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tote et la Bible, tout rédifice des connaissances humaines; au XIV* siècle, elles avaient discuté les fondements et la forme de TEglise comme de TEtat, rédigé tout un programme de libertés politiques ou religieuses, ébauché une théorie du gouvernement. A la veille de la Réforme, elles donnent des grades. Leur plus grande utilité est de recruter le mandarinat intellectuel qui aspire à diriger TEtat comme l'Eglise. Seules, les facultés des arls semblent se réveiller à ce souffle nouveau de la Renaissance. Mais combien pauvre le mouvement en face des grandes agitations des derniers siècles! Avec quelle lenteur et quelles défiances elles-mêmes le suivent! A la culture nouvelle, il faudra des organes nouveaux et la création du Collège de France répondra à ces besoins. Les universités sont devenues des forces conservatrices. Cependant, à émonder les pousses folles, on a atteint aussi les parties vives et, à cette aube de siècle, la sève alanguie n'a pas retrouvé sa puissante fécondité.
Ce divorce qui s'aggrave entre la culture et le peuple, rhumanisme va le consommer*.
La grande révolution qu'il opéra ne fut pas seulement réclosion d'une littérature et d'un art nouveaux, inspirés,
1. Nous n'avons pas à refaire l'hisloire de riiiimanisnie en Franco. Parmi les écrits les plus récents sur les origines de rhumanisme, on peut consulter avec fruit l'article de M. Uauser, De l'humanisme et de la Réforme en France {Hev. hislor,^ juill. 1891). — E. Jovy, François Tissard et Jérôme Méandre (iWi), — J. Pàquier, Jé/-dwe^/eanc//v(l900).
— P. de Noihac, JLtf «/rcc à Paris sous Louis XII (Hev des Kl, grecques, 1888).
— Buisson, Sébastien Caslellion (1891). — 11. Omont, Essai sur les débuts delà typographie grecque à Paris (ir)07-1316) dans les Mém. de la soc. de Chist, de Paris (1891). — E. de Vaissière, De Roberti Gaguini vila et operibus (1896), etc. Mais il nous manque une histoire d'ensemble de l'humanisme français. Pour l'Italie, M. Ph. Monnicr a donné dans son Quattrocento (1901) une étude qui parait définitive.
imités de Tantiquité : elle fut d'abord, et surtout, un idéal différent de la vie intellectuelle. Le Moyen âge n'avait pas cru que la culture eût sa fin en elle-même. 11 Tavait faite nationale et populaire. Cathédrale gothique, chanson de geste, système des théologiens, ces épopées de la prière, de Tenthousiasme ou de la pensée ne sont qu'une traduction de la vie sociale. Elles n*émanent point de délicats qui ne travaillent que pour eux-mêmes ; elles retournent à la foule dont elles viennent, elles sont faites pour le peuple qui les inspire. C'est sa religion que lui expliquent ces églises colossales, aux tympans sculptés, aux vitraux peints, aux nefs et aux flèches d'un nombre comme d'une symétrie symboliques, toute cette trilogie de l'infini, depuis la faute jusqu'au jugement, où lui-même est acteur, où il entrevoit, sous le tableau de la destinée universelle, sa propre destinée. C'est l'histoire de son Dieu et de ses saints que lui représentent les mystères, singulier mélange de drame et de sermon, de machineries théâtrales et de faits réels, où, pendant plusieurs jours, il vient à la fois s'édifier et se divertir. Ce sont ses héros qu'exaltent l'épopée et le roman, ancêtres des prélats ou des barons qu'il voit, créateurs de cette civilisation dont il profite, noms chers et consacrés qu'il se répète, alors que dans les veillées d'hiver il se souvient et entrevoit confusément son passé; a vrai dire, l'histoire est la légende qu'il vit, la légende, l'histoire qu'il se raconte. On comprend qu'une œuvre, éclose dans un pareil milieu, n'ait qu'un souci médiocre de la beauté extérieure et plastique, de l'éloquence des périodes ou de l'arrangement des mots. Elle ne cherche pas le beau dans la forme, mais dans les choses. Elle chante, elle prie, elle raconte, elle enseigne, spontanée comme la nature, naïve comme la vie des humbles. Aucun art ne fut plus impersonnel. L'auteur se dissimule dans son œuvre comme l'artisan dans son travail; lui-même n'est qu'un interprète, la main qui écrit ou qui cisèle le thème grandiose fourni par la conscience de tous. Et quand,
à rage viril, cette force créatrice s'ordonne dans le génie d*un saint Thon)as, d'un Dante, d'un Giotto, aucune n'est plus puissante. Nulle n'a fait jaillir plus haut la source d^
rinspiration, parce que nulle n*a été la chercher au plus profond de rhumanité.
C'était cette union étroite de la culture et de la vie qu'allait briser la Renaissance. 11 semble qu'épuisé par l'immensité de son effort ou le vertige de son rêve, l'esprit humain replie son aile. Désormais, n'ayant plus la puissance de créer, il imite; il n'invente plus, il retrouve. Une révolution se fait dans la pensée comme dans la société. L'ère des spéculations et des épopées est finie, celle de la critique commence. Mais où cherfcher des modèles plus purs que dans cette antiquité défigurée à la fois par l'ignorance et par l'admiration des siècles? Et quelle plus noble tâche que de retrouver cette antiquité môme? Dans cette voie largement ouverte, il ne s'agit que de regarder et de comprendre. Poètes, moralistes, historiens, depuis Pétrarque jusqu'à Erasme, les humanistes sont donc avant tout des philologues et des érudits. Ils fouillent les bibliothèques, copient les manuscrits, émondent les textes; ils recueillent, classent, commentent. Leur orgueil est moins de penser que de découvrir. Voilà leur premier travail et voici le second : s'initier et initier une élite aux beautés qu'ils trouvent. Leur goût de l'antiquité n'est pas seulement une passion, mais un culte. Ils lui demandent des leçons et des exemples, s'efforcent de faire revivre ses usages et jusqu'à ses noms. Ils en adoptent les formules et les images, les héros et les dieux. Mais comme on ne recrée pas ce qui a vécu et que, sous ce travesti païen, leur mentalité n'a cessé d'être chrétienne, ils s'attachent moins aux idées antiques pour leur valeur que pour leur éclat. Ils leur empruntent surtout ce qui répond le mieux aux raffinements de leur esprit ou aux licences de leur conduite. De l'àme ancienne, ils n'ont saisi que les dehors, et ce qu'ils admirent le plus, c est cela seul qu'ils peuvent comprendre, la forme
impérissable qu'elle a donnée aux choses et cette image de la beauté où elle-même s*est incarnée.
Ainsi s'ébauche Tidéal qui ne voit, dans la culture, que l'expression du beau. Elégance, noblesse, pureté du mot ou de la ligne, symétrie des proportions, tout doit être fait pour le plaisir de l'esprit et des yeux. Plus d'édifices aux dimensions énormes, obligés pour regarder le ciel de s'arc-bouter sur leurs béquilles de pierre ; mais le temple au front grec à la svelte coupole, se tenant en équilibre et laissant voir dans sa nudité chaste, toute l'harmonie de ses contours. Sur le temple même, plus de végétation parasite, sculptures, statues, icônes, images grimaçantes ou grossières dont le réalisme évoque les faces grotesques ou difformes de la vie; mais des volutes élégantes, des arabesques ingénieuses où se jouent les griffons et les chimères; car rornementation cesse d'être un symbole pour n'être plus qu'un ornement. Plus de grandes compositions poétiques, où sous les vers touffus se décèlent l'émotion et les enthousiasmes populaires; mais des poèmes réguliers, faits sur mesure, églogues, odes, épigrammes, où la pensée courte, le vers cadencé charment l'oreille sans fatiguer l'esprit. Plus de vaste système qui entraîne la raison vers ces sommets inaccessibles où elle risque de s'éblouir et. de se perdre : la dialectique n'est qu'un passe-temps, comme la vie elle-même n'est qu'une élégance; à Arîstote, le docteur de toutes les sciences, nos lettrés préfèrent Platon, le chantre de toutes les idées : rien ne vaut cette douce sagesse qui consiste à discuter, en se jouant, des choses et à parler des dieux en beau langage. Aussi bien, la langue elle-même est-elle trouvée. Hellénisme ou latinisme sont les seules formes de la pensée; à cette religion universelle du beau, voilà le verbe universel qu'ils rêvent. Que leur importe de n'être pas compris! Ils n'ont pas de patrie, ou plutôt ils n'en ont qu'une : les lettres. Dédaigneux de la foule, ignoble et ignare, ils n'écrivent que pour une élite. Ces dévots de la beauté n'admettent que de rares initiés à leurs
extases : ils croiraient les profaner en les vulgarisante Qu'une telle culture fût aristocratique, qu*elle ne tendit à rien moins qu'à exalter l'individualisme au détriment de la discipline sociale et des idées communes, il suffit de lire les humanistes italiens pour s'en convaincre.
Tel était pourtant l'idéal nouveau qui allait s'introduire en France, avec le xvi* siècle, et y changer les conditions de la vie intellectuelle. Non que Tinspiration primitive ait disparu, que les besoin^ moraux de la foule soient moins impérieux et moins intenses. Comme jadis, il y a une littérature « vulgaire » à la fois religieuse et nationale. Il semble même que si proche de sa fin, sous Charles Vill comme sous Louis XII, celle-ci se réveille. Il n'est qu'à voir l'enthousiasme des foules pour les mystères, qui de 1480 à 1515 se multiplient^, le succès des grandes compositions, mystiques et chevaleresques, « Légende dorée» de Jacques de Voragine, ou romans héroïques de Mélusine, de Godefroy de Bouillon et de Fier à Bras '. Les colères, les moqueries, les trivialités de
1. Sur cet inlernationaUsmc des humanisles, aucun passage n'est plus frappant que ces mots d'Érasme à Ruzé (Lettres. Ed. de 1521, p. 298): • GaUum esse me nec assevero nec inflcior : sic natus ut GaUusne an Germanus sim anceps haberi possil; quanquam apud sludiorum cultores minimum habere momenti par est regionum discrimina. Quisquis communibus musarum sacris initiatus est, hune ego 6(i07caTp{2a duco • (12 mars 1519). — Sur le mépris des humanistes pour la foule, cf. Monnier, ouv. cit., I, p. 328. Aux dédains de Filelfo, de Valla, il faut ajouter la déclaration de Pietro Crinilo, en tête de ses Poemata publiés à Paris, en 1508, par Josse Bade (R. N., Res. Z. 3).
2. Les représentations de la Passion ou des vies de saints se succèdent. En Dauphiné, elles ont lieu à Vienne, à (îrenoble, à Valence, à Romans, en 1473, 1479, 1484, U87, 1497, 1499, 1500, 1506, 1509, 1510, 1511, 1513. Ces représentations se donnent dans la Semaine sainte ou à la Pentecôte. Les acteurs sont des prêtres, des gentilshommes et des bourgeois (cf. Chevalier, Le mystère des trois Doms (1887), préf. p. 106 et suiv.). — A la Rochelle, en 1516, la • Passion • réunit 15 000 personnes (Anios Rarbot, Arch. hist. de la Sainlonge, XIV, p. 444). Les mêmes représentations ont lieu à Amiens, à Dijon, à Angers, dans la plupart des grandes villes, au commencement du xvi* siècle.
3. Les éditions de ces romans à la fln du xv* siècle sont nombreuses
la fouie ont leurs poètes dans Villon, Coquiilart et Gringore, comme les subtilités de la politique leur peintre dans Corn mynes. Ainsi persistent les cléments d'une littérature à la fois nationale et populaire. Ce qui leur manque pour éclore, ce n*cst pas le goût des foules, c'est la faveur de l'élite. Or, celle-ci se détourne. Elle va suivre les humanistes et s'enrôler dans leurs rangs.
Ce n'est pas seulement amour des nouveautés, désir de louanges, poursuite de cette gloire qu'ils promettent et qu'ils décernent. Par ses raffinements, nulle culture ne convenait mieux à cette haute bourgeoisie, intelligente et riche, qui cherche dans les lettres un repos aux affaires et leur demande moins un enseignement, qu'un amusement. Autour de ces familles de parlementaires ou de financiers sont venus se grouper les humanistes, critiques ou poètes. L'affinité est naturelle : elle crée les contacts, elle forme déjà les cénacles. Il y en a un auprès du chancelier de Rochefort, un « Mécène ». à qui Fausto Andrelini dédie ses élégies. A sa mort, Jean de (janay hérite à la fois de ses fonctions publiques et de sa charge littéraire. Près de lui et de son frère Germain, président aux requêtes, se réunissent les beaux esprits du règne. Josse Bade mentionne avec complaisance, dans sa préface des poésies de Pietro Crinito, ces colloques où l'on devise « de toute science tant divine que humaine, plus doctement qu'aux banquets de Socratc on ne parlait des mœurs, plus subtilement qu'aux soupers de Macrobe on ne discutait des lettres ». La maison est ouverte à tous les princes de la poésie latine du temps. Et aussi la table, ce dont ils se réjouissent, car
Cf. Briinet, La France littéraire au XV* siècle, Artus est imprimé en 1494; Fier à Bras en i486, 1488, 1489, 1496, 1497. U y a plusieurs éditions également de Mélusine, uue édition de Lancelot^ de 1488, des Quatre fils Aymon, de 1493. Le grand succès fut la Légende dorée de Jacques de Voragine, qui n*eut pas moins de huit éditions de 1476 à 1497. En réalité tout le règne de Charles VIII marque un renouveau de la littérature romanesque. Le roi semble y avoir personnellement contribué.
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il est (( beau de voir la demeure des hommes illustres s'ouvrir aux illustres hôtes )>'. Même empressement autour des Briçonnet, du président de Couhardi, du général de finances, Jean Ruzé'; du viprévôt de Paris, Louis Ruzé. Ce dernier est Tami de Budé et le correspondant d*Érasme; quoique très versé dans l'étude du droit, « à cause des fonctions judiciaires qu'il occupe, il est toutefois porté par son naturel vers les lettres plus aimables »'. Ce sont enfin les Poncher, François et Etienne : le premier, trésorier des guerres, qui confie à Aléandre le soin d'éditer Salluste; le second, magistrat puis évêque de Paris, le protecteur le plus éclairé des lettres, l'ami des humanistes, « le meilleur des pères », qui prend, en 1513, Aléandre comme secrétaire et essayera, vainement d'ailleurs, de le retenir auprès de lui *.
A leur exemple, presque tout ce qui touche aux fonctions ou à la robe, par engouement, par curiosité, s'intéresse aux novateurs. Quand Aléandre vient à Paris, en 1508, et commence à y enseigner le grec, c'est dans ces milieux qu'il recrute son auditoire. Il a des étudiants « de marque », non des écoliers (( dépenaillés et pouilleux » qui ne payent pas. Trois ans plus tard, dans les deux mille auditeurs qui se pressent au collège de la Marche pour l'entendre, il cite avec orgueil « des généraux de finances, des conseillers,
1. Préface des Poemala de Pietro Crinito, par Josse Bade (1508) à Germain de Ganay : • Nec socratica symposia doctius de moribus, nec macrobianse csense argutius de litteris discreparunt quam lui convietores de omni cum humana tum divina sapienlia. In istam domum tôt latins poeseos proceres admitti exultant. • Budé dédie à Jean de Ganay ses Adnotationes sur Plutarque.
2. Ândrelini dédie, en 1503, son poème De secunda neapoUiana vicioria et, en 1505, son De virtutibus au président de Couhardi (B. N., Res. p. y. c). Dans ce même poème se trouve un éloge des Briçonnet.
3. Budé à Érasme (Lettres, p. 22) : - Quamvis in juris studio versetur, ob munus judicandi quo fungitur, natura tamen totus ad literas amœniores fertur • (27 oct. ir>16).
4. Sur les rapports des Poncher avec Aléandre, voir Paquier, ouv. cit., p. 72 et 103. — H. Omont, Journal autobiographique du cardinal Jérôme Aléandre {Notices et extraits des manuscrits, Paris, 1896).
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des avocats du roi » qui se mêlent aux théologiens, aux jurisconsultes et aux régents des collèges \ Naturellement, dans les provinces, ce sont les mêmes qui accueillent et propa gent la culture nouvelle. A Orléans, les premiers disciples d'Aiéandre, en 1510, sont le fils du trésorier Brachet, le neveu de Tévêque, Claude de Brillac'. A Lyon, le groupe ment humaniste se forme autour des officiers royaux ou des riches marchands qui gouvernent la cité*. Par leur origine, leur éducation, leur culture, les humanistes eux-mêmes appartiennent au même milieu. Très peu sortent du peuple : G. Budé, leur plus illustre représentant, est le fils d'un audiencier de France; Alain de Varennes appartient à une des plus riches familles marchandes de TAgenais; Marot est le fils d'un valet de chambre du roi, Symphorien Champier, un des riches conseillers de Lyon. Dans ces écrivains, la haute bourgeoisie se retrouve elle-même. C'est sa supériorité qu'elle consacre en les consacrant.
Aussi bien, aucune discipline intellectuelle n'est plus élé gante et plus aimable, plus « adéquate » à ces initiés qui ne veulent pas ressembler à tout le monde. La mode est aux colloques. Mais dans ces jeux d'esprit qui remplacent l'ancien tournoi des nobles, l'esprit a tous les honneurs. Les disputes de l'école ont fait place à la causerie; la dialectique à l'éloquence. On commente des textes, on cite des adages. On se communique une lettre d'Erasme. Heureux celui qui l'a reçue I II est désigné du doigt par la foule, non moins célèbre « qu'Achille qui eut Homère pour chantre, qu'Auguste qui eut Virgile pour clairon, que Scipion qui eut Silius pour fanfare* ». On y aime surtout les vers : non