CHAPITRE VIII
Anna Perenna.
Nous avons vu que le côté hétairique du mythe didonien, celui que rappellent, du reste, les pratiques obscènes dont s’accompagnait, à Carthage, le culte de la Céleste !, portait le nom d'Anna, et nous avons rattaché cette dénomination à la même origine que celle de l’Aphrodite ou Vénus Ænæa, par conséquent aussi à l’An et Anah asiatique. Un trait tout à fait caractéristique nous paraît décisif à cet égard. On sait, par ce que nous avons déjà dit au chapitre III de cet ouvrage, que la fête des prostitutions sacrées, connue à Babylone sous le nom de Succoth-Benoth ou « tentes des jeunes filles », la même que la fête des Succoth ou des « Tabernacles » chez les Israëlites, du moins antérieurement aux livres de la loi, la même aussi que celle des Sakwa, décrite par Strabon, se célébrait en l'honneur de la dénomination d’Anath ou Anaïtis. Or, cette fête, avec des pratiques analogues, sinon entièrement identiques, se
1. Saint Augustin, De civitate Dei, II, 3, passage cité plus hauts
Je LES ORIGINES DE LA RELIGION
retrouve à Rome, où elle avait lieu chaque année, sur les bords du Tibre, aux ides de Mars, en commémoration, est-il dit, de l’Anna carthaginoise. La description qu’en fait Ovide ne permet pas le moindre doute sur l'identité d’origine en question. Voici, en effet, ce que raconte le poète : |
« Aux Ides, c’est la fête géniale d'Anna Perenna, non loin de tes rives, à Tibre vagabond. La plèbe accourt, et, çà et là couché, sur l'herbe verdoyante, on boit et mange, chacun avec une compagne. Une partie reste en plein air: quelques-uns dressent des tentes. Il y en a qui s’arrangent des cabanes avec des branchages touffus ; d’autres plantent des pieux en terre, en guise de colonnes, et y étendent leur vêtements. Cependant, le soleil et le vin chauffent les têtes : on demande autant d'années que l’on vide de coupes, et l'on en compte le nombre. Il s’en trouve là qui avaleraient les années de Nestor; telle, par la série de ses rasadés, atteint l’âge de la Sibylle. Là encore on chante tout ce qu’on à appris dans les théâtres, et les gestes accompagnent les paroles; puis, posant la coupe, on exécute des danses grossières, et la bonne amie s’ébat la chevelure au vent. Au retour, on s’en vient chancelant, et les passants, qui rencontrent ce monde, s’en amusent, trouvant ces gens-là heureux. »
Idibus est Annæ festum geniale Perennæ, Haud procul a ripis, advena Tibri, tuis.
-Plebs venit, ac virides passim disjecta per herbas Potat et accumbit cum pare quisque sua.
Sub Jove pars durat : pauci tentoria ponunt ; Sunt quibus e ramis frondea facta casa est ; Pars sibi pro rigidis calamos statuere columnis,
Desuper extinctas posuere togas. É Sole tamen vinoque calent : annosque precantur
Quot sumant cyathos ; ; ad numerumque bibunt, Invenies illie, qui Nestoris ebibat annos;
Quæ sit per calices facta Sibylla sUOS.
Ilic et cantant quidquid didicere theatris,
” Et jactant faciles ad sua verba manus ;