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Pour la fin du chapitre les notes manquent

LA FKANCE DE HEXHI II 397

volonté souveraine, le « bon playsir » n'est pas arbitraire. Le roi est entouré et servi par des institutions. Le premier organe de sa volonté, qui fait corps en quelque sorte avec cette volonté même, c'est le Conseil.

Dès son avènement, Henri II l'a reconstitué. Le matin, conseil secret. Organisme politique où se décident la paix, la guerre, les traités, les alliances, en un mot la marche du gouvernement. Quelques membres seulement le composent : Montmorency, Charles et François de Guise, Antoine de Bourbon, Robert de la Marck, Brissac, les cardinaux de Bourbon et de Châtillon et un secrétaire des « commandements )). L' « après-disnée », conseil plus étendu, administratif et financier. Le roi y appelle, avec les princes du sang, les grands-officiers de la couronne, des maîtres des requêtes de l'Hôtel, des généraux et trésoriers de finances, et tous ceux à qui il en a donné « l'entrée ». C'est là que se décident les affaires courantes, nominations d'offices, projets d'édits, modalités de l'impôt, octrois ou confirmations de privilèges. Parfois, ce conseil se transforme en cour de justice et statue entre les parties dont le roi a évoqué la cause. — A cet organe de délibération joignez maintenant celui d'exécution : les quatre secrétaires du roi. Dès François I^r leur rôle avait beaucoup grandi. Sous Henri II, il devient prépondérant. Par le règlement d'avril 1547, le roi leur assigne un ressort déterminé : à Bochetel, Normandie, Picardie, Angleterre et Ecosse; à L'Aubespine, Champagne, Bourgogne, Savoie, Suisse et Allemagne; à Clausse, Bretagne, Guienne, Languedoc, Provence, Espagne, Portugal; à du Thier, Lyon, Dauphiné, Italie et Levant. Dépositaires de la pensée royale, ces secrétaires des commandements font déjà figure de ministres. En 1559, ils prendront le titre de secrétaires d'Etat, qu'ils garderont jusqu'à la fin de la monarchie ^.

Conseil et secrétaires suivent le roi et se déplacent avec lui. Car ce gouvernement n'a point encore de résidence

fixe. Si Paris est la principale ville du royaume, il n'est pas encore une capitale politique. Henri II y séjourne quelquefois, au Louvre ou aux Tournelles; plus souvent dans les belles résidences de Fontainebleau, Saint-Germain, Anet ou Chambord. Rarement en repos, il chevauche à travers les provinces. Mais l'instabilité de la Cour n'ébranle point la continuité du gouvernement. Le roi tient d'une main ferme toute cette hiérarchie d'offices qui étend ses prises sur le pays. Sa politique intérieure se résume en deux idées : une séparation plus nette des fonctions et des compétences, et leur dépendance plus étroite du pouvoir central. Dans le régime judiciaire d'abord, que d'abus 1 Enchevêtrement des juridictions, lenteur des procès, multiplicité des appels, vénalité des gens de loi. Vainement, à maintes reprises, la royauté a cherché à y porter remède. La multiplicité des édits prouve leur inefficacité. A son tour, Henri II se met à l'œuvre. Dès 1548, il renouvelle les règles que l'édit de Grémieu (1537) a formulées pour définir la compétence des juges inférieurs, prévôts, viguiers ou châtelains royaux. En janvier 1552, c'est la juridiction du second degré qui reçoit une organisation définitive. L'édit de Grémieu avait déjà prévu des « juges présidiaux », siégeant aux côtés de l'officier royal. Henri II étend l'institution. Ges tribunaux comprendront neuf magistrats : deux lieu^ tenants généraux ^ l'un civil, l'autre criminel, et sept conseil^ 1ers. Ils jugeront saris appel les causes qui n'excèdent pas 250 livres ou 10 livres de revenu, et, en première instance^ les procès des églises de « fondation royale », des nobles et les cas royaux. Grosse réforme, qui dégage les rôles encombrés des parlements et donne aux plaideurs des garanties. Elle se complète par les édits du 6 mars et du 17 juin 1554, qui règlent les compétences respectives des présidiaux, des cours souveraines et des tribunaux inférieurs. Ges compagnies judiciaires achèvent de se constituer par les mesures qui instituent auprès d'elles un greffier et mettent à leur

tête un président. A son tour, la justice criminelle est réformée. Partagée entre les officiers ordinaires et les prévôts des maréchaux, énervée par des conflits incessants, la répression était trop souvent inopérante. La grande ordonnance de novembre 1554 y met ordre. L'unité de la justice criminelle est établie. Les prévôts des maréchaux sont supprimés. Désormais, dans chaque bailliage, sénéchaussée ou présidial, le lieutenant criminel concentrera dans ses mains les pouvoirs de juridiction et de police. Il devra chaque année visiter son ressort, escorté de sergents et d'archers, s'enquérir des crimes, assembler au besoin les habitants « à son de cloche et de tocquesin », même sur les terres des seigneurs, poursuivre les coupables, instruire les procès et faire exécuter les sentences. Ces mesures ne suffisent pas. A leur tour, justice et police sont séparées. En 1558, le roi crée à Paris quatorze commissaires de quartiers qui seront rattachés au Châtelet, et, l'année suivante, un guet royal, permanent et soldé. En province, ces fonctions sont confiées à des lieutenants de robe courte spécialement chargés de la poursuite des criminels. « Il faut, disait le roi, que la force nous demeure ainsi qu'à la loi. »

Ainsi, l'organisation judiciaire est unifiée. L'administration financière est remaniée dans un même esprit.

Le règne de François I^^^ avait marqué un progrès décisif dans l'histoire des finances monarchiques. En 1523, la création du Trésor de l'Epargne, fixé au Louvre, avait concentré sous la main du roi les ressources régulières : tailles, aides, gabelles, équivalents, etc.. Mais les guerres, les expédients, les prodigalités royales ont ramené la gabegie et le désordre, et les gaspillages du pouvoir central s'aggravent encore des négligences ou des déprédations de ses agents. Dès son avènement, Henri II constate le mal et s'efforce d'y porter remède. Une première ordonnance (12 avril 1547) renforce le contrôle. Tous les fonds portés au Trésor seront soumis à la surveillance de deux commissaires « gens de bien » dont

l'un vérifiera les quittances délivrées par le Trésorier de l'Epargne, l'autre tiendra « registre de tous deniers de receptes et de dépenses ». A chaque début d'année, les Trésoriers de France devront envoyer à ces commissaires leurs « estats ». A leur tour, les receveurs généraux dresseront « par quartier » l'état des sommes qu'ils ont reçues. Voilà le contrôle établi. Pour l'étendre, et, en même temps, pour mieux assurer la « recepte », le roi remanie enfin l'organisme financier. Il partage le royaume en dix-sept recettes générales, au lieu de quatre. Leurs titulaires devront résider au siège de leur district, faire des chevauchées annuelles, surveiller leurs agents subalternes, receveurs particuliers, grenetiers, commis, informer des malversations ou des abus, et chaque année envoyer au Conseil, comme à la Chambre des Comptes, un procès-verbal de leurs visites. Ainsi tenu au courant, le roi ne sera plus exposé à se trouver dépourvu. Dès qu'il y aura somme « notable », celle-ci sera envoyée au Trésor de l'Epargne, « en mesmes espèces qu'elle a esté receue ».

En 1555, pour hâter les recouvrements, le roi crée dans chaque recette deux collecteurs qui seront chargés spécialement de faire rentrer les termes en retard et de contraindre les receveurs particuliers, fermiers ou comptables.

Il ne faut pas induire les officiers de finances en tentation de laisser s'égrener les fonds ou de spéculer sur les monnaies.

Ainsi, un grand effort se fait vers l'ordre et la régularité dans les services publics. A coup sûr, le Gouvernement sert le pays. Il travaille tout autant pour son pouvoir. L'œuvre réformatrice étend la centralisation. Cette immense armée de fonctionnaires est sous l'œil du roi. Le prince contrôle ses officiers comme il dispose des offices. Chevauchées des maîtres des requêtes, convocation et comparution au Conseil leur rappelleront, au besoin, cette présence du pouvoir central. En 1553, s'ébauche même une institution qui deviendra bientôt célèbre. Henri II envoie dans la

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Corse récemment conquise un de ses conseillers, Pierre Panisse, avec la « superintendance générale sur l'exercice et l'administration de la justice ». Panisse devra également avoir l'œil sur les officiers locaux, régler au mieux les affaires « communes » et assurer la paix publique. Voilà le plus ancien des intendants. — On le voit, la grande préoccupation de ce gouvernement est de se faire obéir. Jusqu'aux derniers échelons des offices, il tient à faire sentir son autorité. Y réussit-il toujours? Et comment fonctionnera cet engrenage savant tracé sur le papier? — Il s'en faut que l'impulsion venue de haut soit toujours suivie, que les rouages marchent sans grincement et sans accroc. En réalité, l'éloignement, les attaches locales, les protections, la vénalité des offices sont pour tous ces agents une prime à l'indépendance. Plus d'une fois, les officiers subalternes gagnent de la main. Combien plus s'accusent ces velléités d'indépendance dans les Cours souveraines : les Parlements !

Au pouvoir royal, ils servaient à la fois d'appui et de frein. Double mission, qui provoquera à leur égard une double attitude. D'une part, Henri II les associe étroitement à l'œuvre législative. Arrêtons-nous sur le Parlement de Paris. Jamais, depuis Louis XII, il n'a eu plus lourde tâche. Nul édit que le roi prépare sans l'examen de ses légistes. Et les édits se succèdent. A peine l'un est-il discuté qu'en survient un autre. Le roi lui-même se rend au Palais. A deux reprises, il siège au milieu de ses juges et les met au courant des affaires publiques. Il les convoque au Conseil. Et s'il sollicite leur avis, ce n'est point pour mettre un bâillon à leurs critiques. La Cour use librement de ses prérogatives, le droit d'enregistrement et le droit de remontrances. D'autre part, par le nombre, l'organisation, les traditions, ce grand corps est une force de liberté. Cent cinquante magistrats solidement unis les uns aux autres, pénétrés de leurs droits et de leurs devoirs, ne sont point disposés à courber la tête, surtout quand le système des

résignations et la vénalité des charges commencent à introduire dans leurs rangs le principe héréditaire. Il importe que cette force, comme les autres, soit disciplinée. Le roi entend tenir en bride ses légistes. Il permet les critiques, non l'opposition.

Au sein même de la Cour, il a ses créatures. En fait, lui seul dispose des offices. Les vieilles garanties de l'élection sont désuètes. Sur 22 présidents promus pendant le règne, 8 sont choisis par la Cour, et 7 conseillers sur 100. Si le roi tolère les remontrances, il se réserve d'y répondre par des lettres de jussion. Finalement, la Cour s'incline « par nécessité ». Elle ne se soucie pas de prolonger un conflit avec le pouvoir. — Ainsi, les attributions législatives du Parlement sont en tutelle. Sa compétence judiciaire n'est pas mieux respectée. La création des présidiaux lui a enlevé en première instance une foule de procès : fiefs, bénéfices, une partie des causes d'hérésie. Par les évocations, le roi continue à lui soustraire nombre de plaideurs. En 1552, il décide que les sentences du Conseil privé ou du Grand Conseil n'auront plus besoin d'un visa de la Cour qui les rende exécutoires dans le royaume. Mesure plus grave. Le roi travaille à briser la cohésion du corps. En 1551, il avait déclaré que le Parlement se réunirait en assemblée plénière seulement pour la lecture des mercuriales ou des ordonnances. En 1554, par l'édit du semestre, il le coupe en deux. Cette mesure prise pour « l'abréviation » des procès ne tint pas. Un an plus tard, le Parlement retrouva son unité. Mais, en 1557, Henri II ose plus. Il donne aux membres du Conseil entrée permanente à la Cour. C'était introduire le gouvernement dans l'enceinte de la justice. Cette fois, le Parlement refusa net d'enregistrer un édit contraire à la séparation des pouvoirs. Henri II n'insista plus.

A ces coups de boutoir portés à la première cour du royaume, on devine comment le pouvoir central en usera avec ses parlements provinciaux. Et pourtant, en dépit de

ces heurts inévitables, les grandes compagnies judiciaires n'en restent pas moins une garantie contre le despotisme. Elles continuent à défendre dans le cadre des lois les libertés publiques ou les libertés individuelles. Mais le contrepoids est surtout dans la nation. Les cellules sociales que les siècles ont créées sont encore bien vivantes. Provinces, ordres, villes, corporations ont gardé la plupart de leurs privilèges et, ce qui vaut mieux, de leurs traditions. Cette France, loyalement attachée au trône, n'en sait pas moins faire entendre ses griefs ou ses plaintes, et défendre ses droits.

Si pesante que soit l'armature politique, elle n'a point réussi à étouffer l'esprit public. Peu importe que, depuis plus d'un demi-siècle, les Etats-Généraux ne soient plus convoqués. Le droit n'est point prescrit et la France a d'autres moyens de se faire entendre. Il y a une opinion publique. Le souverain sait qu'il doit compter avec elle. Ce pouvoir absolu ne gouverne pas dans l'ombre et le silence; il écrit, parle, explique ou justifie ses décisions, prête l'oreille aux vœux ou aux griefs. Officiellement même, le roi s'engage envers son peuple. Il a apposé sa signature aux chartes innombrables, franchises, privilèges, immunités qui formulent les droits individuels et collectifs : véritables pactes conclus entre le prince et ses sujets, qui limitent l'arbitraire et définissent l'obéissance. Ainsi la vieille théorie féodale demeure, celle des garanties. Si les représentants de la nation ne sont plus associés au travail législatif, le roi et ses légistes respectent encore le grand principe de consentement à fimpôt, « cette charte des peuples libres )>. Le Conseil peut en fixer le chiffre. Dans la plupart des provinces, la levée se fait par l'intermédiaire des Etats; là où ces assemblées ont disparu, avec la coopération des villes. Etats ou villes discutent le chiffre demandé, réclament contre des taxations injustifiées, demandent et obtiennent des adoucissements. C'est un dialogue qui

s'engage entre les contribuables et le pouvoir. Les villes tiennent tête aux commissaires royaux, écrivent à la Cour, se plaignent ou refusent. On transige. Les villes paient et, en échange, reçoivent quelque faveur nouvelle : l'octroi d'une taxe, la création ou la suppression d'un office, des privilèges économiques ou honorifiques, ce à quoi ces bourgeois tiennent par-dessus tout. Le gouvernement devenait ainsi une suite de marchandages, de compromis où presque toujours la royauté trouve son avantage. La vie politique de la nation s'écoule dans ces démêlés mesquins, jusqu'au jour où une crise éveillera les forces de résistance qui sommeillent, et les dressera, frémissantes, contre le pouvoir.

En fait, la centralisation poursuit sa marche. L'unité politique prépare l'unité administrative. La royauté a conscience que les parties du royaume incorporées à la couronne ne forment qu' « un tout », « une seule monarchie », et que cette unité doit s'étendre du pouvoir aux institutions. « C'est chose très utile », dira un édit de 1549, « d'establir loix et ordonnances... générales pour tous les subjects, sans aucune diversité ou particularité qui ne peuvent communément apporter fors obscurité, confusion, querelles. » Comme son père, Henri II fera de ce principe la directive de ses réformes. D'une main ferme, quoique plus douce, il continuera l'œuvre d'érosion qui détache l'une après l'autre les pierres du vieil édifice. Provinces et villes verront se fondre leurs organismes ou leurs franchises historiques dans un système unique d'administration.

Qu'importent les parchemins! La vie ne s'encadre pas dans des formules. Le pouvoir royal, qui connaît sa force, lime ces particularismes jugés inconciliables avec l'unité de la nation. Il les a atteints d'abord dans leur langue. Par les ordonnances de Crémieu et d'Abbeville, François I^r a exigé que tous les actes judiciaires fussent rédigés en français. Cette mesure s'appliquera également aux délibérations municipales. A son tour, dans les provinces librement réu-

nies, Henri II n'hésitera pas à transformer les institutions locales. En Provence, ce sont les viguiers perpétuels abolis en 1554 et remplacés par des viguiers annuels à la nomination du roi. Les Etats protestent. Mais le roi tient bon et la réforme est maintenue.

Il donne au parlement sa forme définitive par la création d'une Chambre des enquêtes et d'une Chambre criminelle, et dans toutes les sénéchaussées sont établis des lieutenants particuliers. En Bretagne, les « grands jours » sont transformés. En 1554, un parlement les remplace, qui siégera alternativement à Rennes et à Nantes. Mais sa charte de fondation stipule que les quatre présidents, le procureur général, un avocat du roi sur deux et la moitié des conseillers devront être choisis en dehors de la province. — Encore un progrès dans le rattachement à l'unité. En Auvergne, une cour des Aides est créée à Montferrand. En Languedoc, en 1555, Henri tente d'introduire les élus. Cette fois, le gouvernement royal est allé trop vite. Il doit battre en retraite devant l'opposition unanime de la province.

C'est enfin l'unité monétaire qui s'établit. Les monnaies locales qui, comme en Dauphiné, en Provence, en Bretagne, rappelaient l'ancienne indépendance, ont disparu. François 1er avait établi un type uniforme pour tout le royaume. Henri II décide que l'efiîgie du roi sera gravée sur toutes les pièces d'or. Et en 1552, la Chambre des monnaies de Paris est érigée en cour souveraine et sa juridiction est étendue aux seize ateliers qui travaillent pour l'Etat.

Incorporées à l'unité par leur territoire, les provinces lui sont plus étroitement encore rattachées par ces réformes. Et elles n'ont plus pour les défendre que leurs Etats. Ceux-ci continuent à se réunir. Mais la présence des commissaires royaux, la pression du gouvernement central, ont transformé peu à peu ces assemblées jadis souveraines en corps consultatifs. Si le roi tient compte de leurs vœux, s'il fait droit, parfois, à leurs griefs, c'est à la condition qu'il sn'em-

piètent pas sur son pouvoir et ne fassent point obstacle à Bes demandes. En Dauphiné même, où l'organisation des Etats est une des plus fortes, Henri II prescrit que les députés des Etats devront être changés de trois ans en trois ans. Pas de meilleur moyen de briser leur indépendance. Surtout, contre les idées d'autonomie, il fortifie le pouvoir des gouverneurs. François I^^ avait créé l'institution; Henri II la développe. Par l'édit du 19 avril 1549, il étend leurs attributions et, pour les avoir bien en main, il les choisit dans son entourage immédiat et même parmi les membres de son Conseil privé : Montmorency en Languedoc, François de Guise en Dauphiné, son frère Claude en Bourgogne,Henri d'Albret, puis Antoine de Bourbon, en Guienne, le comte de Tende en Provence. Naturellement, ces gouverneurs ne résident pas. Ils sont remplacés par des lieutenants généraux. Leur autorité n'en est pas moins présente. Ils deviennent auprès du roi les protecteurs naturels de la province, comme dans la province les représentants du roi. Toutes les affaires d'importance passent par leurs mains. En 1548, Henri II ordonne même aux Etats du Dauphiné de ne statuer sur aucune affaire qu'ils ne l'aient communiquée au gouverneur. Etats, villes, officiers royaux, parlements eux-mêmes ont ainsi un surveillant qui prendra peu à peu la haute main sur tous ces corps locaux. La royauté avait créé un engin puissant de centralisation. Prévoyaitelle que l'institution pourrait un jour se retourner contre elle-même, et que, dans la dislocation de l'Etat provoquée par les guerres civiles, ces vice-rois chercheraient à usurper la souveraineté?

Cette tutelle du pouvoir central sur les provinces ne se fait pas moins sentir sur les gouvernements municipaux, échevinages ou consulats. Comme François I^r, Henri II donne un nouveau tour de vis à leur sujétion.

Il modifie leur recrutement. En octobre 1547, un édit déclare les offices municipaux et les offices royaux incom-

patiblea, Sénéchaux, baillis, lieutenants, juges présidiaux, ne pourront plus siéger comme échevins ou conseillers dans les assemblées municipales. Ces charges sont réservées aux bourgeois et aux maîtres des métiers. — Mesure excellente en principe et qui consacre la séparation des pouvoirs. Mais les villes ne la réclament point. Elle affaiblit l'autorité de leur gouvernement. Associés aux affaires communes, les représentants du pouvoir central sont portés à les défendre. Ils se considèrent tout autant comme les mandataires de la cité que comme les agents du souverain. Exclus des corps municipaux, ils deviendront des surveillants, sinon des ennemis. — S'ils continuent à assister aux séances, à présider aux assemblées générales des habitants, aux opérations électorales, ce sera avec le seul souci d'imposer, s'il y a lieu, le candidat du roi ou de jeter son autorité dans la balance. — Et plus encore que l'ingérence administrative, s'étend le contrôle financier. Dès son avènement, Henri II avait dû, à la requête des villes, supprimer un certain nombre de receveurs et contrôleurs « des deniers communs » créés par François I^^*. Mais la plupart sont maintenus. En 1555, nouveau progrès de la tutelle royale. Le roi a remarqué la mauvaise gestion des impôts levés pour les réparations, fortifications et embellissements des villes. En conséquence, il crée dans chaque recette générale un superintendant de l'administration des villes. Maires, consuls, receveurs municipaux devront compter et répondre devant lui, lui soumettre l'état annuel des dépenses et des recettes. C'est la mainmise sur la gestion financière. Qui tient la bourse est maître du pouvoir. Parfois même, l'ingérence du pouvoir central se fait plus brutale encore. A Limoges, en 1554, en raison des plaintes des habitants, la répartition des impôts extraordinaires est enlevée au Conspil et confiée aux officiers royaux.

Ainsi, à tous les degrés, dans tous les domaines, intrusion et envahissement des agents du roi. La nation se résigne,

par habitude, par loyalisme, avec le vague sentiment que le roi n'abusera pas et qu'au total elle gagne à sa tutelle. La main qui gouverne travaille en effet à maintenir comme à étendre l'ordre public. L'histoire n'a point assez rendu justice à Henri II, ni au grand effort réformateur du règne. Le roi a lutté avec succès contre le plus grave fléau du temps, les désordres des gens de guerre. La grande ordonnance de 1547, qui réorganise l'armée, a établi la solde, supprimé les réquisitions, réglé les cantonnements et les étapes, imposé une discipline sévère aux hommes d'armes. Bienfait inestimable, qui permet aux villes et aux campagnes de travailler et de vivre en repos. Dès 1548, par l'extension du nombre des prévôts des maréchaux, une police rurale se constitue. Maraudeurs, vagabonds, criminels ne pourront plus impunément courir le pays et le mettre à sac. Des lois et des mesures utiles s'attaquent à cet autre mal, la mendicité et le paupérisme. Gouvernement et municipalités ébauchent de concert l'assistance publique. Ils ouvrent des ateliers aux sans-travail. Une ordonnance de 1554 réforme les hôpitaux. Dès 1550, un édit améliore le régime pénitentiaire et organise la surveillance des prisons. Le roi encourage l'industrie. En 1551, il a favorisé l'introduction de la verrerie de Venise et l'élevage des vers à soie. Pour favoriser les transactions commerciales, il a songé à établir l'unité des poids et des mesures.

L'heure approche, cependant, où la France sentira le poids de cette centralisation dont elle ne connaît d'abord que les services; comme la guerre et en raison même de la guerre, les charges financières qui l'accablent réyeilleront en elle les forces de liberté.

Le règne de Henri II marque une étape de la Renaissance française. La grande initiation s'achève, qu'avait commencée le siècle. Poètes, orateurs, historiens, philosophes de la Grèce ou de Rome rendus à la lumière, sont édités, traduits, commentés, enseignés à une jeunesse enthousiaste qui se met à leur école. Si Marot a disparu, si Rabelais finit sa carrière (il meurt en 1553), Du Bellay publie son Olwe en 1548, et en 1550 sa Deffence et Illustration. La même année, Ronsard écrit ses Odes et, en 1553, Jodelle sa Cléopâtre; et autour d'eux gravite toute une constellation de jeunes poètes dont quelques-uns ont mérité de survivre. L'art s'honore des illustres noms de Philibert Delorme et de Jean Goujon. De grands érudits comme Turnèbe, Muret, H. Estienne continuent les recherches d'un Budé et d'un Valable. Comme son père, Henri II protège les lettres et sa cour est la Providence des poètes. De nouveaux collèges se fondent qui propagent dans tout le pays la culture nouvelle. Il semble que la Renaissance française arrive à sa majorité. Mais cette génération nouvelle, qui continue brillamment l'effort de ses aînées, garde-t-elle le même esprit? En quel sens doit-elle se diriger?

Voici un premier aspect, et le plus apparent. La Renaissance française avait été, à ses débuts, comme la révolution intellectuelle elle-même, une immense aspiration à renouveler la pensée comme la vie. Elle était entrée dans tous les domaines, avait fouillé le passé humain, s'était penchée sur la nature et avait exploré le ciel. Erudition, histoire, littérature, théologie, mathématiques, astronomie, toutes ces disciplines de l'esprit' avaient été revisées. Toutes s'élargissent alors et s'enrichissent. La sape est portée dans le vieil édifice intellectuel que le Moyen Age avait construit

dans les ténèbres, Il semble que, pour la première fois, l'homme, ébloui par c§tte révélation nouvelle, se trouve en face de Funivers. Et cet univers, il se flatte de Pétreindre. La pensée s'attaque, se mesure à l'ensemble des choses, comme chaque esprit particulier aspire à l'universalité du savoir. Capable de tout connaître, l'homme est avide de tout apprendre. Au milieu du siècle, cette fièvre d'invention et cette ivresse de découvertes sont tombées. De grands esprits comme un Budé, un Vinci, un Rabelais, un Erasme, cerveaux encyclopédiques, n'ont pas de successeurs. — Un seul peut-être, Guillaume Postel, un fou de génie, qui sera sans influence. Les talents se limitent comme les genres se précisent. Quand on parcourt la masse énorme des productions de ce temps, on est frappé du recul de la spéculation philosophique ou scientifique. De plus en plus la génération nouvelle se détourne des problèmes ou des méthodes que celle-ci avait entrevus. Sa science préférée est l'astrologie. — De plus en plus aussi dans cet amas un peu trouble de connaissances, d'aspirations, d'idées que le siècle a éveillées, elle éprouve le besoin de classer et de choisir. A la force de penser, elle préfère le don de rendre. Cette Renaissance nouvelle est surtout une littérature et un art.

Cette évolution n'est pas la seule. En dépit de l'individualisme de ses représentants et de la variété de ses aspects, on peut dire que notre Renaissance, jusqu'au second tiers du siècle, reste fidèle à une double inspiration. D'une part, elle se rattache encore aux vieilles formes de l'esprit français. Un Rabelais, un Marot, un Champier sont, par certains côtés, des « hommes du Moyen Age ». — D'autre part, elle reste imprégnée de Christianisme. Un Budé, comme un Erasme, prétendent renouveler, non détruire, et concilient la culture nouvelle avec leur religion. Cet équilibre est rompu. Dès la fin du règne de François I^r et sous Henri II se forme un intellectualisme qui s'écarte à la fois du passé

national et de l'esprit chrétien. A l'idéal primitif, une autre façon de penser et de sentir se substitue.

L'antiquité seule. Le mot est trouvé qui ralliera l'école nouvelle. En 1548, le poète Thomas Sibilet, auteur d'un Art poétique, peut partager encore son admiration entre les Anciens et les vieux maîtres français ; V Iliade et le Roman de la Rose. — En 1550, la Pléiade lance son manifeste retentissant, cri de guerre contre ses devanciers. Connaître les anciens, est-ce donc seulement les traduire? C'est nous mettre à leur école, c'est enrichir nos pensées de leurs pensées, notre style de leur style. En un mot les dévorer, les convertir « en sang et nourriture », nous transformer en eux, nous initier à la noblesse et à la beauté. Et que faut-il pour les atteindre? Les lire, les relire sans cesse... « Là doncques, François, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine, et des serves despouilles d'elle, comme vous avez fait plus d'une fois, ornez vos temples et autels. Donnez en ceste Grèce menteresse... Pillez-moi sans conscience les sacrez thrésors de ce temple Delphique, ainsi que vous avez fait autrefois et ne craignez plus ce muet Apollon, ses faux oracles, ni ses flesches rebouchées. Vous souvienne de vostre ancienne Marseille, seconde Athènes, et de vostre Hercule gallique, tirant les peuples après luy par leurs oreilles avec une chaîne attachée à sa langue. »

Le signal est donné qui met en branle toute une jeune , « troupe » qui de son « luth résonnant » se flatte de faire taire « ces enrouées cornemuses ». Plus de ces formes, de ces rites barbares où la fantaisie de nos poètes aimait à se jouer : lais, virelais, ballades, rondeaux, chansons. Laissons ces « épisseries » qui rabaissent les lettres et corrompent le goût. Mais à leur place, des épigrammes à la « Martial », des odes à la « Pindare », des élégies ou des églogues, des épigrammes ou des satires. Plus de ces pièces grossières, bonnes à divertir ou émouvoir le vulgaire : farces, mystères, moralités, mais des comédies ou des tragédies renouvelées d'Aristophane,

de Plaute, de Sophocle ou d'Euripide. Plus de chroniques aux allures libres, au tour spontané, aux formes savoureuses du langage populaire, mais des histoires composées à la façon d'un Tite-Live ou d'un Thucydide. Plus de romans à la manière d'un Jean de Meung, mais des épopées, des Iliades ou des Enéides.

Ce que la langue et la littérature française ont dû à cette ardeur juvénile, il suffit, pour l'apprécier de rappeler les noms de la Pléiade et les œuvres qu'elle suscita. Un Ronsard, un du Bellay, un Jodelle ont créé le lyrisme, transformé le théâtre et donné à la France la fierté de sa langue. Désormais, le français est l'égal du latin et du grec et il peut, comme eux, devenir une langue universelle.

Et voici qu'à son tour, vers la même époque, l'art accomplit son évolution. Que l'on compare ses premiers essais au contact de l'art antique. Il s'inspire déjà de ces monuments romains que la Renaissance lui révèle; mais il ne se dégage point des vieux modèles qu'il trouve sur notre sol. L'art gothique disparait, le cintre romain remplace l'ogive, la svelte colonne des temples ou des basiliques, le pilastre plus massif qui soutenait les voûtes. Mais les rosaces des vitraux, les nervures montrent bien qu'au canon rigide de Vitruve s'alhe la fantaisie gracieuse du temps de Louis XII. L'art cherche plus qu'il ne découvre; il ébauche plus qu'il ne crée. Vingt ans plus tard, son apprentissage est fini. La noblesse des lignes, la symétrie savante et un peu froide marquent le triomphe du canon classique. Dans le Fontainebleau ou le Louvre de Henri II, plus rien qui rappelle le passé.

Que cet art, cette littérature qui ont enrichi notre patrimoine intellectuel, et produit, la Pléiade en particulier, des chefs-d'œuvre que nous admirons aujourd'hui, exigent une rupture complète avec nos traditions, qu'ils expriment une civilisation nouvelle, de cela les novateurs n'ont cure. Au contraire, ils s'en font gloire. Avec la foi robuste de la

jeunesse, ils n'entendent relever que d'eux-mêmes. Ronsard ne dira-t-il pas ingénument dans la préface de ses Odes qu'il n'a rien de commun avec ses devanciers, <i prenant stile à part, sens à part, œuvre à part »? En quoi d'ailleurs il se vante et il nous trompe. Il doit plus qu'il ne croit ou qu'il ne l'avoue à la vieille poésie qu'il dédaigne, à un Villon ou un Marot. Et que ces formes nouvelles soient incomprises de la foule, qu'elles cessent de traduire son âme, ses émotions, sa vie, qu'elles lui suppriment des thèmes qui lui sont chers ou des spectacles qui lui sont familiers, poètes et artistes s'en inquiètent peu. Avec tout l'humanisme, ils ont horreur du populaire. Ils écrivent, peignent, cisèlent pour une élite, car eux-mêmes sont une élite. Leur royauté ne saurait s'abaisser et déchoir. Et c'est Ronsard encore, après du Bellay, qui dira hautement ce qu'ils pensent tous :

« à ce vulgaire

... Ny ne plais, ny plaire ne veux. »

Ainsi s'achève la révolution qui sèvre des joies de l'esprit la masse exclue aussi de la vie publique. Mais n'est-ce que cela? La rupture avec le passé est plus profonde encore. Cette fois, c'est l'idéal chrétien dont la Renaissance s'écarte. Et avec l'antiquité, c'est aussi l'esprit antique qui reparaît.

Art et littérature ne se bornent point, en effet, à se former sur ces modèles. Grâce à eux, on voit renaître toutes les fictions dont la Grèce et Rome avaient vécu. Les dieux sortent du tombeau et l'Olympe descend sur la terre et, mieux encore, dans notre France. Un Olympe visible, des dieux de chair, qui vont s'offrir à l'adoration; car l'Olympe, c'est la Cour, les Dieux, ce sont le souverain et les princes. Les voici <( à l'ombre des grands lys dorés ». Henri ILJupiter, le maître du tonnerre; Catherine- Junon, « compagne et sœur de sa divinité »; Marguerite-Pallas; Diane-Phœbé, l'impassible déesse qui reçoit de Zeus sa clarté divine. Vénus et Cupidon ont retrouvé leurs autels comme leurs

dévots : culte charmant, dont les poètes sont les prêtres. La flûte de Pan résonne dans les campagnes. Les bois se peuplent de dryades ou de nymphes, de Satyres ou de

Faunes, Neptune a repris son trident Mais prenons garde

que derrière les mots se glissent les images ou les symboles. Cette mythologie n'est déjà plus ce qu'elle fut parfois, un vocabulaire. Elle parle aux yeux comme à l'esprit et s'étale sur les murs comme elle pénètre dans la vie. L'art s'en inspire. De même que la Pléiade invite les poètes à piller l'antiquité, Pontus de Thyard propose ses dieux et ses fables à l'imitation des artistes. Regardez ces fresques qui décorent les résidences royales : le Louvre, Fontainebleau. C'est la « feste de Bacchus » que peint le Primatice. C'est la fontaine des Nymphes que cisèle J. Goujon. Qu'on s'étonne que l'engouement devienne général et que l'élite demande désormais à la mythologie le décor où elle veut vivre! Dans ces salles somptueuses du Louvre ou de Saint -Germain, les fêtes reproduiront les scènes ou les figures que les peintres ont consacrées. On y verra des cortèges de nymphes ou de sibylles. En 1557, au lendemain même du désastre de Saint- Quentin, Henri II, avant de partir pour l'armée, assiste à un ballet de faunes et de dryades. Dans les réceptions officielles que lui offrent ses bonnes villes, on exhibera toute cette parade mythologique. Sur les arcs de triomphe, plus de blasons, d'allégories religieuses ou nationales. Mais, comme à Lyon, des divinités, comme à Paris à la porte Notre-Dame, des argonautes, des sirènes. Castor et Pollux. Il n'est pas jusqu'à l'ameublement qui ne trahisse les goûts nouveaux. Ce sont encore des emblèmes païens que l'on retrouve sur les vantaux d'un buffet ou dans les émaux d'un Léonard Limousin.

Rien ne décèle mieux l'état d'âme d'une société que ses goûts ou ses caprices. On sait quelle « bacchanale », après la représentation de Cléopâtre, la Pléiade conduisit à Arcueil. Cette culture mythologique n'était-elle donc qu'une attitude,

un déguisement? Un masque païen sur une âme chrétienne? Ni la royauté, ni les pouvoirs religieux ne s'inquiètent. Ils y verraient plutôt une diversion aux grandes querelles qui ont brisé l'unité chrétienne et il semble que la religion ait moins à craindre des lettrés qui parlent d'amour, que des croyants qui se mêlent de théologie. Et pourtant dans ce monde d'images, d'émotions, de sensations que crée l'Antiquité, peu à peu s'ébauche un autre idéal, celui même du paganisme : la religion de la Beauté et de la Vie.

Exprimer « la vive énergie de la nature », toute l'aspiration de la nouvelle école se résume dans ces mots. Au sein de cette éternité créatrice qui a inspiré à Ronsard quelques-uns de ses plus beaux vers, ils ont senti frémir la vie universelle. Cette vie des choses, comme ils s'appliquent à la traduire! La nature palpite dans leur œuvre comme dans l'argile d'un Palissy. On dirait que l'homme en fait la découverte. Il la regarde, non plus comme le Moyen Age, en indifférent ou en ennemi, tel un spectacle fugitif offert par Dieu pour témoigner de sa gloire. Il s'y plonge avec délices. C'est Belleau qui, dans son Açril, en exalte la fécondité toujours renouvelée. C'est du Bellay qui respire les fleurs qu'il cueille, ou s'enchante aux caresses du vent qui passe. C'est Ronsard qui entrevoit le bal des nymphes au « gazouillis de l'eau », ou s'abandonne à la rêverie dans les antres verts, garnis de mousse. Cette nature vivante s'associe à leur vie ; euxmêmes vibrent à ses douleurs et à ses larmes. Comme Ronsard encore, ils liront leurs vers à la forêt et lui confieront leurs peines. Ils pleurent au coup de la hache qui abat les chênes : il semble que de la plaie béante s'échappe du sang. Jamais notre vieille poésie n'avait trouvé de tels accents. Ce ne sont point là réminiscences d'école, pastiches de Virgile ou de Théocrite. Si nos poètes imitent, ils créent; le filon perdu depuis des siècles et rendu à la lumière, ils l'exploitent à leur tour.

Mais la nature n'est qu'une forme de la vie. Voici mainte-

nant la plus belle, la plus noble, idéale argile qu'a pétrie la création : la femme. Elle est l'inspiratrice préférée. Artistes ou poètes travaillent pour elle ou écrivent pour elle. La femme, non dans son âme, sa nature morale, sa sensibilité, celle des maîtres du grand siècle, mais la femme dans sa beauté plastique, telle que la fixait jadis un Praxitèle ou un Phidias, telle que la retrouve le ciseau d'un Goujon. Qu'on lise les poètes, même du plus haut rarg, les Soupirs d'Olivier de Magny, les chansons de Baïf, ou encore certaines pièces de Tahureau. Ils effleurent à peine le sentiment. Ils chantent tout autant dans l'exaltation de leurs sens que de leur cœur. Ils nous dépeignent beaucoup plus leurs sensations que leurs émotions. Ils ont toujours devant les yeux l'ardente image de la jouissance. C'est que l'amour est pour eux une volupté, comme la femme une créature de désir. Que nous sommes loin de l'épopée chevaleresque, ou encore du mysticisme d'une Marguerite de Navarre, de cet effort un peu subtil pour dégager l'amour des « choses basses que l'honneur et la conscience réprouvent... »! Par son réalisme, cette poésie erotique devance le xviii^ siècle. Sainte-Beuve l'a remarqué excellemment. Il y a du Parny dans ces poètes de l'amour.

La France fut-elle entraînée par son propre génie vers ces rives fleuries du paganisme? Cette déviation de la Renaissance fut-elle un fait spontané? Une influence profonde nous l'explique : celle de l'Italie.

Depuis un demi-siècle nous étions à son école. Les grandes chevauchées militaires de Charles VIII et de Louis XII nous l'avaient révélée. A notre tour, nous fûmes pris. Tout en elle, ses monuments, ses écrivains, ses souvenirs étaient, comme son ciel, une séduction. Mais cette intimité s'était encore affermie sous le dernier règne. Le mariage du dauphin avec une Florentine avait introduit l'Italie à la Cour. Catherine y était arrivée avec son aumônier, son maître d'hôtel, un Gondi, ses filles d'honneur et ses astrologues.

La France fut bientôt envahie. Exilés à la recherche d'une patrie, clercs en quête d'un bénéfice, gens de lettres ou artistes avides d'honneurs, de pensions et de gloire, parfois appelés par le roi lui-même, toutes ces rancunes, ces appétits ou ces vanités se donnent rendez-vous sur la terre promise. Italiens, Primatice qui bâtit Chambord et Rosso qui décore Fontainebleau; Italiens, ces deux Strozzi, Pierre et Philippe, qui seront, l'un maréchal de France, l'autre, capitaine général des galères; Italien, Luigi Alamanni qui dédie à François I^^ ^n poème en six chants et date ses lettres de la Cour du Très Chrétien. Italiens, les Ruggieri qui initient les courtisans à l'astrologie, et cet aimable Gastiglione qui leur enseigne l'art du bon ton, des révérences et de la politesse. L'italianisme fait concurrence à l'antiquité. Les poètes cultivent le sonnet à l'égal des odes. La société polie goûte Arioste, Politien, Sannazar à l'égal de Tibulle ou de Virgile, Elle affecte de parler leur langue. Les nouveaux maîtres choyés, pensionnés, admirés, ont contribué à éveiller chez les « Barbares » le culte du Beau. Mais trop souvent aussi leur initiation est une corruption. Ils portent avec eux leur cynisme, leurs ridicules et leurs vices ; et la France leur doit, pour une très large part, ces doctrines dissolvantes qui achèvent l'évolution vers le rationalisme et l'incrédulité. Grand nombre de nos étudiants se rendaient à Padoue. Ils en reviennent déjà pénétrés des doctrines de Pomponace^ un pur averroïsme. Mais, en 1542, cette philosophie s'installe à Paris, au cœur même de la nouvelle « Athènes ». Un des disciples du maître, Vicomercato, est appelé au Collège de France. Pendant vingt ans, il y exposera la philosophie. Et qu'enseigne4-il? La séparation complète de la raison et de la foi. Deux domaines où chacune est souveraine. Deux méthodes, celle de l'autorité, celle de la liberté. Deux vérités : le dogme, c'est-à-dire l'incompréhensible, la philosophie, c'est-à-dire tout ce qui s'offre à l'entendement. Distinction commode, déjà affirmée par le nominalisme, qui concihera

la conscience et l'intelligence, et non moins prudente que commode, car elle permet de croire avec l'Eglise et de penser ce qu'on veut. L'incrédulité sera à l'abri sous l'estampille du Christianisme. On sait, à la faveur de ce dualisme, à quelles conclusions hardies Pomponace avait poussé sa philosophie. Pénétré des doctrines d'Aristote, mais interprétées par Averroès et le génie arabe, il en était arrivé à nier la Providence, la liberté de l'homme, l'immortalité de l'âme et à affirmer que, pour la raison, le monde est éternel.

Pur panthéisme. La nature est Dieu. — Le paganisme des philosophes rejoint ici le paganisme des poètes et il érigera en doctrines raisonnées ce qui, chez eux, était sentiment irréfléchi. Avant même 1540, l'averroïsme padouan s'était infiltré en France, et d'abord à Lyon. Dolet, malgré ses dénégations, lui appartient. Dès 1535, dans ses Carmina on en peut entrevoir les idées maîtresses : la fécondité créatrice et infinie de la nature, la soumission de l'être périssable à une inflexible destinée. Mais Dolet n'est encore qu'une exception. Après 1540, le mouvement se propage en France avec une grande rapidité. Dès 1542, Champier signale, toujours à Lyon, l'existence des doctrines suspectes et il les attribue au nombre croissant des Italiens qui viennent répandre l'averroïsme dans notre pays. Six ans plus tard, l'illustre Fernel en dénonce le progrès à Paris.

A Toulouse, en 1553, éclate un scandale. Dans une disputé publique à l'église des Augustins, un orateur, peut-être un Italien, soutient qu'on peut démontrer qu'il n'y a pas de distinction entre le bien et le mal; que l'âme est liée à la matière et n'est que « du vent », que la Science n'est qu'une réminiscence, que la métempsychose est vraisemblable, comme possible l'éternité du monde.

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Si les progrès du naturalisme et de rincrédulité menacent le bel effort d'union accompli par les maîtres de la Renaissance, on peut dire que, plus rudement encore, est atteint leur idéal religieux. Renouveler la théologie au contact de l'Ecriture et des Pères, restaurer la vie intérieure, réveiller le sens spirituel alourdi par l'abus des observances ou l'inintelligence des pratiques, bref, réformer l'Église, mais par l'Église elle-même, en unissant le progrès intellectuel et moral à la tradition, la liberté à l'autorité, tel avait été le rêve de ces nobles esprits, évèques, moines, théologiens, laïques, qui, de 1520 à 1540, avaient créé le Réformisme. Dans Tarbre séculaire planté par le Christ, ils n'aspiraient qu'à élaguer les branches mortes, les rejetons parasites, ces déchets du temps qui empêchaient la sève immortelle de vie de circuler. A un moment, Rome, la Rome de Léon X, fut avec eux. Mais la révolution religieuse était venue. Le grand arbre s'était fendu en deux, et la partie détachée du tronc primitif allait désormais porter des fleurs et des fruits différents. L'unité religieuse brisée, le rêve d'une réforme pacifique s'est évanoui. Il ne s'agit plus de renouveler le catholicisme, mais de le défendre. Que parle-t-on alors de liberté intellectuelle, de nouveautés hardies, de formules larges capables de concilier des doctrines inconciliables? Entre deux interprétations du christianisme qui comportent une notion différente de la certitude, de la nature humaine, de l'activité morale, de l'Église, la France devra choisir : Rome ou Genève. De plus en plus, toute solution intermédiaire apparaît comme un avortement.

Le généreux mouvement qui avait fait naître tant d'espérances se désagrège peu à peu, s'affaiblit, pour disparaître. La Sorbonne dirige cette réaction qui, pour sauver l'ortho-

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doxie, va tendre à l'excès le ressort de l'autorité. Son magistère doctrinal a fini par s'étendre à toute la France. En donnant force de loi à ses définitions comme à ses censures, la royauté lui a confié la surintendance de la doctrine. De toutes les parties du royaume les pouvoirs ecclésiastiques se tournent désormais vers elle, sollicitent ses avis, lui défèrent les livres suspects ou les prédications téméraires. h"* index des livres prohibés, dressé en 1543, s'enrichit chaque année de nouvelles interdictions. Mais cette fois, les réformistes y coudoient lès hérétiques. En 1540, une commission est nommée pour examiner V Enchiridion d'Erasme. En 1543, le livre est censuré, ainsi que V Eloge de la Folie dont s'était divertie toute la Cour romaine. La même année, les écrits d'Erasme sont brûlés à Toulouse. « Qu'on jette alors au feu, s'écriait Beatus, les Évangiles et les Épitres de Paul...! » Comme Erasme, le cardinal Cajetan, Tardent adversaire de Luther, est traduit à la barre des théologiens et, malgré les efforts de son ordre, censuré. Traductions, éditions, commentaires de la Bible sont rigoureusement surveillés et contrôlés. De toutes ses forces la Sorbonne s'opposera d'abord aux versions françaises de l'Écriture. Celle de Dolet est frappée d'interdit^ et, pour avoir traduit les psaumes en vers français, Marot rejoindra Erasme sur lei catalogue des auteurs dangereux. A son tour^ Robert Estienne est inquiété. Pendant douze ans, malgré la faveur du roi, il sera en butte aux tracasseries des théologiens. Le Père des Lettres disparu, ils auront gain de cause. La Bible est censurée, et, le 7 mai 1550, Henri II écrira à la Sorbonne pour approuver son attitude. Le grand éditeur n'a plus qu'à quitter la France. En 1551, il part pour Genève avec les siens.

Pas plus que l'érasmianisme, la mystique augustinienne, celle 'de Meaux, n'a trouvé grâce. L'école dispersée, peu à peu les chefs disparaissent. Lefèvre est mort en 1536, mais ses livres n'ont pas échappé à la condamnation qui a frappé

Erasme. Du petit cercle, que reste-t-il? Marguerite et Gérard Roussel... Mais, depuis 1540, la reine de Navarre a quitté Paris. Elle se confine dans son petit État, partageant son temps entre Nérac, Pau, Mont-de-Marsan, gardant toujours son entourage de lettrés, moins occupée alors de poésie mystique que des contes de l'Heptaméron. Son rôle paraît bien fini. Elle se sent isolée, dépassée, en butte, dans son pays même, aux hostilités locales qui ne lui pardonnent point ses « hérésies », et aux remontrances de Calvin qui s'indigne de ses avances aux « spirituels ». Elle ne survivra pas longtemps d'ailleurs à son frère, car elle s'éteint en 1549.

Non loin d'elle, Gérard Roussel promu à l'évêché d'Oloron est presque oublié. Lui du moins, l'orateur acclamé des Carêmes du Louvre, reste fidèle à ses idées. Ne pouvant réformer la France, il réforme son diocèse, restaure des écoles, prodigue les aumônes, fonde des hôpitaux. Comme Briçonnet à Meaux, pasteur évangélique, il se dévoue à son troupeau. Pourquoi faut-il qu'il se mêle d'écrire? En 1550, il publie son Exposition familière^ où il présente ses idées réformatrices et invente une nouvelle liturgie de la messe. La faculté de théologie s'empresse de le condamner. Injurié par Calvin, détesté par une partie des catholiques, il a le sort de ceux qui se jettent à contre-temps entre des doctrines contraires. Sa fin est tragique. Il prêchait dans sa cathédrale. Des forcenés assaillirent la chaire qu'ils abattirent à coups de hache. L'évêque tomba au milieu des débris. Relevé sans connaissance, peu de temps après il expira.

Ces hommes ne seront pas remplacés. Avec eux meurt leur idéal. Mais il ne meurt pas tout entier. Du puissant essor donné par l'humanisme chrétien à la pensée religieuse, il restera du moins la voie qu'ils ont ouverte. Le retour aux Pères et à la Bible, une rénovation des sciences sacrées par la philosophie et l'exégèse, le goût de l'observation morale, le réveil de la mystique — acquisitions définitives qui annoncent et préparent notre xvii^ siècle. Et la France

leur a dû autre chose encore : ce respect des âmes vers qui s'incline le croyant, non pour contraindre mais pour convaincre. C'est grâce à l'humanisme chrétien que les premières lueurs de la tolérance ont éclairé le ciel de notre pays.

Comment Calvin unifie et organise la Réforme française.

I. Lutte contre les « Spirituels » et les semi-protestants. — L'unité doctrinale du protestantisme français réalisée (1541-1549).

IL L'exode. — Nombre croissant des exilés ou émigrés à Genève ; contrôle et direction des aptitudes ; pastorat choisi et zélé.

IIL Recrudescence de la propagande par le livre genevois.

IV. Activité des prédicants envoyés de Genève. — Leur prosélytisme. — Leurs auxiliaires, — Progrès de la Réforme de 1550 à 1559.

V. Naissance des églises (1551-1559). — Leur dépendance de Genève.

VI. Organisation et confession de foi ; canon dogmatique, règles disciplinaires.

Le premier service que Calvin a rendu à la Réforme française a été de l'unifier. En lui donnant une doctrine positive, il a mis fin à son individualisme primitif et fondudans une foi commune ses aspirations hétérogènes et parfois contradictoires. — Et voici le second. Il l'a organisée. Jusque vers 1550, nos « Bibliens » français, encore peu nombreux, vivaient dispersés, et comme perdus dans une population hostile. Tout au plus ces fidèles s'assemblaient de temps à autre pour s'édifier par la lecture ou la méditation de la parole. De ces communautés embryonnaires Calvin forme des églises : de ces îlots, il fait un tout. Ainsi les germes jetés au hasard de la route, exposés à être étouffés ou à se corrompre, pourront résister et se développer. L'ordre succède à l'incohésion, et par l'ordre se révèle la force. Un même esprit animera toutes ces molécules vivantes

enfin agglutinées. Transformation décisive, d'où sort le protestantisme français. Cherchons comment elle s'est faite, par quelles étapes, par quels moyens.

Dès son départ de France, comme s'il avait eu la vision de l'avenir, le jeune réformateur garde dans sa patrie des amitiés et des contacts. Partout où il est passé, partout où il a parlé, il a conquis des admirateurs et des disciples. a J'ai été si profondément touché de tes entretiens, lui écrit un de ces enthousiastes, que, dans toute la France, je ne vois plus que toi seul. » L'exil n'a point rompu le charme ^ A Paris, le petit cercle de Cop, Marguerite de Navarre, lui demeurent fidèles. A Orléans, son souvenir a survécu à son départ. Deux jeunes étudiants de cette ville iront le rejoindre à Strasbourg, recommandés par un de leurs professeurs. De Poitiers, Charles de Sainte-Marthe, d'Angoulême, Pierre de la Place, qui tous deux l'ont approché pendant son séjour de 1534, correspondent avec lui : Sainte-Marthe ira même le rejoindre à Genève ^. Assurément, cette action indivi duelle n'est pas encore très étendue. La première Institution Chrétienne est passée presque inaperçue. Mais son rôle à Strasbourg, sa polémique contre Sadolet, son retour à Genève appellent les regards de nos évangéliques. Puis l'édition française de V Institution^ les censures de la Sorbonne, en 1542, consacrent sa renommée. A trente-trois ans, Calvin fait déjà en France figure de docteur et de chef.

Son influence s'étend dès lors comme ses relations. La France luthérienne ne se tourne plus vers Neuchâtel, mais vers Genève. Son théologien était déjà connu dans les miheux protestants de Normandie ^ Il commence à diriger

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