‹ Les origines de la religionChapitre 51 sur 219 · II. — MEMBRA DISJECTA · texte numérisé non relu

II. — MEMBRA DISJECTA

Un dernier trait de cet adorable Jupiter : il est le Père! C’est pourquoi le pieux philosophe se confie à sa sollicitude, et, dans un élan de charité largement humanitaire, il s’écrie : « O toi, qui es plein de grâces, Père, tire les hommes de leur ignorance misérable, dissipe les ténèbres de leur esprit, donne-leur d’atteindre à la sagesse, comme celle avec laquelle tu gouvernes selon le droit toutes choses 1! » |

Le Christianisme n’a rien de plus élevé, rien de plus religieux à opposer à cette prière : son Pater noster n’est certainement pas plus beau. Nous sommes, aux yeux du poëte, les enfants solidaires du même parent; non pas des enfants adoptifs, sortis de terre ou tirés du néant par sa parole, mais de vrais enfants de sa lignée, rattachés à lui et à sa divine nature par tous les liens du sang, issus de sa cuisse et remontant, pour notre généalogie, jusqu’à son éternité : x ooù yap yévos écmev.

Quelque incomplète que soit peut-être encore cette idée

de Dieu, eu égard à la situation présente de l’entendement

humain, l'antiquité n’en offre nulle part une plus noble, plus pure, plus savante que celle-là. On ne peut que se prosterner devant elle, comme Gœthe se prosternait, diton, devant l’image de Jupiter Olympien, qui la contient en puissance : on serait presque tenté de croire qu’elle n’est, en effet, qu'un épanouissement de la tradition hellénique. Si la Grèce, au temps de Cléanthe, avait eu toute son hégémonie, comme au beau siècle de Périclès ; si les conquêtes d'Alexandre n’eussent détendu l'originalité de son génie

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propre et fait affluer chez elle une foule d'éléments étrangers, qui la dévoyèrent sensiblement, je ne doute pas que, après avoir reconnu dans le Zeus d’Olympie, comme elle le fit avec tant d'éclat, l’image extérieure de son idéal divin, elle n’eût salué dans celui du Portique la savante formule de sa pensée religieuse. En se jetant plus tard aux pieds du Dieu de la Bible, elle se laissa séduire par cette fausse ressemblance dont nous avons parlé plus haut et qui avait imposé à Strabon comme à Joséphe.

De toutes les écoles philosophiques grecques, l’école stoïcienne est celle qui a le mieux entrevu ce qu’il y a au fond des mythes du polythéisme et dont les doctrines reproduisent le plus fidèlement la tradition religieuse. Or, voici, d’après un éclectique, Plutarque, en quoi se résumait l’enseignement de cette école, où Cléanthe a pris l’idée de son incomparable Jupiter :

« Les Stoïciens reconnaissent un Dieu, mais en relation . Hs avec les choses. C’est comme un feu doué d’art, procédant par ordre au faconnement du monde êt qui renferme en lui-même tous les principes de vie d’où toutes choses sortent fatalement et se développent. C’est comme un souffle qui pénètre toute la nature, changeant tour à tour d’appellations suivant les modifications subies par la matière dans laquelle il passe. Dieu, disent-ils encore, c’est le monde, ce sont les astres, c’est la terre, c’est l’intelligence suprême qui réside au ciel. !

Aïlleurs, Plutarque dit encore :

« Les Stoïciens définissent l'essence de la Divinité . comme il suit: un souffle intelligent et igné, qui n’a pas de forme, mais qui les subit toutes et s’assimile à tout 12

1. Œuvres morales, Des Upin. des Philosophes, 1, I, ce. VII, 17.

2. Id. id: id., 1. I, c. VI, L. — Cf. Virgile, Énéide, VI, 724 : Principio pose ac terras, camposque liquentes Lucentemque globum luncæ, titaniaque astra,

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