CHAPITRE III
Ex virtute causa.
Les dieux, avons-nous dit, une fois leur individualitè tirée de l’ensemble universel, furent, pour commencer, des puissants et des forts. Ce qui, dans la nature, se révéla de prime abord aux regards de l’homme, ce fut l'énergie de cette même nature. Encore par énergie faut-il entendre quelque chose de spécificatif, inhérent à tel ou tel objet, de sorte que, pour être tout à fait exact, nous devrions dire que ce qui frappa, non pas immédiatement l'esprit, mais les sens, ce furent des énergies : l’idée d’une force . générale en opposition même abstractive avec la matière, comme, par exemple, le Thaïi-Ki du philosophe chinois Tchou--Hi ou le Kien du livre canonique Y-King, résulte d’une généralisation et ne date que d’une époque secondaire. Devant le tonnerre et la tempête, contre lesquels il ne pouvait rien; en présence du feu qui dévore, du flot qui ionte et que rien n'arrête, de l’ardeur du soleil, « à laquelle on ne se soustrait point, » du jour et de la nuit qui plient tout à l’alternation de leurs mouvements, et de
toutes ces autres puissances bonnes ou mauvaises aux= quelles on ne résiste pas, l’homme n’éprouva pas seulement de la crainte ou de l'admiration, il sentit sa faiblesse, et il la sentit d'autant plus, que, venu au monde dans un état de complète nudité, sans aucune des ressources que son industrie devait créer plus tard, au fur et à mesure qu'il
se développait, il n’avait absolument rien à opposer encore :
‘à cet indomptable airain de la nécessité.
L’admiration et la crainte, l'ivresse et la terreur, toutes
sensations d'enfants, tels furent les premiers modes de réaction de l’âme humaine dans le milieu de la vie. Or, à ces modes correspondent nécessairement, dans ce même -milieu, les termes opposés de puissance et de force. Les dieux, encore une fois, furent donc, à l’origine, les forts et les puissants.
Nous ne pouvons entrer ici dans le détail des faits qui prouvent cette vérité et confirment de la sorte les principes de développement graduel que l'observation et l’analyse ont constatés dans la nature. Notre but, du reste, n’est pas de poursuivre dans chacune de ses branches l’irradiation du germe religieux. Nous nous bornerons donc à rappeler que, dans toutes les mythologies, à quelque groupe de l'humanité qu’elles appartiennent, c’est la puissance et la force personnifiées qui éclatent au premier degré de la spécification du Divin. En dépouillant les dieux du nimbe dont les spéculations plus ou moins transcen-
dantes des théologues les ont successivement revêtus, on ne:
tarde pas à reconnaitre ces traits originels. Réduit à sa.
dernière expression, chaque dieu, quand c’est, bien en
tendu, de quelque chose de tout à fait primordial qu’il s'agit, n’est que l'opposé corrélatif, à l'extérieur, d’un sentiment de crainte ou d'émerveillement : force et puissance, comme nous venons de dire. Le nom qui le désigne n’est pas par-
tout aussi caractéristique sous ce rapport que l'est, par
exemple, chez les Sémites le terme générique Æ, pour