A. N., Z«' 41, r 133 V». — B. N., Fr. 2930, r
côtes et nous servait d'intermédiaire dans nos échanges. Le roi ne se borna pas d'ailleurs à frapper les belligérants; il ferma nos frontières aux neutres, par exemple aux Pays-Bas et aux Flandres, soupçonnés d'entretenir des relations avec l'Angleterre (1513) *. Pendant deux ans, l'isolement économique fut complet. 11 fallut le rétablissement de la paix pour renouer les relations commerciales*. Mais cette tendance générale des Etats à une a nationalisation » du commerce devait survivre à la crise heureusement conjurée. En France, elle va reparaître avec François I" et, dès 1517, pousser le gouvernement à un régime d'absolue prohibition.
Ce fut surtout la question monétaire qui le prépara. Toute la pensée de ce gouvernement, en prévision même de ses rêves de conquête et d'expansion mondiale, n'est alors que d'enrichir le royaume. Mais le mot même avait un sens précis. On voyait alors la richesse moins dans le progrès des échanges que dans l'accroissement du numéraire. L'Etat riche n'est pas celui qui travaille, qui produit, qui trafique* mais celui qui a les plus grandes réserves d'or et d'argent. S'il en est ainsi, un seul commerce est profitable, l'exportation, qui fait affluer l'or et l'argent dans un pays. En
1. Le Glay, Négociations entre la France et V Autriche, I, n* 188. Ordre du roi au bailU d'Amiens « que nulz niarchans François ne doivent plus commercer ni marchander es pays de Monsieur le prince... ■ /(/., ibid.t Saisie de navires hollandais et flamands (1513). — Autres saisies à Dieppe (A. D., Seine-Inférieure, G, 886).
2. Le traité du 7 août 1514, avec l'Angleterre, provoqua une détente. Le droit de 4 écus sur l'issue des vins fut ramené h 1 écu par tonne (15 sept. 1514). A. N., Z«' 41, T 13.3 v°. -- Les droits sur les aluns furent supprimés vers la même époque. A. D., Haute-Garonne, C, 2276, II, r2t, États de Béziers (2 oct.). — Le traité du 5 avril 1515 (Westminster) aiïermit notre entente avec l'Angleterre, celui du 24 mars la rétablit avec l'Espagne. Cependant ces clauses commerciales furent mal observées. Dès 151 4, les États de Languedoc demandent qu'on prohibe l'exportation des laines. Le roi d'Klspagnc se plaint toujours des entraves appo^ téesà la liberté du commerce (Ant. de Capmany, Memorias hisloricas sobre la marina... Madrid, 1779, t. Il, p. 329, 331, 1514-1515). — Entre marchands anglais et français, les conflits sont continuels (Calendar; Henry VIII, II, n" 3521, juill. 1517).
ouvrant au contraire ses marchés, en achetant les produits des outres, un État risque de s'appauvrir. Il importe donc de Bc suffire et de royonner, de vendre, non d'acheter, de tirer les deniers de ses voisins <( et qu'ils ne tirent rien de nous » ', ou, si une telle opération n'est pas toujours possible, de ne se procurer les marchandises étrangères qu'en échange des siennes. Précisément, en lîilV, les découvertes des pays aurifères, le prodigieux enrichissement de l'Espagne qu commence, notre infériorité dans cette concurrence nouvelle du marché européen, semblent plus que jamais donner raison à ce système. Pour se défendre contre ce monopole do l'or, n'est-il pas nécessaire de garder, d'étendre le stock national? Tout l'effort de l'État ne doit-il pas être do fermer ses portes contre l'envahissement dos produits étrangers?,.. En s'inspirant de ces idées, Louis Xll avait déjà, en 1506, dans un moment de crise, interdit l'exportation des matières d'or et d'argent. De cet expédient, le gouvernement royal prétendait faire un système et, en 1517, c'est tout un ré^mc prohibitif que Duprat essaye d'établir.
Un premier édit de février 1517 défendit l'importation des étoiles de soie, draps d'or, velours, fourrures, satins, damas, « camelots et taffetas brochés et brodés d'or ou d'argent». Sous l'apparence d'un édit somptuaire, l'interdiction était fiscale. Un édit de mars en précisa le sens, en prohibant à nouveau i'issuo dos matières d'or et d'argent hors du royaume'. Mais Duprat voulait à sa politique nouvelle l'adhésion du pays. Pour l'obtenir, il convoqua les délégués des villes à une réunion (1^ mars). Le but était de les con> vertir à l'adoption du Concordat et aux moyens proposés par la couronne pour enrichir le royaume*.
1. Seyasel, La granl nionarrliie, II, 22 : - Ce royaulme se peult trop mieuU inaBur de Inus tes autres que les aultresdc luy •. — Discours du rhancelicr Dupral à l'assemblée de mars 1517 (itarrillon, Journal, I, [1. 2K21.
2. Calai, det aeles de François I", n- 608 (tB tévr. L'ill), n* 611 (fl mars).
3. NoiiH avons dans le Journal de Barrillon, t. I, p. 273, le lexta du
338 LA PHANGE MODERNE.
Aucune consultation ne fut plus solennelle. Aucune ne marque mieux les tendances nouvelles du pouvoir et la résistance du pays. Le programme du chancelier était net. Si l'on veut éviter « que les étrangers ne viennent en ce royaume pour nous oster la laine dessuz le doz », il n'est qu'à clore les portes. Commençons par les denrées de luxe, Tépicerie et les autres « drogues » de Calicut. En prohibant l'importation par navires portugais, nous obligerons nos marchands à les aller chercher eux-mêmes. Ils s'ouvriront ainsi des débouchés dans l'Inde (( et demourera le proffîct en ce royaume ». Frappons ensuite les draps, les étoffes d'An gleterrc, d'Italie, d'Espagne. La France doit se suffire et elle se suffit. 11 n'est pas nécessaire de demander à l'étranger la matière première : les laines, nous les avons. Partant, il sera bon de prohiber « l'entrée de tous draps estrangiers sur peyne de confiscation... de laquelle confiscation la moitié seroyt au dénonciateur », de « deffendre à toutes gens se meslant du faict de la drapperie, de ne ouvrer laynes estraugièrcs ains seuUement des laynes... des pais terres et seigneuries du Roy... » Allons plus loin. Cette mesure ne saurait empêcher nos marchands d'aller à l'étranger, d'y acheter les denrées qu'ils importent en France. Cela même doit être réglementé. Il sera utile de leur enjoindre de ne porter « or ne argent pour icelles achapter ». Leur commerce doit être un troc : ils changeront marchandises contre marchandises. Pareillement, les étrangers qui viendront en France feront les mêmes échanges. Ainsi nulle « évacuation » de l'or et de l'argent. En réalité, ce qu'il faut, c'est supprimer l'achat des denrées ou des produits que nous produisons nousmêmes. Il est nécessaire d'ordonner « que des choses qui se trouvent en ce royaume... ne fcust loisible sous peine d'amende d'en achapter des étrangiers sy ce n'est par troques et sans bourse dcslier ».
discours du chancelier. Les réponses des villes sont conservées dans un manuscrit de la Bibl. nat. (fonds Bricnne, vol. 173).
Qu'on n'oppose pas à ces mesures rigoureuses rintérct du consommateur, la hausse probable des prix. — D'une part, l'épicerie, les draps fins, les étoffes de soie, sont choses de luxe et tendent plus (( à volupté que à nécessité ». il est donc indifférent à la majorité que ces produits soient hors de prix : le peuple n'en use pas. Quant aux bourgeois riches ou grands seigneurs, il est légitime qu'ils payent. Au besoin même, et pour éviter tout cnchérissement, nous taxerons les denrées et les vivres. Rien n'est plus démocratique en même temps que plus avantageux. — D'autre part, l'intérêt national commande de garder l'or et l'argent dans le royaume, ils sont le (( nerf de la chose publique »; qui les possède, est riche, qui les perd, s'appauvrit. Ainsi, la prohibition ne lèse que des intérêts particuliers, ceux des marchands qui par (( avarice », par « lucre », introduisent les produits étrangers; ceux des riches, (( qui par curiosité » se les procurent. Elle sert an contraire l'industrie nationale, le petit détaillant, le petit i)atron qui travaille et vend sur place, l'artisan et le laboureur qui n'ont besoin que du blé, du vin récolté dans la région, des étoffes grossières fabriquées dans la ville. Et dans son isolement économique, la t>ance gardera au moins les richesses qu'elle produit et le capital argent dont elle se sert.
Il élait difficile d'imaginer une réglementation plus complète, une prohibition plus absolue. Contrairement à son attente, Duprat n'obtint pas l'adhésion qu'il réclamait. L'assemblée se dispersa sans conclure, mais les mémoires envoyés au gouvernement montrèrent la plupart des villes hostiles à ces changements. Bordeaux, Rouen, Toulouse, Limoges réclament la liberté. Ils remarquent que la production nationale ne peut suffire, que l'entrée des laines doit être permise dans l'intérêt même de la fabrication et pour occuper « le populaire », que la prohibition entraînerait des représailles. Le Dauphiné demande à continuer ses échanges avec la Savoie et le l^iémont, pour assurer ses subsistances.
Le gouvernement reçut les remontrances, les mît dans « ung sac de cuir et depuis n'en fut parié )). La royauté absolue commençait à ne plus souffrir les conseils. Si elle n'appliqua pas immédiatement son programme, détournée des questions économiques par l'œuvre de la diplomatie, elle n'en garda pas moins ses idées. Dès 1518, le roi interdit l'entrée des draps de Roussillon, d'Espagne, de Sardaigne (27 avril). Le 18 juin 1523, il défend enfin de transporter hors du royaume l'or, l'argent, soit directement, soit par lettres de change et ordonne la visite de tous les paquets envoyés à l'étranger *. La France entrait dans une période de réglementation à laquelle l'état général de l'Europe, les idées économiques, les nécessités fiscales, ne devaient plus, de sitôt, mettre fin.
A la veille de la Réforme, dans l'ordre économique comme dans l'ordre politique, le grand effort libéral de 1484 n'avait donc abouti qu'à un progrès de la réglementation. Ici et là, les mêmes prémisses avaient produit les mêmes conséquences : ici, le besoin d'ordre, d'unité, les antagonismes des corps et des forces sociales; là, l'intérêt public, la nécessité d'une organisation, la concurrence d'Etats rivaux. Le début du règne de François P' marque l'orientation définitive où va s'engager la France moderne. L'ère des réformes libérales était close. Le nationalisme politique entraînait le nationalisme économique : ce n'était pas vers l'affranchissement de l'individu, du travail, des échanges qu'évoluait la nation, mais bien au contraire vers cette prodigieuse excroissance de l'État qui, pour tout diriger, aspirait à tout envahir.
Dix siècles auparavant, à la fin de l'empire, l'étatisme avait produit les mêmes conséquences. De grandes corporations investies d'un privilège et d'un service publics ; Tindi-
\é Catalé des actes de François i", n« 8i5; n- 1831.
vidu travaillant, trafiquant pour la communauté sans pouvoir cesser de trafiquer, de travailler pour elle, la loi le rivant à son outil ou à son comptoir comme le colon à son champ, le curiale à sa cité; la production économique devenue dans la fourmilière humaine de même que dans la communauté animale une fonction héréditaire, telle était la conception que Rome avait fini par se faire du travail et du trafic. Au xvi<» siècle, ces idées reparaissent. Si elles s'arrêtent à mi-chemin de leurs conséquences, c'est qu'on ne peut effacer les sentiments, les mœurs, les libertés que trois siècles d'émancipation civile, dix siècles d'affranchissement moral ont fait surgir sous le ciel. Mais sous cette forme atténuée, c'est toujours la contrainte sociale qui se substitue au libre essor des énergies individuelles et, sous la marque du bien public, l'Etat qui appesantit sa main rude sur les intérêts, les fortunes, les vies.
Les régimes politiquùs, comme les Iransformntïons économiques, ont leur contre-coup sur l'organisme social. A la fin du Moyen Age les progrès du pouvoir absolu et du capitalisme devaient avoir leur contre-coup sur les classes de la nation. Ils n'en détruisent pns la hiérarchie; ils en laissent subsister la structure extérieure, les cadres, les étages superposés. Us en modifient profondément lo composition interne. Plus que toutes les autres une de ces classes profite des changements survenus : c'est la bourgeoisie.