Masselin, Journal, p
sur sa structure, elle s'adapte à ses besoins. Féodale, elle n*a été que le contingent des vassaux et des sujets, servant le suzerain, à leurs frais, dans une région restreinte et pour un temps déterminé. Monarchique, elle devient un corps permanent, soldé par le roi, commandé par ses capitaines. Telle elle se constitue depuis le xiv° siècle; telle Charles VII Torganise comme il a organisé la taille. Par l'ordonnance du 2 novembre 1439, il a créé une cavalerie : quinze compagnies, chacune de cent lances, chaque lance fournie de six hommes et de six chevaux. Par celle du 28 avril 1448, il a fait naître une infanterie. Chaque paroisse dut fournir un milicien équipé aux frais des habitants, le franc-archer. Ces hommes restaient dans leur village, mais prêts à tout appel, tenus, tous les trois mois, de figurer à la montre et, en temps de guerre, de se former en compagnie*. Aux gens « de pié », Louis XI ajoute les Suisses (1480). Ces institutions donnaient enfin à la monarchie une armée. Vainement les Etats généraux avaient ébauché un autre système, compromis entre ridée féodale et Tidée monarchique. Maintien d'une partie des ordonnances, licenciement des mercenaires, le service militaire conçu comme un service national, la guerre réduite à la défense et cette défense même confiée à la noblesse ou à des milices.., cette œuvre étrange, disparate, n'était qu'une utopie. L'organisme militaire se développe et se transforme comme l'Etat qu'il est appelé à servir.
Ces progrès du militarisme furent d'abord la conséquence de la situation nouvelle de l'Europe. Les Etats de Tours avaient réclamé la réduction des armements et le retour aux effectifs de Charles VII. Mais ces illusions se heurtaient aux réalités de l'histoire. Nous n'étions pas libres. Ce n'était point la paix qu'annonçait l'ère des grands Etats. Ces collec-
1 . Isambert, IX, p. 57. Ordonnance d'Orléans. — /d., p. 169. Ordonnance de Montils-lez-Tours. Les francs-archers devaient donner 10 000 hommes répartis en 32 bandes.
l'absolutisme. 63
tivités nouvelles portaient en elles-mêmes des énergies inassouvies, des ardeurs incoercibles. Dans cette fièvre de jeunesse, chaque nation était emportée hors de ses limites, elle n'avait ramassé ses forces que pour les dépenser au dehors et Tunité n'était qu'une étape dans la croissance. L'Angleterre, l'Empire, l'Espagne ne pouvaient grandir qu'à notre détriment : l'une aspirait toujours à la Normandie et à la Guienne, l'autre à la Bourgogne et aux Flandres, l'Espagne à la Méditerranée. Nous-mêmes n'avions plus que Tltalie. Ces convoitises universelles créent la guerre permanente. Écartée des provinces intérieures, celle-ci s'avive aux extrémités, sur les frontières des Pyrénées, de l'Artois, de la Comté, et au delà, dans le Milanais et le royaume de Naples. De 1493 à 1516, le royaume ne connaît que neuf années de repos. Ainsi, comme celles de nos rivaux, nos forces militaires sont condamnées à grandir toujours. Louis XI, en 1480, a déjà réuni 20 000 hommes*. En 1484, le chancelier demandait aux Etats généraux 2500 lances et 7000 hommes de pied. Ces chiffres mêmes sont insuffisants et, dès 1486, on augmente les effectifs*. En 1491, Charles VIII songe à organiser une armée de 30 à 40000 hommes. En 1494, il jette sur l'Italie près de 42 000 hommes d'infanterie et près de 3000 lances'. En 1513, la France a sur pied 3580 lances, 22000 lansquenets, autant d'aventuriers gascons, une armée de mer, près de 80000 hommes. La même année, l'extraor-
1. Sponl, La milice des francs-archers y Rev. des Quest. hist., avril 1897 : 6 000 Suisses, 2 500 pionniers, 10 000 Picards, 4 000 Normands, 3992 lances. Le budget s'élève à près de 3 millions. Sur les idées militaires de Louis XI, cf. Commynes, éd. de Mandrot, t II, p. 36.
2. Masselin, Journalj p. 348. Les États avaient réclamé le licenciement des Suisses ; on le leur accorda et on licencia 1 500 lances. — B. N., Fr. 25 716, n*» 56 (1" juin 1486).
3. Le roi aux commissaires envoyés aux Étals de Languedoc (B. N., Fr. 25 717, n^ 112, 30 août 1491). D'après M. de Maulde {Procédures politiques du règne de Louis XII, Doc. inéd., Introd-, p. 78), l'armée royale comprenait 10 000 Suisses, 12 000 arbalétriers gascons fX bretons et 24 000 archers français.
dinaire des guerres, qui était de 212 396 livres en 1486, s'élève, de janvier à septembre, à 2266844 livres. Assurément, ce n'est là qu'un effort passager*; avec la paix se réduisent les contingents et les dépenses. Mais la rivalité de François F et de Charles Quint va ramener le progrès des effectifs; le système des grandes armées est établi.
Si les nécessités de la politique rendaient inévitable cette croissance du militarisme, les conditions nouvelles de la guerre transformaient la composition même de l'armée. L'invention des armes à feu portatives a changé la tactique. Dès 1504, on commence à fondre des <( hacquebuttes » à Bordeaux ; en 1505, à Châlons. En 1509, dans les armées d'Italie, l'usage de ces pièces est général ^. En même temps, l'artillerie se transforme. A l'ancien pierrier succède le canon de bronze, plus léger et plus mobile. On fabrique des pièces et des boulets à Rouen, Montpellier, Pézenas, la Charité '. Les dépenses, qui montaient à 9400 livres en 1486, s'élèvent à 90528 livres en 1495, à 237024 livres en 1506. Avec de tels engins, imaginez les vieilles méthodes! On ne se mesure plus comme jadis, corps à corps, homme à homme, mais de loin et par groupes, en ordre déterminé pour l'attaque ou pour la défense. Ainsi comprise, la guerre n'est plus le duel de deux adversaires, où pour triompher il suffît de la force physique, de la bravoure, de l'esprit chevaleresque, de l'enthousiasme. Elle devient le choc calculé de deux masses, une science pour
1. Le Glay, Négociations entre la France et V Autriche, 1, n* 157. Paul de Laude à Marguerite. II donne comme chifTres 5 000 lances, 18 000 Allemands, 40 000 fantassins (10 juillet 1512). — Extraordinaire des guerres, B. N., Fr.4523, ^49. En octobre 1513, sans compter le paiement des gens de pied, il monte à 400 000 livres par mois (B. N., Fr. 25719« n* 209).
2. Spont, Marignan et ^organisation militaire sous François /•' (Rev. des Quest. histor., juill. 1899). — En 1503, Tusage des hacquebutes est constaté dans l'armée de Naples(J. d^Auton, Chroniques, III, p. 173).
3. B. N., Fr. 25719, n» 188. Montpellier, la Charité (4 fév. 1512). — W., nM89. Pézenas (4 fév. 1513). — Id.^n"* 193 et 240. Rouen (8 mars 1513 et !•' avril 1514).
le chef, un métier pour le soldat. Du premier, elle exige les vues d'ensemble, les combinaisons spontanées; du second la discipline, la connaissance des armes, l'intelligence des ordres reçus et des mouvements à accomplir ; toute initiative personnelle disparait dans l'unité de l'ensemble. Or, un tel résultat n'est pas l'œuvre d'un jour. Il faut, pour l'obtenir, des hommes préparés et aguerris, des automates dressés et dociles; bref, l'endurance, l'esprit de corps, l'entraînement, toutes ces qualités que donne seule une pratique journalière, et si, par surcroît, la guerre est longue et lointaine, tout le renoncement qu*impose seul l'amour du métier. Aux méthodes nouvelles de tactique et d'offensive, les milices ne suffisent plus. Le soldat ne peut plus être le vassal servant par devoir ou le sujet enrôlé pour un temps. Il devient le soudard qu'un mot d'ordre envoie dans les plaines de Lombardie ou sur les plateaux de Calabre, sans autre maître que son chef, sans autre horizon que son camp, sans autre idéal que la victoire, aimant la guerre pour elle-même, pour ses profits et ses périls, par ambition et par honneur.
Du même coup, la guerre nouvelle suscite l'armée nouvelle : l'infanterie d'abord et l'armée de métier. Cette force militaire pouvait-elle se recruter dans la nation? Charles VII l'avait pensé. Mais de ses deux créations, l'une, les ordonnances, était viable ; l'autre, les francs-archers, ne l'était pas. A la fin du xv* siècle, celle-ci était en décadence; la vie sédentaire, la dispersion dans les villages donnaient à ces compagnies l'esprit, les défauts d'une milice. Louis XI se plaint déjà de leur lâcheté et de leur indiscipline. En 1475, il essaya de les réformer; dès 1480, il ne les convoque plus; sous Charles VIII, ils disparaissaient*. La royauté allait reprendre cependant le système et essayer d'abord d'organiser les « gens de pié » en les levant dans le royaume.
Dès 1486, le Conseil tenta cette restauration. Il avait décidé