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d'être un corps politique, gardant ses privilèges au prix de ses libertés. Si diminuée qu'elle soit, elle n'en reste pas moins une puissance sociale. Elle est une force parce qu'elle a la force, celle que donnent l'armement, les forteresses, la possession du sol, et l'autorité, morale ou légale, sur une partie de la population.
Elle recrute l'armée de la France. Tout gentilhomme porte l'épée. Droit insigne, qui impose un devoir. Cette épée est au service du roi et du royaume. Quand ils n'entrent pas dans l'Église, les puînés seront soldats. Ils composeront les ordonnances et formeront le noyau de ces armées qui, dans les plaines de Flandre, de Lorraine ou d'Italie, illustreront la vaillance française ; sous des formes nouvelles, la cavalerie sera toujours une chevalerie. Quant aux aînés, gardiens du foyer ancestral, eux aussi restent encadrés. Ils forment l' arrière-ban, cette réserve chargée de défendre le territoire. Un jour ou l'autre, en cas d'éminent péril, le roi les appellera : ils détacheront l'épée du croc et partiront à leurs frais. Nobles et rudes lignées de soldats qui ont les défauts comme les vertus de la profession et de la race. Assurément, cette noblesse militaire de François I^r ou de Henri II ne diffère pas, dans ses traits essentiels, des ancêtres. Même passion des équipées et des aventures, même goût de l'indépendance, même besoin d'activité physique, d'exercices violents : la chasse reste son plaisir favori. Si les mœurs se sont adoucies, si la culture nouvelle a pénétré dans la vieille et rude demeure, plus d'un de ces gentilshommes ruraux, dans ces régions sauvages de l'Auvergne, du Plateau Central, se fera complice d'un coup de main, fera la guerre aux voyageurs ou aux marchands, à l'exemple des féodaux qui pillaient les convois ou mettaient à sac les gens d'Église. Mais les excès sont plus rares et la justice du roi est plus forte. En revanche, cette classe militaire garde les qualités du soldat : le sens de l'action, l'endurance, la bravoure, le mépris du péril et de la mort. Quel appui
trouverait en elle une religion persécutée, lasse de souffrir, résolue à se défendre, impatiente de se répandre! Les bras qu'elle implore, les voici. Ils sauront garder ses assemblées, faire escorte à ses ministres, encadrer ces femmes, ces enfants, ces petites gens qui entendent prier Dieu à leur façon. Et au besoin, c'est dans le manoir du noble, derrière son pont-levis ou ses murailles, que les proscrits trouveront un refuge et un abri.
Premier service que la noblesse rendra à la Réforme. Elle sera la protection de l'épée. Et voici le second. C'est surtout par la noblesse que la foi nouvelle pénètre dans un milieu d'abord fermé, sinon hostile, le monde rural. Simples gentilshommes, écuyers, barons, comtes, ces nobles sont des terriens. Nulle envie d'émigrer dans les villes, à Paris ou à la Cour. La Cour elle-même est-elle fixée? Le roi se déplace sans cesse, de Saint-Germain à Anet, de Chambord à Fontainebleau, de Paris aux frontières, entraînant avec lui son Conseil, son chancelier, ses secrétaires. Il ne saurait que faire d'un cortège trop nombreux qu'il faudrait entretenir. Le temps n'est pas venu où le noble se transformera en courtisan. Il continue à vivre dans la vieille forteresse où ont vécu ses pères. Il réside au milieu de ses censitaires, de ses vassaux, fait valoir ses domaines et rentrer ses redevances, exploite ses forêts ou ses étangs, range ses dizains ou ses écus dans ses coffres. A vrai dire, la vieille demeure s'est embellie. Si elle garde encore ses tours massives, son aspect de forteresse, son appareil de combat, meubles italiens, tapisseries des Flandres, soieries de Lyon égayent son intérieur. Parfois, dans l'enceinte qui survit, le manoir ancestral s'est transformé. Lin riche mariage, une succession ont permis de refaire l'habitat à la mode du jour. Arcades, pilastres, jardins de la Renaissance commencent à apparaître dans les campagnes pacifiées. En fait, les liens juridiques ou les habitudes sociales créées par la féodalité subsistent toujours. Sur le sol qu'il habite,
le noble se sent comme un souverain. Si le roi a rogné ses vieilles prérogatives, ses sentences, ses usages, ses droits fiscaux, il a laissé debout les signes apparents de sa grandeur, son blason comme son orgueil. Le gentilhomme a ses pages, ses « officiers », son colombier, ses garennes. Il continue à diriger tout ce petit monde de tenanciers, de censitaires, qui gravite autour de lui. En quoi, il est un chef. Et ce chef lui-même fait partie d'un groupe plus large qui se compose de ses pairs. Il met son point d'honneur à servir d'abord le roi : mais il ne se doit pas moins à ses compagnons, à celui surtout qui, par le rang, la richesse, la puissance, est son capitaine-né. Il s'attachera à sa fortune, servira sous ses ordres, placera son fils dans sa maison. Les transformations politiques n'ont pas changé ces mœurs de clientèle. Elles remontent à la Gaule. La noblesse se fait gloire de cette dépendance volontaire. Elle n'y voit point une servitude, mais une fraternité.
Cette classe militaire et terrienne, il importait de la conquérir. Au début, la doctrine nouvelle l'avait à peine efïleurée. Quelques adhésions individuelles de gentilshommes normands, de l'Ile-de-France, de Picardie. Et c'était tout. Mais, dès la fm du règne de François I^r^ un changement se dessine. Douze ans plus tard, à la mort de Henri II, les communautés protestantes comptent dans leur sein un grand nombre de nobles. Sous François II, dans certaines provinces, comme la Normandie, la Bretagne, le Poitou ou la Saintonge, l'aristocratie locale est à la tête du mouvement.
Il n'est pas douteux que cette évolution n'ait eu ses causes intellectuelles ou morales. Nul intérêt ne pousse d'abord ces gentilshommes vers une doctrine persécutée. Si fermée que soit, en effet, leur massive demeure, elle ne laisse pas de s'entr'ouvrir devant la culture nouvelle. Plus d'un de ces gentilshommes, de ceux qui ont l'ambition de s'élever, a le désir de s'instruire. Ils sont envoyés dans les
collèges, y étudient les belles-lettres ou le droit. Ce sont les Hangest qui ont entraîné Calvin, enfant, à Paris. Et plus tard, Calvin lui-même aura dans sa demeure, à Strasbourg, le fils de M. de Richeville. Souvent aussi, le seigneur tient auprès de lui un « pédagogue », comme un chapelain. L'un et l'autre font partie de sa maison. Or, on sait de quel esprit sont animés la plupart de ces régents nomades. Soyons sûrs qu'ils glisseront plus d'une fois dans les mains de leur élève ou de la châtelaine quelque livre défendu. Dans les longues veillées d'hiver, ces « terriens » s'ennuient. Ils demandent à la lecture un divertissement, comme un enseignement. Et que lisent-ils? Sans doute, quelque roman d'aventures ou d'amour, VAmadis^ quelque livre plaisant, déjà redoutable sous sa bouffonnerie calculatrice, comme le Gargantua ou le Pantagruel, Mais ces fantaisies ne leur suffisent pas. Leurs traditions, leurs souvenirs religieux éveillent en eux d'autres besoins. Ils réclament un aliment spirituel. Jadis, leurs pères avaient des Heures ou la Légende Dorée. La génération nouvelle a l'Évangile et les Psaumes. Et, par bonheur, le gentil Marot, en les traduisant en des vers agiles, harmonieux, qui se chantent et se retiennent, a mis les leçons de la Bible sur toutes les lèvres et dans tous les cœurs.
De l'Ecriture « retrouvée )> à ses interprètes « inspirés » il n'est qu'une étape. Et celle-ci est vite franchie. Le colporteur qui passe, le régent, peut-être aussi le chapelain, qui demeurent, ont vite fait d'insinuer une critique ou d'éveiller des idées. En 1556, le bailli d'Auxerre fait une perquisition au manoir du seigneur de Beauregard, Charles du Vergier. On y saisit une petite bibliothèque protestante : un Nouveau Testament de Luther, des psaumes de Marot et de Théodore de Bèze, un recueil de « prières que l'on fait ordinairement avant le sermon », un catéchisme (celui de Genève), des commentaires sur la 5^ Epître aux Corinthiens. La prise est bonne ; nul doute que le gentilhomme ne soit de la secte.
Que d'autres ont, comme lui, dissimulés dans des coffres, dans leur oratoire, des livres interdits 1
Chose curieuse ! Il semble que cette évolution ait commencé par les femmes. On connaît M^^^ de Cany que, dès 1549, Laurent de Normandie met en relations avec Calvin. Elle possède aux environs de Noyon un château, Varenne, « place forte et de difFicile approche », où les « mal sentans » trouveront à la fois un abri pour leurs assemblées et un refuge contre les poursuites. Par quelle crise morale fut-elle entraînée à quitter son Église? Sœur de la duchesse d'Étampes, l'ancienne favorite de François I^^" {M^^ d'Étampes était favorable aux novateurs), peut-être subit-elle l'influence du milieu familial.
Son cas n'est pas le seul. Nous retrouvons parmi ces adeptes de Calvin une autre grande dame, Antoinette de Pons, qu'il avait rencontrée jadis à Ferrare. Comme M°ie de Cany, M^^^ de Pons est gagnée à l'Évangile, alors que son mari reste plongé « dans les ténèbres de l'idolâtrie ». Voici encore, à Paris, M^e de Théligny et ses filles qui, dénoncées en 1553 au Parlement, tiennent bravement tête à l'accusation et réclament les pièces du procès et les noms des délateurs. Combien d'autres, à leur exemple, viennent grossir les rangs de ces bourgeoises, de ces femmes d'artisans qui, ralliées à la foi nouvelle, travaillent ardemment à la répandre chez leurs voisins, dans leur quartier, au risque même de leur liberté ou de leur vie! A Paris, en 1558, dans l'assemblée de la rue Saint-Jacques, la poHce découvre parmi les assistants plus ds vingt femmes de condition noble. Une d'elles, Moie de Rentigny, jetée en prison, fut jugée et condamnée.
! Quel crise a poussé tant d'âmes pieuses et fières vers la Réforme? Quel sentiment leur a donné la force de braver les dangers, les persécutions, plus encore, ces déchirements intimes du foyer qui font de la vie commune un duel incessant, où la croyance l'emporte sur l'habitude et sur l'amour?
Nous retrouvons ici ce besoin profond de rénovation et de vie que le grand élan mystique du premier tiers du siècle avait provoqué. L'œuvre de Lefèvre et du Cénacle serait restée sans doute une doctrine d'école, si elle n'avait trouvé des femmes pour la comprendre et la répandre. En France, une Marguerite de Navarre, en Italie, une Vittoria Colonna ont fait plus pour le réveil du mysticisme que les traités des théologiens. C'est par elles que la spiritualité ranimée s'est propagée dans les manoirs comme dans les cloîtres, éveillant tant d'âmes féminines à un appel du divin. Mais vers 1550, ce premier stade était dépassé. Les formules larges, un peu floues, du mysticisme de Lefèvre et de Marguerite, pouvaient encore séduire les âmes, elles ne suffisaient plus aux esprits. On sentait bien que, pour arrêter l'anarchie des idées et le dévergondage des mœurs, il fallait autre chose que des effusions poétiques. De plus en plus, la mystique s'appuyait sur une doctrine. Le sentiment s'endiguait dans des formules. Et entre Rome et Genève, il fallait choisir. Mais en présence d'un cathoHcisme hésitant, désemparé, quelle tentation pour des âmes fortes de s'agréger à une croyance qui, par son élan, ses promesses, son rigorisme, sa rigidité, semblait la seule capable de s'opposer au mal! Cette réaction nécessaire contre le paganisme de la Renaissance, la Réforme l'inspire et la dirige. Cette nécessité d'un relèvement, elle seule la proclame. Pour une foule d'âmes féminines que révoltait la grossièreté du temps, la foi de Genève n'était-elle pas le retour même au « pur » Christianisme contre un idéal dégénéré?
On comprend ainsi par quelle pente insensible le mysticisme avait conduit une partie de cette élite vers le calvi nisme. L'évolution commencée chez les femmes devait se poursuivre chez les hommes. Mais ici s'entrevoient des mobiles d'autre nature. Chez la plupart de ces gentilshommes qui se rallieront à Genève, la Réforme est une révolte contre un régime social et politique où ils sont sacrifiés.
De toutes les classes de la nation, c'est, la noblesse qui a le plus souffert. La guerre lui prend son sang. Elle laisse sur les champs de bataille de Picardie ou d'Italie une partie de sa jeunesse : un Vassé devant Asti, un Maugiron à Valterna, un Bourbon, un La Fayette à Saint-Quentin. A son tour, le roi rogne ses privilèges. Et, le premier de tous, la justice. Henri II permet au robin investi de l'autorité publique do pénétrer dans le domaine seigneurial, d'y poursuivre et d'y arrêter les malfaiteurs ou les hérétiques. Et qu'est-ce que cela encore? L'édit de Grémieu a enlevé au noble, en une foule de choses, le droit d'être jugé par la cour royale, le Parlement. Il le renvoie devant les juges subalternes qu'il méprise et qu'il déteste. Le voilà au niveau de la roture. Disposition aggravée par l'édit qui condamne au suppHce de la roue tout gentilhomme qui se sera rendu coupable de guet-apens ou de meurtre. Le voici maintenant au rang de la canaille. L'égalité dans l'infamie, — Le bourgeois lui dérobe ses terres! dans toute la France, il a acquis le droit de posséder des « fiefs ». En Bretagne, une des dernières provinces où la féodalité s'est maintenue, précisément sous Henri II, des actes royaux légitiment ces empiétements. Naturellement, marchands enrichis, gens de loi, officiers royaux poursuivent cette éviction de la noblesse terrienne. Ils s'installeront dans le manoir, ajouteront un titre à la terre, et c'est au profit de ces intrus que, dans chaque province, une partie de l'aristocratie héréditaire et militaire sera dépossédée.
Atteint dans sa lignée, ses droits, son orgueil, son patrimoine, quel avenir reste-t-il au gentilhomme? S'il ne quitte le pays, s'il n'a pas derrière lui un protecteur puissant qui le pousse à la cour, ou pour lui quelque action d'éclat qui le signale aux faveurs, il est sûr de végéter sur son domaine. Industrie et commerce lui sont interdits. Et l'orgueil du nom et du titre lui défend d'être économe. Il lui faut tenir son rang, avoir ses équipages, sa meute, des habits de soie
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et des meubles de luxe. A ce compte, une partie de la noblesse se ruine. Or, par surcroît, la crise terrible provoquée par la guerre achève de l'accabler; ses revenus ont diminué et ses charges s'accroissent. Comme les autres classes de la nation, elle est rudement atteinte par la fiscalité du roi.
C'est d'abord le service militaire, Farrière-ban, qui est devenu plus lourd. Tout fief de 3 à 400 livres de revenu doit un archer; de 5 à 600 livres, un homme d'armes. Nul moyen de frauder. L'évaluation des fiefs est obligatoire. Le seigneur devra en faire la déclaration : faute de déclaration, le fisc taxera lui-même. Chaque seigneur peut servir en personne ou envoyer un remplaçant : mais, dans tous les cas, le service est à ses frais. Il doit, pendant un mois, s'équiper, s'entretenir, se nourrir, et, par surcroit, figurer aux « montres », ces revues régulières que passent sénéchaux ou baillis. Déplacements et service sont une charge lourde. S'ils se répètent, ils risquent de manger le revenu. En 1559, les officiers d'Angers ayant convoqué les gentilshommes du Saumurois qui ont déjà été appelés, les autorités de Saumur réclament : « ce serait les grever grandement et leur cousteroit deux fois plus en fraiz que ne montent les cotisations de leurs fiefs ». Au moins, le gentilhomme garde-t-il ses immunités fiscales? Mais, ici encore, son privilège est entamé. Le besoin d'argent prime tout, et vers la fin du règne, municipalités et Conseil du roi s'efforcent d'assujettir les gentilshommes à l'impôt. Les premières veulent les contraindre, comme le clergé, à prendre leur part des dépenses imposées pour les fortifications. Le second, dans la détresse du royaume, prend l'argent où il le trouve. En 1558, le roi lève, sur tous ceux qui possèdent, à un titre quelconque, terres ou seigneuries du domaine, une année de revenus. Un impôt spécial sera levé sur les riches, privilégiés ou non. Pour la petite noblesse féodale, c'est la ruine. Tels sont les méfaits de la guerre. Et voici ceux de la paix. Une foule de gentilshommes qui vivaient du métier des armes seront licenciés et devront
rentrer dans leurs foyers. Ceux-là ont presque la certitude, s"ils sont réduits à vivre sur leur terre, de mourir de faim.
Les États d'Orléans se firent, deux ans plus tard, l'écho de ces doléances de la noblesse. Mais la crise, qui s'est aggravée alors, est plus ancienne : elle remonte à Henri II, comme aussi l'hostilité qui se manifeste contre le clergé et la propriété ecclésiastique. Antagonisme de classe qu'a encore avivé le Concordat. Jusqu'au début du siècle, la plupart des hautes fonctions ecclésiastiques étaient occupées par la noblesse féodale. Par les élections, les familles locales, toutes puissantes dans les chapitres, s'étaient peu à peu emparées des évêchés. Les grands bénéfices servaient à établir les cadets, à maintenir l'influence et le rang de la maison. Mais ce régime est fini. Par le Concordat, le roi s'est rendu maître des élections aux évêchés et aux monastères. Et, naturellement, il en fait un instrument de règne. Il s'en servira comme d'un moyen pour peupler le haut clergé de ses créatures. Officiers royaux, gens de ses cours souveraines, membres de son lignage ou de son entourage, qui deviendront ainsi les représentants de sa politique et les ouvriers de la concentration. Avant même le Concordat, par les réserves, les nominations papales, un souverain comme Louis XI avait commencé cette transformation. Par l'application du Concordat, elle devient définitive. Que l'on compare l'épiscopat de Henri II à celui de Charles VII ou de Charles VIII. Sur 113 évêques, bien peu qui appartiennent à des familles locales — ou encore ceux-là sont-ils presque tous confinés dans de petits évêchés.
Le reste se compose de maîtres des requêtes, d'officiers du parlement, d'aumôniers de la cour, d'Italiens qu'appelle en France la politique royale, des fils de grands financiers qui se sont enrichis au service du régime, un Bohier, un Beaune, un Briçonnet. Quant aux grands sièges, ils sont presque tous réservés aux familiers du roi, un Bourbon à Rouen et à Sens, un Guise à Reims, un autre à Troyes,
à Albi. Pareille transformation dans les monastères, sans compter ceux que la commende met entre les mêmes mains, les plus riches. Visiblement, dans ce haut clergé monarchique, il n'y a qu'une place in "me aux terriens. On comprend l'insistance avec laquelle la noblesse réclame le retour aux élections. Le Concordat a fermé tout un débouché aux gentilshommes. De cet immense partage de bénéfices : terres, juridictions, honneurs, que représente la haute Église, l'aristocratie féodale est réduite à une portion congrue.
Aussi grandissait peu à peu dans une noblesse mécontente, appauvrie, l'idée d'une sécularisation des biens d'Église. En détruisant la hiérarchie ecclésiastique, la Réforme, du même coup, offrait à l'avidité publique ses dépouilles. Un immense butin devait être le fruit de la victoire. — Qu'un seigneur plus influent que les autres se prononce dans une région pour la foi nouvelle, son exemple sera suivi. Les relations personnelles, l'autorité sociale, jouent un grand rôle dans ces milieux. En Angoumois, en Saintonge, dès 1551, peut-être sous l'influence des Parthenay et de M°^e de Pons, des gentilshommes se rallient aux novateurs, tel le vicomte d'Aubeterre. Celui-ci fait même du prosélytisme. Il ouvre la controverse directe avec son curé, se prononce pour la Cène, contre la messe. Une dénonciation se fait à l'évêque de Périgueux. Mais on ne s'attaque point sans danger à une puissance locale. L'affaire est abandonnée. Deux ans plus tard, un gentilhomme de l'Angoumois, M. de Marzac, sera moins heureux. Arrêté à son retour de Genève, emprisonné à Lyon, malgré les démarches de Genève, il est condamné au suppHce. Le mouvement gagne la noblesse du Poitou, de l'Anjou et du Maine. A Laval, en 1554, des gentilshommes sont compromis dans l'agitation luthérienne, des poursuites sont commencées contre les seigneurs du Coudray, de la Carrière, qui frayent avec des avocats, des curés, des chanoines gagnés à l'hérésie. A Chartres, dès 1554, les gens du roi remarquent que l'agitation luthérienne
est provoquée par « plusieurs gentilshommes et demoiselles, lesquelz se sont retirez à Genefve et néantmoins jouissent de leurs biens par les mains des leurs ». Mêmes défections dans la noblesse normande. Tandis qu'en Bourgogne on saisit chez le seigneur de Beauregard, Ch. du Vergier, toute une bibliothèque protestante, en Forez, M. de Chavagnat, seigneur de la Bome, est poursuivi par le Parlement.
En Languedoc et en Gascogne, nous avons vu au nombre des accusés d'hérésie à Lectoure, J. de Solard, Antoine de Foix, seigneur du Puy de Touques, le seigneur de Tilhac. Tout autour de l'étang de Thau, dès 1554, les petites seigneuries locales sont gagnées à l'hérésie. Anduze est convertie par son seigneur, J. d'Aireboudouze. Et quatre ans plus tard, c'est par les gentilshommes locaux, plus encore que par les paysans, que le calvinisme pénétrera dans les Cévennes.
Ces conversions multipliées avaient fini par émouvoir le pouvoir central. Dès 1553, le cardinal de Lorraine exprime la crainte que les doctrines réprouvées ne gagnent la noblesse. Il demande que des mesures sévères soient prises pour que le « venin de l'hérésie » ne se glisse pas dans ses rangs. Mais que pouvait la royauté? Elle avait besoin du dévouement de cette classe militaire. Il fallait bien fermer les yeux. Les parlementaires eux-mêmes hésitaient à sévir. Presque tous les gentilshommes poursuivis et arrêtés s'en tirent à bon compte. Comme au seigneur du Buisson et à sa femme, appréhendés à Paris en 1557, on impose simplement l'obligation de se faire absoudre, de signer une profession de foi catholique et d'assister à une messe. Cette profession extérieure d'orthodoxie désarme les rigueurs de la loi.
La crise ouverte par le désastre de Saint-Quentin et les malaises intérieurs devait encore accélérer le mouvement. Dès 1557, c'est la noblesse de cour qui s'y engage. Son adhésion achève de donner un caractère politique à la révolution religieuse, et, de même qu'elle a ses docteurs, dans ces grands qui entourent le trône elle va trouver des chefs...