‹ Les origines de la réformeChapitre 75 sur 198 · A. D., Côle-d'Or, G. 165, r · texte numérisé non relu

A. D., Côle-d'Or, G. 165, r

3. A. N„ Z»* 35, f 92. La taille a été réduite à 700 1. en 1503, à 539 1. en 1506. La diminution a été générale (13 mars 1507). — /d., 36, f* 105 (28 mars 1509), Nogent-sur-Seine.

4. Grand conseil, V^ 1043. Poursuites contre l'élu et le receveur des tailles à Tours (11, 12 juin 1506); contre le sénéchal d'Agenais (8 juin 1508); contre Arn. Faure (18 nov. 1508). Les registres de la Cour des aides contiennent un très grand nombre d'informations.

sièges des élus, s'organisa l'action publique K Mais ce fut le bienfait de la loi de prévenir ces désordres et d'établir des garanties. Par Tordonnance de novembre 1508, Louis XII régla le mode de répartition et de perception de la taille. Astreints à résider, les élus virent préciser leurs pouvoirs. L'ordonnance établit la procédure à suivre dans leur auditoire, les frais de justice, la forme des ajournements. Elle énonça également des règles minutieuses pour l'assiette et la levée des tailles. La répartition entre les paroisses dut se faire en (( collège )); toute assiette particulière fut interdite. Dans les paroisses, les élus gardent le contrôle de la répartition locale. Le rôle ne sera exécutoire que revêtu de leur signature : chaque année, ils devront en vérifier le contenu, taxeront les contribuables riches ou influents qui se dérobent et répartiront les deniers inutiles. Ils examineront les modifications de feux, le nombre des absents ou des morts, des privilégiés ou des exempts. A époques fixes, comme les généraux de finances, ils feront des chevauchées. Voilà la première règle de Tadministration monarchique et voici la seconde. C'est que les asséeurs et collecteurs devront être nommés par l'assemblée publique de la paroisse. On peut craindre en effet que, choisis par les municipalités ou les notables, ils ne servent les intérêts particuliers au détriment de l'intérêt public. Par suite, les élus devront surveiller l'opération, convoquer, présider l'assemblée, casser, s'il le faut, les choix illégaux ou arbitraires. Les registres des généraux des aides nous montrent que ces prescriptions furent observées et que le contrôle des autorités financières, sur la levée des tailles, réussit à s'affermir '^

i. Elle est organisée en Normandie en 1503. A. N., Seine-Inférieure. Échiquier, Conseil, 1502-1503, 27 février. Inslilution de procureur et avocats du roi auprès de chaque juridiclion des aides • tous lesquelz offices et chacun d*eulx nous avons séparez et divisez, séparons et divisons les ungs des autres -. Un certain nombre d'urréts des généraux de la justice des aides alTermissent ce principe.

2. Nombreux arrêts relatifs à la levée et la répartition des tailles

Ces réformes furent bienfaisantes. Elles rendirent le roi populaire. Elles eurent aussi leurs conséquences politiques en habituant les sujets à payer Timpôt sans le discuter, ou sociales en contribuant aux progrès de la bourgeoisie urbaine et des paysans. Mais Toeuvre de Louis XII n*a pas supprimé les deux vices du système : son insufflsance à faire face aux charges publiques, son injustice à ne frapper qu'une partie de la nation. Avant la fin du règne, ils apparaissaient à tous les yeux. La grande crise qui menace la France ne put être conjurée que par des expédients, emprunts, anticipations, aliénations de domaine, et le règne du père du peuple se termine par le déficit. Ce n'était pas François I*^'" qui devait rétablir Tordre. Il chercha vainement, de 1516 à 1318, à reprendre un certain nombre des mesures de Louis XII * et, en 1523, par la réorganisation des services financiers, à accroître les ressources du Trésor. Toutes ces mesures ne furent que des palliatifs. En laissant subsister Tinégalité devant Timpôt et la complexité du mécanisme fiscal, Tabsolutisme se créait à lui-même des difficultés toujours renaissantes qui devaient entraver, jusqu'à sa chute, la marche de son gouvernement.

et l'exercice de la juridiction par les élus. Cf. notamment de décembre 1510 à octobre 1511, Z»'37, T 11 v°. Réquisitoire contre les collecteurs de Sentis pour abus de perception (4 déc. 1510). /d., T 149 v", demande en nullité de l'élection des asséeurs et collecteurs à Niort (16 mai 1511). /rf., r» 215. Poursuites contre les élus de Beauvais pour délivrance illégale de ferme (26 juillet); f» 241, contre les asséeurs et collecteurs de Baveux qui ont levé plus que la commission ne le portait (16 août). 1(1., r» 261, poursuites contre les élus et le greffier de Clcrmont pour non résidence (3 sept.).

1. Isamberl, Xll, p. 49. Ordonnance de mars 1516 sur les eaux et foréls. /«/., p. 119. Ordonnance du 30 juin 1517 sur la juridiction des élus et la perception des aides et gabelles. A. N., KK. 289, f 485. Commissaires envoyés pour la visite des élections et • mectre en ordre et en la plus grant valleur que faire se pourroil le revenu tant du dommaine que des aydes et gabelles - (1518-1519). Le roi fait faire un relevé du rendement des tailles depuis 1514 et des autres impositions (/rf., p. 595, 609, 611, 621, 638, 649, 687).

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En l;)i9, au moment même où s*annonce la Réforme, où l élection de Charles-Quint à l'Empire va ouvrir une nouvelle période de Thistoire, la royauté absolue est constituée. Sous deux princes très dissemblables, plus différents encore de leurs prédécesseurs, s'achève Toeuvre de Louis XI et de Charles VII. La France féodale se transforme : la France monarchique apparaît. Une môme suite dans les conseils, une même volonté dans la nation, une même convergence des forces et des faits conspiraient à ce changement. L'œuvre des Etats généraux, la réaction des nobles furent à peine un arrêt dans l'évolution inévitable. Assemblée et factions avaient disparu, vite dépassées, vite oubliées dans cette marche qui entraînait la France vers Tunité, l'ordre, l'obéissance.

II est vrai, de sa structure antérieure, elle a gardé les éléments; dans cette France moderne se survit encore le Moyen âge. Nulle uniformité dans les divisions territoriales; aucune symétrie dans les rouages du gouvernement : des corps judiciaires coopérant à une tutelle administrative, des officiers de finance rendant la justice, des pays d'états et des élections; dans la société même, un assemblage de groupes distincts, superposés : églises, provinces, villes, seigneuries, communautés, corporations ; Tempreinte des siècles demeure entière comme la structure interne reste identique. Sur ces êtres vivants, le roi a opéré non en théoricien, mais en politique. Il a fait ou laissé disparaître les excrois>sances difformes, inconciliables avec l'ensemble; il a respecté les organismes primitifs et permanents. A ces forces disparates, il s'est borné à imposer sa direction souveraine, comme ces artistes de la Renaissance qui, en élevant leurs coupoles sur les vieilles tours gothiques, ont eu l'illusion de couronner rœuvre du passé.

Mais sous ces retouches successives, l'unité apparaît. Elle n'est pas seulement une expression monarchique, celle qu'avait eue TAUemagne desHohenstaufen, celle que présentera Tempire de Charles Quint. Avant le xv" siècle, la France connaissait déjà cette communauté de race, de traditions, d'idées, qui fait naître un peuple. Après le xV siècle, les guerres étrangères, les annexions intérieures, achèvent de former celte âme commune. Séparée à jamais des autres familles européennes, elle voit se souder ses parties ; ses liens sociaux se resserrent; sa conscience s'affirme. Il y a désormais un génie français comme une patrie française. L'unité monarchique est l'unité nationale qui se constitue.

La langue est créée. C'est la langue d'oïl : celle du roi, des écrivains, de la politique, de l'administration. Si le latin est encore employé dans les cours judiciaires, son domaine recule chaque jour : il a perdu les délihérations du conseil et les plaidoiries ; en 1510, on lui enlève les enquêtes ; en 1335, les arrêts. C'est encore la langue d'oïl, qui, h la fin du xv* siècle, est dans le Midi la langue officielle des délihérations provinciales et deviendra, peu à peu, celle des actes municipaux *. Et comme la langue du roi a inspiré la langue de la nation, la loi royale prépare une loi commune. Louis XI voulait l'uniformité dans la coutume, il ne put l'obtenir. Mais des dispositions nouvelles y introduisent quelques principes généraux *. Partout aussi, les ordonnances, les édits, les arrêts des cours souveraines ont établi l'unité du droit public et l'unité de la procédure. Pour les heures d'audience, la forme des enquêtes, du témoignage, de l'instruction, du

4. Dès François V% la plupart des documents officiels en Provence sont en français. Déjà, en 1491, les consuls de Perpignan demandaient que les requêtes se fissent en français (A. N., V 1041, 18 janv.).

2. Par exemple la représentation, l'incapacité des religieux de succéder. En 1517, François I*^' reprend le projet d'unification des ordonnances (Barrillon, Journal, I, p. 280). — Remarquons également que la livre tournois devient partout la monnaie de compte.

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jugement, il n*y a plus de diiïérence entre Paris, Rouen, Aix, Toulouse et Bordeaux. Tout Français est sûr, pour obtenir justice, de trouver les mêmes formalités protectrices du droit. Il n'est pas jusqu'à l'ordre économique où des réformes partielles n'aient fait sentir le bienfait de la centralisation. Le gouvernement royal a entrevu le principe de Tunité des poids et mesures. S'il ne peut l'étendre à toute la France, il commence au moins à l'appliquer à quelques provinces. En loOl, Louis XII l'introduit en Languedoc; en 1510, en Auvergne. En 1517, Duprat en a conseillé l'adoption aux délégués des villes *. Cette France nouvelle a enfin son centre, Paris — (( chef principal et capitale cité » — siège des premiers corps de l'Etat, Parlement, Chambre des comptes, Généraux des aides, Chambre des monnaies, foyer de culture et de rayonnement intellectuel, par son Université éducatrice de toutes les autres, inspirateur du goût et des arts, par ses métiers dont les règlements servent de modèle. Paris représente déjà la France. Légats, princes du sang, ambassadeurs ont à honneur d'être reçus dans ses murs. En 1524, après le désastre de Pavie, c'est sur son attitude que le royaume va régler la sienne. Il est le vaste creuset où viennent se fondre toutes les énergies, toutes les variétés de notre race, où la mentalité française commence à s'élaborer.

Idée fixe des légistes, œuvre progressive de l'histoire, ce principe de l'unité qui se fait sentir dans toute la France est le grand changement qui sépare du Moyen âge les temps modernes. Mais en faisant naître un peuple, itérée, du môme coup, le pouvoir absolu.

Si noble qu'ait été la tentative des Etats de 1484, si généreux qu'ait paru leur programme de gouvernement, l'une et l'autre étaient condamnés à un échec. On a cherché dans leurs fautes la raison de leur impuissance. Userait plus juste

4. Barrillon, Journal^ 1, p. 298 : ■ a osté ndvisé qu'il seroil bon que en ce royaume... n'y ait que ung poix et une mesure... • celle de Paris.

de dire que ces fautes venaient de leur impuissance même. 11 ne suffit pas à une idée d'être juste et grande pour réussir. Nos institutions ne sont pas ce que nous voulons qu'elles soient : toute la contrainte des idées, des faits et des besoins nous les impose. Les Etats ont échoué parce que les maximes dont ils s'inspiraient ne répondaient plus aux changements profonds survenus dans la société.

11 manqua d'abord aux idées libérales la force que donne une doctrine simple, inspiratrice des consciences et maîtresse de l'opinion. La Révolution française se fit au nom d'une philosophie : elle établit la liberté politique sur les droits de l'homme et la souveraineté du peuple. Il n'en fut pas de même du mouvement de 1484. Il fut une réaction contre des abus, non un idéal nouveau dans l'àme humaine. La France se passionna alors pour des réformes, non pour des principes. Dans le désordre du temps, elle a vu nettement ses besoins précis et immédiats, les garanties individuelles, la réduction des armements, des dépenses, de l'impôt, la fixité des lois et des droits ; elle a salué la réunion des Etats comme le moyen de les satisfaire. Mais ses aspirations ne dépassaient pas ses intérêts et elle n'érigeait pas en doctrine éternelle ses préférences d'un jour. Pas plus qu'elle n'a entrevu le droit de l'individu, fondement de la liberté politique, elle n'a évoqué la souveraineté du peuple, principe de la puissance des assemblées. Gomme son idéal religieux, son idéal monarchique reste intact. Nulle part, dans les assemblées locales, les parlements, les délibérations des villes, ne se trahit ce sentiment que la nation peut disposer d'ellemême; une seule voix, celle d'un noble, l'exprime aux Etats de Tours : cette voix est sans écho. La souveraineté populaire pouvait être une opinion, la souveraineté royale seule était un dogme. Théorie raisonnée de l'élite, croyance aveugle des foules, elle règne en maîtresse à ces profondeurs infinies de la conscience où s'élabore l'histoire; contre ce culte général, passionné, exclusif, aucune foi nouvelle ne pouvait prévaloir.

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Sur ce point, l'assemblée de Tours pensait comme la France. Déliants de leur pouvoir, incertains de leurs droits, oscillant toujours entre le commandement et le conseil, Tindépendance et la soumission, osant tout dire, effrayes de rien entreprendre, les députés voulaient discuter avec le roi, non discuter la royauté. Mais quand un parti accepte un principe, c'est en vain qu'il en réprouve les conséquences. Sa religion s'alarme de ses critiques, ses scrupules répriment ses audaces et il disparaît, vaincu par ses propres armes, accablé sous la logique d'idées qu'il répugne à combattre et cette force des institutions qu'il s'interdit de renverser.

Monarchique, la France Tétait de sentiments; elle le fut aussi, parce qu'elle ne pouvait pas ne pas l'être. En vain, elle se fût attachée à ce régime féodal, à cette idée de contrat qui avaient créé la hiérarchie et les libertés publiques ; institution et principe ne répondaient plus à ses besoins. Ils avaient pu, au xn' comme au xnr siècle, refaire la société; dans la période nouvelle de notre formation, ils furent impuissants à donner à la France un gouvernement.

Ils n'avaient pas créé de représentation nationale. C'est que la liberté politique ne peut s'établir que dans un peuple où l'intérêt général est l'intérêt souverain. Tel fut le sort de l'Angleterre où toutes les classes furent appelées à gouverner parce qu'elles eurent la sagesse de s'unir. La France féodale ne connut jamais cette unanimité des conseils et des griefs.

Au XTV* siècle, la tentative des Etats avait fini dans l'anarchie. Le XV* siècle vit reparaître les mêmes causes de faiblesse, les antagonismes de classes, le conservatisme obstiné des privilèges. Sous Charles VII comme sous la minorité de Charles VIII, l'aristocratie avait réclamé des institutions représentatives. Ce fut pour la bourgeoisie et le peuple une raison de s'en détacher. S'ils étaient intéressés au vote de l'impôt, ils l'étaient bien plus à l'abaissement des nobles : ils aiment mieux s'unir contre eux à la royauté que de travailler avec eux à la liberté de tous. En 1484 comme en 1356, les

Étals généraux avaient reçu un mandat de la nation. Mais le particularisme des provinces brisa l'action commune. La Bourgogne ne voulait pas de réformes contraires à ses privilèges; le Languedoc entendait ne payer que les subsides votés par les Etats. Du spectacle même de ces conflits, de ces compétitions, de ces marchandages avait grandi le sentiment que les assemblées pouvaient être une consultation, non une institution et que, capable de conseiller le bien public, le pays était impuissant à Taccomplir.

La féodalité n'avait pas mieux réussi à maintenir la paix sociale. Deux siècles plus tôt, elle l'avait fait naître. Elle avait été l'organisation et Tordre. Les égoïsmes avaient trouvé dans la conquête générale des droits ou les enthousiasmes de la religion un idéal pour les épurer et une discipline pour les unir. Mais au xiv" siècle, idéal et discipline s'étaient affaissés. L'ère des croisades comme des communes était close. Rien n'imposait plus la solidarité des idées ou de l'action : jamais l'individualisme ne fut aussi fort, jamais aussi l'anarchie ne fut plus grande. Tout l'horizon humain se borne à des querelles. Chacun vit pour soi, interné dans son statut comme en une place forte, ne songeant qu'à se défendre ou qu'à s'étendre, à opprimer pour n'être pas opprimé. Ce long siècle de guerre étrangère ne fut qu'une suite de troubles intérieurs; églises contre églises, seigneurs contre seigneurs, villes contre villes, factions contre factions, Navarrais, Bourguignons, Armagnacs, partisans de Lancastre ou de Valois, Praguerie, dans cette mêlée atroce des haines et des appétits, c'était la nation tout entière qui recommençait à se dissoudre. Il y avait toujours des ordres comme il y avait une France. En réalité, ces ordres n'étaient plus qu'une poussière dispersée au vent. Ils pouvaient être, un jour de crise, soulevés dans un effort commun ; livrés à eux-mêmes, ils retombaient dans leurs éternelles divisions.

La féodalité s'épuisait en épuisant i^on principe. Il fallait au corps social un autre ferment de vie : ce germe nouveau,

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non moins que la décomposition du dedans, l'ambiance extérieure contribue à le grandir. Il faut s'imaginer cent cin quante ans d'invasions, de terreurs, de ruines, l'angoisse continuelle comme la menace, cette désolation des monastères et des églises, ce dépérissement des villes, cette solitude des campagnes, cette consommation effroyable de vies, pour comprendre toute la force du sentiment qui appelait un pouvoir réparateur. Le besoin de vivre supprimait tous les autres. A la fin de la guerre de Cent ans la Franco n'aspirait plus qu'à deux choses, l'ordre et l'unité. La royauté seule les lui donna. Plus que jamais à cette époque de croissance, elle a été l'âme créatrice. Seul, dans le conflit des intérêts locaux, le roi représente l'arbitrage de l'intérêt national; seul, au dessus des forces éparses, la permanence du dessein et l'hérédité de l'effort. Contre l'agression du dehors ou le morcellement du dedans, il a été comme Charles VII, Tindépendance, comme Louis XI, l'unité politique. Sous Louis XII, il fut encore la prospérité et la justice. Jamais l'œuvre des réformes n'avait été aussi brillante, le pouvoir aussi bienfaisant. La France lui dut ces biens qu'elle souhaitait, qu'elle n'avait pu se donner elle-même; le roi lui offrit par surcroît la gloire, et dans cette paix, cette prospérité qu'elle n'avait jamais connues, ses intérêts furent satisfaits comme son orgueil.

La gratitude fut immense comme le bienfait. La nation abdiqua tout entière entre les mains du roi. Sous Charles VII, sous Louis XI, sous Charles VIII, elle s'était donnée au principe; sous Louis XII, elle se donna au prince. Ce fut, en effet, une dernière force pour l'absolutisme d'être représenté alors par le plus modéré des hommes. Louis XII était d'une intelligence médiocre, mais il avait le ccçur droit et le sentiment de ses devoirs. Simple, bienveillant, accessible, il n'a rien de la froideur qui glace ou de la morgue qui foudroie. Econome pour lui-même, il est aux autres bienfaisant; très jaloux de son pouvoir, il en cache les apparences, ne parlant

jamais, même quand il s'y dérobe, que de la force des lois et du devoir de la justice; sa bonhomie fut toute une politique. 11 aime la guerre et les tournois, mais il est un dévot des lettres et des livres. Dans un siècle où la superstition s'allie à tous les crimes et couvre toutes les perfidies, il est humain et, s'il manqua à sa parole, ce fut pour le bien, avec la complicité de la France et l'excuse d'un temps où l'art de négocier n'était que l'art de trahir. Dans ces qualités et ces défauts, la nation se retrouvait elle-même, aussi jamais son loyalisme ne fut-il aussi pur. Les nobles aimaient le roi pour sa bravoure, les clercs pour sa piété, les lettrés pour ses faveurs, le peuple pour sa justice. Cette adoration publique le suivit dans ses revers, jusque dans ses fautes. 11 mourut, après avoir failli perdre la France, en laissant l'absolutisme plus fort que jamais.

Cette modération habile fut, jusqu'à François I", le principe même du gouvernement. La monarchie française n'était pas le despotisme. Elle voulait ne pas l'être; le prince se croyait lié d'abord par son serment, sa conscience, par les lois éternelles qui lui traçaient ses devoirs et le rendaient responsable de sa conduite. Mais les mœurs comme les faits empêchaient qu'elle le fût. L'unité n'avait pas été le nivellement. La royauté avait discipliné, sans les détruire, toutes les forces sociales qui, se faisant contrepoids les unes aux autres, lui faisaient aussi contrepoids à elle-même. Elle trouvait à la fois son appui et ses limites dans cette hiérarchie des classes et des privilèges, dans ce principe héréditaire qui unissait l'intérêt de la nation à l'intérêt de la dynastie, dans cette contrainte des lois générales et de la coutume, ce contrôle de l'esprit public qui, soumis, non servile, mettait son honneur à fronder le pouvoir comme à lui obéir. On savait que le roi qui pouvait tant, ne pouvait tout, comme de supprimer les libertés civiles ou de changer la religion.

Ce sont ces forces et ces usages qui, en tempérant l'absolutisme, assurent encore à la nation une part à ses affaires.

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La royauté n'avait pas voulu d'une représentation permanente qui lui disputAt le gouvernement. Mais elle avait laissé vivre ces institutions locales qui proposent et qui conseillent. Provinces ou bailliages ont leurs assemblées; par leurs vœux ou leurs remontrances, le peuple est associé au travail législatif. Toutes les mesures réformatrices du temps furent le résultat de cette collaboration entre la couronne et le pays. Ce fut la royauté qui fit rédiger les grandes ordonnances de 1493, de 1499, de 1510; ce fut la nation qui les inspira. Les principes qu'elles posent, les progrès qu'elles consacrent sont empruntés aux cahiers des Etats généraux ou aux requêtes des assemblées provinciales ; leur texte est arrêté dans une réunion devêques, de nobles, d'officiers royaux et de magistrats. De même que la législation civile, la législation économique se prépare dans le pays. Sous Charles VIII, la réforme monétaire, la revision du cadastre sont agitées dans des réunions générales des députés des bailliages ou les assemblées locales des ordres. Louis XII prohibe la traite des blés sur la demande des provinces. François P' convoque les représentants des villes pour aviser aux moyens « d'enrichir le royaume ». Quels que fussent d'ailleurs le nombre et la nature de ces consultations, les sujets avaient un moyen d'avoir l'oreille du prince. Etats, bailliages ou villes, lui envoyaient leurs délégués. Presque toujours ces demandes furent écoutées. La plupart des ordonnances ne furent que la volonté royale ajoutée à la volonté populaire, la signature du souverain aux délibérations de ses sujets.

Associée à l'action législative, la nation l'est encore a l'action politique. Le roi absolu compte avec elle. Quand Louis XI réunit la Bourgogne et la Provence, il fait reconnaître cette annexion par leurs Etals. Quand Charles VIII réforme l'Echiquier de Rouen, il demande l'assentiment de la province. La couronne consulte le pays sur ses traités et sur ses guerres, elle essaie de le convertir à ses desseins. En 1493, les traités d'Etaples et de Senlis sont soumis aux ratifica-

tions des villes. En 1494, c'est un véritable manifeste que Gharles Vlll leur envoie pour les rnlller h ses projets de conquête. Au lendemain des traités de Blois, Louis XII provoque des assemblées populaires qui en récIamiMit la rupture. Rien n'est plus curieux que les discours de ses envoyés aux assemblées locales. Il justifie sa politique, il se donne les dehors de la raison comme d'autres ont invoqué les apparences de la légalité. Il fait appel au sentiment national contre l'Anglais ou aux haines religieuses contre le Turc. En 1510, dans sa lutte contre Jules II, il soulève les colères publiques. Brochures, pamphlets, moralités, tout est mis en œuvre contre le grand ennemi. François I" lui-même, si jaloux de son pouvoir, ne le fut pas moins de la faveur populaire. L'opinion était une force. Il n'était pas indifférent de se la concilier, ni inutile de s'en servir.

Par ce contact direct, permanent, entre le peuple et la couronne s'achève la fusion définitive des dynamismes qui avaient créé la France. Aux débuts du xvi" siècle, ils s'harmonisent dans l'unité :

- IJng Dieu, ung Roy, une Foy, une Loy. •

Ce refrain d'une ballade de (îringore peut servir de devise à la nation entière. Nul ne traduit mieux ce qu'elle est et ce qu'elle veut être, les réalités dont elle vit, les lendemains qu'elle rêve. C'est par là que, dans l'Europe monarchique, elle garde sa place distincte et privilégiée. Elle ne ressemble ni aux principats italiens, ni à la monarchie espagnole ; son idéal était d'être gouvernée, mais non dans le secret ou le silence. Telle fut, h la veille de la Réforme, la vraie cause de notre grandeur. Les observateurs clairvoyants comme Machiavel et, après lui, Canossa, ne s'y sont pas trompés. Le premier définissait le royaume de France un état libre, le second, une nation organisée. L'un et l'autre admiraient dans son gouvernement la puissance sans tyrannie, l'unité de direction jointe à la diversité des conseils et, sous l'absolutisme des

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formules, la permanence des libertés et de la vie. — Ils ne prévoyaient pas alors, pas plus que la France elle-même, les échéances rapprochées ou lointaines, Tabus du pouvoir et Texagération du principe, les prodigalités et les gaspillages, le règne des favoris, le bon plaisir du prince trop souvent supérieur à la justice, et, par-dessus tout, cette usure lente, inexorable, des énergies et des forces qui allait emporter la vieille France et avec elle la royauté.

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