II. — MEMBRA DISJECTA
sont une image parfaite de l’état auquel nous venons de faire allusion et où tout était dieu. Et cette image, si remar-
# pénétrée de son objet, est en même temps 1è explication la plus précise, la plus vraie qui puisse être
donnée de l’origine du polythéisme ou, comme on dit, de la pluralité des dieux. Il y a, dans cette manière d’envisager le Divin quelque chose de panthéistique, cela est incontestable: la libre conscience, à son premier éveil, ne sépara point d’abord Dieu de la nature, pour le poser dans une sorte d’absolu abstrait et faire de lui, sous prétexte de l’éterniser dans un infini immuable, cet Être sans catégories, sans modes, sans aucun rapport avec le temps et l’espace, par conséquent insaisissable, dont les premières spéculations des théologues firent une sorte de Destin, quelque chose de creux et d’illimité, un simple argument provisionnel pour des besoins d’induction, un rien, en un mot, qui n’eut, chez les Anciens, ni autels ni sacrifices et qui n’en à conquis plus tard qu’en s’alliant à son propre Satan. Mais ce panthéisme n’a rien de commun avec les doctrines matérialistes de même nom des époques philosophiques plus récentes. Panthée est une masse vivante, qui ne se détruit point en se fractionnant, mais qui se fractionne pour s'affirmer subjectivement et dont les parties, à mesure que la synthèse s’étendra davantage, se
relieront de plus en plus entre elles et finiront par se fondre en une grande unité morale consciente, dans laquelle toute la nature se reconnaïtra solidaire. C’est là que sera le vrai monothéisme, celui auquel tendait et devait aboutir, s’il n'eût été détourné de sa voie par une propagande étrangère, le pur hellénisme, à la fois si vraiment religieux et si philosophique.
Ici, je ferai une digression, qui, en s’écartant un peu de l’objet immédiat de ce chapitre, doit, néanmoins, compléter la démonstration du dernier fait que je viens d’énoncer.
Nous avons établi, dans le chapitre précédent, que l'unité
divine n’était, pour Jehovah, qu’une unité purement extè= rieure, sans aucune cohésion au fond. Quoique en possession d’une transcendance spirituelle, notamment dans les derniers prophètes du temps des rois et depuis le retour de la captivité de Babylone, le Dieu des Juifs, pour si grand,
si énormément démesuré que l'ait imaginé la foi, n’en est pas moins une individualité passionnelle, par conséquent exclusive de tout ce qui n’est pas lui, et il ne s’est point élevé jusqu'aux hauteurs intellédénelles où se forme la synthèse et où réside l’unité vraie. De ce que les Juifs, selon une remarque de Tacite!, croyaient à la spiritualité et à l'unité de Dieu, il ne JS pas qu’ils l’entendissent comme auraient pu le faire les Grecs et les Romains de leur Jupiter, en l’élevant à sa plus haute puissance. Quand Strabon? loue Moïse d’avoir dépouillé le Divin de toute forme sensible, ille loue avec motif; mais, lorsqu'il dit que, en effet, Dieu étant la nature des choses, il ne saurait y avoir lieu de le représenter sous une des formes quelconques que nous avons sous les yeux, il ne fait que préter ses propres idées au législateur hébreu : rien de plus étranger à la nature que l’archigète surnaturel du peuple juif. Strabon a été trompé par la ressemblance extérieure qu'ont entre eux le Dieu spirituel de ce peuple et le Dieu intellectuel de l’École stoïcienne, à laquelle appartenait le grand géographe. Et Joséphe, à son tour, en disant que les plus sages et les plus savants des Grecs, Pythagore, Anaxagore, Platon et les philosophes du Portique ont eu du principe éternel la même opinion que Moïse, montre qu’il a subi l'illusion en sens inverse. Le dieu hébreu n’a de commun avec le dieu des Stoïciens que la physionomie ; au fond, ce sont deux conceptions parfaitement distinctes.