‹ Les origines de la religionChapitre 143 sur 219 · TS · texte numérisé non relu

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phallique. Nous croyons que là est le type de ces dieux solaires, issus du chthonisme, qualifiés d’amants ou d’époux de leur propre mère, elle-même un sein terrestre ou une nuit originelle, comme l’Egyptien Ammon, surnommé Âa-mout-ef ou « l'époux de sa mère. » C’est surtout comme ithyphalle, dit M. de Rongé, que le soleil, issu du Mout, la souveraine de la nuit, est ainsi qualifié !. |

Il ressort de tout ce qui précède que le culte de la maternité divine, vierge d’abord et puis hétaïre, a précédé, en Chaldée, l’arrivée des enfants de Cousch. Ce culte était-il donc accadien? Si par Accades il faut entendre une race ouralo-finnoise ou scytho-altaïque, dont les développements se seraient prolongés dans le sud jusqu’à l'embouchure de l’Euphrate, et si leur religion était bien cette sorte de chamanisme magique dont M. Fr. Lenormant a tracé un tableau dans le livre déjà mentionné ?, il devient trés difficile d'attribuer à ce peuple la spéculation qui assimila la cause première à la production terrestre et fit du Divin une Mère. Le tchamanisme touranien, depuis les Ouralo-Finnoiïs du nord-est jusqu'aux Mongols et aux Chinois de l’Extrême-Orient, consistait en une sorte de fantasioscopie, où les phénomènes et les forces de la nature comptaient beaucoup moins par euxmêmes que comme spectres ou esprits des choses. C'était. £.

1. Notice des Monum. ég.-du Musée du Louvre, éd. 1873, p. 122.

Par la plus singulière des rencontres, le Symbole, cette fois, concorde avec le fait scientifique. Ce qui n’était qu’une image, appliqué à la génération solaire, est reconnu aujourd’hui comme une vérité, appliqué à la génération réelle : L'ENFANT EST A LUI-MÊME SON PROPRE PÈRE, FÉCONDATEUR DE CELLE QUI LUI DONNE LE JOUR! Quand le zoosperme, disent les physiologistes, après s'être introduit dans l’oviducte, y a rencontré l'œuf au passage, il s’y accroche, pénètre dans sa substance et la féconde, pour naître ensuite de cette mystérieuse auion.

R. La Magie chez les Chaldéens.

ces

‘un fétichisme légèrement transcendant. Partout dans l’immense milieu en question, le ciel indéfini de la première impression d'ensemble est resté le fond principal de la religion, celui sur lequel se sont élevées les spéculations ultérieures. La Terre, comme aujourd’hui encore dans toute Ja Chine, y avait aussi sa place, maïs elle était une simple force un peu plus généralisée, nullement la mère universelle, cause première unique ayant tout produit d’ellemême. Ce n’est donc pas là qu’il faut aller chercher l’origine du pur Chthonisme. Nous ferons remarquer, du reste, que la dénomination An, dont le sens primitif d’intus ‘chaotique ténébreux nous paraît si nettement précisé par ‘tout ce qui a été dit, avait, dans la religion accadienne, une tout autre’ application. Ce qu'il y a de très remarquable et qui prouve bien que cette dénomination n’appartenait pas plus aux Accades qu'aux Couschites, c’est que les uns et les autres l’appliquaïient à des idées évidemment dérivées et tout à fait différentes : les Accades, sous la forme Anna, au ciel matériel, quelque chose d’analogue au Thian des Chinois, et les Couschites, sous la forme Anou, au fécondateur astral, étoile ou soleil. Nous avons vu que, pour ces derniers, le dieu savant et ichthyomorphe, sorti ‘du sein des eaux, était Oannès, une forme d’An; pour les autres, ce dieu était Éa, une sorte d'esprit de la surface terrestre. Cependant, les incantations accado-assyriennes * rattachent elles-mêmes à la dénomination An des pratiques de culte qui ne laissent aucun doute sur sa nature éminemment chthonienne et son caractère originel de kteis et de matrice. C’est, en effet, comme nous venons de le voir, en l'honneur d'Anna qu'avaient lieu les prostitutions sacrées, et c’est dans l’enceinte du Bit-Ani, le temple même de la divine Mère d’Erech, qu'était le bois sacré de pins, dont le symbolisme phallique est connu : pinus ipsa, paulo antè in domis inertissimum lignum, mox ut aliquod prœsens atque auwgustissimum numen Deûm Matris

constituitur in œdibus ‘. Et non-seulement la dénomination An avait, dès avantles Couschites et indépendamment de la religion des Accades, un caractère hétaïrique , tout. prouve encore que l'hétaïrisme fut, ici, précédé d’un état virginal, légère modification lui-même de l’état neutre primitif de la Mère divine. Si, dans PAnna des incantations, dans l’Anath d’une époque postérieure et l’Anaïtis dite persane, qui en dérive, cette dénomination est celle d’une Vénus pandêmos, Aphrodité Ænœæas, dans l’amazone Ænæa, au contraire, dont une ville de Carie portait le nom et qui avait pour sanctuaire un tumulus, et dans l’Anæa lydienne‘! que Pausanias identifie à Artémis, elle était celle de la Vierge-mère.

Je crois trouver dans l'écriture cunéiforme elle-même que la dénomination An était effectivement étrangère aussi bien aux Accades qu'aux Couschites. Le signe qui, dans cette écriture , représente le Divin en question, a deux valeurs, l’une idéographique et l’autre phonétique. Comme phonétique, ce n’est qu’une simple syllabe qui se lit uniquement an, en accadien comme en assÿrien, et qui entre avec cette prononciation dans la composition d’une foule de noms communs polysyllabiques. Mais, comme idéogramme, représentant hiéroglyphiquement le divin An, Anna, Anou, Anos*, Oannès, Ænæa , etc., il peut se lire Dingira en accadien et Zlow en assyrien, deux termes qui, dans l’une et l’autre langues, désignent ce qu’il y a de plus élevé comme dénomination divine. Quand, par exemple, on devait prononcer Dingira, en accadien, on ajoutait originairement au signe idéographique la syllabe phonétique ra, et l’on avait de la sorte un mot rappelant à peu près les caractères chinois dits hîng-ching, dont une partie reproduit l'idée et l’autre la prononciation. D'autre part, lorsque, en

1. Arnob., Adv. Gent., VI, p. 209. 2. Damascius, De Princip., 185.

assyrien, on a lu Z/ow un signe passé à l’état de pur èlément syllabique avec la valeur d’an, il est de toute évidence qu’on a eu en vue de substituer le dieu le plus élevé du sémitisme à la plus haute dénomination qu'ait eue le Divin dans un système religieux et dans une langue et une écriture qui n’appartenaient pas en propre aux Sémites : ce fait prouve qu'il n’y avait réellement pas toujours « correspondance entre l’articulation du signe et sa signification idéographique », et par là se trouve mise à néant la principale objection de M. J. Halévy contre l’accadismet. Æl ou Zl était le dieu par excellence de toute la race sémitocouschite, des Babyloniens, des Assyriens, des Syriens, “des Phéniciens, des Hébreux et de toutes Les tribus arabes : le mot avait même presque l'extension du latin deuws en général, puisqu'il pouvait se dire de chaque divinité en particulier et prendre la forme du pluriel numérique *. Néanmoins, à l’origine il se personnifiait dans une unité exelusive et il était le père de tous les Elohim. Cet EI, qui, dans les symboles ultérieurs du sidérisme, après avoir été « l’ancien des dieux», El-Itan et Bel-Itan, devint le dieu Très haut, ayant son siége dans la planète la plus élevée du ciel alors connu, celle-là même dont l'orbite paraissait em-

1. V. les Observations critiques de ce savant sur les prétendus Touraniens de la Babylonie, dans le Journal asiatique, juin 1874,

2. Antiquissimum inter semitas dei nomen fuit E7 (17). Hoc dei nomen inter Hebræos antiquissimum fuisse apparet ex nomine dei patriarcharum E7-Schaddaï. Etiam Melchizedek , priscus ille rex et pontifex Salemiticus, deum suum Æl/-Eliun nuncupat. Apud Sanchoniathonem aut ’Exoüv (J19ÿ) deorum antiquissimus est aut H)oc (5x — El), cujus socii ab eo nomen ’Edoeiu acceperunt,. Etiam in lingua assyria élu, iluv (plur. iliv, ili, unde ilut Drvinrras) nomen omnium deorum est. Inter Babylonios Z/u supremi dei nomen fuit. Apud Moabitas quoque E7 nomen omnium numinum, etiam muliebrium, fuisse videtur ; nam diademati idoli cujusdam muliebris inscriptum est M'OYSN numen populi et bn (El) pectori simulacri eamdem, ut videtur, deam repræsentantis. — De Baudissin,, Jahve st Moloch, pp. 8 et 9.

brasser le monde, les Grecs l’assimilèrent à leur Cronos et: les Latins à Saturne". Or, d’un côté, Alexandre Polyhistor raconte, d’après Bérose, que ce fut Cronos, c’est-à-dire El ou Ilou, qui, ayant apparu à Xisuthrus dans son sommeil, lui annonça le déluge, en lui recommandant d’en-. fouir à Sippara tous les livres sacrés, et, d’un autre côté, le récit de ce même déluge, récemment re par M. G. Smith sur des tablettes provenant de la bibliothèque d’Assourbanipal, fait annoncer le grand événement à Si. sithrus par un dieu ichthyomorphe du nom de Nouah, « maître des eaux et seigneur de l’abîme », indentique, par conséquent, à Oannès, dont les révélations ou apparitions successives, du reste, sont rapportées par le même Bérose comme ayant eu lieu sous divers rois de la ville de Pantibibla, la même que Sippara*. Nul doute, par consé-. quent, qu’'Ilou ne fût le pendant sémitique d’An ou Anou, auquel correspondait, en accadien , un mot que les syllabaires opposent comme synonyme à ce même Ilowiet qu’ils font prononcer Dingir*.

I1 semblerait donc ressortir de ce qui précède que la dé-

1..Dofvrxec xar Eü por Toy Kp6vov HA nai Bar ua Born (p. Belrrév) : exovouatouot. Damascius, dans Photius, p. 343.

2. Mara dé toùrov (”Alwpov), ’Aldmapov &péat sépouc Tpeïs, el 0 v ApfNapos Ên môokews Ilavr16i6hioc Ébaciheuce süpouc ty’ Eg oÙ deurepoy AyvAdwTov TAY Oahacoav avaddvar Taparñotov ’Qavyn Thv idéav Qui- daiuova. Me6 6y "AHHÉVOY Ex Havru6i6rwv ADËE Gapouc 8’, M:0°6v Meyd- Àapos durwxaiden. EiTa Aœbc TOY ÊX Hoavr6i6wv é6aciheuge capous déxa, w où d Dipueis YAv Ex Pakaoonc avèdvoav, wv Tà ovopara Tata, ’Evetôdwros ’Evebyauos , ’Eveuboudos , ’Avhpevtroc. .Eni de To pet radta Edeôwpéryov Avwdapoc. Meb 6v ŒAdot te Dpéav ua Eioovbpos éni . Todtorc, «dc todc mévrac eivar Buorheïc Déxa, dv Oxp6vos Thc. Basihetac GUVAËE odpous éxardy etxoot. — Sync., p. 38, B. Il est impossible de : méconnaître le radical An dans Annêdotos et Eneudotos, Eneugamos, Eneuboulos, Anementos et Anodaphos, donnés comme autant de révélateurs ichtyomorphe semblables à Oannès et dont l’apparition . aurait eu lieu à Pantibibla.

3. H. Rawl. et Norris,. Cun. Inscrip. of W. À., IL, 4,1, 7595. Nor-ris, Assyrian: Dict.,t. I, p. 249.

nomination An, adoptée par les envahisseurs successifs de la Mésopotomie, Accades et Couschites, avec la signification abstraite, par conséquent dérivée et secondaire, de « dieu » en général, existait sur les lieux mêmes antérieurement aux deux peuples en question. Nous venons de voir que, comme idée, c'était une mère chthonienne. Reste à savoir ce que le mot voulait dire ou, en d’autres termes, ce qu'il y avait de concret à la base de l’idée elle-même. On ne sauraiït, en effet, se contenter, pour toute traduction, du seul terme de « dieu », qui ne signifie rien ici par lui seul.

Rappelons d’abord qu’un symbole certain de la Mère divine de cette même dénomination d’An était le tumulus artificiel ou amoncellement de terre : c’est ce que Strabon laisse très clairement entendre, ainsi que nous l’avons vu plus haut, au sujet du sanctuaire de Zela, et c’est encore ce qui ressort du tumulus dédié à l’Anæa lydienne, dont il a également été question. Nous aurons, du reste, bien d’autres occasions de constater que le tumulus, qui fut incontestablement un tombeau, a été aussi et surtout un sein maternel, emblème de la cause première assimilée à un principe de production naturelle. Or, il paraît aujourd’hui bien avéré que le signe originairement idéologique prononcé an implique une idée d’ « élévation », dans le sens du latin swblevatio, plutôt que dans le sens d’ « altitude », et ce qui le prouve, à notre avis, c’est que, par l’adjonction d’un autre signe impliquant l’idée de « faire », on a un verbe dont la signification est celle d’ « entasser », « amonceler ». An était donc un tertre, et quand on le trouve suivi, comme nom de divinité, du signe déterminatif de l’idée de terre, ce qui est très fréquent dans les inscriptions, notamment pour désigner la déesse résidant aux assises de la pyramide, un tumulus transformé, on est très lécitimement autorisé, croyons-nous, à traduire par « amoncellement de terre » ou, en d’autres termes, « tu-

mulus ». Pris selon leur valeur phonétique, pour ce qu’ils sonnent, les deux signes que la transcription assyrienne traduit par Zlou-irçit, qui désigne littéralement la « divinité chthonienne », doivent se prononcer An-Ki, et comme cette prononciation existe réellement dans des noms mythologiques se rattachant au culte de la dénomination An, ainsi que nous le verrons dans la suite, il en faut conclure que c'était bien à l’origine celle du groupe hiéroglyphique lui-même et que, par conséquent, la transcription assyrienne Zlou-irçit est une substitution et représente la prononciation sémitique de signes qui ne pouvaient avoir, pour les Sémites, qu’une valeur idéographique.

Un autre fait considérable, du reste, prouve que le tumulus ou amoncellement de terre était bien, comme nous le disons ici, un symbole divin. Nous venons de voir que le signe prononcé {4 avait le sens de « terre. » Or, si on le fait suivre d’un autre signe qui se prononce aka et qui implique également l’idée d’élévation dans le sens du latin sublevatio, on obtient un composé ki-aka, phonétique ou simplement idéographique, il n'importe, dont le sens littéral est celui de « terre amoncelée » ou « haut-lieu » et qui désigne proprement un « sanctuaire », le bamah ou « hautlieu » des Saintes-Ecritures.

D'après ces données, nous croyons pouvoir conjecturer que l'An des inscriptions, qui est Oan dans Oannès, Æn dans Ænæa, En dans Enya, Zn dans Ino, On et Aun dans Beith-On et Beith-Aun, se rattache à l’Yn des Chinois.

Suivant une doctrine de date pré-historique en Chine, puisqu'elle y est plus ancienne même que le personnage à moitié fabuleux de Fou-hi, le principe de la vie en toutes choses comprend une association de deux éléments inséparables, qui, sous les noms d’Yn et Yang, représentent, celui-ci l’ênergie mâle, et celui-là la passivité femelle. Quoique cette doctrine, dans les termes où elle s’est conservée, ait toute l'apparence d’une spéculation philoso-

phique, on ne saurait en méconnaitre l’origine chthonienne. Si l'élément Yang, en effet, qui n’est ici, comme nous allons le démontrer, qu’un dédoublement de l’Yn, par conséquent un développement de l’époque de transition du kteis au phalle, a son symbole dans le Ciel, l'élément Yn a le sien dans la Terre, et «la Terre est la loi de la femme, comme le Ciel est la loi de l’homme ‘. » Dans les Kouas ou lignes mystiques de Fou-hi, dont l’âge remonte à la période hétaïrique, en Chine, ces deux éléments figurent comme principe des choses, l’un sous la forme d’une ligne unie ———, et l’autre, sous celle d’une ligne brisée — —, la première, de couleur blanche, est l’image du Ciel et représente le mâle, tandis que la seconde, de couleur noire, qui est, dans beaucoup de mythologies la couleur de la Mère chthonienne, Isis, Ariadne, etc., est l’image de la Terre et représente la femelle. Or, tout ancienne qu’elle est, la doctrine du double élément de génération n’appartient pas à la religion chinoise, qui n’est, ainsi que nous le disions plus haut, qu’une sorte de chamanisme transcendant, avec le culte du Ciel infini à la base. « La religion populaire de la Chine, dit Plath ?, a toujours ignoré la dualité en question : on se tromperait tout à fait, si l’on s’imaginait que les Chinois considéraient le Ciel comme père et la Terre comme mère de toutes choses et croyaient que tous les êtres ont été produits par l’union sexuelle des deux. » Il faut donc conclure que la spéculation dont il s’agit, spéculation originairement sacerdotale, puisqu'elle est devenue la base même de la religion dans les milieux où on la rencontre, à pris naissance dans une autre race que la race chinoise proprement dite : il n’y a jamais eu, au reste, de sacerdoce en Chine, où la religion est moins

l,-Y-King,c. l'art. "4NIL.

2. Die Religion und der Cultus der alten Chinesen, I Abtheil. Dan

une affaire de théologiens que le développement naturel du sensualisme de l’époque mythologique.

Les traditions du Céleste Empire s'accordent à faire descendre les Pé-Kia ou les « Cent familles >, en d’autres termes les gentes chinoises, des montagnes du Kouen-Lun au nord-est du Thibet, d’où les historiens disent que sont venus les inventeurs des arts et des sciences et où l’on place la Cour des premiers empereurs. C'était, disent ces traditions, le point culminant de la terre entière, la montagne qui soutient le Ciel, quelque: chose d’analogue au Merou des Aryas. D’autre part, on sait que les provinces méridionales, le Hou-Kouang, le Tche-Kiang, le Kiang-si, le Fou-Kien, le Kouang-toung, le Kouang-si et le Koueïtcheou, étaient primitivement habitées par des tribus indépendantes dont le type différait du type chinois, et qu’elles n’ont été soumises à l'empire que vers l'an 200 avant J.-C., sous le règne de Thsin-Chi-Hoang-ti. La population de la Chine se compose donc de deux classes d'hommes : l’une, que nous appellerons autochthone, com posée elle-même d'éléments peu homogènes et établie dans le pays de temps immémorial, et l’autre, descendue des montagnes du Kouen-Lun à une époque indéterminée. Cette dernière parait, dans son mouvement d’invasion, s'être ramifiée à droite et à gauche : à gauche le long du Kiang et du Hoang-ho jusqu’à la mer jaune, et à droite, en se dirigeant sur le Yun-nan, le Tonkin et l’Annam actuels. Ce qu’il y a de positif, c’est que l’est et le sud de la presqu'île transgangétique, notamment le Cambodge, ont une double population, qui répond exactement aux différents types dont il vient d’être question en Chine.

Les Cochinchinois en général ne seraient guère, paraitil, qu'un mélange d'éléments mongols et d'éléments autochthones, avec prédominance de ces derniers dans le Cambodge, où l’on cite les Samre, les Xong, les Khamen-Boran, les Halang, les Banar, les Cédang, les Hueï, les Banam,

les Cat, les Souc, les Radé, les Candio, les Chams, les Stieng, les Kouys, les Charaï, les Proons, les Boloven, les Yakoun, etc., dont le type, quoique loin d’être le même pour toutes ces tribus, n’a rien de celui des Annamites, des Siamois et des Laotiens. Dans le sud de l'empire chinois, dans les provinces du Yun-nan, du Se-tchouen et du Kouei-tchéou, M. le docteur Thorel ne compte pas moins de quarante classes particulières de demi-sauvages épars au milieu des Chinois proprement dits‘. Tout cela appartient évidemment à une race ou à des races qui ont été refoulées et scindées par une invasion venue du Nord, et c’est, croyons-nous, sur ces autochthones, plutôt que sur les « Cent familles > de l'invasion chinoise, que s’exerça: la mission civilisatrice personnifiée dans Fou-hi, le premier . empereur de la Chine, d’après quelques-uns.

Ce personnage était né à Kieoui et avait été élevé à Kitching, deux endroits qui, suivant les traditions, auraient. été situés tout à fait à l’ouest. Cela veut probablement. dire qu’il venait de l'Occident et n’était pas du pays qu’il évangélisa. Or, avant lui, l’état social avait, en Chine, des bases toutes différentes de celles qui y furent établies depuis : c'était le pur hétaïrisme. Lui-même est donné comme n'ayant pas eu de père : il était fils d’une vierge appelée Hoa-su et il devint l'époux d’une autre appelée Niu-va, la même que Niu-Hoang ou la « Souveraine des vierges » et Joang-mou ou la « Mère souveraine ». Cette Niu-va, d’après le Chou-wen, aurait fait le Ciel, enfanté les créatures et ordonné toutes choses sans cesser d’être vierge; et ce qui complète la ressemblance avec l’Ischtar babylonienne, dénomination que nous savons être une substitution couschite pour An, c’est que, de même qu’Ischtar, elle était la reine des combats et une véritable

1. Francis Garnier, Voyage d'exploration en Indo-Chine, t. I, chap. V, ett. Il, Notes anthropologiques du docteur Thorel.

Victoire’. Tout cela paraît indiquer que, antérieure ment à l’arrivée des envahisseurs missionnaires descendus des montagnes du nord-ouest, la religion était bien ici encore une sorte de Chthonisme. L'état social y répondait, d’ailleurs, parfaitement : « Avant Fou-hi, dit Lopi, cité par le P. de Prémare, les sexes se mélaient indifféremment: ce fut lui qui-établit les mariages et ordonna les cérémonies suivant lesquelles ils devaient se contracter.» Lopi a même conservé le souvenir des premiers débuts de la spéculation chthonienne, de la Mère neutrius generis, car il dit, dans un autre endroit, que, au commencement, les hommes n'étaient ni mâles ni femelles, les sexes n'ayant appris à s’unir que plus tard, sous les fabuleux Gin-hoang.

La doctrine du double principe mâle et femelle, Yn et Yang, est donc demeurée en Chine, ainsi que nous le disions plus haut, une spéculation étrangère à la religion populaire et nationale : ce n’y est qu’une philosophie d'école. Mais comme, d’autre part, elle date d'avant l'Histoire positive, ces circonstances suffisent pour en faire reporter l’origine à une race et à une époque pré-chinoises. Or, nous croyons avoir la preuve : 1° que l’Y# était bien originairement identique, comme symbole, à l’An des inscriptions cunéiformes, et 2° qu’il est antérieur à l’ Yang, dont la formation s’est développée de la sienne, ce qui confirme la priorité du principe femelle et du Chthonisme pur sur le principe mâle et sur le phallisme.

Nous avons dit que la signification lexique de l'An chaldéen était celle de « monceau de terre > ou « tumulus », et nous avons constaté, dans le tertre sym-. bolique de Zela, que ce tumulus était, en outre, une

1. V. Recherches sur les temps antérieurs au Chou-hing, et sur da Mythologie chinoise, par le P, de Prémare. 2. Prémare, Recherches, etc.

mère, Om-An. De plus, nous avons établi et nous aurons occasion de démontrer plus amplement encore par de nombreux exemples que la cause première ainsi caractérisée avait, comme centre chthonien et comme amnios, l'aspect de nuit sombre et noire et celui d'eaux chaotiques. Or, le signe qui, en Chinois, figure le principe femelle Y# et celui qui figure le principe mâle Yang ont l'un et l’autre le même radical, et ce radical a le sens de « monceau de terre » et de « tumulus!»>. Le tumulus est donc l’emblême originel commun de l’Yn et de l'Yang: mais comme, dans son premier état, avant la superposition du phalle, il n’a symbolisé que le sein maternel in graduw prœægnationis, 1l en faut conclure que l'Yang est bien un terme surajouté, datant de la transition du Chthonisme pur au phallisme, de l’époque où, selon l’expression citée de Lopi, les sexes commencérent à s'unir, de sorte que, à l’origine, l’Yn était seul et représentait, comme l’An chaldéen, la mère universelle neutrius generis et la vierge-mère. De plus, ce même Yn, dans le diction- ‘maire chinois, a tous les sens que nous avons constatés dans la dénomination An. Il signifie, en effet, la Terre, d’abord, mais plus particulièrement l’infus chthonien; puis il désigne la nuit sombre, les noires ténèbres infernales, le cahos primordial et les eaux chaotiques, finalement Ja femme et le pudendum muliebre. Par contre, l'Yang, comme toutes les superpositions mâles que le phallisme associe en manière de fécondateur à An, désigne le Ciel par opposition à la Terre, le jour par opposition à la nuit, le feu, le soleil, et enfin le mâle et l'organe génital viril.

Quoique nous ayons vu la dénomination An des inseriptions passer indifféremment par les formes Oan, On, Aun, Æn, En, In, peut-être quelques-uns trouveront-ils que le

1. V. Dict. chinois De Guignes, Nos 11,197 et 11,809 sous la clef Feou, qui est effectivement celle des monceaux de terre.

rapport lexique entre cette dénomination et l’Yn de la Chine n’est pas suffisamment établi. A ceux qui pourraient soulever cette difficulté, nous répondrons que le ton chinois figuré dans les dictionnaires par yn représente toutes les nuances que nous venons d'indiquer, c’est-à-dire que, si nous avions à reproduire dans la langue du Céleste empire les articulations syllabiques an, en, in, on, aun, nous ne le pourrions que par ce même ton y», qui est le seul nasal avec voyelle initiale simple existant dans cette

langue. #.

De toutes facons, comme mot et comme idée, An et Yn

sont donc identiques.

Il résulte de ce qui précède que, puisque l'introduction du chthonisme pur en Babylonie n’est le fait ni des Accades ni des Couschito-Sémites et qu’elle remonte à une date antérieure à celle de l'immigration des deux races, le pays a dû être originairement occupé par une population hétaïrique plus ancienne et que cette population, nomade peutêtre, n’était pas sans rapport avec quelqu'un des éléments mletchas de l'Inde et pré-chinois d’Annam et de la Chine

méridionale.

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