LA BOURGEOISIE
Gomment elle devient la classe dirigeante de la nation. I. La bourgeoisie industrielle. — L'extension du régime corporatif est favorable au petit patronat. — Réglementation du nombre des maîtres. — Les artisans sont exclus de la maîtrise. — Avantages donnés aux fils des maîtres. — L'hérédité tend à s'établir.
IL La bourgeoisie marchande. — Sa force économique. — Ses opérations. — Accaparements et monopoles. — Fermes des revenus fonciers et publics. — L'usure. — Mainmise sur le numéraire. — Les grandes fortunes bourgeoises se constituent.
ni. La bourgeoisie met la main sur les fonctions municipales. — Changements dans les constitutions urbaines. — Le système démocratique disparaît. — Décadence des assemblées populaires. — Transformation du suffrage. — Le gouvernement des villes passe à un corps restreint et à une oligarchie bourgeoise.
IV. La bourgeoisie s'empare des fonctions publiques. — L'oligarchie
financière. — Ses origines, son rôle, sa chute. V. Les praticiens. — lis se séparent de plus en plus de la classe marchande. — Ils entrent dans les offices de judicature. — Formation de la noblesse de robe.
VI. La haute bourgeoisie entre dans la noblesse. — Francs -Qefs — Ano* blissemenls. — Caractère de la noblesse nouvelle. — Elle reconstitue et maintient l'aristocratie privilégiée.
L'ÉVOLUTION morale et politique qui avait asservi le clergé, décimé la noblesse, devait au contraire grandir le tiers état et, dans le tiers état, la bourgeoisie. Des le xiir siècle, celle-ci forme déjà une classe distincte. Il est vrai, élevée
au-dessus de la masse par sa fortune plus que par ses droits, elle est moins un état légal qu'un état social. A la fin du XV'' siècle, deux faits signalent son histoire : — d'une part, dans la bourgeoisie même vont s'accuser des distinctions et, dans ce cercle primitif, se former des cercles plus restreints : chefs de métiers, marchands, praticiens, officiers de finances et de justice. — D'autre part, entre la bourgeoisie et le peuple, récart va s'étendre; entre elle et la noblesse, les distances vont se rapprocher. C'est que la puissance économique comme la puissance politique se concentrent entre ses mains. L'avènement de la monarchie absolue et du capitalisme marquent son avènement.
Aux premières assises, se trouve le patronat industriel. A la fin du xv" siècle, il tend à devenir une oligarchie héréditaire. Ses progrès sont parallèles à ceux du régime corporatif et à mesure (fuc se restreint la liberté du travail, ses cadres sont plus formés et plus étroits.
Ce serait, en effet, une erreur de croire que l'organisation professionnelle se soit établie alors dans Tijitérct des artisans. Officiellement, les corporations ne prétendent se former qu'en vue du bien public, mais derrière les formules généreuses s'entrevoient les mobiles utilitaires. Ce sont les chefs des métiers, non les ouvriers, qui réclament une réglementation*. Eux seuls, presque toujours, préparent, rédigent, proposent le statut corporatif. Eux seuls, presque partout, sont chargés de l'appliquer. Ils nomment et prennent dans leurs rangs les jurés, gardes, bailes; c'est par exception, comme à Meaux, chez les tisserands, à Rouen, chez les bou-
1. Ces faits sont indiqués dans le préambule de la plupart des statuts corporatifs. Il est très rare que les ouvriers interviennent à la rédaction (A. N., JJ. 227, n" 157. Uonfleur, Brasseurs). Ce sont les maîtres qui demandent l'organisation corporative*
chers, à Honfleur, chez les brasseurs, à Tours, dans la draperie d*or ou de soie, que les varlets sont représentés ou appelés à rélection \ De ces prémisses on devine les conclusions. De 1450 a 1516, nous possédons deux à trois cents chartes de corporations. Une douzaine au plus contiennent des prescriptions favorables aux ouvriers; six, des indemnités en cas de maladie; les autres, des secours à l'ouvrier étranger qui cesse son travail^. Ainsi 3 p. 100 environ des statuts corporatifs semblent se rappeler que Touvrier a des droits, qu'il n'est pas seulement un outil dont on se sert pendant quelques jours, quelques semaines, quelques mois, et que, pour le bien du métier, il est nécessaire de l'attacher au métier. En réalité, la préoccupation des maîtres est toute différente. Ce qu'ils veulent, c'est assurer la bonne fabrication, limiter la concurrence, mais aussi s'assurer à eux-mêmes et à leur famille, un monopole. Toutes les règles relatives à l'apprentissage, au chef-d'œuvre, aux droits d'entrée n'ont pas d'autre but : écarter l'artisan de la maîtrise et lui enlever le^ moyens d'y parvenir.
Pour atteindre ce résultat, il n'était pas nécessaire de dispositions légales. Les barrières fiscales suffisaient. L'établissement du chef d'œuvre avait été, dans la seconde moitié du xV* siècle, une des premières mesures de ce nouveau droit corporatif. Mais exigée pour faire une sélection, cette épreuve n'a rien de démocratique. Dans la plupart des métiers, ceux de l'art et de Tameublement surtout, elle est longue et dispendieuse. A Tours, chez les serruriers, elle impose au moins
1. A. N., JJ.231, n' 193. /</., ibid., n° 116. M., 227, n" 540. /d., 227, n" 137.
2. Lyon. Tailleurs (mars 1490.), A. N., JJ. 220 n' 374. Cordonniers, (avril 1490.). /rf., n«37D. — Tours. Merciers, Gantiers (11 fév. 1479.). Id., JJ., 222, n' 302. — Le Maiis. Cordonniers (1491). Id., JJ., 222, n" 115,
— Toulouse. Peigneurs de laine (1448). A. M., Toulouse. AA. 57, n" l.">.
— Anffersi Charpentiers (1487). JJ., 217, n« 180. — Dun-le-Roi, (1185) Tisserands. JJ., 224, n» 58. — Bordeaux. Chaussetiers (sept. 1511). A. D., Gironde, H. 30 f" 82. — Nantes^ Serruriers (1492). Levasseur, ouv. cit.^ p. 601. Quelques corporations comme les Stamiers de Bordeaux fixent le salaire (JJ*. 217, n' 59) (1487).
au candidat quinze jours de travail et 5 livres de dépenses. Dans certaines professions, à Tours, cliez les merciers-gantiers, à Lyon, chez les peintres- verriers, tailleurs d'images, elle est double*. Bien entendu, le candidat doit travailler a ses frais, fournir ses matériaux et presque toujours, l'ouvrage fait, en abandonner la propriété à la confrérie*. Encore n'est-il pas sûr que celte épreuve soit la seule qu'on lui impose. Il doit subir l'examen de juges souvent partiaux, hostilesà toute institution nouvelle, accessibles aux influences de famille ou d'argent. Les nombreux procès qui s'engagent pour l'admission au chef-d'œuvre ou du chef d'œuvre prouvent qu'ouvriers et jurés n'étaient pas souvent d'accord et que les seconds ne se montraient pas insensibles à des arguments plus positifs que l'art d'invention et l'habileté de main. L'établissement ou l'élévation des droits d'entrée, les frais imposés au nouveau maître furent une autre forme de cette fiscalité envahissante. Dans la première moitié du xv« siècle, ces droits de maîtrise ne paraissent pas supérieurs à 40 ou 50 sous. H n'en est plus de même dès le règne de Louis XI. L'intérêt du roi, des villes, des confréries, des maîtres s'unissait pour élever les taxes, car tous y trouvaient leur compte. A Toulouse, les droits d'entrée des chapeliers ont doublé de 1464 à 1490*. A Dijon, de 10 ou 20 sous, les taxes s'élèvent progressivement à 5, 6, 10 livres. Ces derniers chiffres forment, vers 1500, la moyenne générale de ces contributions*. Mais, dans certains métiers, ils sont déjà dépassés.
1. A. N. JJ., 221, n. 3 (1474). — /</., 22^, n- 302. — /«/., 227, n» 376. — A Dijon, chez les serruriers, le chef-<l'a;uvre doit valoir 6 liv. t. (A. M., G. 3, li07).
2. Cel usage se répand à la Un du xv* siècle. A Tours, chez les merciers-gantiers, les staUits de 1479 laissent au candidat la propriélê de son chefHl'a'uvre. Kn 1 Wl, une addition déclare que le chef-d'œuvre sera laissé k la confrérie et vendu à son profit (A. N. JJ. 222, n» 302).
3. Ils sontde 2 I. en 1450, 2 1. en 1464: 4 I. en li90. (A. M., Toulouse, AA. 57, n*» 12. M., HH. 2, f 4 v" et 397).
4. Les droits «IVntrée des cordonniers sont de 4 I. en 1470, ceux des bouchers de 10 I.; des couturiers, 10 liv. (1497). — Les chausscliers ne
A Bordeaux, les stanniers sont taxes, pour leur maîtrise, à 10 1. 1. et 50 1. d'étain. Les tailleurs payent, h Angers, 6 écus d'or, à Lyon, 10 livres '. Les cordonniers doivent, au Mans, 10 1. t. et 4 livres de cire, à Amboise, 7 écus d'or, à Chartres, 1 livre au roi, 1 livre aux jurés, 4 écus d*or, 4 livres de cîreà la confrérie et un dîner de 100 sous*. A Pontoise, les boulangers versent 20 1. par.; à Rouen, les bouchers étrangers qui viennent s'établir, 15 et 20 livres. A Nantes, les droits paraissent plus élevés encore. Les tailleurs sont taxés à 10 écus d'or, les ciriers à 27 livres et demie partagées entre le roi, les maîtres et la confrérie^. Et ces droits fixes et officiels ne sont pas les seuls. Dans une foule de corporations, le candidat reçu à la maîtrise doit en outre un dîner qui s élève à 5, 0, 10 livres, des frais d'indemnité aux maîtres qui examinent son chef-d'œuvre, des cadeaux aux autres maîtres de la corporation, exactions, étrennes, dons de toutes sortes qui viennent s'ajouter aux « droits et devoirs » contenus dans les ordonnances du métier • ; bref, un impôt de 50 à 100 livres environ, voilà ce que coûtent fréquemment à l'artisan ses lettres de maîtrise. Si on remarque que le salaire annuel, en argent, peut descendre à 100 sous, on se demande comment il peut faire face à pareilles dépenses. S'il n'a devers lui déjà un capital ou derrière lui une caution, il lui faut dix à vingt ans de travail ou d'économies. Arrive t-il même à la maîtrise.
payaient pas de droit» en i455; mais les droits sont introduits (4 fr.) on 1190; le droit est porté à 15 I. 10 s. (add. aux statuts), 17 déc. 1517. — A« M., G« 3.