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4. La valeur d'une journée de charroi avec un attelage à deux bêtes est assez élevée, de 8 à 10 s.

Mais surtout, ses frais de main-d'œuvre sont restreints. Pour les petites parcelles de 10 à 20 arpents, et elles sont les plus nombreuses, il suffit au travail et il exploite lui-même. Pour les surfaces plus étendues, il a trouvé dans Tassociation une force admirable et dont il se sert. Rien n'est plus remarquable que cette extension des « frérages » ou (( affrairements » que nous constatons alors ^ Nous les trouvons un peu partout, en Provence, en Languedoc, en Quercy, en Orléanais, en Anjou, Maine, Touraine, en Nivernais où les derniers ont survécu jusqu'au xix" siècle. Ces contrats se faisaient entre étrangers : deux familles s'unissaient pour cultiver une terre. Plus souvent, ils groupaient les membres d'une même famille, époux et épouse, père, enfants, neveux et cousins. Leur durée était variable : dans les terres affermées, elle s'étendait souvent aux termes mêmes de l'exploitation ; dans les censives, les emphythéoses, à une période fîxée d'avance ou parfois indéfinie. Mais la loi qui les régissait était unique. C'était l'indivision des biens comme la communauté de vie. Même habitation, même table, confusion des meubles ou immeubles, du travail, des gains, des pertes; nul

ne pouvant acheter, vendre, disposer sans le consentement des autres- La convention finie, les familles se séparaient comme les patrimoines. Ce collectivisme familial fut très puissant. Il ne contribua pas seulement à assurer, sur une foule de terres, la permanence de la culture : il réussit encore à défendre la propriété paysanne contre le morcellement successoral et les partages qui émiettaient à l'infini, entre les mains des laboureurs, la possession du sol.

On voit donc dans quelle mesure les conditions économiques et les progrès de la culture ont profité à la classe rurale. Elle trouva enfin un nouvel avantage dans la fiscalité

1. Sur l'aiïrairement, voir de Ribbes, La société provençale,., ^ p. 387. Voici quelques indications de ces actes : A. D., Yonne, H. 2081 (1490). — Loiret, G. 455, f 9 (1507-1508). — Cher, E. 1717, f» 131 (Acte d'associaUon pour huit ans, 26 nov. 1506).

royale qui, en réduisant ia taille, déchargea ses épaules du fardeau qui Topprimait. En 1484, aux Etats de Tours, les plaintes avaient été unanimes. Le paysan ne pouvait plus suffire aux charges publiques : dans certaines provinces, il préférait s'expatrier. En 1515, malgré les fautes de Louis XII, les revers et les dépenses des dernières années du règne, la prospérité des campagnes est générale. Machiavel aussi bien que les historiens et les panégyristes de Louis XII la constatent. Cet état de choses va avoir ses conséquences sur ia condition sociale et politique des paysans.

La première fut une répartition plus large, à leur profit, de la richesse. Il n'est pas douteux que cette accession des paysans au capital n'ait été alors un fait très répandu. Nous voyons partout des laboureurs léguer à l'église un lot de terre, une rente, une petite somme ^ Les contrats de mariage très nombreux que nous possédons nous montrent encore des cultivateurs donnant à leurs filles ou apportant euxmêmes en meubles et en argent une petite fortune. Ceux-ci possèdent déjà quelques objets de luxe, étoffes, meubles, pièces d'orfèvrerie. Surtout, ils acquièrent le sol. Le grand rêve de ces hommes est de posséder; dans les mutations que nous connaissons 60 p. 100 au moins sont faites en leur faveur *.

Que la classe rurale ait vu ainsi s'élever sa condition et son bien-être, on ne saurait le nier. Ce progrès profita cepen-

1. Ces dons ou ces legs sont très nombreux; voir la mention de donations faites à Argenteuii où figurent un très grand nombre de laboureurs (A. D., Seine-et-Oise E. 4020).

2. /cf., ibid.y Registre de ventes de 4496 à 1500 : le plus grand nombre des transactions se font entre laboureurs. — Un très grand nombre de laboureurs se trouvent également parmi les acquéreurs des censives de Saint-Denys. — En Languedoc (Gard, E. 710), un cultivateur dispose ainsi de sa fortune : pour ses funérailles, 6 florins; à chacune de ses filles, 25 1. t.; à un ami, 6 liv.; il restitue à sa femme sa dot et laisse le reste de ses biens à ses deux fils (9 févr. 1508). — Dans les registres du parlement de Paris on voit un laboureur se porter caution de 120 1. pour son seigneur (Xi* 1491, f» 159, 10 juil. 1484).

dant plus spécialement à quelques-uns et commença à créer, dans la classe rurale, une véritable inégalité. Comme le bourgeois, le paysan aisé cherche déjà à spéculer. Il ne se contente pas de sa ferme, des 50 ou 100 arpents qu'il cultive, de la métairie où il vit : il accapare, achète, revend, concentre entre ses mains tout le bétail d'une région ou d'une ferme. Jugeons-en par ce gros fermier du Bourbonnais qui, en 1490, en la paroisse Messire Gaultier et « autres lieux, a plusieurs terres qui lui appartiennent de propriété et des autres... est fermier;... a... du bestail blanc,... sept à vm<: moutons qu'il a prins de plusieurs marchans et bouchiers pour les engraisser », bref, met la main sur tous les pâturages de la région au détriment des autres villageois*. Pareils faits ne sont pas rares. On en relève du même genre en Provence, en Normandie, en Languedoc où des familles entières font leur fortune à l'élevage. D'autres, comme de simples marchands, prennent à ferme les revenus des églises, abbayes ou seigneuries, arrentent les dimcs des paroisses, les banalités, les justices, la taille royale*. Nous rencontrons ces gros fermiers un peu partout, sur les terres de Saint- Denys ou de Saint-Cicrmain, en Bourgogne, en Languedoc, où l'un d'eux prend à bail les recettes de l'équivalent. A leur tour, ces paysans voient dans la terre non un instrument de travail, mais un fonds de négoce, et ils spéculent pour s'enrichir.

Riches, ils concentrent toutes les parcelles entre leurs mains. La terre! Voilà, en effet, la grande passion de ces hommes. Comme le bourgeois ou le marchand, ils achètent

J. X2* 60 (19 nov. 1490).

2. Voir, par exemple, dans les fermes de Saint-Germain. La prévôté d'Esmans est afTermée, en 1488, par un laboureur (LL. 1067, r' 143 v*). En 1505, Saint-Germain-sous-Montereau, Thiais, sont également afTermés à des laboureurs {id., 1115, f*^ 14 et 27). Les exemples de dîmes prises à ferme par des laboureurs sont fréquents. Dans le Langiiedoc, ils arrentent les bénêUoes (A. D., Gard E. 387. Saint-Paul d'Uchau; 21 déc. 1489).

autour d'eux les vignes, prés, champs qui viennent ainsi arrondir leur patrimoine. Les textes nous citent de gros domaines possédés par ces paysans. A Rognes, en Provence, sur quarante-sept propriétaires, deux sont détenteurs d'une partie du soP. A Esmans. une des terres de Saint - Germain , sur 80 censitaires, un occupe plus de 200 arpents, deux détiennent plus de 100 arpents, onze, de 50 à 100 arpents (1488). L'année suivante, un simple laboureur prend à bail, à Valenton, un hôtel avec cour, grange, étables et bergeries, 80 arpents de terre en labour ou en friche et 11 arpents de pré, pour 15 livres t. et 2 setiers de blé. En Picardie, de 1440 à 1520, nous voyons des familles de paysans acquérir plusieurs champs, vignes et prés de leur voisinage -. Ainsi se crée dans les campagnes une aristocratie paysanne, comme dans les villes, s'est formée une oligarchie bourgeoise. L'écart s'étend entre les fortunes et, par voie de conséquence, un prolétariat rural commence à s'établir. Ouvriers agricoles qui tiennent à bail une partie de maison ou une masure, petits propriétaires qui ne possèdent qu'un verger, un jardin ou un arpent, à peine ce qui est nécessaire à leur nourriture, tels en sont les éléments. L'exiguité de leurs lots leur interdit toute exploitation utile, le manque d'avances leur ferme l'épargne. Obligés de s'adresser au marchand, et dans certaines régions, en Provence, en Dauphiné, au Juif, d'acheter à crédit, d'emprunter des semences, ils finissent par être la proie du créancier et de l'usure. C'est qu'à la loterie sociale, tous n'ont pas eu égale part, que la mobilité même de l'argent, le jeu des règles successorales qui émiettc à l'infini la

1. De Ribbcs, ouv, cit., p. 381. — A. D., Somme, E,, 650. /rf., E., 774. Il semble bien que les Danzel. fermiers de la seigneurie de Maisniëres ne soient que des laboureurs, ils font diverses acquisitions en 1494, 1500, 1501. Au milieu. du xvi* s., ils sont écuyers et seigneurs.

2. A. N., LL. 1067, Ccnsier d*Esmans, f« 1 et suiv. — /(/., 1034, ^ 185 (3 janvier 1490). Cf. les livres de G. Mazenx. Un très grand nombre d'avances en blé ou en argent sont faites à des laboureurs. Il en est de môme dans les registres de Grasse.

propriété roturière tendent à appauvrir un grand nombre de paysans. L'inégale répartition de la richesse ramène Tinégalité des conditions.

Elle ne suffit pas cependant, comme dans les villes, à établir rinégalité des droits politiques. Ces communautés de paysans gardent leur forme, leur structure première et leur nombre même s'accroît comme s'étendent leurs droits.

De ce groupement rural, la paroisse avait été la forme la plus ancienne. Elle n'était pas seulement une division territoriale; elle était surtout une association. Les grandes réformes ecclésiastiques du xi'' et du xn* siècle avaient contribué à préciser ce caractère. En émancipant l'église du domaine, elles avaient élargi, fortifié le rôle des habitants dans sa vie administrative comme dans sa vie religieuse. Depuis le xiii° siècle, ceux-ci se réunissaient en assemblée, nommaient les marguilliers chargés d'administrer le patrimoine, votaient les dépenses, s'imposaient eux-mêmes pour les frais du culte ou les travaux d'entretien. Chaque paroisse forme un groupe collectif et autonome gouverné par un prêtre, mais où tous prennent part au gouvernement. Nous retrouvons ces usages, au xv« siècle, ces assemblées, ces votes de subsides, ces élections. Dans le Languedoc, c'est souvent le consulat qui, au nom de la ville, surveille l'emploi des offrandes, des quêtes, des « bassins » *. Quand l'évêque ou l'archidiacre visite une église, il convoque d'abord les villageois'. Aucun régime ne fut, plus que ce régime paroissial, véritablement démocratique. Il devait nécessairement donner naissance à l'organisation civile le jour où ces groupes reçurent le droit de discuter leurs intérêts collectifs et de se choisir des représentants.

Cette formation commencée au xu*' siècle se continue pen-

!. A. D., (iard, K., s., 1064. A Aramon, le hassin des Ames du Purgatoire esl • gouverné par les scindics du présent lieu • (15I8\ Ils inslituent le bassinier et font les comptes.

2. Cf. Aliiot, Visites archidiaconales de Josas. Paris, 4902.

dant tout le Moyen âge, mais elle n*a pas dans toute la France les mêmes aspects. Dans le Midi, en Provence, dans le bas Languedoc, elle a sa genèse dans les souvenirs du municipe romain, Tagglomération des habitants, groupes autour des sources pour des raisons de culture, ou dans un espace restreint pour des besoins de défense. Toute association rurale forme de bonne heure une sauveté, une bastide ou une ville close. Ce régime est général et partout très avancé. Nous le trouvons dans de petites localités comme dans des bourgs considérables. Tous ces groupes ont leurs consuls, procureurs ou syndics, leurs assemblées, leur propriété commune, et telle est la force de ces usages qu'en Provence, les habitants établis sur les terres incultes reçoivent aussitôt une organisation semblable. A Mandelieu en 1461, à Auribeau en 1498, à Vallauris en 1501, à Valbonne en 1519, Tacte d'habitation crée une communauté rurale*. Celle d'Auribeau a deux syndics, un clavaire, deux arbitres, deux (( campiers », six conseillers; elle tient ses assemblées sous la présidence du bailli ; ses magistrats partagent avec le seigneur la police locale, le jugement des infractions et les amendes. Vallauris et Valbonne ont les mêmes institutions; de plus, dans ces villages, le seigneur a abandonné la propriété des pâquis, du four, du moulin, les habitants possédant en commun ces territoires ou ces monopoles qu'ils exploitent à leur profit^. En Languedoc, rien n'est plus commun que cette organisation municipale et ces territoires ou ces monopoles collectifs. Sur une foule de points, le village est administré par des consuls, syndics ou procureurs annuellement élus^. Si le seigneur conserve toujours sa

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