Cf. Romier, ibid., I, p. 4G
L'histoire a été dure aux princes lorrains. Elle s'est rappelé surtout les erreurs de leur ambition et les crimes de leurs héritiers. La France ne peut cependant qu'être reconnaissante envers ces fils adoptifs qui, s'ils furent les hommes de leur famille, se montrèrent à certaines heures les hommes de la nation. La Lorraine rattachée à notre influence, les Trois-Evêchés annexés et conservés, Metz sauvée, Calais reconquis, notre pays luttant avec succès dans les conseils et sur les champs de bataille de l'Europe contre l'impérialisme hispano-allemand, en un mot, toutes les fiertés du règne, voilà leur part de gloire et de services. Grâce enfin à Charles de Lorraine, la nation catholique a pu jouer un rôle éminent dans les dernières assises de Trente où se décidera le sort de l'Eglise. Si, au miheu du xvi^ siècle, la France a pu tenir son rôle national et européen, c'est, en partie, à ces grands Lorrains qu'elle le doit.
Pendant près d'un demi-siècle, deux problèmes principaux ont dominé la vie de l'Europe et, par là même, l'action extérieure de la France : celui de l'indépendance des Etats menacés par la monarchie universelle de Charles-Quint, celui du retour à l'unité catholique brisée par les progrès de l'hérésie.
Maîtresse de l'Espagne, des Pays-Bas, des Etats Autrichiens, du Milanais et de Naples, installée sur le Jura et sur la Meuse, riche des trésors du Nouveau Monde, jamais depuis Charlemagne la puissance impériale ne s'était révélée plus redoutable. Briser cette puissance avait été l'ambition de François I^^. Mais quatre guerres successives n'avaient pas réussi à l'entamer. Bien plus, à la mort de François I^r^ la victoire de l'Empereur sur les princes protestants à
Muhlberg contribue à raffermir. Le traité de Grépy avait permis aux deux rivaux de déposer les armes. Maître de l'Allemagne, Charles-Quint peut oser tout; il songe à imposer aux protestants et aux catholiques une foi commune, V Intérim, à dominer l'Italie, à asservir la papauté même. Et il se prépare à assurer cet immense héritage à son fils Philippe. Le Saint-Empire relevé de son impuissance s'affirmait à nouveau comme une domination. Devant ce despotisme envahissant, la France allait-elle se résigner, indifférente, inerte, et consacrer, par son abdication, la servitude des peuples européens?
Mais non moins grave était devenue la crise religieuse. A mesure que l'hégémonie impériale se reconstitue, la chrétienté se dissout. Angleterre, Danemark, Suède, Norvège, Allemagne du Nord et une partie de la Suisse se sont détachés de Rome. Aux Etats catholiques s'impose alors un autre devoir que le souci de leurs intérêts particuliers : sauver la foi. Faire front, adhérer au Concile destiné à préciser le dogme, resserrer la discipline, épurer les mœurs, travailler en commun à restaurer l'unité détruite, tel est le programme que la papauté leur assigne. Or, cette tâche immense ne peut être achevée que dans la paix. Après des années d'efforts, Paul III semble toucher au but. En 1544, le traité de Crépy a désarmé et rapproché François I^r et Charles-Quint. Le Concile si longtemps attendu a pu s'ouvrir. Les protestants allemands sont écrasés. Il n'y a qu'à poursuivre l'oeuvre. Dès l'avènement de Henri II, Paul III écrit au jeune souverain pour l'inviter à maintenir la paix et à consacrer tous ses efforts à la réforme ecclésiastique et au rétabhssement de l'unité.
Ainsi, deux politiques s'offraient à la France : celle de ses intérêts, celle de ses croyances. La première nationale, nous opposant à Charles-Quint pour défendre contre lui le principe de l'indépendance des, Etats et de l'Equilibre. La seconde confessionnelle, nous rapprochant au contraire
de FEspagne, pour écraser Fhérésie et restaurer le catholicisme. Politiques contraires, entre lesquelles la France, non moins attachée à ses croyances que consciente de ses intérêts vitaux, pouvait hésiter. Ruinée, épuisée par les guerres de François I^r, la nation aspirait au repos. Le roi lui-même affirmait sa volonté de « soulager » son peuple. Cette politique de la paix est enfm celle de son premier conseiller, Montmorency. En y travaillant, l'homme des entrevues de Nice et d'Aigues-Mortes restait fidèle à luimême. Et tout un groupe travaillait dans le même sens, les vieux conseillers de François I^^^ ^n du Bellay, un Tournon, qui, éloignés de la Cour, fixés à Rome, n'en gardaient pas moins une influence, et, ennemis des risques, aspiraient pour le pays, comme pour eux-mêmes, au repos. En fait, les premiers rapports avec Charles-Quint avaient été cordiaux 1. Symptôme plus significatif : la France adhérait hautement au Concile. En juillet 1547, une délégation partait pour Bologne où il devait être transféré. Claude d'Urfé et FHospital, un théologien, d'Espence, Farchevêque d'Aix, Filhol, Févêque de Mirepoix, La Guiche. La première pensée du règne est une adhésion au programme pontifical; la seule guerre que Henri II déclare est celle qu'il fait à ses sujets protestants.
Mais la paix était-elle possible?... Dans cette Cour où se croisaient des influences contraires, où se nouaient d'infinies intrigues, un parti poussait à la guerre, celui des jeunes, de la noblesse, des Guise, et comme eux, tous ces Italiens, chassés de leur pays, fuorusciti de Naples, de Milan, de Gênes, qui, ayant mis au service de la France leur dévouement, leurs haines, leur influence, lui réclamaient comme leur dû la libération de leur patrie. Par surcroît, les faits donnaient crédit à leurs instances. Le traité de Crépy n'avait
1. Le rapprochement avait commencé sous le règne de François I«^ (Papiers de Granvelle, II, p. 240. Granvelle au chancelier son père, 12 février
rien réglé. Dans nos rapports avec l'Empereur, il laissait un point dolent : l'Italie. Depuis cinff siècles, la France n'avait cessé d'y prendre pied, assurant par sa présence, contre l'hégémonie allemande ou les ambitions aragonaises, la liberté de la Méditerranée et ses relations avec le Levant. Et voici que peu à peu, la Monarchie hispano-allemande nous évinçait. Maîtresse de Milan, de Naples, de la Sicile, protectrice de Gênes qui lui donnait ses flottes, elle avait refusé de nous reconnaître la possession légitime du Piémont et de la Savoie. — « Je n'ai jamais manqué », dira Charles- Quint, « d'insister sur cette restitution ^. » En revanche, elle-même avançait toujours. En octobre 1547, l'assassinat du duc de Parme, Pier Luigi Farnèse, fils de Paul III, lui donnait l'occasion d'envahir ce fief de l'Eglise et de s'installer à Plaisance. Le 13 mai 1548, les Espagnols entrent à Piombino^. Cette fois le centre de la péninsule est menacé. Maître de l'Allemagne, Charles-Quint allait-il dominer l'Italie? Souder ses possessions du Nord et du Sud, et, par elles les deux grands morceaux de la monarchie? C'en était fait de l'indépendance du Saint-Siège. Et quel coup porté à la nôtre? La France encerclée, refoulée sur son sol, chassée de la Méditerranée par les flottes combinées de Gênes, de Naples, de Barcelone, se voyait condamnée à l'impuissance. Le lacs impérial nous prenait à la gorge. Nul moyen de le rompre que l'épée.
Nous ne pouvions nous désintéresser ni de l'Allemagne ni de l'Italie. La politique d'intervention pouvait répondre à des ambitions ou à des rancunes particulières. Elle s'imposait par la force des choses, par ces nécessités de vivre et de croître qui arment les peuples. Aussi bien, en dépit des assurances pacifiques, les esprits avisés ne s'y trompent pas. La froide raison des Vénitiens juge la guerre inévitable. Au lendemain de Muhlberg, Henri s'attendait à être atta-
2. Sur cette insistance, cf. Lavisse, Hist. de Fr. t. V^, pp. 89, iOT, 116, 144.
3. Morvilliers à Henri II (13 mai 1548), Charrière, Négociations... I, p. 58.
que *. Après l'assassinat du duc de Parme, lui-même se prépare. Il refait son armée, équipe ses flottes : ses finances sont en bon état. Peut-être, sans la révolte de la Guienne et notre différend avec l'Angleterre, eût-il pris les armes. Mais il travaille à tisser le vaste réseau d'alliances qui unira contre Charles-Quint ses ennemis ou ses victimes. Délibérément, la France a opté pour la politique nationale dont l'enjeu est son indépendance comme sa sécurité.
La lutte diplomatique précède le choc des armes. Rude partie où il nous faut rallier la moitié de l'Europe. Heureusement, expertes étaient les mains qui tenaient le jeu. La France eut cette heureuse fortune d'avoir à son service des hommes de premier ordre : à Rome, nos cardinaux, Tournon et du Bellay, à Londres, un Odet de Selve, à Venise, un MorvilHers, à Bruxelles, puis en Allemagne, un Marillac, presque tous hommes d'Eglise, esprits réalistes, habiles à calculer les forces, à pénétrer les intentions, et à crever à la lumière des faits le mirage des formules ou des spéculations. Grâce à eux, elle va retrouver et étendre le faisceau des alHances déjà formées par François I^r. Contre le colosse impérial elle sera de taille à tenir le coup.
Nous avions à reprendre le Turc. Quel scandale en Europe quand le Très Chrétien qui, en 1518, songeait à s'armer pour la croisade, tirera lui-même en Occident l'ennemi héréditaire! Mais dans ce duel formidable, avant tout il fallait vaincre, tout au moins ne pas être vaincu. Le Turc avec nous, c'était l'Allemagne prise à revers sur le Danube. C'était surtout la maîtrise de la mer. La Turquie était devenue une grande puissance navale. Recruter les flottes « barbaresques », les appeler dans la Méditerranée, nul moyen plus assuré de couper l'Italie de l'Espagne, de fermer la route aux galions, et d'arrêter net son ravitaillement en
4. Henri à Morvilliers (12 mai 1547), id-, p. 18, « La Germanie réduite à sa discrétion, il (l'EmpO pourroit bien tenter quelques autres aventures pour poursuivre la faveur de sa fortune, J'ay si bien pourveu... que l'on me trouvera de tous costez préparé ».
or, en blé et en hommes. A deux reprises, sous François I^^", le Turc nous avait rendu ce service. Aussi Charles-Quint, qui se rendait compte du péril, avait-il, en 1547, signé avec la Porte un traité d'amitié. Mais notre diplomatie veillait. Le roi avait envoyé à Constantinople M. d'Aramon. Aramon sut gagner la faveur du sultan, Soliman II, et éveiller ses inquiétudes. En 1549, il l'avait même suivi dans une expédition contre la Perse, à Damas, à Jérusalem et au Caire. Le Grand Seigneur hésitait encore à rompre la paix. En 1551, la révolte de la Transylvanie, une expédition espagnole sur les côtes de l'Algérie le décidèrent. L'alliance fut conclue qui mettait à notre service ses flottes et ses armées ^. Vainement la papauté s'inquiétait, récriminait. Du Bellay rassura d'un mot la conscience royale : « Servezvous' des corps des Turcs, et laissez les âmes aux théologiens ®. ))
Après les infidèles, les luthériens. Depuis trois siècles, la France n'avait cessé d'intervenir en Allemagne. Appelée par les Allemands eux-mêmes, elle s'était faite le champion des libertés germaniques contre les Empereurs, du particularisme contre l'unité. Attitude habile qui, en respectant le territoire, morcelait la souveraineté. Au xvi^ siècle, le schisme religieux donnera une forme nouvelle à cette politique. Il nous offrait le moyen de disloquer l'Allemagne. François I^^ s'était rapproché de la ligue de Smalkalde, avait encouragé les princes dans leur révolte, et secouru les rebelles par sa diplomatie et ses subsides. Dès son avènement, Henri II reprend le contacta Jamais le concours de la France n'avait paru plus nécessaire. L'Allemagne
5. Sur les négociations d'Aramon, cf. Charrière, I, 4; id., II, 1 ; id., p. 127, Odet de Selve au roi (de Venise, 10 et 20 nov. 1550). Aramon revient en France en 1551. Charles-Quint n'ignorait pas ces « pratiques ». Il écrivait à son ambassadeur à Rome, et au sujet de Henri II : «Son père tirait le Turc par les cheveux, lui, le tirera à la fois par les cheveux, par les pieds et par les mains ». Id., ibid., II, p. 27.
6. Ribier. Lettres et Mémoires d'estat, Paris, 1666, t. I, p. 613. Du Bellay au connétable (20 juillet 1555).