I. — QU'EST-CE QUE DIEU? QU'EST-CE QUE LE TOUT
J'avais fait un pas dans la voie qui mène à Dieu ! Mes nerfs se détendirent sous cette nouvelle impression. Je m'aflaissai sur la terre nue et m’y couchaï sur le dos, dans toute la longueur de mon corps. Le ciel infini planait au-dessus de ma tête. Dans cette sereine immensité, pas un nuage, pas une ride; partout un calme, un repos imperturbables. Audessous de moi, à mes côtés, je ne voyais, je ne sentais plus rien : ma bonne Chimère elle-même avait disparu. Il ne me restait qu'une pénétration religieuse profonde du dernier sentiment que ses caresses avaient fait naître en moi. Dans eette disposition de mon âme, plein d’une sorte de trouble que je n’avais point connu jusque-là, je me plongear tellement dans la contemplation de la Majesté céleste, en y abîmant avec moi la nature entière ou le peu qui m'en était connu encore, que toute vie individuelle me parut peu à peu s’effacer, et qu’il ne resta de seul et vrai vivant devant mes yeux que le Ciel incommensurable. I était tout, et tout était en lui : le vent était son haleine, le soleil son regard. Un pieux frissonnnement courut tous mes membres et mon visage se couvrit de larmes. Je me redressai tout à coup, presque suffoqué d’un attendrissement étrange, et, debout, levant dans Pimmensité deux petits bras tremblants, comme le guide samoyède de Castrén étendant sa main sur la mer, je m’éeriai : Voilà le bon Dieu! Puis, me retournant vers l'arbre, je le regardait fixement : ce n’était qu'un murier ! Le fétiche s'était évanoui ; la contemplation du Ciel avait éveillé dans mon âme la relisgion, en me donnant le sentiment de l’Infini et en me rattachant, avec Puniversalité des choses, à une unité vaguement entrevue, dans laquelle je compris mieux plus tard, à mesure que se définissait davantage cette première impression, que toute la nature était solidaire.
1. D'anciens critiques dérivent le nom de religio de la même racine qui a donné les mots di-ligo et diligentia. De la sorte, la reli-
24 LES CRIGINES DE RAMRETIGION
Je ne veux pas dire, certes, que ni l'infini ni l'unité fussent dès lors dans mon esprit ces notions déterminées qui
ne s’obtiennent par induction que comme résultat d’une
longue analyse et comme généralisation de lois observées. Ce n’était encore qu’un germe de tout cela, une simple sensation, le premier début et le commencement informe de la religion, qui, entendue dans son vrai sens, ne peut être
que la solidarité universelle dans l'unité du Divin#Il n'y à pas, en effet, d’infini véritable sans unité au fond, et l'unité,
cette unité logiquement déduite, dans laquelle le monde est relié et qui autorise nos généralisations scientifiques, est une synthèse, par conséquent une conquête de l’expérience et du travail personnel. Il ne s’agit ici, même pour moi, qui possédais, pourtant, quoique bien jeune, un petit héritage de termes de comparaison, ce que n'avait pas l'esprit de l'homme au début de la conscience; il ne s’agit, dis-je, que d’un ensemble indéfini, d’une unité plus extérieure qu'intérieure, et c’est cela qu'a d’abord saisi le sentiment. Lorsque Adolphe Wuttke!, d'ailleurs si souvent élevé, prétend, à l'inverse des monothéistes de parti pris, que le Divin ne s’est point révélé dès le principe comme un tout, mais par portions isolées, 11 confond le fétichisme, qui n’est gœuére qu'une sensation animale, une réaction par la terreur où Pamour passionnel contre telle ou telle impression particulière immédiate, avec la religion proprement dite
gion ne serait étymologiquement que la pratique régulière du culte, ce dernier mot dérivé de colére, dont le sens est le même. Religio était ainsi l'opposé de negligentia, un terme formé de nec-lego, qui répond au grec ox &)éyw, le verbe avec alpha copulatif pour )éyw. Le vir religiosus latin pourait fort bien être rendu en grec par à&vhp &)éywv. La relision, dans le sens de solidarité universelle, que nous lui donnons ici, n’a donc rien de commun avec ce qu'on entendait par religio à une époque où cette solidarité ne pouvait être perçue. L'étymologie qui rattache le mot d> religio au verbe religare, dans un sens approchant de celui-là, doit, en conséquence, être reetée, 1. Geschichte des Heidenthums, 1'° partie.