, il prétend la conduire. Tout l'y pousse : ses maximes, ses ambitions, la conviction que l'œuvre répressive ne peut être assurée que par l'unité de la justice. Aussi bien, dès 1521, d'accord avec la faculté de théologie, il prend les premières mesures, surveille les livres et ordonne des perquisitions. Après Pavie, dans l'affolement général, il propose un tribunal d'exception pour juger les hérétiques : deux conseillers clercs et deux théologiens qui, investis par le pape d'un vicariat apostolique, étendront leur compétence à tout le royaume. Vrai coup de force contre la juridiction des évoques. Mais la tentative était prématurée. La paix signée, le roi rendu à son royaume, cette justice d'exception fut abolie. En 1529, les évêques réunis dans leurs conciles provinciaux rappelèrent hautement à quels signes se pouvait reconnaître l'erreur et à quelles mains appartenait le droit de la punir.

En fait, de 1529 à 1539, l'activité des cours spirituelles s'est réveillée. Il n'est pas exact de prétendre que l'Église ne prend aucune mesure contre les hérétiques. Dans tous les diocèses où l'hérésie est dénoncée, en Normandie, en Champagne, en Guienne, en Languedoc, offîciaux, promoteurs, inquisiteurs se mettent à la recherche des hérétiques.

Le roi lui-même soutient et exhorte ses prélats. Il les invite à visiter leur diocèse, à y corriger les abus, à en « extirper » les erreurs. En 1538, pour stimuler l'inquisition, François I^r met à sa tête un homme énergique, Fr. Mathieu Ory, prieur du couvent des Dominicains de Paris, et lui donne le droit d'exercer son office dans toute la France. Visiblement, cette justice ecclésiastique, plus douce que la justice royale, et qui, lorsque l'hérétique se soumet, se borne à des pénitences ou des remontrances, répond alors à son dessein d'union. Mais l'évolution de la politique prépare celle de la procédure. Dans cette lutte à outrance contre l'hérésie, les parlements vont passer au premier plan.

Comment ont-ils réussi à se faire attribuer les procès des hérétiques? En partie, d'abord, par le fait des « luthériens )) eux-mêmes. La foi nouvelle s'affirmait par ses audaces. Évidemment, des manifestations oratoires comme celle de Cop, des affiches injurieuses comme les placards, des bris d'images comme à Alençon, des conspirations comme celle de Gaturce, peuvent entrer dans les cas jugés séditieux. Or les séditieux relèvent de la justice du roi. Dans un arrêt célèbre de 1534, et qui fera jurisprudence, le Parlement déclare que l'hérésie est « ung vray crime de rébellion et que la cognoissance qu'en prennent les juges séculiers est pour la défense de l'Église et de sa doctrine ». Conformément au droit, nos légistes interviennent. La Cour envoie des commissaires à Alençon, instruit l'affaire des placards, ajourne devant elle 52 personnes et juge les coupables. A Toulouse, le parlement réclame, après l'arrestation de Caturce, « qu'aucuns des présidens ou conseillers soient commis et députez pour assister l'arcevesque et son vicaire à faire le procès à ceulx qui sont suspectz, prévenuz et accusez de la secte luthérienne». Il est vrai, Caturce est un rebelle. Mais le pli est pris. Il n'y a qu'à étendre la notion du fait séditieux. En conséquence, le parlement commence à informer contre des régents ou des moines, ordonne de transférer dans

ses prisons des hérétiques détenus dans les geôles de l'Église. Il demandera aux évêques de « bailler vicariat » à des conseillers clercs. Le principe de la séparation des pouvoirs est sauf.

En second lieu, ce sont des hommes d'Église eux-mêmes qui, plus d'une fois, réclament l'intervention de la justice du roi. La Sorbonne n'est pas la seule à pousser nos légistes. Prélats, moines, théologiens ralliés à la manière forte, bref tout le parti intransigeant, n'entrevoient pas d'autre moyen de salut. A fléau extraordinaire, remède exceptionnel. A Amiens, dès 1530, un moine s'adresse au Parlement et l'avertit qu'il y a dans la ville et la région une foule de gens « suspects de l'hérésie luthérienne ». Trois ans plus tard, à la suite d'un sermon « scandaleux » de l'archidiacre Morand, le promoteur met en branle l'action parlementaire et malgré les protestations de l'évêque et du Chapitre, le Parlement se hâte d'intervenir. A Toulouse, en 1532, l'archevêque est le premier à solliciter la présence des conseillers au procès des hérétiques. L'évêque de Nîmes et ses officiers demandent plus encore : à être déchargés du procès des luthériens emprisonnés. Ce n'est point que les juges d'Église abdiquent de gaieté de cœur. Mais plus d'un a le sentiment de son impuissance. Dans la lutte qui s'engage, quelles armes efîectives l'Éghse a-t-elle entre les mains? Surveillée, contrôlée, rognée sans cesse par le mauvais vouloir des officiers royaux, sa justice n'a aucun moyen d'imposer et de s'imposer aux dissidents. L'appel comme d'abus désarme les officiaux, et ceux-ci n'ont qu'un droit limité de coercition légale. Hors des prétoires, leurs appariteurs ne peuvent ni appréhender un prévenu, ni exécuter une sentence. Quant à l'inquisition, elle n'est plus qu'une police spirituelle dont tous les pouvoirs se bornent à rechercher, à dénoncer, à « prêcher » les hérétiques, sans pouvoir procéder contre eux

Une seule force répressive reste debout : la justice du roi. Et en présence des progrès de l'hérésie, le sentiment grandit

qu'elle seule sera efficace. De cela, le roi finit par se convaincre. Dans les périodes de détente, il a pu rendre la main aux juges d'Église. Mais à chaque éclat de la secte, comme en 1533, en 1534, il songe aussitôt à ses magistrats. Déjà, en 1530, il a créé au sein du Parlement une commission spéciale pour juger les causes d'hérésie. Aussi bien, dans son conseil où siègent des hommes de loi, — un Olivier, un Poyet, — tels sont encore les avis qu'il entend. Si l'hérésie pullule, la faute en est aux hommes d'Église. La répression des cours spirituelles est trop faible ou trop douce. Pour mater les obstinés, il faut une poigne : frapper vite et frapper fort. Et seuls, les parlements sont armés. Qu'on les laisse faire... La décision définitive fut-elle prise dans les conciliabules tenus à Nice et à Aigues-Mortes entre Paul III, François I^r et Charles-Quint? En tout cas, le principe est posé qui va modifier la législation.

Trois édits successifs conféreront aux parlements cette juridiction sur l'hérésie. Le premier, celui du 16 décembre 1538, enjoint aux cours souveraines de « donner tel ordre, soing et regard, pour tout leur ressort, sur ceulx qui sont entachez desdictes hérésies ». Et le roi leur mande « d'en faire punition et correction telle, si roide et si rigoureuse, que les autres en prennent exemple ». — Un second édit, celui du 24 juin 1539, met l'hérésie hors la loi et mobilise contre elle toute l'armée judiciaire. Les parlements sont chargés de procéder concurremment avec les évêques, les officiers royaux, baillis, sénéchaux, lieutenants généraux et particuliers, à la recherche, correction et jugement des hérétiques. Procédure encore trop compliquée qui risque d'entraîner des conflits et par là même de rendre la répression inefficace. — L'édit de Fontainebleau, du l^r juin 1540, achève l'étape, et confie enfin aux parlements ce qu'ils réclament depuis si longtemps : la connaissance définitive de l'hérésie.

Entre les divers pouvoirs judiciaires, la loi distribue les

rôles et règle les attributions. Aux trois degrés de juridiction correspondent les trois degrés de l'instance. En bas, les juges locaux, viguiers, prévôts, offîciaux, hauts justiciers : à eux, V inquisition, c'est-à-dire la recherche, la poursuite, la capture des hérétiques. Aux juges moyens, ressortissants immédiats des parlements, bailhs, sénéchaux et leurs lieutenants, V instruction : enquêtes, interrogatoires, citations et confrontations de témoins, bref, la procédure. Aux cours souveraines, le jugement, même celui des clercs. Seuls seront rendus à l'ÉgHse ses vrais justiciables, les clercs- « ayans ordres sacrés », par là même, sujets à dégradation, et encore, seulement pour le « délit commun ». L'enquête a-t-elle fait découvrir un cas privilégié? Au juge ecclésiastique se joindra le juge royal. Ainsi toutes les forces judiciaires du royaume sont concentrées sous l'autorité des parlements. L'unité judiciaire s'est établie et, de haut en bas, une même impulsion fera avancer la troupe. Toutes mesures sont prises d'ailleurs pour qu'elle marche. Seigneurs, officiers locaux sont invités à agir, les uns sous peine de commise de fief, les autres de forfaiture et de privation d'office. Chaque sujet même est sommé de « courir à éteindre le feu pubhc ». Il devra dénoncer l'hérétique, ses adhérents, ses complices sous peine de lèse-majesté. Tout est prévu enfin pour couper court aux expédients qui peuvent retarder la sentence. Pas d'appel, pas de procédures dilatoires. Pour en finir avec l'hérésie, oui, il importe d'agir vite et de frapper fort.

Cette fois, la machine est montée qui, de ses griffes acérées et de ses dents puissantes, va happer et broyer le monstre.

Voyons comment elle opère et à quel rendement son action aboutit.

Calvin. 21

Cette répression légale, k. Parlement de Paris en prend la tête. Par ses arrêts, il fixe la procédure; par son activité, il sert d'exemple. En relations continues avec le souverain, la « principale cour du royaume » interprète et applique ses volontés. Et au sein même du Parlement, un homme donne l'impulsion, qui est l'âme de cette politique de combat, le premier président Pierre Lizet.

Comme du Prat, Lizet est Auvergnat. Il tient de cette race à l'esprit subtil, au caractère rude, à la volonté tenace, qui est, au xvi^ siècle, notre pépinière de légistes. Une éloquence véhémente, un travail infatigable, une érudition solide, telles sont les qualités qui ont échafaudé sa fortune. Surtout, il est l'homme de l'heure. Dès le début de la crise, il s'est affirmé comme l'adversaire implacable des novateurs. Il a mis sa main dans celle de Beda et conclu l'alliance entre le Parlement et la Sorbonne. Plus d'une fois, il présidera la chambre criminelle. On devine dans quel esprit. Son programme tient en un mot : la rigueur; et, dès 1527, il l'a exposé dans une harangue prononcée devant le Chancelier : « On ne peut abattre les testes d'une hydre qu'en l'exterminant du tout. Par semblable, pour abattre ces testes et chefs scandaleux procédans de la monstrueuse hydre luthérienne, on n'a d'autres moyens que du tout l'exterminer et déraciner du royaume ... » Et il demande que cette « extermination soit parfaicte et parachevée ^ ». Comme on comprend les haines qu'il s'attire! Peu d'adversaires que les luthériens aient autant détesté. On connaît la chanson qu'ils composèrent contre « ceste meschante beste » qui les traquait sans merci. Il paraît même qu'en 1546 on tenta de l'empoisonner.

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