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LE CLERGE

Comment il entre dans le nouveau régime. I. Première force de Tordre ecclésiastique : son recrutement. Il se fait dans toutes les classes de la nation. — > Influence des parlements et des universités dans les fonctions ecclésiastiques. — Esprit des gouvernants. — Presque tous sont des administrateurs ou des légistes et vont travailler à la restauration de la puissance temporelle.

11. Rétablissement de la puissance économique. — Le patrimoine se reconstitue. — Procédures. — Progrès des revenus et leur administration. — Une grande abbaye : Saint-Germain. — Nombre et nature des donations. — La fortune ecclésiastique en 1516.

III. Survivance du pouvoir politique. — Les seigneuries d'Kglise. — Elles se maintiennent grâce à Tappui du roi et des parlements.

IV. Place du clergé dans le système général du gouvernement. — Entrée des évêques ou des clercs aux parlements, dans les fonctions. — Leur influence sur les afTaires publiques.

V. Le clergé a rétabli sa puissance sociale. — Malgré ces progrès extérieurs, son action s'est affaiblie.

LA P>ance féodale avait fait du clergé le premier ordre de l'État. Cette situation émînente due aussi bien à la sainteté des fonctions qu'à l'étendue des privilèges, des richesses, des services, le clergé va-t-il la maintenir dans la France monarchique? Comment s'adapte-t-il au milieu nouveau? Sa puissance sociale sort-elle intacte ou affaiblie de révolution qui s'est faite dans la société?

Pour comprendre la force d'un corps politique, mesurez la valeur et l'esprit des hommes qui le dirigent. La première prise de ce clergé sur la société nouvelle est son origine. 11 n*est pas une caste, mais une classe. Or, cette classe est ouverte : dans ses. rangs supérieurs, elle n'est pas, comme au xvnr siècle, le monopole de quelques privilégiés; dans ses rangs subalternes, comme au xix*', un refuge aux ambitions ou aux dévouements de la petite bourgeoisie ou du peuple. Elle se recrute dans toutes les conditions; elle appelle tous les concours; elle fait place à toutes les influences, et spécialement aux pouvoirs, qui, derrière le roi, avec le roi, mènent la France : l'argent, le savoir et les fonctions.

Il n'est qu'à voir ses gouvernants, évoques ou abbés. De ces hauts dignitaires de l'Eglise gallicane, quelques-uns se recrutent dans la noblesse la plus ancienne, celle qui touche au roi, tel Pierre de Bourbon à Lyon et Hector de Bourbon à Toulouse; tout au moins, dans l'aristocratie locale, celle que l'on sait docile et souple, prête «i servir et capable de servir : un d'Espinay à Bordeaux et h Nantes, un Pompadour à Périgueux, un Salazar à Sens. Cependant, ces choix sont rares. Les nobles ne sont déjà plus qu'un prestige : aux fonctions seules se rattachent les influences. Par suite, bourgeois riches ou officiers royaux, familles de finance ou de robe, ont quelque chance de pousser leurs cadets dans l'cpiscopat. De ces fortunes, aucune ne fut plus remarquable que celle des d'Amboise. Fils ou petit-fîls d'un trésorier de Louis XI, ils peuplent l'épiscopat. De 1483 à 1520, six d'entre eux occupent les plus hauts sièges, Narbonne, Rouen, Albi, Clermont, Langres, sans compter les grandes abbayes de Cluny, la Grasse, etc. Ils ne sont pas les seuls. Un Briçonnet qui a été marié, trésorier et général de^

finances, devenu veuf, peut entrer dans les ordres, devenir évêque de Saint-Malo, archevêque de Reims, cardinal. Sept autres membres de la famille occupent des dignités ecclésiastiques : trois sont évoques et cumulent d'ailleurs plusieurs évêchés entre leurs mains. Les deux fils cadets de Semblançay sont, l'un archevêque de Tours, l'autre évêque de Vannes. Le frère de Robertet est évêque d'Albi, le fils du trésorier Poncher, évêque de Paris; le frère du général Bohier, abbé de Fécamp. Ceux-ci viennent de la finance. Comptons maintenant ceux qui émergent de la judicature : conseillers au Parlement, au Grand conseil, maîtres des requêtes..., un Simon à Paris, un Doyac à Saint- Flour, un Vultan à Rieux, un Saciergue à Luçon, un la Platière à Nevers. En réalité, la majorité de Tépiscopat se recrute parmi ces familles de financiers ou de légistes*. Mais euxmêmes sont bourgeois, ils viennent du peuple; par suite, ils n'entendent pas exclure ceux que la sainteté ou la science peuvent élever à leurs côtés. Un enfant trouvé, Jean Péraud, élevé par charité à la Rochelle, peut devenir cardinal sans que personne s'étonne de cette promotion*.

Ce n'est pas seulement la prélature, c'est aussi le clergé du second ordre, qui se recrute dans toutes les classes. Nombre de chanoines, de curés, de simples bénéficiers sont nobles. Ce sont des cadets de famille qui ont trouvé dans l'Eglise une carrière ou simplement une vocation '. Une autre force pour ce clergé, dans un siècle épris de savoir, est la place faite au savoir dans la distribution des bénéfices. La Pragmatique avait réservé aux gradués le tiers des collatifs : prébendes, cures, vicariats. L'Université qui les pré-

i. Gams, Séries Episcopotnim.

2. Amos Barbot, Hvtt. de la Rochelle, remarque le fail. Publié dans Arch. hist. de la Saintonge, t. XIV, p. 4SI.

3. Le nombre de nobles qui se Irouvenl dans les chapitres ou collégiales esl considérable. Voyez notamment à Poitiers et à Clermont. A Lyon, les chanoines doivent être nobles; cette règle se rencontre aussi dans certains chapitres ruraux comme Reaujeu.

sentait sut défendre son droit contre les évoques. Louis XII appuya l'Université. Par l'ordonnance de mars 1499, il détermina les conditions du « tour », obligea les prélats, chapitres et patrons à tenir et présenter le registre des bénéfices vacants. Les gradués durent eux-mêmes faire insinuer leurs titres, justifier de leurs connaissances et de leur résidence : nul d'entre eux ne put être curé dans les paroisses des villes closes sans être (( maître es arts » ou avoir étudié la théologie et le droit pendant trois ans. Ces dispositions renouvelées par l'ordonnance de juin 1510

peuplèrent l'Eglise d'une foule d'universitaires '. Aussi bien, le pape, par ses mandats, donne-t-il l'exemple de ces collations-. Grâce à ces mesures, les fonctions importantes : archidiaconés, cures urbaines, prébendes, canonicats, se donnent à des hommes instruits. On les rencontre surtout dans les* chapitres dont parlementaires et universitaires forment l'élément le plus actif. A Paris, de 1500 à 1510, sur 27 collations, il y a 11 gradués, maîtres ès-arts, licenciés en droit ou en théologie, 4 conseillers-clercs du Parlement et un président des enquêtes. A Glermont, en 1488, sor 29 membres, le chapitre compte deux conseillers au parlement de Paris et 14 gradués. A Bordeaux, nous trouvons parmi les chanoines un président et la plupart des conseillers-clercs au parlement de Guienne, leurs parents ou leurs alliés ^ Parmi les collations faites à Rouen de 1504 à 1512,

1. Isambert, XI, p. 333. Ord. de mars 1499, a. i, 2 à 10. — Id., Ord. de juin 1510, a. il, 15. On peut voir par les collations faites à Paris dans les chapellenies ou cures du chapitre, de 1510 à 1518, que ces règles furent observées : sur 134 collations, il y a 48 gradués, soit un peu plus du tiers.

2. Cf. HergenrÔther. liegesta, Leonis X. En mars 1513, sur 41 concessions ou confirmations de prébendes et canonicats, 14, c'est-à-dire le tiers, sont faites en faveur de gradués.

3. A. N., Délib. du chapitre de Notre-Dame de Paris, LL. 127-132. — A. D., Puy-de-Dôme. Arra. 2, sac F. c. 4-7. — A. D., Gironde, G. 308. Ces chanoines doivent être nobles ou gradués [Id. 507). — Seine-Inférieure, G. 2148. Aussi les rapports entre les chapitres et les parle-

se trouvent deux docteurs en droit et un docteur en médecine.

Jugez à ces exemples de la force d'organisation, de relations, d'influence du corps religieux. — Première conséquence de ce recrutement. Il n'y a aucune hostilité contre le clergé dans les classes directrices. Nobles, bourgeois, parlementaires, officiers royaux savent qu'ils y ont accès, qu'ils peuvent, pour eux-mêmes ou leurs parents, aspirer à tous les honneurs. Pareillement, admises au gouvernement ecclésiastique, les classes populaires n'ont aucun intérêt à sa disparition. Un enfant pauvre, obscur, avec du mérite, des études, quelque protection, est toujours sûr d'avoir un bénéfice, et s'il a le vent en poupe, d'arriver à de plus hautes dignités *. — Seconde conséquence. Par le recrutement du corps, on peut prévoir son esprit, ses tendances, ses ressources. Préparés par leurs études ou leurs emplois, élevés dans des formules précises et positives, presque tous hommes d'affaires ou hommes de loi, ses chefs sont des hommes de gouvernement. Ils en ont l'habitude ou l'instinct, le sens pratique, le réalisme un peu brutal qui rend incapable de sacrifier un intérêt à des idées, des idées à un sentiment. D'avance, ils sont prêts à tirer parti du régime et, au profit de leur ordre, ils vont capter ces deux sources de la puissance sociale : celle de l'argent, celle des fonctions.

ments sont étroits. En 1496, celui de Bordeaux prùtc 300 1. à la Cour pour les réparations du palais (A. D., Gironde, G. 524).

1. Canossa remarque que le caractère encore démocratique du clergé est une de ses forces {Del Govemo del Regno di Francia^ c. XVIII) : « Dello stato dclle genti di Chiesa e che sia commune a tutti tre igli ordini — ... Si è veduto et si e vedi ogni giorno quelli del terzo et del secundo ordine satire per loro virtù et scienza a gran dignita ecclesiastica, piu o al pari di coloro del primo, anche si non al cardinalato et qualclie volta al Pontiflcato : il che è un gran modo per contentar tutti tre li soddetti stati... • Canossa attribue cette égale admission de tous au régime électif et à la Pragmatique.

De cette puissance temporelle, la plus ancienne, la plus solide assise a été la puissance économique. Dès le début de notre histoire, TEglise a constitué son immense domaine. Plusieurs fois dépouillée, elle a su le reconquérir. Il a survécu, comme un dépôt intangible et sacré, aux pillages des invasions ou des féodaux. A la fin du xv" siècle, il va renaître des désastres de la guerre. C'est que les mêmes causes le reconstituent : profondeur de la croyance, appui des rois, ténacité des corps religieux — et aussi les mêmes besoins auxquels ce domaine répond : entretien de la vie morale, du

culte, des œuvres d'assistance ou d'enseignement dont l'Eglise a la charge, dont elle continue à s'acquitter. Cette possession est d'autant plus nécessaire alors, que plus que jamais Tinfluence s'attache à la richesse. De 1450 à 1520, les documents ecclésiastiques, délibérations capitulaires, visites, chartes, comptes, terriers nous signalent un même fait. Le patrimoine ecclésiastique se reforme, s'organise, s'étend.

Avant d'accroître ses domaines, l'Eglise avait à les reconquérir. Faire rendre gorge aux seigneurs pillards, contraindre au paiement des cens et des rentes les tenanciers récalcitrants, rétablir, en un mot, ses titres et ses droits de propriété, tel fut son premier effort. Parfois, elle obtint, par des conventions à l'amiable, la reconnaissancede ses droits'. Plus souvent, elle dut faire appel aux armes spirituelles pour obtenir justice *. Ces moyens étaient encore inefficaces. Le premier bénéfice que le clergé tira de son alliance avec la

1. A. D., Sarihc, II. 377. Accord entre le prieur de Torcé et les habi* tant» (1487).

2. A. I)., Yonne, H. 1. Bulle de Sixte IV en faveur de Sainte-Colombe (1474). — Ornc,H.iOoO. B. d'InnocenlVIIl contre les détenteurs des biens de l'évèché de Scez (III. Id. j'an, 1480). — Eure-et-Loire, H. 60S. Jules 11 pour Bonneval (27 juil. 1508). — Saône-et-Loire, H. 155. Léon X pour Sainl-Rigaud (1518).

L'KVOLUTION SOCIALE. 351

royauté fut l*appui donne par la puissance publique à ses revendications.

Dès la fin du règne de Charles VII, sous Louis XI, Charles VllI, Louis XII, les lettres de sauvegarde se multiplient. Le roi prend sous sa protection spéciale un évùché, un chapitre, un monastère, les clercs, serviteurs, sujets et tenanciers, biens, maisons, édifices. Comme signe de sa protection, il fait apposer les panonceaux royaux sur les bâtiments; comme effet de sa protection, il confle à ses officiers la garde de Téglise, leur enjoint de faire rentrer les cens ou redevances, de poursuivre les débiteurs, et assigne enfin au

protégé une juridiction privilégiée*. Ainsi armée, l'Eglise put commencer la lutte et, dès le dernier tiers du x\^ siècle, elle la poursuit avec une incroyable ténacité. Chaque corps religieux a ses sergents, ses procureurs, ses avocats, ses solliciteurs au Parlement, au Châtelet, auprès des tribunaux de sénéchaussée ou de bailliage. Chaque église a son budget spécial pour ses frais d'instance, de plaidoirie, d'exécution. C'est que partout les ajournements se succèdent et les procédures se multiplient. Rien de plus suggestif que les comptes d'un chapitre ou d'une grande abbaye, sur cette guerre judiciaire qui s'engage. A Cherbourg, de 1480 à 1520, l'abbaye est en conflits permanents avec le prévôt, le capitaine, les officiers royaux, pour faire reconnaître sa juridiction dans la ville et ses droits d'usage dans les forets de Valognes; avec les tenanciers, au sujet de maisons, de terres ou de cens; bref, une vingtaine de procès qu'elle mène allègrement et gagne presque tous*. A vrai dire, ces moines

i. A. N., JJ. 210-230. De 1483 à 1498, près de 80 chartes de sauvegarde sont ortroyées ou confirmées. Dans un grand nombre de ces lettres, on mentionne les usurpations des censitaires ou des voisins. Cf. JJ. 220, n" 75. Les moines de Vauvert • ne savoient assigner sur les héritages qui a iceulx cstoient sub^reclz... et ne trouvoient personne qui leur en sceust parler... et à ceste cause se sont meuz plusieurs procès • entre eux et le seigneur local. Ce fait se rencontre partout.

2. A. D., Manche, 11. 2465, 2i88, 2i00, etc., procès pour le paiement du

sont Normands, partant chicaneurs et procéduriers. Mais les mêmes débats se rencontrent ailleurs : à Paris, Saint- Ciermain d'Auxerrc, Vauluisant, Pontigny, dans la plupart des abbayes de Bourgogne comme des monastères d'Ile-de- France, de Champagne, de Languedoc*. A Clermont, de 1480 à 1520, quarante-deux sentences sont données en faveur du chapitre contre ceux qui refusent de payer les cens, redevances ou dîmes '. En 1521, Saint-Sauveur de Nimes a mangé le meilleur de son revenu « pour guarder et recouvrer les censives et autres droits » '. L'issue de ce duel ne pouvait être douteuse. Un grand nombre de terres et de droits fonciers rentrèrent sous la main de leurs maîtres primitifs. L'Eglise put reconstituer alors ses actes de propriété. Dans la plupart des diocèses, les évoques obligèrent les curés à tenir registre des biens de leur église. A leur tour, abbayes ou chapitres procédèrent à une revision de leurs terriers. Le rôle des censives, des censitaires, des hommages, des cens, des redevances fut rédigé *. Un peu d'ordre s'établit dans cette confusion. Le clergé retrouva ses terres et ses titres : il s'enrichit d'abord en reprenant son bien.

Une autre cause du progrès de la richesse ecclésiastique fut le progrès même de la richesse. Le clergé y avait contribué : il était juste qu'il en profitât. Il sut accroître son revenu en tirant parti des deux grands faits économiques : l'extension de la culture et la diffusion des échanges.

cens. II. 2869, 2870, 3367, 3636, procès avec les seigneurs au sujet des patronages. — Bianchelande. /rf., H. 732, 760, 785, etc.'

I. A. D., Saône-ct-Loire, H. 44, 46, 67, 121, 941, etc. —Eure-et-Loir, II. 1804. — Yonne, II. 163, 1505, etc. A Paris, les procès du chapitre deviennent si nombreux qu'il est obligé de nommer une commission pour les suivre.

2.A.D., Puy-de-Dôme. Arch.non classées. Chapitre. Arm. 7, 8,9, 10,11.

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