IV. — VENUS IN CALAMIS
« Sinnis avait une fille belle et bien faite, qui se nommait Périgyne. Elle avait fui après le meurtre de son père. Thésée la cherchaït partout. Elle s'était cachée dans un endroit où il y avait beaucoup de roseaux et d’asperges sauvages et elle implorait ces plantes, comme si elles la comprenaient, en leur promettant que, si elles voulaient la bien défendre et la sauver, elle ne permettrait plus qu’on les détruisit ni les brülât. Thésée l’appela et lui dit qu'il ne lui ferait aucun mal et la traiterait, au contraire, le mieux du monde. Elle sortit donc et eut commerce avec Thésée, qui la rendit mère de Ménalippe. Il la donna ensuite à Deionée, fils d'Eurytos, roi d'Œchalia. Ménalippe, le fils de Thésée, engendra Ioxos, qui, de concert avec Ornytos, colonisa la Carie. De lui sont issus les Ioxides, qui ont conservé la coutume de leur première mère de ne pas toucher aux roseaux ni aux asperges sauvages et de les honorer, au contraire, comme sacrés.»
Si l’on veut bien considérer que Thésée, l’amant d’Ariadne, un des symboles chthoniens les mieux caractérisés, et le vainqueur des Amazones, avec qui il fait alliance, n’est ici que l’éponyme de la période de compromis entre l’eupatriciat des Ioniens envahisseurs et la métrocratie des vaincus, on ne pourra guère se refuser à reconnaître dans cette Périgyne (Isoryuvn) ou Périgone (Iepryovn), dont le nom est, du reste, tout à fait significatif, une amante de l'espèce des Ariadne et des Antiope, c’està-dire une mère chthonienne, vierge ou hétaire, selon le point de vue où l’on se place. La retraite de Périgyne au milieu des roseaux et des grandes asperges sauvages, où Thésée la poursuit, etle culte des Ioxides pour ces plantes de marais ne peuvent, par conséquent, dans ces données, s'entendre que d’un mythe analogue à celui de la Vénus in calamis. Le compromis dont nous venons de parler entre les Joniens vainqueurs etla race hétairique conquise, compromis symbolisé dans la mythologie par les unions de
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Thésée avec Ariadne, Périgone, Antiope, et par son alliance avec les Amazones, l'Histoire en a conservé le souvenir sous forme d’une révolution opérée par le même Thèsée dans la constitution de la cité athénienne. D’après la tradition, en effet, ce roi auraït créé l’unité de l’Attique, en associant pour une part le peuple, c’est-à-dire la race soumise, à la souveraineté jusque-là exclusive des eupatrides".
Mais le mythe le plus caractéristique peut-être, sous le rapport en question, est celui de l’Artémis d'Éphèse. Cette Artémis, originairement, n’était pas la lune, comme l’Artémis chasseresse des Grecs; c'était une vierge-mèére, et elle appartenaït à la première période du chthonisme ou période anandrique, dans laquelle l’énergique vertu du mâle était encore inconnue ou, du moins, tenue écartée par la religion. Au temple d'Éphèse, sa statue avait le sein couvert de mamelles, et ce qui reste de ses images de provénance asiatique la montre avec tous les caractères de la maternité, en même temps que tous les auteurs de l’antiquité s’accordent à la représenter comme vierge. Parmi ses surnoms figurent à la fois celui de kowrotrophos ou « nourricière d'enfants » et ceux d’agnêé (&yvi), qui lui est donné par Eschyle?, et d’aien-adméta (&iesv äduñra), quelui donne Sophocle* et qui la qualifie comme« vierge non domptée par l'amour » : ce dernier adjectif, dans Homère #, désigne une jeune fille non mariée. Or, comme mère, Artémis présidait à toute naissance ; elle était la productrice de toute végé— tation sur la terre et la végétation elle-même. Aussi l’adorait-on de préférence dans les vallées marécageuses, comme était celle du Caystre, où Éphèse était bâtie et où la déesse avait son plus riche sanctuaire. Les marais et les
1. Fustel de Coulanges, La Cité antique, p. 887. 2. Agamemnon, 135.