‹ Les origines de la réforme (volume 2)Chapitre 79 sur 87 · Cf. C. R. XI, n° 223. Calvin à N · texte numérisé non relu

Cf. C. R. XI, n° 223. Calvin à N

3. C. R. XI, n° 236, Farel à Calvin : « Tuum erit scribere ad fratres in Normania » (6 sept. 1540).

les fidèles de Lyon. De plus en plus, le nombre de ses correspondants s'accroît. De Paris, de Bourgogne, du Languedoc, on l'interroge, on le consulte. Après la condamnation de la Sorbonne, c'est à lui que les « luthériens » français demandent de répondre *. Les nouvelles commencent à affluer à Genève, comme les recommandations en faveur d'émigrés ou de fugitifs. « Tu sais », lui écrit en 1544 le conseiller Adam Fumée, « quel rôle tu joues aujourd'hui... Combien nombreux sont les gens suspendus à tes lèvres, qui, en lisant tes écrits, sont attirés vers toi d'une manière surprenante...^ » Son talent, son activité, son commerce étroit avec les chefs de la Réforme, un Mélanchthon, un Bucer, un BuUinger, son intervention en faveur des Vaudois proscrits et persécutés, l'asile ouvert à Genève à tous ces émigrés qui trouveront non seulement l'abri, mais l'aliment spirituel qu'ils cherchent, lui ont acquis dans les milieux français une place à part et hors de pair. Pour la première fois, en 1547, il peut envoyer aux communautés une lettre collective, comme une Encyclique. Il possède cet ascendant qui domine les âmes : l'autorité.

Comment en use-t-il? Dans ces huit années, de 1542 à 1550, son action sur la Réforme française est décisive. Il lui donne conscience de sa force et la rassemble peu à peu dans l'unité d'une foi commune, la séparant de tout ce qui n'est pas elle : des illuminés qui la défigurent, ou des pusillanimes qui la diminuent, des spirituels qui la poussent à l'anarchie, des « Nicodémites » qui la retiennent dans les cadres, les rites, les observances de la vieille religion.

Dès sa conversion, Calvin a mesuré le péril que faisaient courir à la Réforme les « abusans » de l'Évangile. Ne risquaient-ils point de dissoudre, dans les nuées de leur mystique, la réalité du dogme chrétien? Il combat et réfute l'anabaptisme dans un petit écrit, la Psychopannychia. Mais il se dresse surtout contre les « libertins ». « Je voy », écrivait-il à Marguerite de Navarre, « une secte la plus perni-

cieuse et exécrable qui feust oncques au monde. » Aussi bien, dès son retour à Genève, son attention est éveillée sur leurs progrès. Il s'informe de leur vie et de leur doctrine. Puis, il entre en lice et pousse l'attaque. En 1545, il publie son traité « contre la secte phantastique et furieuse des libertins »; en 1547, son « Epistre contre un certain cordelier », où il expose, analyse, réfute de sa dialectique impitoyable et de sa verve acérée les « fantaisies » des « spirituels ». Contre eux-mêmes, contre leurs docteurs, Quintin, Pocque, il n'a point assez de sarcasmes. « Secte bestiale, ignorans, effrontés, canailles qui se flattent d'embabouiner le monde de folies absurdes et dangereuses... » Il contrefait l'accent picard de Pocque. Sous sa plume, les « spirituels » ne deviennent pas seulement ridicules, mais odieux. Calvin ne vat-il pas jusqu'à les accuser de former des sociétés secrètes, des groupes d'initiés qui se livrent à des « mystères d'abomination »? « Leur but, dit-il encore, est de mesler le ciel et la terre, ensemble toute religion et de ne laisser aucune différence entre les hommes et les bestes. »

Dangereuse, certes, la secte l'était, comme d'ailleurs tout illuminisme. En Allemagne, ces fumeuses utopies avaient conduit au drame sanglant de Munster. En France, ces rêveurs ne pouvaient passer à l'action. Ils n'inquiétaient même point le pouvoir. Marguerite de Navarre protégeait leurs chefs et goûtait fort leurs opinions. Mais que représentaient les « spirituels » au sein de la Réforme? Précisément les deux tendances dont Calvin avait horreur : — l'une, le maintien des formes de culte, de hiérarchie, de piété que les spirituels jugeaient indifférentes; l'autre, le sens individuel et un christianisme détaché de toute théologie. L'interprétation « spirituelle » de la Bible minait toute autorité. Elle substituait le croyant à l'Église, l'inspiration à la règle et confiait à la conscience le droit de créer cette vérité religieuse qu'il n'appartient qu'à Dieu seul de nous découvrir. Contre ces idées, se dressaient l'œuvre entière et la vie même de

Calvin. Et c'est d'une logique inflexible et passionnée qu'il en dévide les conséquences. Il nous montre les spirituels dans la variété ondoyante de leurs doctrines, altérant le message du Christ, ruinant toute distinction du Bien et du Mal, l'obligation morale comme le devoir de l'effort et de la lutte. Que devenait le Christianisme? Une rêverie sentimentale, sans vérités positives, sans discipline de vie. La plus grave objection que le Catholicisme faisait à la foi nouvelle était précisément d'avoir enfanté cette anarchie.

On s'explique ainsi les violences de la polémique. Entre les deux esprits qui se heurtent dans la Réforme, l'instant est décisif. En France comme en Allemagne, le prophétisme devait être vaincu par le principe d'autorité. Mais tandis qu'en Allemagne il fut écrasé par la force des princes, en France, le clair et ferme génie de Calvin réussit à enrayer sa marche. Le réformateur n'avait pas craint de se plaindre à la reine de Navarre de l'appui qu'elle donnait à ces doctrines. « Un chien abaye, s'il voyt qu'on assaille son maistre; je serois bien lasche si, en voyant la vérité de Dieu ainsi assaillye, je faisois le muet sans sonner mot. Je suis tout persuadé que vous n'entendez pas qu'en faveur de vous je trahysse la défense de l'Évangile que Dieu m'a commis... » Après la mort de Marguerite, le mouvement « libertin » est entravé et la secte se disperse. Une partie des spirituels, poussant à fond les conséquences de leurs idées, iront rejoindre « les épicuriens et les athées »; d'autres reviendront au Catholicisme ; d'autres se rallieront à la foi de Genève. Mais, à l'aile gauche de la Réforme, la bataille "est gagnée et le prophétisme arrêté net.

A l'aile droite, non moins nécessaire était l'œuvre d'épuration. Là, un autre danger menaçait la religion nouvelle : le Nicodémisme^ cet état d'esprit qui prétendait garder la hiérarchie, le culte, bref la structure et la vie extérieure du catholicisme, tout en acceptant les idées essentielles des réformateurs.

Guriênx compromis, cher aux élites, officiers royaux, universitaires, riches marchands, qui, en séparant leurs croyances intimes et leur vie publique, mettaient leur conscience en repos et leur situation à l'abri. Mais si le « Nicodémisme » eût prévalu, toute tentative de créer une Église nouvelle eût avorté. Structure et liturgie catholiques restant debout, tôt ou tard la vieille foi eût repris ces brebis qui, s'aventurant dans des pacages interdits, ne pouvaient se résoudre à sortir du bercail. Le sentiment, l'habitude, le milieu, eussent bientôt ramené ces errants d'un jour. Gela, Calvin Fa vu. Et ce qu'il voit encore, c'est le lien étroit qui unit les manifestations extérieures d'une religion à ses dogmes. Gouvernement, rites, observances, sont des fleurs inséparables de la tige doctrinale qui les porte. Le sacerdoce catholique s'était constitué sur l'idée de sacrifice, sur la foi au Christ présent, vivant, s'ofîrant pour nous dans l'Eucharistie. Que restait-il de ces croyances dans le christianisme de Genève? Entre le sacerdoce et le ministère, rien de commun, non plus qu'entre la Messe et la Cène. Calvin et Farel ont dénoncé la messe comme la première des « abominations ». Idolâtrie encore, la prière pour les morts, puisqu'il n'y a plus de purgatoire. Idolâtries, les honneurs rendus aux images et aux reliques, puisque les Saints ne peuvent rien pour nous. Idolâtries, toutes ces cérémonies dont l'Église entoure ses sacrements, notamment le baptême et l'ordination, puisque le signe en lui-même ne représente rien. Nonl N'en déplaise à Mélanchthon, il n'y a pas de cérémonies indifférentes. Participer à un culte idolâtrique est se « polluer » soi-même et renier sa foi.

II fallait donc trancher dans le vif et mettre fin à ces inconséquences. Aussi bien, dès 1536, dans une lettre célèbre, peut-être à Gérard Roussel, Calvin a-t-il proclamé l'opposition radicale de V « Evangile » et du « papisme ». Ceci tuera cela. — En 1540, dans une lettre écrite de Strasbourg, il prend de nouveau position. Cependant, derrière

les formules tranchantes du théologien, l'homme de gouvernement fait preuve encore d'opportunisme. Si Calvin rappelle les principes, il ne se montre pas impitoyable aux défaillances. 11 recommande surtout aux fidèles « en captivité » de gémir, de prier, de prendre dans le culte officiel « quelques observations bonnes et sainctes, sans se contaminer à aucune chose meschante ». Mais une fois à Genève, libre de ses mouvements, son parti est pris. En 1543, il publie son Petit Traicté montrant que c^est que doit faire un homme fidèle connaissant la vérité de V Évangile quand il est entre les papistes. Cette fois, le réformateur s'engage à fond. Du grand courant réformiste il se sépare avec éclat.

Aux subterfuges, aux raisons même des Nicodémites, qu'oppose-t-il? Ce principe très simple : Dieu nous veut tout entiers « tant en nostre corps qu'en nostre esprit ». Sa gloire requiert de nous un double hommage : « le service spirituel du cœur et l'adoration extérieure ». Or, quelle similitude entre les « superstitions », les « blasphèmes »^ les « sacrilège », et la« pure institution de Dieu »? Nous voulons, il est vrai, nous « conformer à la façon des autres », ne point nous signaler, pour vivre en repos. Mais de quel ton Calvin morigène ces timides qui plaident le moindre effort! Peur du scandale, opportunisme des moyens, ménagement des faibles, toutes leurs raisons sont disséquées, réfutées avec Cette verve im|)itoyable qu'il porte dans la polémiques « Ils s'enquièrent et interi'Ogent de ce qu'ils doivent faire non pas pour assubjectir leur affection à Dieu;.. mais afin qu'on leur lasche la bride ». « Ils cherchent qu'on leur fasse des coussins pour endormir leurs consciences... » Faux chrétiens, « déloyaux à Dieu, qui cachent leur chrestienté... ». Que faut-il donc faire? Mettre d'accord sa croyance et sa vie. Mais toute profession publique est une désignation certaine aux juges et aux bourreaux... Chercher Dieu d'abord et Lui sacrifier tout : voilà le premier devoir. Et voici l'autre : Si vous n'êtes pas de ce petit nombre d'élus à qui Dieu

réserve la force et la gloire du martyre, fuyez, retirez-vous là où vous trouverez sa Parole, une église véritable et de purs sacrements.

Dure consigne, que beaucoup d'évangéliques français s'efforcent de fléchir. Ils n'acceptent point l'alternative, et à la rigueur de Calvin ils opposent le libéralisme de Mélanchthon. Nous trouvons un écho de ces doléances dans une lettre curieuse d'un de ces Nicodémites, le conseiller Adam Fumée, qui écrit à Calvin en 1544 pour se plaindre de ces mesures radicales. « Elles ne font, dit-il, que troubler les consciences, jeter le trouble, l'horreur, la consternation dans les églises; » Mais Calvin tient bon. Il reprend la plume et à ces pusillanimes qui « font les braves contre Dieu » il décoche son « Excuse à MM. les Nicodémites )> que ses amis s'empressent de répandre. Fumée avait demandé une règle de conduite « certaine, unique, acceptée par tous les chefs de la Réforme ». En janvier 1545, Calvin écrit à Luther, Mélanchthon etBucer. Sous une forme adoucie, leur réponse était une adhésion au docteur de Genève. Le Nicodémisme était condamné. Mélanchthon lui-même, démentant sa théorie, proclamait le devoir de « conformer le culte à la vérité ».

Ainsi, entre « l'Évangile » et les « spirituels » ou les « Nicodémites » la frontière est fixée. Contre les premiers, Calvin a construit la digue qui ne laissera plus filtrer dans la Réforme leur mystique dissolvante. Aux seconds, il a tracé d'une main ferme une règle de conduite, les mettant en demeure d'accorder leur croyance et leur vie. En pratique, il est vrai, le théologien homme d'État se relâchera de ses rigueurs. Un Baudoin a pu enseigner à Bourges sans faire schisme avec Genève. Que d'autres, régents d'universités, de collèges, officiers royaux, garderont à son exemple leur chaire ou leur office! A ceux-là, le réformateur n'imposera point la dure loi de l'exil. Il a évalué la force de rayonnement de ces adhérents secrets, qui travaillent sous main, au milieu des « ténèbres de la papauté », à la propagation

de la doctrine. Ce n'est point payer trop cher leurs services que d'un privilège. Mais le principe est posé, et Calvin saura, à son heure, le rappeler hautement et en tirer les conséquences. Pendant plusieurs années encore, il bataillera contre ces initiés du second degré. A Genève, il les dénoncera du haut de la chaire. En 1550, il les tancera dans son livre des « Scandales ». Il n'a garde de laisser des tolérances individuelles prescrire le droit.

Ainsi séparée des éléments qui risquent de la corrompre, la Réforme française se concentre sous la main de Calvin. Pour achever son unité, il ne lui reste plus qu'à comprimer les troubles intérieurs provoqués par les dissidences des grands réformateurs. La controverse eucharistique qui, en 1544, s'est élevée au sein du protestantisme, a son écho dans les milieux français. Entre Luther et Zwingli, les communautés naissantes hésitaient. La doctrine même de Calvin n'était point acceptée de tous. On l'accusait d'innovation. On reprochait à son auteur d'être en désaccord avec les chefs de la Réforme. Au fond, la plupart des réformés français inclinaient, comme Farel, vers le radicalisme. Ils étaient sacramentaires. Le « Consensus » de Zurich mit fin à ces disputes. Il avait été aussitôt traduit en français et divulgué dans les églises. Il y fut accueilli avec joie. Les esprits se rallièrent à un compromis accepté par Genève et par Zurich. Dès lors, la cohésion doctrinale de la Réforme française est accomplie. Ce n'est ni dans Luther ni dans Zwingli ni dans Carlstadt que nos « évangéliques » s'initient à l'interprétation de la Bible, mais dans Calvin. Ils ne regardent plus vers l'Allemagne, mais vers Genève. L' « Institution Chrétienne » et le « Catéchisme » sont devenus les manuels de leur croyance. En mai 1549, Haller peut écrire à Bullinger : « Toute la France dépend de lui ». Hyperbole qui exprime un fait réel. Vers 1550, la révolution religieuse n'a plus qu'une doctrine et qu'un chef.

Non moins que le génie religieux de Calvin, le besoin

d'une règle de foi, le sentiment d'un danger commun, les tendances générales de la pensée française qui aspire à des doctrines précises, préparaient cette unité. Les dissonances primitives peuvent se prolonger encore : leur son affaibli se perd peu à peu dans le retentissement de la grande parole qui, de Genève, enseigne et dirige. La révolution religieuse se condense dans une orthodoxie. A l'heure même où le Concile de Trente définit les dogmes de sa foi, le christianisme catholique voit se dresser devant lui un christianisme réformé.

Entre les deux croyances, plus de compromis possible* A la concentration de la Réforme, répond une concentration analogue du Catholicisme. Le large essor de la Renaissance touche à sa fin. Quel changement dans les esprits! Les doctrines opposées se rencontrent pour se défendre ou pour se détruire. Entre ces armées en présence, la lutte ne peut être qu'implacable. Et, au sein même de ces Églises, désormais, c'en est fait des accommodements. Plus de complaisance coupable ou de dissidence tolérée! Cet âge d'or de Léon X est bien fini. L'heure est venue pour les croyants de subir une discipline et de se soumettre à r autorités

Pour rassembler, diriger ces croyants épars qui s'enrôlent sous la bannière de 1' « Évangile », il n'a pas suffi à Calvin de leur donner une foi commune. S'il les sépare à la fois de la Réforme anarchique et du CathoHcisme réformateur, il entend encore les enlever à leur milieu — tout au moins ceux qui, par les dons de l'esprit, la situation, les relations, représentent une valeur sociale ou une influence intellect tuelle. Il appellera à lui, il groupera autour de lui une élite qui, pénétrée de son esprit, nourrie de son enseignement, aveuglément fidèle à ses directions, agira à son tour sur la

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masse comme le ferment dans la pâte. Cette élite, il la constitue par rémigration. Sous son gouvernement, Genève devient à la fois un refuge et une école. Elle attire à elle ces forces ardentes de la Réforme française qu'elle fera servir à l'invasion, à la conquête de la France.

Dès le début de la Révolution religieuse, les premiers « luthériens » français n'avaient pas ignoré le chemin de l'étranger. Ils quittaient la France, soit pour se mettre à l'abri, soit pour s'initier à la doctrine. Ces émigrés forcés ou volontaires, que de fois nous les avons reneontrés sur les grandes routes de l'Europe! En Allemagne, en Suisse, jusqu'en Angleterre; surtout dans ces villes du Rhin, comme Strasbourg et Baie, qui, conquises à F « Évangile », se trouvaient en relations d'affaires ou d'études avec notre pays. Mais cet exode n'était point encore organisé. Nul mot d'ordre, semble-t-il, qui le décide ou le règle. Si ceux-là quittent la France, ce n'est point pour y revenir prêcher leur foi nouvelle. Mais dès 1531, maître de Neuchâtel, Farel y avait ouvert un refuge et appelé à lui tout un groupe destiné à répandre dans notre pays les doctrines évangéliques. Or Neuchâtel était isolé, d'accès peu commode, séparé de la France par la Bourgogne impériale et le Jura. La conversion de Genève, en 1534, donna à la France protestante ce centre qui lui manquait. Genève était en relations continuelles avec Lyon, et, depuis la conquête de la Savoie, en 1536, à proximité de nos frontières. Nul asile qui fût plus favorable pour accueillir nos émigrés.

Dès 1536, ils commencent à arriver. C'est l'ancien archidiacre d'Amiens, Morand, qui y exercera les fonctions de pasteur; c'est un autre Français, Lopin, écrivant à Calvin de le recevoir, acceptant la situation la plus modeste, pourvu qu'il puisse entendre ces maîtres de la doctrine « dont Calvin est le premier ^. » En 1537, le mouvement s'accélère. « Chaque

1. Cf. Herminjard, Correspondance des Réformateurs, iv, 259 (15 juillet 1537).

jour, écrit-on, affluent ici de nombreux émigrés, mais sans ressources. » Parmi eux, l'imprimeur Michel du Boys, compromis dans les manifestations d'Alençon. Le départ de Calvin et de Farel ralentit le courant. Mais dès 1541, l'émigration reprend sa marche. De nouveau, les « hôtes » abondent dans cette cité de l'Évangile; ceux-ci pour faire leur noviciat théologique ou leur pèlerinage, ceux-là pour fuir la persécution et sans espoir de retour. Parmi ces immigrants, nombre de gens obscurs. Mais aussi des noms connus. En 1541, Mathurin Cordier, qui ira enseigner à Lausanne; en 1543, Clément Marot, qui sera expulsé, d'ailleurs, pour avoir joué aux dés; en 1545, Michel Cop, ancien chanoine de Cléry et frère du recteur de 1543; en 1547, Perrucel, qui arrive de Paris, à la suite de ses mésaventures et de ses démêlés avec la Sorbonne. Perrucel sera suivi par François Hotman et un frère d'Adam Fumée. Voici enfin le jeune et brillant prieur de Selve, l'ancien écolier de Bourges, l'auteur des Jjwenilia^ Théodore de Bèze, qui résigne ses bénéfices pour attacher son nom et sa personne à l'œuvre du réformateur. Mais dès cette époque, l'émigration a cessé d'être un fait individuel et spontané. Calvin l'érigé en système et l'impose comme un devoir.

Grand devoir en effet. Car il ne s'agit pas seulement de fuir devant l'orage et de se mettre à l'abri. L'émigration doit être le grand acte de foi qui sépare les fidèles des « idolâtres ». Il n'est plus permis aux hommes « pieux » de se '( polluer » aux superstitions de la papauté. Comme Israël, ils fuiront la terre d'Egypte, et cette confession pubHque, Calvin la demande tout aussi bien aux timides qui veulent vivre leur croyance sans s'exposer au martyre, qu'aux résolus et aux enthousiastes qui n'hésitent point à s'y préparer. « Je sçay », écrira-t-il dès 1540 à Madame de Cany, « que c'est une chose dure que de laisser le pays de sa naissance, principalement à femme ancienne comme vous et d'estat... Mais nous devons repousser toutes difficultez par

meilleure considération : c'est que nous préférions à notre pays toute région où Dieu est purement adoré, que nous ne désirions meilleur repos de nostre vieillesse que d'habiter en son Église. » Le mot d'ordre sera fidèlement suivi.

Aussi bien, le mouvement s'amplifie, précipité par les persécutions violentes de Henri II. Ce ne sont plus seulement des fidèles isolés qui quitteront la France. Peu de semaines où on ne voie arriver à Genève des groupes, amis ou familles, qui ont fait ensemble le voyage. En 1549, le lieutenant de Noyon, Laurent de Normandie, avec trois membres de son entourage; en mai, huit gentilshommes français; en juin, la veuve de Budé et ses fils Louis, François et Jean; en juillet, huit autres fugitifs. L'année suivante, Baduel songe à son tour à émigrer ou à « mourir ». En attendant, il envoie trois de ses voisines qui iront s'établir dans la cité sainte. L. Budé fait venir sa belle-mère. Madame de Jonvilliers. Puis arrive une famille de La Châtre, les Colladon : le père, juge au tribunal, les fils, Jean et Germain, avocats. Voici enfin le célèbre érudit Robert Estienne. Dégoûté des attaques de la Sorbonne, mal défendu par le roi, il vient porter à Genève son indépendance et son savoir. L'édit de Châteaubriant grossit encore le nombre de ces fugitifs. « L'église de Lyon est tout entière à Genève », écrira Viret à Farel; et Bèze : « Genève à elle seule peut témoigner de l'effet des persécutions, cette ville où, de toutes les parties de l'Italie et de la France, affluent tant d'exilés qu'elle ne peut suffire aujourd'hui à héberger une telle multitude. »

Combien sont-ils? Les registres des nouveaux habitants, conservés depuis 1549, nous permettent de mesurer les progrès du flot. En 1549, 81; en 1550, 145; en 1551, 264. A ce moment, l'hostilité de la Seigneurie contre Calvin, la réaction du parti national, réussiront à arrêter le courant. En 1553 même, il est en recul. Mais le supplice de Servet^ la victoire de Calvin, ouvrent de nouveau les écluses. La

crue, un moment arrêtée ou refoulée, reprend sa marche. De 1554 à 1556, le nombre des émigrés français atteint ou dépasse 300. En 1557, après la défaite définitive du parti national et le supplice ou l'exil de ses chefs, il s'élève à 587. Désormais, ces « hôtes » vont déferler dans les rangs de la bourgeoisie.

D'où viennent-ils? D'abord, des provinces frontières. Lyon^ Dauphiné, Savoie fourniront, naturellement, les plus fortes équipes. A la moindre alerte, ceux-ci peuvent se mettre à l'abri. Mais dans cet afflux, toute la France est représentée. On compte des gens de Paris, d'Orléans, de Meaux, de Noyon, des Normands ou des Picards, des habitants du Berry, de la Touraine, du Limousin et de l'Auvergne, nombre de gens de Saintonge, du bas Languedoc ou de Provence, voire du Gomtat. En 1546, c'est à Genève que se réfugieront les habitants de Gabrières ou de Mérindol échappés au massacre. Et de même qu'ils arrivent de toute la France, nos émigrés appartiennent aux conditions les plus diverses. Anciens prêtres ou anciens moines, gentilshommes, marchands, médecins, praticiens, régents, écoliers, déserteurs même, se retrouvent pêle-mêle à Genève. Pourtant l'élite n'est qu'une minorité. En dépit des efforts de Galvin pour l'attirer, malgré des adhésions retentissantes, nombre de gens en place, ayant pignon sur rue, renonceront malaisément à abandonner leur office, leur école ou leur négoce. Ils trouvent qu'il « n'est ni pieux ni louable d'abandonner sa patrie ». Au besoin, ils enverront leur femme et leurs enfants : l'homme restera en place pour exercer sa profession ou continuer le travail. Aussi bien est-ce au peuple qu'appartiennent la plupart des émigrants. Dans cette masse, gens de métier, charpentiers, tisserands, cordonniers, maçons, etc.. font nombre, environ les deux tiers. Geux-là viennent sans espoir de retour. Et après eux, le plus fort contingent appartient à l'industrie du livre. Il est curieux qu'en huit années, de 1549 à 1557, Genève ne

compte pas moins de 56 imprimeurs ou libraires ayant cherché un asile dans ses murs.

Genève devient bientôt trop étroite pour héberger ces « hôtes ». On dut les installer dans les faubourgs et les villages. En 1553, il est même question de leur donner des terres pour bâtir une ville nouvelle. Surtout, il fallait les faire vivre. Combien débarquaient sans ressources, avec femmes et enfants! A ces indigents, Calvin s'employa à assurer et des secours et du travail. Il fait faire des collectes dans les églises et s'entend avec les Conseils pour leur trouver une profession. En 1546, les Vaudois sont affectés aux réparations des murailles. Quelques années plus tard, d'autres habitants des vallées seront installés aux environs de Genève, à Pigney, à Jussy, en attendant qu'on leur assigne des terres incultes à défricher. A Genève même, nombre de réfugiés devront prendre un métier. Les uns continuent leur profession. Beaucoup d'autres, surtout les prêtres et les moines, devront travailler de leurs mains. L'ancien prieur des Augustins de Bourges, Marlorat, se fera correcteur d'imprimerie. Philibert Hamelin, jadis curé catholique, le premier prédicant de la Saintonge, deviendra libraire et imprimeur. Le prieur des Dominicains de Montpellier, Chaperon, a une destinée plus singulière. Arrivé avec peine à Genève (il avait été volé en route), il se marie. Sa femme l'abandonne. Bref, il retourne en Languedoc et se fait cordonnier. Calvin s'occupe lui-même d'établir les jeunes gens qu'on lui envoie. Il se fait renseigner sur leur état, leur famille, leurs dispositions naturelles. S'il retient les plus intelligents et les plus actifs pour l'enseignement et le ministère, il dirige les autres vers les métiers manuels. Avant tout, ce qu'il conseille à ces enthousiastes qui ont tout quitté pour le rejoindre, c'est de n'être à charge à personne et de gagner leur vie.

On comprend que Genève se soit inquiétée. Pendant quinze ans, elle restera hostile ou défiante. Trop d'émigrants!

Ce surcroît de population risque d'affamer la ville. Trop de Français surtout! Ces gens dont beaucoup s'installent sans (( faire marchandise » ni métiers ne peuvent que se livrer à des « pratiques ». Leur nombre, leur force, leur cohésion autour d'un homme est une menace pour l'autorité de la Seigneurie et l'indépendance de la République. En mai 1553 Berne avait éveillé les craintes de Genève et invité son Conseil à faire bonne garde « pour nostre et vostre bien ». L'opposition des vieux Genevois fut brisée. — Mais combien plus graves les mesures prises par la France! Le gouvernement royal avait d'abord fermé les yeux. L'émigration purgeait le royaume des fauteurs de l'hérésie. A la longue, cependant il s'aperçoit des services rendus par les émigrés à la cause protestante. Pour atteindre la liberté de la propagande, il faut à tout prix supprimer la liberté de l'émigration. Il surveille ceux qui partent, leur ferme les portes de la France et coupe tout contact entre les émigrés, leurs parents ou amis. Hors du royaume, ces hommes sont désormais hors la loi.

Avant même la mort de François I^^^ parlements et officiers royaux s'étaient émus de cet exode. Dans les procès intentés aux hérétiques, ils commencent à les interroger sur leurs rapports avec Genève. Y sont-ils allés? Ont-ils reçu des livres ou des lettres?...

Avec Henri II apparaissent les mesures légales. L'édit de Châteaubriant organise ce blocus moral, juridique et financier. Interdiction d'écrire aux fugitifs, d'envoyer de l'argent, de les favoriser. Tous les fauteurs de leur fuite seront poursuivis. Leurs biens meubles et immeubles sont mis sous séquestre et confisqués. Beaucoup, avant leur départ, délaissaient par vente ou par don leur patrimoine. Mais ces actes sont contrôlés. A l'acquéreur de prouver sa bonne foi, sinon les biens sont saisis et il sera poursuivi comme complice.

Amis ou parents de ceux qui partent sont ainsi des otages.

La loi a prévu que ces fugitifs hésiteront à les désigner aux rigueurs de la justice. En même temps, la police des frontières est renforcée. Officiers royaux avec leurs archers surveillent les routes. « Toutes les issues sont gardées, écrira Calvin, pour que nul ne se réfugie dans cet asile. »

Qu'importe! Entre les croyants qui s'obstinent à partir et les autorités qui s'acharnent à les garder, la partie n'est pas égale. Dans ce conflit de la conscience et de la loi, la conscience est la plus forte. Epiés, dénoncés peut-être, les « fidèles » n'attendent point l'intervention de la justice. Ils mettent ordre à leurs affaires, et, le moment venu, ils partent, seuls ou en petits groupes, à travers bois, par les sentiers, voyageant de nuit, se reposant dans une hôtellerie dont le maître est un complice, parfois dans quelque château-fort dont le seigneur est un adhérent secret. A petites journées, ils gagnent la grande ville où ils se concentrent : Lyon. Là, ils se sentent en sûreté et, se mêlant aux caravanes de marchands, d'artisans qui, par Saint-Claude, la Cluse, ou encore par la Savoie, se rendent à Genève, ils ont quelque chance de gagner la ville. Mais que de dangers et d'aventures! De ces péripéties, l'odyssée du fameux jurisconsulte Du Moulin nous donne un exemple. En 1552, il s'est rendu en Suisse et en Allemagne. Il revient à Paris pour y chercher sa femme et ses enfants, et réussit à se glisser dans sa maison. Tout y est en désordre. Ses manuscrits et ses papiers ont été cachés. Mais il ne peut vendre un pouce de terre et il ne trouverait pas une livre de ses meubles. Veut-il repartir? C'est à la condition de changer d'habits, de tromper la surveillance de la police ou des voisins. Enfin, hors des murs de Paris, il monte à cheval, voyage la nuit, en se cachant chez des « frères » de lui connus. Près de Lyon, des amis sûrs l'attendent avec une barque, lui font passer le fleuve. Plus loin, il trouve des chevaux, et c'est ainsi qu'il peut gagner Genève... Heureux encore de n'être pas dépouillé en chemin, Dans ces temps de guerre,

maraudeurs et soudards courent les routes et tout voyageur soiitaire a quelque chance d'être dévalisé.

Ainsi se formait à Genève toute une population qui, déracinée de son pays, ne connaît d'autre patrie que son église, et, tenant tout de Calvin, n'a d'autre chef que son prophète : véritable armée qui portera à la foi nouvelle les préjugés, les colères, les haines qui animeront toujours des émigrés. Nulle part aussi, le réformateur ne trouvera une fidélité plus aveugle, un attachement plus profond. Ces « fidèles » qui lui doivent tout lui porteront l'obéissance passive que des religieux accordent à leur fondateur. Leur soumission s'élèvera jusqu'au sacrifice. C'est par les émigrés que Calvin avait conquis Genève. Et ce sont les émigrés, formés par sa doctrine, enflammés de son zèle, qu'il lancera en France à l'assaut de la vieille religion.

Dès son retour à Genève, il a choisi parmi eux ses collaborateurs. Remarquons les ministres qui l'entourent. Tous Français. Geneston est du Maine, l'Ecluse de Paris, Ferron de Poitiers, Aimé Meigret d'Auxerre, Treppereau de Touraine, Poupin de Seiches-en-Agenais. Un Nivernais, Damont, reçoit la régence des écoles. — Français encore, ce petit cercle de disciples, de familiers qui partage sa vie : Nicolas des Gallars, J. Budé, Colladon, Jonvilliers : véritable conseil qu'il associe à ses travaux comme à son action. Pareillement, il recrutera dans cette masse de réfugiés les ouvriers de sa propagande. Il renverra en France comme agents secrets, colporteurs ou prédicants, une partie de ces émigrés que la France lui envoie. Ainsi entre la France et Genève, le circuit se forme et se ferme. L'armée d'attaque, la voici. Grâce à ces émissaires, Calvin se rattachera les forces éparses de la Réforme française et lui imposera son unité.

Aux « frères » de la « captivité », que portent-ils? Des lettres, des nouvelles, et surtout des livres. Le livre de Genève sera le grand semeur de l'orthodoxie nouvelle. Jusqu'alors, dans ce flot quelque peu disparate de traités, d'opuscules venus d'Allemagne, des Pays-Bas, d'Angleterre, de Suisse, ou imprimés en P>ance par quelques presses clandestines, nos évangéliques français cherchaient en vain une croyance uniforme. La multiplicité des écrits répondait à la variété des doctrines. Peu à peu, après 1550, Genève sera à peu près seule à offrir aux réformés français la pâture spirituelle qu'ils cherchent. Monopole de fait qu'expliquent l'influence grandissante de Calvin, mais aussi des circonstances favorables. A l'intérieur du royaume, l'édit de Châteaubriant va rendre presque impossible toute impression de livres « réprouvés ». Aux frontières, dès 1552, la reprise de la lutte entre la France et l'Empereur a fermé les routes des Pays- Bas, de la Franche-Comté et de l'Alsace. En 1553, l'avènement de Marie Tudor ramène l'Angleterre au catholicisme. Un seul foyer protestant demeure à proximité de la France, en contact avec elle : Genève. Comment s'étonner que le livre genevois réussisse à pénétrer? Il était à nos portes. Par Gex, la Savoie, le Chablais dépendant de Berne, notre alliée, arriver à Lyon n'était qu'un jeu. A Lyon, grâce aux « frères » répandus dans la ville, il est déjà en sûreté et, de là, tout prêt à prendre son vol.

Aussi bien, jamais l'activité des presses genevoises ne se fait plus intense, alimentée par l'afflux croissant de nos imprimeurs et de nos libraires. La cité de Calvin déverse sur la France, comme sur l'Europe, ses traités de doctrine, de polémique ou de piété. Plus spécialement à l'usage de son pays, Calvin a traduit V Institution chrétienne et rédigé, dès 1541, son Catéchisme, par demandes et par réponses. En 1551, il achève son œuvre doctrinale par son édition de la Bible : version officielle, authentique du Texte sacré. La Bible de Genève, mise entre les mains des protestants

français, remplacera la Bible de Lefèvre, jugée trop catholique, et s'opposera à la Bible de Castellion, dénoncée comme hétérodoxe. Castellion n'est-il pas un ennemi?... Désormais, tout protestant français a ses livres de chevet : l'Ecriture, le commentaire qui l'explique et l'abrégé qui la résume. Voilà bien la règle doctrinale qui coupera court à toute dissidence individuelle. Genève a parlé. Portée à une foule d'âmes, la pensée religieuse de Calvin deviendra la seule interprétation légitime de la foi.

Bible, Institution, Catéchisme, sermons ou petits traités doctrinaux, avec quelle rapidité ces livres se répandent! Point de procès d'hérésie où il n'en soit question! Mais rarement propagande fut-elle mieux organisée ou mieux servie. Ces libraires de Genève entretenaient des relations d'affaires avec des imprimeurs ou des libraires français. Dans la plupart de nos centres intellectuels, ils avaient des correspondants. Ainsi peu à peu s'étaient créés dans toute la France des dépôts « clandestins », connus des initiés, et une foule de colporteurs bénévoles, alertes, hardis, se chargeaient d'introduire cette « marchandise » de Genève et de la distribuer entre les églises. Parfois, c'est un homme « pieux », venu de France, qui repart avec le volume souhaité et le portera aux « frères », au prix d'un long voyage et de mille périls. Souvent, un écolier, un marchand, un compagnon qui fait son tour de France, ont dans leur balle ou dans la doublure de leur habit les pages défendues. A Pontoise, en 1553, on arrête un de ces émissaires qui se dirige sur Rouen, et au fond de son chapeau on découvre, mêlés à des lettres, des sermons de Calvin et de Viret. Visiblement, la France est inondée. Ces traités calvinistes s'infiltrent partout, dans les villes comme dans les campagnes, dans le manoir du gentilhomme comme dans l'atelier de l'artisan. Un colporteur-ministre, Jean d'Aunay, les introduit à Montpellier. A Senlis, c'est l'official qui fait venir V Institution chrétienne. Plus répandu est encore le Catéchisme ; dès 1551, Haller

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peut écrire à Bullinger qu'il est en usage dans toutes les communautés de France. Naturellement, en dépit des défenses, du contrôle et des censures, le livre genevois force la porte des écoles, avec la complicité du portier ou de quelque pédagogue. On le découvre à Bordeaux, au collège de Guienne, à Paris, au collège de Dormans. A la longue même, la surveillance officielle se relâche, et l'autorité finit par fermer les yeux. L'invasion est trop forte. A Paris, nombre de livres condamnés se vendent presque publiquement. En 1553, la faculté de théologie se plaint que, malgré ses censures, ses catalogues, ses monitoires, libraires et colporteurs font ouvertement le commerce des publications défendues. Trois ans plus tard, le procureur général ajoute ses remontrances aux plaintes des théologiens officiels. Un peu partout saisies et autodafés de Bibles et de livrets genevois se succèdent. Il n'est petite localité où des adhérents ne se réunissent pour les lire et en « oyr » l'exposition.

Rien ne contribue plus que cette diffusion des livres genevois à étendre l'autorité de Calvin sur la Réforme française. — Le livre est le premier agent de l'unité. Et voici l'autre : le prédicant.

La France est devenue un pays de mission. S'y ménager des intelligences, y faire circuler la parole écrite, ce n'est pas assez. Il faut étendre le champ, remuer le sol, répandre largement la semence évangélique et, où elle a levé, empêcher que l'ivraie n'étouffe le froment. Il faut des ouvriers actifs, un travail suivi, des efforts concertés sous une direction éclairée, vigilante et ferme. De là, le rôle, de jour en jour plus important, que tient la prédication. Elle va hardiment à la conquête et fortifie méthodiquement les points conquis. La campagne, commencée en ordre dispersé, se poursuit en

liaison de plus en plus étroite. Ainsi, de Genève et pour Genève, naissent et se constituent des églises.

Les supplices ne découragent point ces agents ou ces missionnaires qu'elle nous envoie en foule. Ils s'exaltent au contraire par le péril, et leur foi se retrempe dans cette vision du martyre. Quelques-uns sont pris. Qu'importe! Les autres avancent. Traqués, dénoncés, obligés sans cesse de changer de nom, de localité ou de demeure, ils poursuivent leur œuvre de « consolation » et de propagande. Ils continuent à porter leurs Bibles, à prêcher leurs doctrines dans les assemblées secrètes et ils descendront bientôt sur la place publique. Ils se montrent même dans les prétoires. Le 4 juillet 1555, à Toulouse, le premier président, entrant au Palais, aperçoit un inconnu « portant une robe bi-partie et un écusson sur l'espaule ». Cet homme s'approche, se déclare héraut de Genève et remet au magistrat stupéfait une lettre close et scellée adressée « aux magnifiques seigneurs président et conseillers de la cour ». Grand émoi parmi les juges. Comment cet émissaire est-il entré? Qu'adviendrait-il si, « par les officiers et serviteurs du roy, mesmement par aucun de ses estatz de parlement estoient receues et acceptées lettres de ceux qui sont séparés de la foy... ». Délibération est prise, l'homme est gardé à vue et interrogé, la lettre est ouverte. Finalement, la cour en réfère au souverain.

• Nous ne savons pas ce que le roi a répondu. La lettre elle-même était-elle authentique? En tout cas, un pareil fait montre à merveille des hommes résolus et convaincus. Les magistrats de Toulouse ont-ils tort, par manière de conclusion, de dénoncer l'impunité qui favorise « les entreprises pour séduire les subjectz de S. M. et conduire à l'apostasie de l'infidèle congrégation de Genève...? Telle est la fréquence et astuce des voiages et commerce de Genève que si, en brief, la licence et liberté susdite n'est réprouvée par autorité de Sa Majesté, est à craindre quelque irréparable malheur ».

Alarmes justifiées. Sous l'impulsion ('iiergique et calculée de Genève l'invasion s'organise et s'étend. Il suffit d'un petit nombre d'hommes convaincus et résolus pour ébranler la masse. Ces prédicants, qui poursuivent le.ur marche avec une ardeur farouche, tout les porte d'ailleurs : la doctrine, leur fanatisme, les complicités qu'ils trouvent dans les circonstances ou les complaisances qui les accueillent dans l'opinion. Rarement semeurs d'idées ont-ils travaillé en terrain plus favorable : désarroi des esprits, révolte des intérêts, détresse économique, tels sont les fruits amers du duel terrible où la France est engagée.

Des propagateurs ou des auxiliaires de l'hérésie, combien même devant qui la répression s'arrête! Et ce ne sont pas les moins actifs. Nous les avons vus à l'œuvre. La politique ne crée pas seulement des liens entre les princes : elle développe les relations entre les peuples. Dans cette France amie, la foule regorge d'étrangers : Italiens, Anglais, Ecossais, Allemands de Hambourg, de Nuremberg, Suisses de Zurich, que de gens arrivent en France pour trafiquer, pour travailler, pour s'instruire, pour s'enrôler avec la pensée de faire fortune! Déjà grand sous François I^r, leur nombre ne cesse de s'accroître. De ces hôtes, beaucoup sont protestants. La France qui les attire, qui les accueille, ne leur demande point leur confession de foi. Eux-mêmes se savent protégés. En 1552, il n'est bruit à Genève que des garanties religieuses données aux luthériens allemands qui essaiment dans notre pays. Nous ne lisons point de nouvelles clauses dans nos traités. En fait, comme son père, Henri II se croit tenu de ménager des hommes dont les princes ou les villes sont nos alliés.

Mais comment méconnaître l'avance acquise par la foi nouvelle ?

Au début du règne, après une persécution violente, le mouvement semblait enrayé. Des mesures énergiques avaient dispersé un certain nombre de foyers évangéliques.

Et voici que l'hérésie reparait. Dès 1550, sa marche s'accélère, et elle a conscience de ses progrès comme de sa force. En 1552, M. de Falais, ce gentilhomme du Hainaut converti à la Réforme, parle de cette multitude incroyable d'hommes généreux qui, dans la France presque tout entière, embrassent comme par miracle la foi évangélique. En 1554, Bèze écrit à Bullinger : « Je puis t'affirmer ceci : il n'y a presque plus de pays en France où n'apparaissent quelque fruit de l'Évangile. Dans quelques-unes des villes les plus célèbres, s'allume chaque jour la flamme des bûchers. Des églises sont constituées où dans l'assemblée commune est enseignée purement la parole de Dieu et sont administrés les sacrements. » — Faisons la part de l'hyperbole, de l'enthousiasme d'hommes qui, emportés par l'élan de la lutte, ont au cœur le sentiment de la victoire. La vérité est qu'adversaires ou indifférents, gouvernement, parlementaires, ambassadeurs étrangers sont ici d'accord avec l'ennemi. Et la vérité encore est qu'après 1556, dans les dernières années du règne, l'hérésie double les étapes, poussée par les circonstances d'ordre social et politique qui secondent son essor. Dès 1559, une France protestante se dessine, celle qui fera les guerres de religion. Essayons d'en tracer les cadres et d'en évaluer les forces. Où et par quoi est-elle constituée?

Voyons-la d'abord par l'extérieur. Si nous notons sur une carte les points du territoire où, de 1540 à 1550, l'hérésie s'est révélée, si nous faisons le même travail pour la période qui s'étend de 1550 à la fm de 1559, un premier fait nous frappe les yeux. Sur la première de ces cartes, peu de grandes villes où l'hérésie ne compte des adeptes, et plus d'une localité assise le long ou au croisement des grandes routes qui sillonnent la France, où un noyau s'est formé. Mais ces points sont isolés, îlots épars qui ne forment pas des groupes. Regardons maintenant la seconde. Dans la plupart des provinces, les points se rapprochent. Ils forment Une tache sombre qui s'étale sur le plan : régions

contaminées où l'hérésie se concentre et se retranche. Et nous verrons bientôt au cœur de ces régions se former un centre rehgieux qui les domine, les dirige et les unit.

Dès le début de la Réforme, ses premiers adeptes songent à se grouper. Perdus dans «l'idolâtrie », isolés au milieu d'une population hostile, ces croyants sont poussés par une force invincible à se rechercher et à s'unir. Quel autre moyen de se préserver et de se défendre? Ainsi naissent de petites communautés, dont nous constatons l'existence à Paris, à Lyon, comme à Meaux, avant même 1533. Cellules embryonnaires de la foi nouvelle qui n'ont encore ni organisation définie, ni culte réglé. Leur aliment unique est la Bible. On se réunit en secret chez un frère, dans une chambre close, pour lire, commenter le texte sacré. Un prédicant, désigné par les fidèles, très souvent un ancien prêtre, fait fonction de ministre. Mais tout fidèle inspiré prend la parole. L'assemblée commence et s'achève par une prière. Pas même de chants, semble-t-il, pour ne pas donner l'éveil.

A mesure cependant que la Révolution religieuse se propageait, que grandissait le nombre de ses disciples, cette spiritualité mystique ne suffisait plus. Toute foi appelle un culte, et, en conservant les sacrements, le ministère, l'idée d'église, le protestantisme primitif appelait une liturgie. En 1533, Farel avait tenté de formuler cette liturgie dans sa Manière et fasson qu'on tient es lieux que Dieu de sa grâce a visités. Il y formulait un rituel très simple de prières pour le baptême, les mariages, la Cène. Dans quelle mesure ce livre se répandit dans les premières communautés évangéliques, nous l'ignorons. Il semble bien qu'aucune règle générale n'ait réussi à s'établir. Nulle discipline ne règle le

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choix des ministres. Ici, la communauté les désigne. Plus souvent, des ministres improvisés s'imposent d'eux-mêmes. Ces « conventicules » prennent déjà le nom d'églises. Mais en dehors des prières communes et de la lecture de la Bible ou des instructions, ont-elles un usage des sacrements? La grande controverse qui s'engage dès 1543 sur le « Nicodémisme » montre combien de réformés continuaient à participer aux cérémonies catholiques, à faire baptiser leurs enfants, à se marier à l'église « de Rome », à y recevoir même la communion. Evidemment, cette religion naissante, fixée déjà dans ses principes, ne l'était pas dans ses formes. Les communautés n'étaient guère que de petites fraternités de prière et d'édification. Pour l'organisation, on tâtonnait. L'oeuvre de Calvin est de constituer solidement ces petits groupes, en leur donnant une structure identique — celle de Genève — c'est-à-dire un gouvernement, un culte, une liturgie.

Ici, comme en toutes choses, ses vues sont nettes et sa doctrine est arrêtée. Il se garde de blâmer ces assemblées d'édification et de prière où chacun enseigne « ce qu'il luy est donné de Dieu ». Mais il leur refuse le titre d'églises. Qui dit église, dit administration des sacrements. Or, l'administration des sacrements est la fonction propre des ministres : « Quand vous estes assemblez, chascung peut apporter ce qu'il luy est donné de Dieu, et selon que chascung a plus receu, il en doibt distribuer... Et ceux qui ne sont point encore .tant avancez doibvent recevoir en toute humilité et modestie ce qui est mis en avant. Mais c'est aultre chose d'enseigner que d'administrer les sacrements. Car pour avoir homme qui vous distribue la Saincte Cène, il faut en premier lieu qu'il soit esleu et choisy pasteur par vous d'ung commun accord. Et pour ce faire il est requis que vous aiez un corps d'éghse estably. »

Les mêmes idées inspirent les instructions données en 1553 à Philibert Hamelin qui part pour la Saintonge. — Comment

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fonder une église? — S'assembler d'abord. « Tant pour prier Dieu en commung que pour estre enseignez tant par luy que d'aultres. » Puis, « se séparer des idolâtries » et toutes superstitions qui sont contraires au service de Dieu. Quand cette cohésion morale sera obtenue, quand « Dieu vous aura faict tellement profiter que vous serez comme un corps d'église qui s'entretiendra en l'ordre desja dict..., alors vous pourrez avoir l'usage des sacrements. Mais nous ne sommes nullement d'avis que vous soyez hastés de célébrer la Saincte Gène ». En réalité, l'église ne se constitue que par l'usage des sacrements et le ministère. Gomme l'un dépend de l'autre, le ministère est la pierre d'angle de l'organisation. En fait, dès 1551, les protestants français commencent à demander des prédicants à Genève. Baduel insiste auprès de Galvin pour qu'il envoie à Lyon « des docteurs » fidèles et prudents, de vrais « apôtres ». L'année suivante, les communautés de Narbonne font une demande analogue à Bèze. Mais ce n'est guère qu'en 1555 qu'apparaissent les premières églises organisées. La plus ancienne est Paris. Les deux premiers pasteurs envoyés de Genève sont un jeune homme, de Launay, et François de Morel. Mais dès le début de 1556, la communauté parisienne réclamait un troisième ministre. A la suite d'un conseil tenu à Neuchâtel entre Farel, Bèze, Libertet et Dammartin, Eynard Pichon fut désigné. Il resta en charge une année, remplacé en janvier 1557 par Gaspar Garmel qui avait épousé une nièce de Farel. Bientôt rappelé, Garmel eut pour successeur un familier de Galvin, Nicolas des Gallars. Paris était un poste de choix. Nulle église qui fût plus exposée aux rigueurs du pouvoir ou aux colères de la foule. Nul poste aussi qui demandât plus de savoir et d'habileté. La capitale était un merveilleux centre d'informations. Et au moment même où, entre les protestants et le roi de Navarre, des rapports commençaient à s'étabhr, le rôle d'un ministre n'était plus seulement religieux mais politique. Genève devait ainsi faire choix de ses

meilleurs ministres. En septembre 1557, il avait été question d'y envoyer Théodore de Bèze. Bèze ne vint pas. Mais quand, en janvier 1558, des Gallars rentra en Suisse, il fut remplacé par un homme énergique, Macar, qui devait diriger la communauté parisienne à une des époques les plus critiques de son histoire et prendre une part importante à son développement.

Les églises de Poitiers, d'Angers, s'organisent en même temps, toutes deux, ainsi que Paris, fondées en 1553 par des pasteurs de Genève. Et déjà l'organisation se propageait. Un grand centre comme Paris n'allait pas tarder à essaimer. En 1556, c'est un de ses envoyés, Martin des Aygues qui fonde l'église de Bourges, et c'est également à Paris que l'cgUse d'Orléans devra, un peu plus tard, son origine. Aussi bien, dès 1557, sous l'action combinée de Genève et des premières églises, le mouvement s'accélère. En 1557 on voit apparaître des églises à Blois, Rouen, Caen, La Rochelle, Lyon, Aix, Bordeaux, Issoudun, Anduze; en 1558, à Dieppe, Le Havre, Tours, Saintes, Montargis, Saint- Jean-d'Angély, Marseille, Bergerac, Sainte-Foy, Montoire; en 1559, à Nantes, Taràscon, Gap, Valence, Gien, Villefranche, Châteauroux, Thouars, Nérac. Bref, au moment de la mort de Henri II, non moins de 34 églises organisées avec leur ministère, leur consistoire, leur liturgie, leur discipline, et qui, réparties dans toute la France, vont travailler activement à la conquérir.

Véritables places fortes, campées en plein territoire ennemi! Ces « fidèles » ont enfin un chef. Quel que soit leur tempérament individuel, les ministres envoyés ou agréés par Genève sont tous autant des hommes de doctrine que d'action. « Il est expédient, avait écrit Farel, de choisir non seulement des gens capables d'enseigner, mais qui pourront être envoyés de tous côtés pour protéger les éghses déjà nées et en créer de nouvelles. » Ce rôle, avec quelle ardeur ils le remplissent! En relations constantes avec Genève,

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mettant Calvin au courant de tout, le consultant sur tout, ces ministres sont sans cesse en mouvement, et tels les agents royaux, ils font de véritables chevauchées dans les provinces voisines. En 1556, Macar est allé en Picardie. Il visite Amiens, Montdidier et revient par Clermont et Luzarches. Naturellement, il rend compte à Calvin de son voyage. A Amiens « peu de choses à faire )>. Il n'engage pas moins les fidèles et ceux de Montdidier à demander des ministres à Paris, et exhorte les petits groupes de Clermont et de Luzarches. En 1558, il songe à envoyer Gaspar Carmel dans certaines villes de Normandie pour réunir en un corps les fidèles dispersés. Carmel ne partit point. Mais Morel se rend dans la Picardie et la Champagne. Philibert Hamehn a déjà parcouru la Saintonge, l'Aunis et les îles. L'Écossais James Hamilton, qui a fondé l'éghse de Châtellerault, passe, lui aussi, en 1559, dans la Saintonge et TAunis.

Mission ingrate, périlleuse, où ils risquent leur vie. En 1555, Hamelin sera découvert, arrêté, jugé par le parlement de Bordeaux et envoyé au bûcher. En général, cependant, ces hardis prédicants glissent entre les mains de la police. Ils changent constamment de demeure et prennent différents noms. S'ils écrivent à Genève, c'est à mots couverts, à M. d'Espeville ou Passel '. Vienne une rafale, la première pensée des fidèles sera de les mettre à l'abri. Calvin luimême leur dicte leur conduite. S'il leur conseille de rester à leur poste, de ne point abandonner le troupeau qui serait démoraUsé par leur départ, il ne veut pas qu'ils s'exposent inutilement. « Si un troupeau est assailly, écrivent en 1557 les ministres de Genève à l'église de Paris, sans qu'on cherche le pasteur, il doit rester. Si on tasche de persécuter l'église en la personne du pasteur... il fera mieulx de se retirer pour appaiser la rage de ses ennemis par son absence. » En tout cas, à l'église de décider. — Calvin sait ce que perdra

1, Passel est un village proche de Noyon, au sud-ouest; Eppeville, près de Ham.

la foi nouvelle à perdre ses dirigeants qu'il a formés luimême. Et c'est pour cette raison qu'il ne les envoie dans chaque église que pour un temps. Nous avons vu, de 1555 à 1559, huit pasteurs se succéder à Paris. Ce changement continu est encore le meilleur moyen de soustraire les ministres à la persécution.

Tel est bien, en effet, le lot de ces premières églises. Elles vivent dans l'angoisse, grandissent sous le péril. Naturellement, point de temple, ni même de lieu fixe de réunion. Les fidèles se retrouvent grâce à un mot de passe, dans une maison particulière, chez un initié sûr, souvent un « ancien ». Ces assemblées secrètes ont lieu la nuit. On s'y rend par petits groupes, et la maison est gardée. A la moindre alerte, il faut fuir, sauter parfois par les fenêtres, gagner les champs, ou, si les portes de la ville sont closes, se disperser dans l'enchevêtrement des rues ou le fouillis des habitations. Nous connaissons assez bien la vie intime de ces églises naissantes par l'éghse de Paris. Quel était entre 1555 et 1559 le nombre de réformés parisiens? Quelques milliers sans doute. Ces « fidèles » se réunissent par quartiers, à intervalles inégaux et changent sans cesse de demeure. « Nos réunions sont peu nombreuses, écrit Macar à Calvin, à cause des menaces de l'ennemi et des espions répandus à la ville comme à la campagne. » Il a été nécessaire de diviser l'église en sections et le ministre, qui doit se rendre de l'une à l'autre, prêche jusqu'à cinq fois par jour. Nous connaissons quelques-uns de ces asiles : le faubourg Saint Marceau, hors les murailles, contigu à la Bièvre; la rue des Marais Saint-Germain, l'enclos de la Cerisaye, près des Fossés Saint-Antoine.

Le 5 septembre 1557, une de ces assemblées se tient rue Saint-Jacques dans la maison d'un conseiller au Grand Conseil, Berthelemy, L'assistance est nombreuse, quatre à cinq cents personnes. Mais surtout fort disparate. Il y a là, pêle-mêle, des gentilshommes, des femmes et parmi

ces dernières, nombre de damoiselles : M""" de Rentigny, de Graveron, de la Perrière, des artisans, un officier royal, quantité d'écoliers avec leurs « pédagogues ». Tous ces assistants sont-ils des fidèles? Ces assemblées secrètes, un peu mystérieuses, exerçaient un certain attrait. Plus d'un auditeur est un invité, un curieux entraîné par un ami, qui va là comme un spectateur, pour ouïr un prédicant. Dans ces milieux parisiens très ouverts, très informés, quel moyen plus efficace pour recruter des adhérents?

On risquait gros. Malgré les précautions prises, la police est aux aguets et il faut compter avec les voisins qui dénoncent et les frères qui trahissent. C'est un « ancien », médecin de son état qui, accusé d'avoir détourné l'argent des pauvres, se venge en révélant à la justice la tenue de l'assemblée de la rue Saint- Jacques et le nom des fidèles. Un an plus tard, nouvelle alerte. Les fidèles sont à peine réunis pour célébrer la Cène, qu'un bruit se fait entendre dans la rue. C'est une patrouille. Un des assistants tire un coup de pistolet et pendant que la patrouille se disperse, les fidèles sortent en rangs serrés, passent à travers les murailles qu'on est en train de démolir et se retirent dans les champs où, à la lueur des étoiles, ils continuent le culte. Le sermon fini, ils rentrent par la brèche ouverte, sans être aperçus. Cette petite église vivait en pleine épopée. Calvin eût dit : « sous la croix ».

Ces surprises, ces poursuites, les défections fréquentes de ces nouveaux convertis qui, devant les juges, retournaient au catholicisme avec une surprenante facilité, n'étaient point les seules causes d'embarras pour les ministres. Ils étaient aux prises avec des difficultés financières dont ils saisissent plus d'une fois la métropole. L'entretien des pasteurs, leurs frais de voyage, l'assistance des pauvres grevaient lourdement le budget.

Le grand principe posé par Calvin était que chaque église se suffît à elle-même. Les principales ressources étaient

les contributions régulières ou les dons des fidèles. Et sans doute ces nécessités financières ont-elles, tout autant que les préférences de Calvin, contribué à remplir les consistoires des représentants de la noblesse ou de la bourgeoisie. Mais ces ressources ne suffisent pas toujours. Vienne une crise comme celle de 1557, les dépenses s'accroissent, les générosités se limitent. « La plus grande partie des riches », écrit Macar à Calvin, « par crainte se dérobent. D'autres, d'ordinaire assez généreux, se restreignent. Ils se croient quittes pour avoir donné largement aux prisonniers... Avant la persécution, tout ici reluisait d'or et d'argent. Mais maintenant le Christ est loin d'être doré... » En désespoir'de cause, on s'adresse à Genève. Calvin prescrit des quêtes à Lausanne, à Yverdon, à Payenne, pour les frères de Paris persécutés. Il leur envoie de l'argent, sous forme d'avances. Finalement la communauté est endettée et ne peut se libérer que par acomptes et avec des délais.

Cette histoire de l'église de Paris est assurément celle de la plupart des églises. Les arbres nouvellement plantés sont bien frêles. Raison de plus pour qu'un tuteur solide leur soit donné. D'autant que le sentiment d'individualisme n'est pas éteint, que ces petites communautés sont fréquemment divisées par des querelles intestines. Sur ces groupes religieux, la surveillance du « pape » de Genève est étroite. Calvin entend tenir en main ses ministres et par les ministres ses fidèles. Nulle place désormais pour la liberté individuelle aussi bien chez les pasteurs que dans le troupeau. Aux premiers, la première mission qu'il confie est de maintenir l'unité de la foi. Lisez les instructions données en 1556 au ministre Eynard Pichon envoyé à Paris : « Dès son arrivée, qu'il sache bien qu'il aura affaire à une foule de gens à l'esprit curieux, qui se détournent volontiers de la simpHcité de la Parole de Dieu. » Qu'il multiplie les lectures de la Bible, et dans un sens religieux. Ceux qui la méditent et la commentent avec application ne sont qu'un petit nombre.

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Combien au contraire se croient plus aptes à enseigner qu'à apprendre, à siéger en juges qu'à écouter en fils soumis... Pareille présomption ne mène qu'à l'athéisme. » Qu'il se garde surtout que Gastellion ne répande son venin. Ainsi, refréner, refouler le sens propre, telle est la consigne. Combien plus stricte encore pour les pasteurs chargés d'enseigner le dogme et de régler la foi! Sur ce point, Calvin est inflexible, et on sait à l'avance comment il réprimera les écarts. En 1555, l'église de Poitiers a choisi pour pasteur M. de la Vau, qui, jadis établi à Genève, s'était laissé prendre aux paradoxes de Gastellion. Il prêche sur la tolérance, dénie l'application du droit de glaive aux hérétiques. Calvin est informé. Il écrit aux fidèles, leur dénonce La Vau comme « une bête sauvage... venimeuse... qui veut faire le docteur... Je vous prie que est-il lui seul, tel qu'on le congnoist... au prix de tant d'églises auxquelles il s'oppose, car il n'est point question seulement de Genefve, mais de toutes les villes où Dieu est invoqué... Quelle mocquerie de ne tenir compte de tous les ministres et pasteurs, et pareillement des docteurs en théologie, lesquelz il congnoist estre conjoinctz avec nous... ». Et La Vau doit partir. Même intervention en Gascogne, dans les États du rOi de Navarre où le prédicateur de la cour propage une réforme différente de l'Évangile de Genève. Contre cet intrus, Calvin n'a pas assez de sarcasmes. Il dépêche un autre ministre, Boisnormand, pour le surveiller et le combattre. Boisnormand se rend à Nérac, à Condom, à Pau, prêche dans les groupes protestants et y ramène les dissidents. Naturellement, il rend compte à Calvin et Genève est rassurée.

En définitive, cette unité rigide dans la foi nouvelle comme dans la discipline, Calvin sait bien qu'il ne peut l'obtenir qu'à une condition : la dépendance totale des ministres. Et si, conformément à sa doctrine, il reconnaît aux églises le droit de les élire, il s'est réservé le pouvoir de les désigner. Nous n'avons qu'à ouvrir la correspondance

de Genève et des églises de France. Neuf sur dix au moins des pasteurs viennent des bords du Léman. Et les églises elles-mêmes s'adressent à Genève pour les avoir. Dès 1557, les demandes affluent. C'est Meaux qui supplie Calvin de lui donner un chef capable de réunir les brebis dispersées du Christ. C'est Bordeaux qui le remercie d'avoir mis à sa tête M. de la Fromentière et Tadjure de « voloyr continuer sa faveur » envers la communauté, « nous adressant quatre ministres si faire se peult ». C'est Toulouse, qui rend grâces à Dieu qui lui a permis de prier en commun, de se former à sa Parole, par les soins du pasteur qui lui a été envoyé. Mêmes accents dans la plupart de ces lettres. Ces demandes nombreuses, incessantes, finissent par devenir importunes. Genève ne peut plus y répondre. Les ouvriers manquent à la moisson.

On voit quel courant mystique de foi, de pensées, d'émotions circule entre Genève et la France. Cet échange ininterrompu de lettres, d'émissaires a créé une vie commune et cette communauté de vie cimentée par la communauté des périls a plus fait pour l'unité de la Réforme française que le génie doctrinal de Calvin lui-même. Désormais elle se sent et elle est groupée autour de son chef. Elle ne reçoit plus d'autre impulsion que la sienne. Ministres et fidèles le suivent aveuglément, soudés les uns aux autres par la conscience d'une action et d'une volonté communes. Rien de possible maintenant hors de Genève. Pasteurs, fidèles, demandent des instructions ou reçoivent des ordres. Ces ministres formés à son école, pénétrés de son esprit, ne sont plus que les apôtres de son verbe. Leur vraie patrie sera Genève. Ils ne cessent de regarder vers elle. Et malgré la longueur du trajet, les périls de la route, que de fois ils songent ou demandent à y revenir, pour retremper à sa parole, à son école, leur zèle ou leur foi! Une retraite ecclésiastique, un pèlerinage ad limina. Qu'on imagine maintenant la puissance d'action de cette minorité redoutable

par son union, son zèle, son fanatisme, tandis que le catholicisme français, brisé en une poussière de corps et d'organes barricadés eux-mêmes dans leurs chartes, leurs exemptions, leur gallicanisme, est désuni dans ses membres et défiant de son chef. On entrevoit de quel côté sera la force agissante, si de l'autre est le nombre. L'armée d'attaque est formée qui se prépare à livrer l'assaut.

Il ne reste plus qu'à lui donner sa charte et ses cadres, à fédérer toutes ces forces éparses dans une seule organisation.

Telle sera l'œuvre des synodes, le pouvoir constituant de l'Église nouvelle. Dès 1558, une assemblée convoquée à Poitiers avait émis le vœu qu'un concile national fût tenu à Paris. Ce concile devait rédiger une confession de foi et édicter une discipline. Calvin consulté approuva. Le 25 mai 1559, le premier synode des églises protestantes françaises se réunit.

Il comprenait les pasteurs de Paris, Dieppe, Saint-Lô, Angers, Orléans, Tours, Poitiers, Saintes, Marennes, Châtellerault, Saint-Jean-d'Angély. Calvin avait envoyé ses « légats )), des Gallars et deux autres de ses collègues. Ce fut un ministre parisien, François de Morel, qui en fut le président ou, pour mieux dire, le « modérateur ». Les délégués de Genève apportaient une confession de foi à laquelle l'assemblée proposa quelques additions.

La rédaction définitive se composait de 40 articles. On y retrouve toute la doctrine, toute la conception du gouvernement ecclésiastique de Calvin.

Le principe de la religion réformée sera évidemment l'autorité des Écritures. Les articles 2, 3, 4, 5, en règlent le canon. Ainsi que l'Église cathoHque, la Réforme admet

comme authentiques tous les livres reçus dans le canon séculaire. Mais leur autorité ne vient pas d'un jugement de l'Église : elle vient de leur conformité à la « Parole ». Cette autorité même est claire, infaillible. Ce principe posé, la confession de foi reproduit les dogmes anciens sur Dieu, la Trinité, le Christ. Mais elle condense toute la doctrine de Calvin sur le péché originel et la prédestination.

Il est intéressant de voir le formulaire insister sur l'idée, la notion de l'Église. De même que Calvin avait, dans VInstitution Chrétienne^ essayé de rattacher sa théologie au christianisme primitif, la confession de foi s'efforce de représenter l'Église constituée comme la véritable héritière du fondateur.

Non moins importante fut l'œuvre disciplinaire. Elle résumait les idées du maître sur le régime ecclésiastique. Des quarante articles, six sont consacrés à l'organisation générale, vingt-deux au ministère et aux diverses fonctions, les autres, à la discipline morale. Voyons ce qu'ils prescrivent.

Égalité des églises et égalité des ministres. « Aucune église ne pourra prendre primauté ni domination sur l'autre; ni pareillement les ministres d'une église les uns sur les autres, ni les anciens ni les diacres les uns sur les autres. » Ce n'est là qu'un des principes de V Institution chrétienne. Mais cette égalité eût bien vite dégénéré en confusion, si ces pouvoirs ou ces fonctions n'avaient été reliés les uns aux autres par des liens solides. Entre les églises l'unité est assurée par les synodes nationaux ou provinciaux qui seront les arbitres souverains de la doctrine et de la discipline; entre les ministres par les « colloques » qui réuniront ceux d'une même ville ou d'une même région et les habitueront à traiter en commun les affaires de la religion. Le synode national se réunira « selon la nécessité des églises ». Les synodes provinciaux seront annuels. Aux uns et aux autres prendront part, aux côtés des ministres, des « anciens » et des diacres élus par

leur consistoire. Ils nommeront eux-mêmes leur président, dont les pouvoirs expireront avec le synode et qui n'a d'autre rôle que d'assurer l'ordre des séances, des discussions, des votes et d'imposer silence aux orateurs « trop âpres et contentieux ».

Les règles appliquées au « ministère de la parole » sont formulées avec des détails minutieux. Et ici encore, triomphe l'esprit de Calvin qui veut affranchir le pastorat de la communauté. L'élection des pasteurs par les fidèles n'est qu'un provisoire. Elle est tolérée dans les églises qui se forment. Dans les églises « dressées » elle disparait. Aux ministres de choisir avec le consistoire, ou au colloque, ou au synode provincial. Le peuple n'a plus qu'un « assentiment », le droit de refuser le pasteur qu'on lui présente. Or, on peut être certain que, dans la plupart des cas, le troupeau suivra. Le choix même de la communauté, là où il s'exerce, n'est pas souverain. L'élu devra conférer avec les églises voisines, signer la confession de foi commune et accepter la discipline, sinon, il peut être rejeté comme schismatique. — Ainsi toute précaution est prise contre les velléités d'indépendance ou de sécession. Le synode prend des mesures contre ceux qui « s'ingèrent » au ministère de la Parole, même si le peuple les approuve, contre les nouveaux convertis et spé cialement les moines et les prêtres, qui aspirent au ministère, contre les ministres qui prêchent « une mauvaise doctrine », n'obéissent point aux ordonnances, les scandaleux ou les incapables. Ils peuvent être suspendus ou déposés.

« Anciens » et « diacres » achèvent de constituer ce gouvernement ecclésiastique. Voilà le « Sénat de l'Église ». Les premiers, chargés surtout d'un rôle de surveillance, les seconds, d'un office de charité. Les uns et les autres peuvent être élus, comme les ministres, dans toute église qui se forme. Dans les autres, c'est le Sénat, c'est-à-dire le corps entier, qui les recrute. Mais ils doivent signer la confession de foi et être présentés au peuple. A la différence des ministres,

leurs fonctions sont temporaires. Et avec les ministres ils contribuent à former le consistoire, ce grand organe de l'administration et de la discipline. Causes matrimoniales, scandales publics, rébellions contre l'Église, grands ou petits coupables sont déférés à sa justice. Il prend les mesures répressives, impose les pénitences publiques et la réconciliation se fait devant lui.

Les dernières dispositions du synode s'appliquent aux fidèles. Elles établissent dans chaque église un registre des baptêmes ou des mariages. Mais elles règlent surtout la procédure des épousailles, les droits et les devoirs des époux. Le consentement des père et mère est exigé, sauf appel au consistoire en cas de refus déraisonnable; trois publications de bans devront se faire avant la cérémonie pt le contrat sera présenté au consistoire. Ces mesures, remarquons-le, sont empruntées au droit canonique. Mais voici qui est nouveau : en cas d'adultère, la partie victime pourra « reprendre sa liberté ». Le synode n'ose insérer le principe du divorce, afin de n'entreprendre rien sur l'autorité du magistrat. Mais sous cette formule vague et cette réserve perçait nettement la théorie de la non-indissolubilité du lien conjugal.

L'œuvre doctrinale et disciplinaire de Paris sera continuée et précisée par les synodes nationaux et provinciaux, quj deviendront très fréquents après 1560. Mais l'assise est construite sur laquelle s'édifiera le protestantisme français. Et ce qui est intéressant encore dans l'œuvre du Synode, c'est l'attitude qu'il prend dans ces problèmes complexes que posent les usages complexes de la vie. Cette société religieuse qui se détache du catholicisme tenait encore à lui par une foule de liens. L'Église était investie d'un rôle public. Elle tenait les registres de l'état civil, possédait des tribunaux, des offices séculiers, des domaines immenses que des laïques étaient appelés à exploiter. Les fidèles du nouveau culte, qui avaient rompu avec la doctrine, allaient-

ils encore briser les dernières attaches que formaient les intérêts? Sous l'inspiration pratique de Calvin, sans doute, rassemblée s'y refusa. Elle trouva les compromis nécessaires qui, tout en sauvant les croyances, ménageaient les situations. Il fut admis que les fidèles pussent faire inscrire les noms de leurs enfants sur les registres des prêtres papistes. La prise à bail des terres, des censés, des châtellenies appartenant aux évêchés, chapitres ou abbayes, fut tolérée, à la condition qu'il n'y eût pas « une idolâtrie conjointe », c'està-dire l'acquittement de messes ou d'autres devoirs religieux. Le synode permet également le paiement des dîmes, « en raison du commandement du roi », pour éviter sédition et scandale, l'exercice des juridictions conférées par les ecclésiastiques, quand elles n'avaient rien de spirituel. Des banquiers purent enfin être reçus à l'office « d'anciens », à la condition de ne point se prêter à des expéditions de bulles, de dispenses ou d'autres « abominations papales ». Mais interdiction à tout fidèle d'appeler ou de répondre devant les tribunaux ecclésiastiques en matière spirituelle. A plus forte raison d'user d'armes spirituelles contre un débiteur récalcitrant. Une question plus délicate fut celle de la femme « fidèle » mariée à un papiste. Quelle attitude lui suggérer? Elle doit, tant qu'il sera possible, « subsister », sinon partir. — ■ Sur ce point, l'inflexibilité doctrinale de Calvin ne saurait transiger.

Calvin devait préciser ces dispositions dans une lettre circulaire écrite vers la même époque aux protestants français. Mais il pouvait se réjouir du travail accompli. — L'Église nouvelle en France a la charte de sa foi et le code de ses devoirs. L'évolution est faite qui, de l'anarchie primitive, a fait sortir une société religieuse organisée, animée du même souffle, et encadrée solidement dans des institutions. L'unité doctrinale et disciplinaire de la Réforme française est désormais réalisée.

Expansion rapide du calvinisme de 1555 à 1559. Causes spéciales qui le favorisent. — Il pénètre dans les élites. — Il devient un mouvement politique.

I. Lenteurs de la réforme catholique. — Vicissitudes du Concile. — Menaces de rupture entre la France et le Saint-Siège. — Mort de Jules III.

— Un pontificat éphémère : Marcel II. — Paul IV : son hostiUté contre l'Espagne le porte à interrompre l'œuvre conciliaire. — Le désarroi moral aggravé en France par les difficultés matérielles.

II. Crise économique et financière. — Charges écrasantes de la guerre. — Aliénations, emprunts, impôts nouveaux. — Le marché des offices. — L'effort fiscal sauve le pays, mais l'épuisé. — Mécontentement et malaise de la nation. — Troubles et ferments de discorde.

III. Défections dans le haut clergé et l'épiscopat ; leur petit nombre.

IV. Les adhésions à la foi nouvelle, plus réelles qu'apparentes dans les cours souveraines et les offices royaux, se remarquent davantage dans les universités, parmi les étudiants, les médecins, les gens de loi.

V. Les conquêtes s'étendent dans la bourgeoisie marchande. — Pour quelles raisons particuhères à cette classe.

VI. L'aristocratie entre dans la Réforme. — Appui qu'elle lui apporte.

— Importance de l'élément féminin. — Causes intellectuelles et morales, sociales et politiques qui influent sur cette évolution. — La noblesse féodale : ses griefs, ses espoirs. — La noblesse de cour : aux dissidents elle va donner des chefs '.

Quand une doctrine se répand dans le corps social, quand elle rallie à la fois les intelligences et les intérêts, les enthousiasmes et les mécontentements, quand elle résiste aux assauts

1 . [Le plan de l'auteur comportait, à la fin de ce paragraphe VI, une subdivision : « Antoine de Bourbon et les ChâtiUon », puis un paragraphe VII et dernier : « Comment le parti politique se constitue »].

de ceux qui la combattent, attire les espérances de ceux qui l'adoptent, les sympathies de ceux mêmes qu'elle n'entraîne pas, elle devient une force dans l'Etat. Mais il est rare que cette force se limite elle-même. Elle aspire à agir sur les institutions, à occuper ses conquêtes. Elle n'est plus seulement un mouvement moral, mais politique. Ainsi en est-il de la Réforme française. Au moment même où elle se constitue en Eglise, elle donne naissance à un parti.

De ce parti les éléments étaient prêts. Dans toutes les classes de la nation, dans la plupart des grandes villes. L'adhésion d'une partie de la noblesse lui procurait des moyens d'action. Il lui manque des chefs. Dès 1557, elle les trouve au sein même du Conseil royal, dans ces princes du sang et ces grands officiers qui entourent le trône.

Les dernières années du règne marquent ce qu'un historien a défini d'un mot heureux : son avènement politique.

Cette diffusion rapide de la Réforme, une propagande intensive et méthodique, la pesée du dehors s'ajoutant à la poussée du dedans, peuvent-elles suffire à l'expliquer? Mais quand une révolution est déchaînée, une foule de causes, très complexes, très variables, en accélèrent la marche. Beaucoup de ceux qui le redoutaient ou le combattaient se joignent au mouvement. Influences de famille ou de milieu, querelles locales, ambitions, intérêts, froissements individuels, comment déterminer, dans cette foule de défections particulières, la part exacte des mobiles? Il faudrait suivre la marche de la doctrine nouvelle dans chaque miheu, la famille, le village, le couvent, le métier, la petite ville et la province ; voir pourquoi les Hens qui unissaient les membres d'un groupe social à la vieille croyance se sont insensiblement dénoués ou brusquement rompus. Mais ce qui est vrai

aussi, c'est que ces transformations individuelles se rattachent à des causes plus générales qui agissent sur la société même.- Si la Réforme se propage plus spécialement dans les dernières années du règne, c'est qu'alors plus que jamais la France est profondément troublée dans sa vie morale, comme dans sa vie matérielle, son idéal comme ses intérêts.

Jamais, en effet, l'Eglise de France n'avait paru plus ébranlée. A ces besoins de réforme, de rénovation morale qui, depuis trente années, s'étaient éveillés dans les âmes, qu'avait-on accordé? Peu de chose, en vérité. Les parlements avaient travaillé à l'épuration des monastères. Et sans doute les mesures n'étaient point inefficaces. A la fin du règne de Henri II, l'institution monastique est en progrès. Mais ces réformes fragmentaires, incomplètes, laissaient encore debout trop de foyers de scandale. Le Concordat avait mis fin aux désordres des bénéfices. Mais il avait asservi le haut clergé et détourné les évêques de leur fonction essentielle, le pastorat des âmes. Henri II avait bien, à plusieurs reprises, rappelé aux chefs religieux l'obligation de la résidence et leur devoir d'enseignement. Mais ces édits étaient de ceux que tous réclament et que nul n'observe. Au fond, le grand mal de cette Église est le particularisme de ses membres et la dislocation de l'autorité. Elle restait féodale à une époque où tout changeait devant elle. Sous le couvert de leurs exemptions, de leurs privilèges, ces corps ou ces pouvoirs distincts, indépendants les uns des autres, étaient en lutte les uns contre les autres. Restaurer l'Église était d'abord y ramener l'ordre. En ce sens, rien n'avait été fait. C'est que cette réforme des institutions ne pouvait être l'œuvre de l'Église gallicane elle-même. L'entreprendre appartenait au Concile général et à la papauté.

Le Concile! Telle était, en effet, la grande espérance du monde chrétien. Il avait mis plus d'un quart de siècle à se réunir. Il est vrai, la papauté n'était point tout à fait responsable de ces retards. L'état troublé de l'Europe, la riva-

lité de la France et de T Empire, la guerre en Italie avaient, jusqu'en 1545, retardé ses assises. A peine rassemblé, il voit son œuvre compromise par les antagonismes nationaux et les intrigues politiques. Les protestants se dérobent, les princes catholiques se défient, tous prennent leurs sûretés à la fois contre le Concile et la Curie, alors que Rome prend les siennes contre les Pères et les princes. Ainsi, l'œuvre doctrinale, la plus urgente, à peine achevée, la réforme disciplinaire est ajournée. En 1547, le Concile lui-même est transféré à Bologne, Paul III et Henri II se défiant de Charles- Quint et Trente étant une ville impériale. En 1551, Jules III ramène l'assemblée à Trente. Cette fois, c'est la France qui s'abstient. Pendant une année, nous sommes en guerre avec le Saint-Siège. Enfin, la paix rétablie, le travail conciliaire reprend, les Pères achèvent les définitions doctrinales sur les sacrements et commencent la réforme des abus. Il semble que la papauté, enfin rendue à sa mission, dirige le mouvement réformateur, comme un siècle plus tôt elle s'était mise à la tête du mouvement intellectuel; ses diplomates travaillent à rapprocher la France et l'Espagne et préparent par cette union des puissances catholiques le succès du Concile. Mais Jules III meurt. Le cardinal Cervini est porté au pontificat par son savoir, le sentiment profond des maux et des remèdes. N'était-ce point, enfin, le pasteur attendu, destiné par Dieu même au salut de son peuple? Marcel II ne fit qu'apparaître au monde. Vingt jours après son élection, il était emporté à son tour. Le conclave lui donne comme successeur un théatin, le cardinal Carafa, qui prend le nom de Paul IV.

Son avènement avait été salué avec joie. On le savait adversaire irréconciliable des hérétiques. Mais, associé à l'œuvre de Paul III, il avait été, avec Sadolet, Contarini, Reginald Pôle, un des partisans convaincus des réformes. En 1537, le pape l'avait fait entrer dans la commission cardinalice chargée d'en proposer le plan. A cette heure

CALVIN. oO

décisive, le Concile continué, les réformes appliquées eussent pu, en France au moins, refréner la propagande de Genève. Par quelle mystérieuse fatalité ce pape, élu comme chef religieux, se transforme-t-il soudain en chef politique? Mais ce Napolitain violent, obstiné, passionné, dont la famille avait été chassée de Naples, portait à l'Espagne une haine égale à son horreur pour l'hérésie. Sa première pensée est d'affranchir son pays, et il n'hésite pas à mettre de nouveau le feu à l'Europe. Il jette la France sur l'Italie, revenant ainsi d'un siècle en arrière, au temps de Jules II, mais dans une Europe qui n'était plus celle de Maximilien. De nouveau, le Concile est interrompu. L'élan réformateur est brisé. Ceux mêmes qui, au Sacré-Collège, s'étaient faits les représentants de ces idées sont dénoncés et poursuivis. Un des anciens présidents du Concile, Morone, est enfermé au Château-Saint-Ange comme suspect d'hérésie, en réalité pour ses attaches avec les Espagnols.

Immense fut la déception. Une fois de plus la réforme conciliaire tombait en sommeil. Genève exultait. Rien ne pouvait mieux servir sa propagande que cet avortement. En France, les chefs religieux étaient désemparés. Au cardinal de Lorraine, arrivé à Rome en 1555 avec des théologiens pour s'entretenir de la réforme religieuse, Paul IV avait déclaré nettement que le Concile était inutile. Mais alors, le catholicisme était-il impuissant à se réformer lui-même, et entre la papauté et le pur christianisme n'y avait-il point une opposition irréductible? Cette idée, une polémique habile et ardente l'enfonçait dans les esprits. Il n'est que de lire les pamphlets du temps, depuis 1' « Antithèse du papisme et de l'Évangile » de Bullinger jusqu'à la « Physique papale » de Viret. Ces critiques passionnées, colportées dans les entretiens, les prêches secrets, les réunions mystérieuses, ne touchaient pas seulement les « initiés »', mais aussi les curieux, les indifférents, les indécis qui s'y rencontraient. Dans ce désarroi moral elles trouvent une audience favorable

— surtout quand, au malaise des esprits, s'ajoute le désordre matériel. La France souffre. Noblesse et bourgeoisie sont ruinées par les impôts; dans une foule de provinces, le peuple réduit à la misère par la cherté de la vie, suivant une mauvaise récolte comme en 1556 et en 1558, et peut-être à la famine par rareté des blés. Partout, le mécontentement et l'inquiétude. En Normandie, en 1553, des paysans se soulèvent, des troubles éclatent en Vivarais et dans les Cévennes où se forment des bandes armées. Pareillement en Provence. Le flot de ces misères et de ces colères va grossir le courant des doctrines. Et si, dans les dernières années du règne, la Réforme prend un nouvel élan, c'est qu'elle n'est plus seulement une protestation des consciences, mais des intérêts, — une immense coalition, qui, dans la crise morale et sociale de la France, réclame une restauration complète, celle de l'Eglise et de l'Etat.

Les difficultés viennent surtout de la politique financière, à mesure que celle-ci se fait plus exigeante, plus oppressive, rançon inévitable de la lutte décisive où la France est engagée.

Pendant huit années, comme la France versera son sang, elle donnera son or. Pour faire face partout, en Flandre, en Lorraine, aux Pays-Bas, en Italie, sur terre comme sur mer, dans le choc des armées comme dans les batailles de la diplomatie, voilà le secours nécessaire, immédiat, sans condition, qui permettra de vaincre. Solde des armées, achat de munitions et de matériel, construction et équipement de navires, pensions des princes, des hobereaux italiens et allemands qui sont aux gages, récompenses des dévouements et rémunérations des services, l'écoulement est formidable. La substance du royaume s'échappe par toutes

ces fissures. Déjà les guerres de François I^r ont saigné le pays. C'est à peine s'il reprend ses forces. Comment fermer les plaies qui vont au contraire s'élargir et s'envenimer?

Le gouvernement royal hésitait. Henri II s'était promis de ne pas fouler le peuple. A son avènement, il avait réduit l'impôt de la solde de 300 à 120.000 livres. Mais cette guerre inévitable, force était de la préparer. Il songea d'abord à tirer parti de son domaine. Une série de mesures furent prises pour supprimer le gaspillage, faire rentrer les deniers en retard, hâter la réfection des terriers, rechercher les droits impayés de régale, d'albergement, de lods et ventes, obtenir un rendement meilleur des fermes. En 1547 et en 1548, des amortissements sont levés sur le clergé, des francs fiefs et nouveaux acquêts sur les bourgeois. Le roi consent même à aliéner jusqu'à concurrence de 150.000 livres de rente, et les aliénations se répéteront en 1548 et en 1549. Enfin une commission est donnée aux principaux membres du Conseil pour contracter des emprunts aux foires de Lyon. Mais ces ressources ne suffisent pas. Il fallait bien recourir à l'impôt. Et dès la fin de 1547, le gouvernement demande à la nation un effort fiscal qui sera bientôt continu et progressif.

Pour l'entretien de 7.500 hommes de pied, c'est d'abord un impôt sur les villes closes. Paris seul et sa prévôté seront taxés à 190.000 livres. En 1549, nouvelle taille de 129.572 livres pour la solde de la gendarmerie. Mais dès 1551 les « crues « se succèdent. En 1552, crue pour les « ustensiles de gendarmerie; en 1553, de 4 sols par livre pour parer aux augmentations de la solde. Et de plus en plus aussi la royauté s'efforcera d'atteindre les privilégiés. Dès 1551, le Clergé réuni à Paris est invité à offrir un « don gratuit » représentant quatre décimes. A elle seule, la Normandie devra contribuer pour 62.812 livres. Et cette saignée ne suffit pas. Suit un impôt de 20 livres par clocher. Evêques et officiers royaux devront s'entendre pour en assurer, dans chaque diocèse, le « département » et la levée. Parlementaires

et universitaires ne sont même plus exempts de l'impôt « de la solde » : en 1553, ceux de Toulouse y sont assujettis. Et la même année, clercs, nobles, officiers sont tenus de contribuer à l'emprunt forcé levé sur une partie du pays.

Sommes énormes pour le temps. Elles ne suffisent point cependant à garnir un trésor qui fuit de toutes parts et dont la guerre élargit sans cesse les fissures. L'ère des expédients est ouverte. Encore de l'argent... Et le roi le demande par tous les moyens et le prend là où il le trouve. Par l'édit de mai 1553 il soumet à l'enregistrement tout contrat et autre disposition excédant 50 livres. Il multiplie les aliénations : il vend des terres, des rentes (490.000 livres en 1552), le produit des impôts, ses droits sur le quart du vin ou sur la gabelle. Il a autorisé la Bretagne à racheter l'imposition foraine pour 100.000 livres, la Guienne et le Limousin, la gabelle pour 200.000 écus. Par là les revenus de l'État sont entamés et, pour faire face au présent, on engage l'ave nir. Et par surcroît l'État qui se dépouille, s'endette. Emprunter est devenu un moyen fiscal. Emprunt pris sur les .provinces et les villes, 300.000 livres en 1553 sur 17 des principales villes du royaume, emprunt onéreux au denier 12,9 %, sur les corps et les particuliers : à la banque floren- 'tine de Lyon, 330.000 livres en 1552 et 400.000 livres l'année suivante; àSoleure, 50.000 écus, au Cardinal 60.000 livres. Mais le flot des dépenses grossit toujours. En 1555, année de rude effort, le roi doit se procurer 1.200.000 livres pour la solde des gens de guerre, 800.000 livres pour l'artillerie. On espère un moment que les ouvertures de paix seront bien accueillies. Après l'échec des conférences de Mercq, de nouveaux sacrifices s'imposent. Cette fois, le roi s'adresse au pays. Il lui demande un prêt national qui sera souscrit par tous les ordres. Son appel est entendu. Et clercs, nobles, sauf ceux qui servent, officiers royaux, lui donnent les moyens de continuer la guerre et d'amorcer de nouvelles négociations.

Ce grand effort fiscal, cependant, n'avait pas suffi. La

royauté se résigne à un autre moyen : le marché des offices. L'invention remontait à François I^r. De 1536 à 1546, pour se procurer des ressources, il avait vendu à beaux deniers une foule de charges nouvelles de judicature ou de finances. Le peuple cria et, dès le début de son règne, Henri II s'engagea, sur la requête des États provinciaux, à supprimer ces offices inutiles. Il devait commencer par le Parlement et ramener ses membres au chiffre de 1515. D'autres suppressions avaient suivi. Mais la tentation est forte, de restaurer des abus lucratifs, et dès 1553 les nouveaux officiers pullulent.. Conseillers, greffiers, notaires, élus, receveurs, contrôleurs, sergents, etc.. Qu'on en juge à quelques chiffres : à Paris, le parlement va recevoir 8 maîtres, 2 correcteurs, un procureur du roi, 4 présidents et 37 conseillers; à Toulouse, 2 présidents et 6 conseillers; à Aix, une chambre des enquêtes; à Grenoble, à Dijon, un président. Dans les sièges royaux, des lieutenants criminels ou des lieutenants particuliers, des greffiers des insinuations. Dans toutes les petites juridictions, un procureur du roi, une foule d'huissiers audienciers et de notaires; à la cour, quatre maîtres des requêtes de l'hôtel, un solliciteur général des procès du roi, 80 nouveaux secrétaires-notaires de la maison et de la couronne de France, dont le nombre est porté ainsi de 120 à 200 :* voilà pour l'administration et la justice. Une cour des aides à Périgueux, dans chaque recette générale un receveur nouveau en sus de l'ancien, des trésoriers particuliers pour une foule de caisses spéciales : receveurs et payeurs chevau-légers, du Levant, du Ponant, de la gendarmerie, des fortifications, du ravitaillement, des levées des rivières de la Loire et du Cher, sans compter les contrôleurs municipaux et les petits offices d'auneurs, de peseurs, etc. : voilà pour les finances. Naturellement, toutes ces charges sont à l'encan. Soyons sûrs qu'elles trouvent preneurs. On ne spécule jamais en vain sur la vanité, la sottise ou l'ambition. Réellement, au début de 1556, la France est sucée

jusqu'à la moelle. Elle avait salué la trêve de Vaucelles comme une promesse de paix. Mais la trêve rompue, l'ère des sacrifices recommence. Le roi a cinq armées à entretenir et cette fois la guerre est dans le royaume, l'ennemi à 35 lieues de Paris. Saint-Quentin est un coup de foudre. La France était perdue sans l'inexplicable inaction de Philippe II qui arrêta son armée. Henri II eut le temps de se reprendre.

De nouveau il s'adressa au pays. Le 5 janvier 1558, il réunit au Louvre comme un grand conseil de la couronne, où noblesse, clergé, villes et parlements étaient représentés. Pour permettre au roi de continuer la guerre et de préparer la paix, l'assemblée vota un subside de 3 millions d'écus. Le Clergé prit un tiers de cette somme à son compte ; les deux autres tiers furent répartis entre les villes. Pour faire face à ces charges, une foule de bourgeois durent engager leur vaisselle. Mais la France paya. Les victoires de Guise et la conclusion de la paix furent la récompense de ce suprême effort.

Ce n'était qu'au prix d'un épuisement presque complet. Cette crise terrible avait provoqué dans l'organisme économique 'et dans la vie morale de la nation des troubles profonds. Dès 1555, Simon Renard signalait à Charles- Quint cette détresse du royaume qui menaçait de disloquer les services publics. Que sera-ce en 1558? Une foule de villes sont ruinées, à bout de souffle. A Troyes, les échevins déclarent que « toutes marchandises et manufactures cessent et n'ont cours comme elles soulloyent avoir ». Aussi bien les ravages et les destructions d'une partie du territoire, en Picardie, en Champagne, les réquisitions de blés, les mesures fiscales ont provoqué un renchérissement inquiétant. Presque partout, délibérations des villes, lettres royales signalent cette cherté de la vie que les autorités essayent vainement de combattre. Il faut relever les gages des officiers royaux et municipaux, augmenter les salaires,

la solde des troupes. Et c'est aussi le spectre du paupérisme qui apparaît.

Plus grave peut-être que l'état économique se révèle l'état moral. Dans toutes les villes du royaume se développe un esprit de discorde et de révolte. Les habitants se divisent, aigris, irrités, les uns contre les autres, récriminant contre l'inégalité des charges, l'abus des exemptions, accusant leurs magistrats. On s'est habitué à porter des armes et les attentats à main armée appellent l'attention des pouvoirs publics. De tous côtés les plaintes s'élèvent, murmure confus où gronde déjà la révolte et qui s'attaque à ceux qu'on rend responsables de la guerre. Si le roi est encore respecté, le peuple ne s'arrête point devant ses conseillers responsables. Le cardinal de Lorraine n'est même pas épargné. Paris est en pleine fièvre. En 1558, le roi est obligé de résider dans sa capitale pour y maintenir l'ordre et éviter les paniques. En Provence, dès 1557, le parlement remarque qu'une foule de gens sont prisonniers pour sédition, accusés d'avoir pris les armes contre le roi. Il ordonne de surseoir aux audiences publiques jusqu'à ce qu'on ait découvert la cause et les auteurs de ces désordres. Déjà, nous l'avons vu, des troubles se sont produits en d'autres provinces. Sensiblement, l'inquiétude, l'énervement ont gagné le royaume. L'unité morale commence à se dissoudre. Clercs, nobles, bourgeois, métiers aspirent vaguement à une politique nouvelle.

De ce mécontentement général, la révolution religieuse était la seule à profiter. Et si elle grandit soudainement à la fm du règne, c'est que, par sa politique intérieure non moins que sa politique extérieure, le Roi, sans s'en douter, travaille à son avènement.

Le caractère tout mystique et moral de la Réforme primitive devait ainsi se modifier. Mais ce qui change également, c'est la composition des communautés. A ses débuts et jusqu'à la fin du règne de François I^r, le christianisme évangélique s'était surtout propagé dans les classes inférieures de la nation. Moines, mendiants, clercs ruraux, écoliers, maîtres d'école, artisans avaient été les plus ardents à l'embrasser comme à le répandre. De là les tendances démocratiques et quelque peu anarchiques de la foi nouvelle. Sous Henri II, le calvinisme s'insinue, est diffusé au contraire dans les élites. Hauts bénéficiers, universitaires, gens de robe, marchands et gentilshommes s'enrôlent volontiers dans ses rangs.

Le haut clergé est entamé. Si la foi nouvelle recrute toujours des adeptes dans les cures de villages ou dans les cloîtres, prêtres ruraux ou moines semblent moins nombreux. Ici, la réforme monastique, là, des mesures disciplinaires ont arrêté les défections. Peut-être aussi la répugnance bien connue de Calvin pour admettre au pastorat les évadés des monastères a-t-elle découragé les transfuges. En revanche, les grands corps ecclésiastiques sont plus profondément atteints. Les chapitres cathédraux, jadis si fermés aux idées nouvelles, entrebâillent au moins la porte. A Orléans, en 1549, l'ofTicial, le théologal sont compromis, arrêtés et emprisonnés. La même année, deux chanoines de Luçon sont cités à Paris. Dans le Sud-Ouest, à Lavaur, à Béziers, à Montpellier, figurent des chant)ines sur la liste des suspects. A Castres, c'est une partie du Chapitre qui est gagnée. Et à sa tête le grand archidiacre, emprisonné sur l'ordre du parlement de Toulouse. Comment s'étonner qu'à leur exemple des curés urbains, comme celui de la

Couture, au Mans, des prieurs de couvents abandonnent à leur tour leur bénéfice ou leur titre, et prennent la route de Genève? — Et voici qui est plus grave : les désertions retentissantes commencent à se compter dans les rangs de l'épiscopat.

La première est celle de l'évêque de Montauban, Jean de Lettes. D'une famille seigneuriale du Languedoc, nommé en 1539 à son évêché, celui-ci est un sensuel. Il épouse en secret sa maîtresse, Armande de Durfort. Et en 1556 il s'enfuit avec elle à Genève, où se termine son aventure sentimentale. Trois ans plus tard, et pour les mêmes raisons, l'évêque de Nevers, Jacques Spifame, renoncera à son évêché. Maître des requêtes, conseiller au Parlement, chanoine de Paris, chancelier de l'Université, Spifame était de ces prélats légistes et politiques que poussait la faveur royale.

Lettes et Spifame quittent l'Église pour le mariage. Au xvi^ siècle, l'aventure est banale. Combien plus curieux se détache un autre de ces évêques calvinistes, Antonio Caracciolo ! Il appartenait à une famille de fuorusciti napolitains réfugiés en France sous François I^r. Son père, prince de Melfi, maréchal de France, gouverneur de Provence, était devenu un des familiers de Henri II et de Catherine. Elevé à la Cour, le fils se sentit la vocation. Il se retire à la Sainte-Baume, puis entre aux Chartreux qu'il quitte bientôt pour devenir chanoine de Saint-Victor. Henri II lui confie le gouvernement de l'abbaye et, en 1551, le nomme à l'évêché de.Troyes. Le nouvel évêque était assez inquiétant. Orateur puissant, aux idées généreuses, mais de nature mobile, de doctrine flottante et d'ambition démesurée, il cherchait sa voie à Troyes. Il avait débuté par des démêlés un peu ridicules avec son chapitre. Il portait sa barbe, qu'il avait longue. Le chapitre voulut l'obliger à la couper. On plaida. Finalement, le roi imposa silence aux chanoines. Ces conflits lui laissèrent sans doute quelque amertume. En 1552, en revenant de Rome, il s'arrête à

Zurich et y confère avec Bullinger. « Il est presque des nôtres », pourra écrire à Calvin le théologien zurichois. A l'avènement de Paul IV qu'il connaissait, il se flatte de recevoir le chapeau de cardinal. Il retourne à Rome, mais sans succès. Et cette fois, en rentrant en France, il s'arrête à Genève et s'entretient avec le chef de la Réforme. Cela ne l'empêche point de garder son évêché, avec le chimérique espoir d'unir les deux cultes. En 1552, il se fera recevoir ministre du Saint Evangile, tout en continuant à réclamer son titre d'évêque. Mais cette fois, le Gouvernement et les fidèles l'obligeront à se démettre de son évêché.

C'est aussi un « mal sentant » de la foi que le nouvel évêque de Valence, le jeune, brillant et délié protonotaire Jean de Monluc, le frère du maréchal. Il s'était signalé dans la diplomatie. La cour l'avait envoyé à Rome en 1552, au moment où ses rapports avec la Curie étaient très tendus. La liberté de ses propos, la hardiesse de ses opinions avaient quelque peu fait scandale dans un miheu qui n'était point cependant facile à s'émouvoir. On le tenait pour « libertin », pis encore, pour « sacramentaire ». De retour en France, il publie un recueil d'instructions où la Sorbonne flaire des hérésies. Sur le libre arbitre, les œuvres, l'Eucharistie, le culte des saints, l'auteur parlait presque en docteur de Genève, Au-fond, Monluc appartenait à ce cercle de « politiques » qu'un certain scepticisme théologique, le dédain des formules trop rigides, inclinaient vers la tolérance pour les idées comme pour les personnes. En diplomate, il rêvait d'un compromis, et, en Gascon, il savait se tenir en équilibre. En 1553, malgré ces bruits fâcheux, Henri II n'hésite pas à lui donner l'évêché de Valence. Un des diocèses les plus difficiles :. il était rempli de « luthériens ». L' évêque travaille à le pacifier. On l'accuse même d'y introduire, tout au moins d'y tolérer, certaines prières de Genève. Avec cette souplesse et ces idées, il deviendra, sous la régence de Catherine de Médicis, un homme de premier plan et, malgré les

censures de Rome et les décrets de l'Inquisition, il réussira à garder la confiance de la Cour et à se maintenir dans son évêché.

Somme toute, ces défections publiques ou secrètes sont isolées. Presque tous les dignitaires ecclésiastiques resteront fidèles à leur serment et à leur croyance. Sur 113 évêques, 4 seulement, Lettes, Caracciolo, Spifame, Odet de Châtillon, se sont prononcés nettement pour Genève. Cinq autres, Monluc, Saint-Gelays d'Uzès, Albret de Lescar, Bégin d'Oloron, Guillard de Chartres, seront inquiétés, mais garderont leur siège. — Et c'est tout. En Angleterre, le schisme avait été rendu possible par la connivence de l'Épiscopat. En France, la fidélité des évêques fut le grand obstacle au triomphe de l'hérésie. Ce n'est point dans les rangs du haut clergé ni des grands corps religieux que la Réforme trouvera sa force. Celle-ci lui vient d'ailleurs, de l'élément laïque, bourgeoisie et aristocratie.

Assez lente avait été l'infiltration dans ces milieux.

Malgré quelques adhésions retentissantes, la bourgeoisie libérale des marchands s'était montrée d'abord indifférente ou hostile. Dans ce bouillonnement d'idées qu'avait soulevé la Réfgrme primitive, elle n'avait vu qu'une anarchie. Cette doctrine, née en Allemagne, heurtait son esprit national, et cette fièvre de changement son esprit de conservatisme. Cette révolution religieuse n'allait-elle point tout détruire? Après l'Eglise établie, l'ordre pubhc? Mais Calvin avait parlé. La Réforme s'organisait. Elle prétendait devenir une discipline morale et sociale, dans le chrétien former le citoyen. Une doctrine simple, claire, qui répudie les « superstitions » de la foule, répondait à cette raison moyenne

qui n'admet que ce qu'elle comprend, une morale rigide, qui trempe les caractères, exalte les énergies et les arme pour la lutte, une économie sociale qui justifie l'usage des biens de ce monde et ne proscrit que l'ascétisme, rassurent à la fois les consciences et les intérêts. Tous ces avantages ne répondent-ils pas au vieil idéal mesuré, ordonné et utilitaire du bourgeois? Par surcroit, le nouveau christianisme achèvera de l'émanciper. Déjà maître des offices, des échevinages, des consulats, s'il adhère à la foi de Genève, il sera associé au gouvernement ecclésiastique. Calvin a réservé une part à l'élément laïque dans son organisme religieux. Il n'y a qu'à voir ce qui se passe à Genève où, par les consistoires et les conseils, une oligarchie de citoyens domine le temporel comme les consciences, l'Eglise comme l'Etat.

Entre le calvinisme et la bourgeoisie se dessinait donc une harmonie préétablie. Dès le règne de Henri II, la classe qui domine véritablement la France est entamée.

Observons son élite, ces grandes familles de légistes qui, se perpétuant par la vénalité, forment déjà une aristocratie nouvelle, celle qu'on appelle le « quatrième état )>. Par goût, par culture, par leur commerce avec l'antiquité et avec le droit, ces membres des Cours souveraines doivent être assurément les plus ouverts aux souffles nouveaux. Un Maurancal à Toulouse sera le protecteur de Baduel, un Fumée à Paris, le correspondant de Calvin, un l'Hospital, le protégé de Marguerite de Navarre. Que d'autres à Paris, un Séguier, un de Thou, touchés de la grâce humaniste, sont tout prêts à adhérer à une politique réformatrice! Iront-ils plus loin? Au plus fort de la lutte, leur modération même paraîtra au pouvoir une complicité. A Rouen, en 1553, des membres du Parlement sont dénoncés comme fauteurs de l'hérésie par le cardinal de Bourbon. Henri II, en 1555, accusera ouvertement le Parlement de Paris d'être « mal advisé de la religion ». Et on sait par quel coup de force, quatre ans plus tard, il fera arrêter en pleine séance le conseiller-clerc

du Bourg, qui sera livré au supplice. En réalité, ce ne sont là que des défaillances individuelles. Dans leur ensemble les cours souveraines ou les grands corps de l'État n'ont point changé. Cette aristocratie de la robe, avec des nuances dans son attitude, reste en masse fidèle à la tradition. De la révolution religieuse, tout la détourne : l'hostilité du pouvoir, ses maximes, ses intérêts même. Ses représentants peuplent les grandes dignités de l'Église comme celles de l'État. Des Bohier, des Bertrand, des Guillard, des Lamarthonie, des Pellevé, sont élevés à l'épiscopat. Plus d'un maître des requêtes ou d'un conseiller-clerc entre dans les chapitres. Tel autre, qui siège au Grand Conseil ou à la Cour des Aides, est pourvu d'une abbaye. Que gagneraientils à la Réforme? On peut dire que, de toutes les classes de la nation, « le quatrième état » est celle qui opposera au Calvinisme une résistance persistante et acharnée.

Beaucoup plus atteinte est la robe de second degré. Officiers locaux, gens de loi, praticiens, qui sont restés dans leur classe et donnent à la révolution calviniste une foule de recrues.

Officiers de judicature ou de finance, lieutenants, receveurs, élus, ont été pour la plupart formés dans les universités. Visiblement, les germes, jetés dix ou douze ans plus tôt dans la jeunesse des écoles, ont levé. Ces étudiants de collège ou d'université que nous avons vus, de 1530 à 1540, gagnés aux idées nouvelles, ont fait carrière. Nous les retrouvons à l'auditoire du présidial ou du bailliage, au bureau de la recette, au contrôle des aides, dans toutes ces petites charges que multiplie la détresse financière du gouvernement. Mais on ne renonce point aisément aux préférences de sa jeunesse. Et ils portent dans leurs fonctions, avec toutes les précautions qu'exige un emploi public, leur foi secrète, leur mépris des clercs, cette hostilité gallicane des hommes de loi dont un Du Moulin donne l'exemple. Tel ce conseiller à la sénéchaussée d'Angers, François de Boret

qui « y a quatre ou cinq ans avoit estudié dans des livres hérétiques, mangé de la viande un vendredi et mis en rimes françoises des compositions latines contraires à la foy ». De ces officiers « mal sentans », on connaît un certain nombre, ceux qui sont inquiétés ou se retirent à Genève. En 1549, c'est à Noyon, Laurent de Normandie, peut-être un ami d'enfance de Calvin, qui part secrètement. Et c'est aussi à Orléans le bailli, Jérôme Groslot, un personnage attaché à la maison de Navarre, ancien chancelier de Marguerite à Alençon, par là même suspect. Auprès de lui, le substitut Robineau. A la suite de dénonciations, le parlement informe. Groslot et Robineau sont inculpés. Mais Groslot sait se défendre. Il est bien en Cour et réussit à faire renvoyer son procès à la Grand'Chambre. Le 11 janvier 1550, les prévenus sont élargis. En 1551, un conseiller au baiUiage de Chinon, en 1553, l'élu de Châteaudun, Convers, le procureur du roi de Concressault en Berry, sont poursuivis. Dans le Midi, vers la même époque, à Montpellier, c'est la cour des Aides qui est un foyer de mauvaises doctrines. Le « général » Sanravy, le procureur Philippi, sont ajournés à comparaître. D'autres gens de robe sont poursuivis. Le greffier des États de Languedoc, Pierre Dumas, et le garde de Montpellier, le juge du petit scel, sont impliqués dans les poursuites. En 1554, à Laval, les commissaires du parlement informent contre le juge et le lieutenant au siège; en 1557, à Melun, contre le lieutenant criminel. A Provins, les inspirateurs du mouvement protestant sont l'élu, le lieutenant du bailli, un enquêteur au présidial et ils ont pour chef le propre fils du trésorier de France, M. de la Chesnaye. A Paris même, les officiers royaux sont si peu sûrs qu'on hésite à les convoquer aux processions..

Le gouvernement royal commençait à s'inquiéter. Il survenait des incidents bien curieux. Des officiers chargés d'appliquer la loi protégeaient en secret ceux qui violaient la loi. Ils ignoraient la propagande et parfois s'y associaient.

Est-on même sûr qu'ils n'interviendront point en faveur des hérétiques? A Jargeau, le gardien des Gordeliers ayant attaqué en chaire les doctrines condamnées, grand émoi des habitants. Qui sera poursuivi? Le prédicateur. A Melun, le substitut découvre un centre calviniste : il le disperse et met la main au collet des adhérents. Mais le procureur du roi et le lieutenant les font évader et menacent de faire arrêter le substitut. Or, il est avéré que tous deux ont des parents émigrés à Genève. De ces fonctionnaires douteux, catholiques de forme, hérétiques de cœur, le nombre s'accroît chaque jour. La guerre des doctrines, qui divise les gouvernés, menace d'opposer les uns aux autres les dirigeants. En 1552, Henri II obligera tout officier royal à témoigner de son orthodoxie avant d'être agréé dans son office. Mais ces brevets de civisme religieux ne prouvent rien que l'impuissance du pouvoir central à répondre de ses représentants.

Cette armée des offices était celle où la Réforme avait le plus d'intérêt à s'infiltrer. Sa complicité était à la fois une assurance contre la rigueur des lois et pour la liberté de la propagande. Ce n'était point toutefois dans ses rangs que se trouvait l'élément le plus actif de la doctrine nouvelle! Surveillés, tenus en main, les officiers royaux ne peuvent apporter qu'une adhésion voilée et des sympathies discrètes.

Il en est une autre où le Calvinisme étend ses prises, celle qui, dès le début, a prêté l'oreille la plus favorable à la Réforme, ce Tiers-Etat de la robe, régents des écoles, avocats, médecins qui viennent grossir ses effectifs.

Par les premiers, elle pénètre dans les universités et les collèges, c'est-à-dire dans la jeunesse. Or, après un arrêt momentané, le mouvement, commencé sous François I^^, se poursuit et s'accélère. Le feu couvait sous la cendre et voici que de nouveau s'échappent les étincelles révélatrices. A Montpellier, un professeur de la faculté de médecine, Guillaume Sanravy, se réfugie en 1535 à Genève; deux autres

régents de la faculté de droit, Ranchin et Philippi sont suspects et adhèrent, en 1562, au calvinisme; les successeurs de Baduel à l'école-mage, la Morlière, Christophe Simon, Claude Mermet semblent bien déjà gagnés à la Réforme; de même Antoine Sanravy, parent de Guillaume, qui finira ministre de l'Évangile. A Bourges, Douaren ne laisse pas de subir l'influence de Baudoin. Et Cujas, appelé à l'université, cherche déjà à se tenir en équilibre entre les doctrines. A Caen, une partie des régents de la faculté de droit se sentent fort attirés par le calvinisme. Ils se déclareront ouvertement après l'invasion protestante. A Bordeaux, si les régents de l'université ne donnent point de prise au soupçon d'hérésie, le collège de Guienne est toujours inquiétant. En 1553, l'alerte est donnée. Six écoliers sont poursuivis et le Parlement ordonne une enquête dans les chambres des régents et des clercs pour « connoistre s'ils ont aucuns livres censurez et réprouvez ». A Paris, enfin, c'est dans la jeunesse que l'agitation contenue se réveille. Ce quartier des écoles est un véritable bouillon de culture. Cette masse d'écoliers hétéroclite, prompte à jouer de la dague, à assaillir les archers, est, depuis 1551, en ébullition. L'Université leur a enlevé le Pré-aux-Clercs où ils se rassemblaient. Séditions et tumulte. En 1551, en 1554, toute la gent scolaire est en révolte. Il y a des meurtres; trois maisons sont brûlées, le recteur est menacé. Il faut toute l'énergie du Parlement pour désarmer les séditieux et arrêter l'émeute. Mais comment s'étonner que, dans cette effervescence, les doctrines nouvelles progressent ? Dans les assemblées secrètes des nouveaux chrétiens, les écoliers abondent. En 1557, la Cour est avertie qu'un certain nombre de pédagogues « inclinent les enfants es hérésies de Genefve et autres, qu'ils ne les font plus aller à confesse ni recevoir le corps de Nostre Seigneur ». Manifestement, dans cette confusion extraordinaire que présente alors Paris, l'audace des prédicants s'accroît comme leur succès. En 1560, on ne compte

pas moins d'un millier d'écoliers gagnés à la Réforme. C'est le huitième de la population scolaire.

Ces progrès de l'hérésie dans les milieux intellectuels sont peut-être dépassés par les adhésions qu'elle trouve dans les médecins, avocats, notaires, ou autres praticiens, qui en sont sortis. Dans les procès d'hérésie que nous possédons, on est frappé du nombre grandissant de ces adeptes. Dans les conventicules découverts et dispersés par la justice, figure fréquemment un homme de loi. En réalité, cette classe est, de longtemps, la plus hostile au clergé. C'est parmi elle surtout que se recrutent les auteurs de satires ou de soties, ces esprits forts qui raillent les moines, se gaussent des dévots et livrent les scandales ou les abus du clergé à la risée publique. Question de concurrence. Clercs d'église ou clercs de robe se surveillent, se jalousent, se détestent. Et, non moins que l'indépendance intellectuelle et l'attrait des nouveautés, des rivalités locales, un anticléricalisme frondeur poussent une foule de ces praticiens de la médecine ou du droit vers les nouvelles doctrines. Leur adhésion était, une force. Celle des gens de loi surtout. Henri II en avait multiplié le nombre. Pas de petite ville qui n'ait son auditoire; avocats, notaires, procureurs y foisonnent. Tout ce petit monde discute, pérore, régente l'opinion et dit son mot sur les affaires publiques. Il s'impose par sa faconde, sa connaissance des lois, son habitude des affaires. Dans un milieu sensible à la parole, en éveil sur ses droits ou ses intérêts, on a besoin de conseillers que l'on consulte et qui vous guident. Ceux-ci pénètrent dans les familles. Ils peuplent les corps municipaux. La parole est une noblesse. A Toulouse, en 1555, sur les neuf capitouls, on compte 4 docteurs et un licencié et à l'assemblée générale, sur 68 membres, 31 gradués et 4 procureurs. Nous retrouvons dans la plupart des villes cette prédominance des hommes de loi.

Ce fut assurément une force pour le calvinisme de rallier

une partie de cette élite libérale. Elle mettra à son service rinfluence du verbe et l'ascendant du savoir. Mais ces recrues lui rendirent un autre service. Elles contribuèrent à disséminer la doctrine nouvelle dans la bourgeoisie des affaires, « la marchandise ». La plupart de ces intellectuels ou de ces hommes de loi en sortaient, fils eux-mêmes de quelque marchand enrichi, qui aspirait à caser les siens dans la robe et à leur frayer l'accès à la noblesse. A son tour, le négoce est entamé.

Cette bourgeoisie marchande était une des victimes du règne. La guerre avait achevé la décadence de la grande industrie et du commerce. Elle n'avait favorisé que la banque et celle-ci était beaucoup plus entre les mains d'étrangers que de Français. Par surcroît, tout le fardeau des impôts tombait sur ses épaules. Les emprunts forcés immobilisaient ses capitaux. Peu à peu, cette bourgeoisie active se transformait en une classe de rentiers, créanciers de l'État, et qui n'étaient pas toujours assurés de toucher le revenu de leurs avances. Ainsi, la bourgeoisie qui cessait de s'enrichir, commençait à craindre d'être ruinée. La guerre enrayait son activité économique et menaçait sa fortune acquise. Par des empiétements continus, une ingérence dans les affaires locales, le régime portait atteinte à ses libertés. Comme on comprend l'esprit d'opposition qui grandit dans ses rangs et qui se traduira, quelques années plus tard, par les revendications énergiques des États d'Orléans!

De ces « mal contents », beaucoup prêtent l'oreille aux doctrines défendues. Moyen de fronder, et le bourgeois ne s'en prive pas. D'autant que par sa famille, ses aUiances, ses contacts avec l'école ou avec la robe, il est au courant. Le robin ou le régent qu'il fréquente, le fils qui prend ses

grades de droit ou de médecine, apportent au foyer les échos, sinon les livres, de la croyance nouvelle. A Nîmes, il a suiFi d'un humaniste « évangélique », comme Baduel, pour entraîner toute une famille. Marié à la fille d'un des membres les plus influents du consulat, Isabelle Rozel, il rallie sa femme à ses idées, puis la famille de sa femme, et enfin celle de sa belle-mère, les Malpech, une des maisons les plus en vue de Montpellier. A ces influences intérieures, ajoutez celles du dehors, cet internationalisme du commerce qui a tant contribué à la propagande des idées nouvelles. Nos bourgeois de Lyon, de Montpellier, de Nîmes, de Rouen, de La Rochelle, sont en relations avec des Anglais ou des Suisses, des gens de Baie, de Strasbourg, de Nuremberg et de Genève. Les foires sont les grands centres où on se retrouve. Naturellement, si on y parle négoce, on s'entretient aussi des affaires publiques. On discute, entre deux pots, du pape, de Rome, des abus. Plus d'un de nos marchands prend même chez lui, à demeure, le fils d'un correspondant, venu en France, pour apprendre la langue, s'initier aux affaires. Les fils de Flatter, Félix et Thomas, résident à Montpellier de 1552 à 1557, Amerbach séjourne à Lyon ou à Paris pendant deux années. Autant de prédicants qui, si réservés qu'ils soient, par leur attitude, leurs manières et même par leurs silences, contribuent à disséminer la contagion.

Aussi bien, avec son sens des réalités et du possible, Calvin a-t-il facilité l'accès. Il a bien vu que, pour sa propagande dans cette classe, il devait ménager les habitudes sociales et les intérêts. De ce côté, il la rassure. Sa doctrine sur le prêt et le commerce de l'argent peut lui concilier tout ce qui touche à la finance, cette grande puissance du temps. En 1559, sous son inspiration, ou tout au moins avec son approbation, le synode national étendra encore les concessions. Une grande partie de cette bourgeoisie marchande vivait de l'Église, exploitait ses domaines, prenait à ferme ses bénéfices ou ses offices, ses petits bailhages ou ses pré-

votés. Lui interdire ces tractations, c'était la rejeter en masse de la Réforme. On distingua. La prise à bail des terres, des censés, des châtellenies, appartenant aux évêchés, aux abbayes ou aux chapitres, fut tolérée, à condition de n'imposer aucun service spirituel, par exemple la messe. Furent également permis l'exercice des judicatures ecclésiastiques, quand elles ne s'appliquaient qu'au temporel, le paiement des dîmes « en raison du commandement du roi » et pour éviter « sédition ou scandale ». Des banquiers purent enfin être reçus à l'office d' « anciens », à la condition de ne point se prêter à des expéditions de bulles, dispenses, et autres « abominations papales ». Sage opportunisme! Il valut à la Réforme, dans la classe marchande, des milliers d'adhésions.

Si nous pénétrons dans ces petites communautés qui se constituent de 1555 à 1560, nous apprécions le rôle qu'y joue la bourgeoisie libérale ou la bourgeoisie marchande. Avocats, pédagogues, praticiens, riches commerçants ou petits patrons en forment l'élément le plus vivant et le plus actif. A Albi, dès 1555, le groupe dispersé par la justice comprend un marchand, un' mercier, un chaussetier, un armurier, un apothicaire, un médecin, trois licenciés, un notaire, deux pédagogues. Nous avons un document plus précis encore sur les centres» calvinistes du Languedoc : une enquête faite par le Parlement en 1560 ^...

Mais un autre élément apparaît et grandit dans l'Eglise nouvelle : la noblesse. Quels avantages son concours va-t-il procurer ?

Elle a perdu toute influence sur le gouvernement, cessé

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