F. Buisson, Sébastien Castellion. Paris, 1891, 1, p
4. Ulrich Zazius à Érasme (LeUres, p. 93). Son enthousiasme ne connaîl pas de bornes pour une lettre qu'il a reçue. 11 appelle Érasme le Cicéron de la Germanie. Quant à lui, il n'est pas moins célèbre
L'ÉVOLUTION SOCL\LE. 535
les grandes compositiçns lourdes de jadis, mais les petites pièces courtes, bien tournées, à la manière d'Horace ou de Théocrite, sur quelque sujet du jour ou quelque sentence morale. Poème sur la conquête de Gènes ou la défaite des Vénitiens, épithalame sur les flançailles de François et de Claude, épigramme sur quelque vertu, sur la fortune, sur la fièvre ou sur Tamour, « déploration » sur les funérailles d'Anne de Bretagne, élégie pour savoir si on fera un poème épique ou un acrostiche!... On lit ses dédicaces au Mécène qui héberge et qui paie, on lui décerne toutes les vertus, et s'il descend de la roture, toutes les noblesses. « Si tu venais de la vile canaille, dit Andrelini à Ruzé, jamais tu n'aurais une telle noblesse d'âme*. » Quant aux Briçonnet, que dire de leur illustre naissance égale aux plus illustres du royaume I A ces protecteurs généreux, poètes et critiques promettent l'immortalité. Ils se la promettent surtout h eux mêmes. Rien n'égale en effet leur désir de plaire que leur fatuité et, chez la plupart, que l'amour du lucre. Jugeons-en par les plus grands, Erasme et Budé, et les éloges qu'ils se décernent. Le premier vole sur les sommets : il est Varron par l'étendue du savoir, il est plus grand que Varron par l'éloquence. Il a dissipé les ténèbres qui enveloppaient jusqu'à lui la pensée et la religion. — (( Qu'entends-je? Budé peut-il devoir quelque chose à Erasme?... Par ton immortalité, achève ce que tu as commencé. Viens au secours des belles-lettres. Donne à la Gaule, par tes recherches très érudites, une gloire qui ne doit point périr'. » A cette admiration mutuelle des plus illustres,
qu'Achille • qui llomerum buccinatorem (habiut) non minus Augusto quem Vergilii tuba, non minus Scipione qui Silii classico innotueril • (H oct. 1514).
1. Sur toutes ces poésies de circonstances, voir Fausto Andrelini. II est le modèle du genre.
2. Budé à Krasme (Lettres, p. 6). Krasmc à Budé (/</., pp. 9, 11,26).— Cf. également le ton des lettres de Tonstall. Id. ibid,, p. 116. Tonstall à Budé : • Quis est qui barbaros juris civilis puritatem sordida
mesurez la jactance des médiocres. Un bavard, élégant et vide, comme Andrelini, peut écrire sérieusement qu'il a com posé des poèmes (( qui ne le cèdent en rien à ceux du passé, qu'il a fait sortir la Gaule de la barbarie où elle s'enlisait, et les cœurs des ténèbres où ils étaient ensevelis ; ... les sources d'eau pure où les Français vont désormais se plaire ont jailli des poèmesdeFaustus» '.Ces hyperboles ne trouventquedesadmi rateurs. Toute cette élite se ressemble. Elle se croit appelée à renouveler le monde; critique, poésie, éloquence, touty aboutit au désir passionné de la gloire, au culte immodéré du moi. On ne saurait nier ce que ces milieux ont dû à l'humanisme, à cette culture aimable et polie qui répand le goût des idées générales comme du beau langage et épure l'esprit sinon les mœurs. Elle n'en contribue pas moins à la division qui se fait plus large entre les classes. Si elle élève, elle sépare : elle fait Thonnête homme et l'homme de lettres, c'èst-à-dire ce qu'il y a de plus étranger aux goûts comme à la vie de la foule, à jamais exclue de cet idéal. — Elle a un autre résultat : elle achève de grandir le prince. Entre les humanistes et lui l'alliance s'est conclue. Ils savent ce qu'ils peuvent attendre de ses faveurs : il calcule ce qu'il peut devoir à leurs louanges. 11 a compris les services que rendront à son autorité ces lettrés souples, dociles, qui s'interdisent à l'avance toute critique et sont prêts à devenir, devant l'opinion européenne, ses meilleurs répondants. La royauté les protège, avec Charles VIII qui a fait d' Andrelini
fœdantes interpretatione... deturbat? Budaeus. Quis qui velerem io foru facundiam instaurai? Budaeus >, etc. — Voir encore les éloge» de Nicolas Béraud à Pyrrhus d'Angleberne dans la prérace du MUitià Francorum regum pro re chnstiana (1548). 1. F. Andrelini ad musas. Élégie sur la mortd*Anne de Bretagne (1513).
... Nostro qu& tempore dixi
Carmina non priscis inferiora sonis, Gallica barbarico quA régna immerta veteroo
Doque olido cxtraxi corda sepulta sita... Optima si qua juvant Francis manantia rivis
Non nisi Faustino carmina fonte fluunt.
son poète officiel; avec Louis XII, qui fait venir Paul-Emile de Vérone, confie des ambassades à Lascaris et entre en relations avec Aléandre. Avec François I' % c'est Thumanisme même qui monte sur le trône. Sa jeunesse, sa prestance, son esprit, ses largesses font de lui Tidole des lettrés. (( Il n'a, écrit Erasme à Et. Poncher, rien de plus à cœur que denrichir son royaume par les meilleures lois, les mœurs les plus sévères, les études les plus libérales... Il pense que c'est peu de chose de donner à ses Etats le juste secours des forces militaires s'il ne les a dotés des hommes les plus remar quables par leur érudition '. » Il félicite le roi d'encourager Budé, d'avoir appelé comme médecin Guillaume Cop, comme confesseur Guillaume Petit. « Le roi, dit Budé, est inspiré de la déesse Minerve... il veut faire de la France le séminaire de tous les érudits. » Nul n'est plus libéral ; en réalité, les pensions quil donne aux écrivains comme aux artistes sont le prix de ces louanges. En protégeant les humanistes, le roi n'obéit pas seulement à ses goûts personnels : c'est l'opinion européenne qu'il prend à sa solde... Tout n'était pas désintéressé dans les tentatives qu'il fait et les promesses
qu'il prodigue pour attirer, sans y réussir d'ailleurs, Erasme à Paris.
Que cette littérature fiït monarchiste, elle ne pouvait pas ne pas l'être dans un milieu où ne se concevait plus toute autre forme de gouvernement. Mais qu'elle devînt une éducatricc de liberté et de progrès social, c'est ce à quoi elle n'a jamais songé. Rien dans les humanistes ne trahit ce souci des affaires publiques, cet amour des petits et des faibles, cette émotion de la souffrance qui inspirent l'action contre les abus du pouvoir ou les injustices de la société. Ces beaux esprits s'occupent trop d'eux-mêmes pour s'occuper du peuple, et s'ils laissent tomber un regard sur ses misères, ce n'est pas pour les plaindre, mais pour s'en divertir. Quand
1. Leitrcs, p. 4 (14 février 1517). — Biidê écrit à Érasme sur le même ton pour le décidera venir h Paris (W., i6w/., p. 38; 5 févr. 1517).
o58 LA FRANCE MODERNE.
en 1507, Fausto Andrelînî chante la guerre de Gênes, il a bien soin de railler l'infortune de ces petites gens qui ont cru pouvoir lutter contre le roi de France. « Il vaut mieux être gouverné par un bon prince que par la foule. Le sceptre ne sied pas à des mains plébéiennes... Celui qui croit pouvoir tenir les rênes populaires se livre à un char guidé par une déesse incertaine * ». Tous pensent de même. De leurs idées politiques, ils ont trouvé, dans Y Institution du pr'mcf* chrétien, dédiée par Erasme à Charles d'Autriche, l'expression la plus élevée. Rien, il est vrai, daris ce livre ne rappelle les conseils brutaux d'un Machiavel, ce code de la ruse et de la force proposé comme l'Évangile nouveau des rois. Tout, au contraire,
y recommande au prince la douceur et la sagesse. Erasme lui prescrit toutes les vertus : justice, libéralité, prudence, respect des lois comme de sa parole, choix judicieux des fonctionnaires comme des courtisans. U veut qu'il gouverne ses Etats « comme un père sa propre maison » -, qu'il soit à la fois chrétien et philosophe « ce qui est la même chose ». Au fond, si l'idéal du prince diffère, l'idéal du principat se ressemble. Machiavel écrit en politique, Erasme en homme de lettres : l'un enseigne ce qu'il voit, l'autre ce qu'il a lu. Dans cette théorie du gouvernement, tous deux n'oublient qu'une chose : les gouvernés. Ou plutôt, sous les formules fleuries, les périodes élégantes du lettré, ne s'entrevoit que trop la même tendance, cette défiance invincible de la masse, qui appelle un maître. « Le rôle d'un bon prince est de ne
h. F. Andrelini, De regia in Genuenses Victoria (1507).
2. Érasme, Institutio principis chrisliani. Ed. de 1515 (B. N., Res.). Toute la première partie n'est qu*un commentaire d'Isocrale. La seconde est plus personnelle, maiti c'est un développement littéraire sans détails précis. — /c/., ibid.y « Civitatem tanquam paternam domum gubcrnato... » Et ailleurs, " Bonus princeps non alioanimo débet esse in suos cives quam bonus paterfamilias in suos domesticos. * — BieD entendu, il n'admet aucun contrôle au pouvoir royal, ni dans la levée de rimpi5t, ni dans la confection de la loi. - Tibi populus censum débet, débet obsequium, del)et honorem, sed tu... populo debes bonum ac vigilantem principem. • Le roi est la loi vivante et Timage de Dieu.
rien admirer de ce que glorifie le vulgaire. Un vrai prince doit être éloigné des opinions basses de la multitude; cela même est bas, vil, indigne de lui, de sentir avec le peuple*. » Mesurez toute la distance qui sépare ces doctrines de celles de saint Thomas. C'est labimc qui s'étend entre la Renaissance et le Moyen âge chrétien et féodal. Nous sommes fixés. L'institution du prince n'est que l'éducation de l'absolutisme. Légistes et lettrés se rejoignent. Sous l'élégance des formules, la sagesse des préceptes perce tout l'idéal politique de l'humanisme et se résume tout le progrès social auquel il aboutit : le bon tyran *.
Do 13(X) h [l'Ai}, trois hommes, trois politiques, ont décrit la société française : Seyssel, Machiavel, Canossa. De ces trois écrivains, le jugement est identique. Le pouvoir incontesté du roi et le gouvernement remis aux mains d'un seul; la prospérité matérielle et le rôle prépondérant de l'argent; la domination de la classe moyenne qui s'élève sur les ruines de la noblesse féodale; la formation d'une aristocratie nouvelle, celle des offices; l'exclusion du peuple de la vie publique, de l'armée, comme du savoir... tels sont les faits qu'ils observent, qu'ils signalent. C'est h ces traits que l'on distingue la France moderne de la France féodale, la société de la Renaissance de la société qui l'a précédée.
Elle n'ont pas le même idéal. Chevaleresque ou religieux, celui du Moyen âge est mystique. Qu'il inspire les croisades
1. Érasme revient à plusieurs reprises sur relie ignorance de la foule. • Boni prinripis partes sunt nihil horum niirari quoc vutgus hoininum ningni facil... -. — • Verus princeps débet abesse a sordidis opinionibus ne studiis vulgi, imo hoc sordidum, vile, seque indignum ducat cum plebecula senlire. •
2. /r/., ibiil., - Bono principi tuto pcrmilti possunt omnia •.
OU les communes, qu'il crée des épopées ou des systèmes, qu'il soit François d'Assise ou saint Louis, la chanson de Roland ou la Somme théologique, l'Imitation ou Notre-Dame» c'est au nom d'une idée, qu'il soulève et qu'il élève, A la fin du xv« siècle, l'idéal est utilitaire. S'enrichir — semble être la devise des hommes comme des États. Nulle grandeur dans les guerres : elles cessent d'être le choc de croyances pour devenir une rivaUté d'intérêts. Nulle générosité dans la politique : elle n'est que l'art des moyens. Nulle envolée dans la spéculation : elle n'est plus qu'une dialectique avant de devenir un commentaire. L'art lui-même, ce qu'elle laisse de plus durable, est une parure plus encore qu'un symbole. Il affine et il cisèle : il ne monte plus vers le ciel, grandiose et sacré, comme le mystère qu'il abrite. Il est fait pour l'homme : il cesse d'atteindre Dieu.
Elles n'ont plus les mêmes institutions. Toutes celles du Moyen âge catholique et féodal aspiraient à une égalité plus grande des droits comme à une inégalité moins grande des classes. Limitation du pouvoir par le contrat, limitation do la richesse par les lois contre l'usure, participation de tous à l'un, comme à l'autre, par le droit de suffrage et le droit de propriété, le progrès social s'était fait en ce sens, sacrinaiit l'unité extérieure à ces besoins. Dans cet ensemble de pactes, de groupes, de sociétés qui morcelaient la société, avaient grandi les libertés civiles et politiques de la masse, opposées à la toute-puissance des seigneurs. La pauvreté elle-même avait eu son rang et son culte. Il ne semblait pas que l'Etat, de même que la religion ou l'art, fût le bien d'un seul ou de quelques-uns, mais la chose de tous. — Tout, dans celte société de la Renaissance, travaille au contraire à Tunitéet à l'ordre, mais aussi à l'absolutisme du pouvoir comme à la subordination du nombre. Un roi souverain, au-dessous de lui, une classe privilégiée, distincte par ses faveurs, non plus par ses services, une oligarchie de nobles et d'anoblis, bour* geois riches, hommes de loi, hommes de lettres, groupé»
autour du trône, seuls initiés à tous les raffinements de la richesse ou de la pensée, plus bas, à ces couches profondes de la vie sociale, un peuple qui obéit et qui travaille, la stabilité de TEtat assurée par une stabilité plus grande des classes, voilà les idées qui dominent l'organisation nouvelle. 11 semble que dans ses regards vers Tantiquité, Télite n*ait aperçu ([ue les deux formules corruptrices : la souveraineté de l'Etat qui crée la toute puissance du prince, et cet humanum paucis vivit tjenus^ qui ramène le bonheur de tous à la jouissance de quelques-uns.
C'est dans ce milieu que va naître notre Réformation française. Elle y plonge ses racines, elle y grandit. Nous aurons à voir, si elle a été à son tour une réaction ou une conséquence, et peut-être l'une et l'autre, un réveil des idées anciennes, démocraticiues et libérales, ou l'application aux choses de la croyance de cet esprit autoritaire et aristocratique qui devenait l'esprit môme de la société.
ae
PitÉKACE VII