III, — EX VIRTUTE CAUSA O
La doctrine de la migration des âmes ou métempsychose, dont l’origine remonte bien au delà de l'Histoire, suppose légalité de nature de tous les êtres vivants, comme elle suppose encore une certaine progression sérielle des espèces avec toutes les fluctuations qui y sont inhérentes. Dans la pensée de l’homme primitif, la vie animale n’était nullement catésgorisée comme elle l’est aujourd’hui. De même que l’homme, la bête avait une âme, et cette âme, tant au moral qu’au physique, — nos ancêtres de ces temps reculés ne faisaient pas la distinction, — était de même essence que l’âme humaine: anima. Ce n’est que bien plus tard, quand l’homme se fut élevé à un degré tout à fait supérieur, qu’il s’attribua une prérogative naturelle spéciale, celle de l’esprit. Encore ne fit-il d’abord que l’affirmer comme une sorte de modification prééminente d’un état antérieur. En latin, par exemple, l'esprit, animus, n’est, à proprement parler, que la virilité morale; c’est comme l’ennoblissement de l’âme, antma, par ae bstitution de genre qui ne date que de l'époque secondaire où s’affirma la priorité de l'énergie masculine.
L'étude du monde actuellement vivant des sauvages a démontré que le sentiment d’une différence psychologique entre l’homme et la bête, sentiment si profond dans notre milieu social, fait à peu près complétement défaut aux races arriérées. C’est ce qu'ont pu constater les voyageurs attentifs, et c’est ce qui ressort d’une manière évidente des tableaux qui nous sont présentés de ce singulier monde. Les sauvages adressent très sérieusement la parole aux animaux, soit vivants ou morts, comme ils le feraient à des êtres humains ; ils leur envoient des salutations et des compliments, et, à la chasse, avant de tirer sur eux, ils s’excusent sur la fatale nécessité qui les y force. Un Indien de l'Amérique du Nord cause avec son cheval, comme si le cheval avait la raison. S'il tue un ours, il lui
demande pardon ou cherche à apaiser son esprit, en linvitant à fumer le calumet de la paix. En Afrique, les Cafres qui chassent l'éléphant ne manquent jamais, quand ils le tuent, de protester qu’ils ne l’ont pas fait exprès. Dans le nord de l'Asie, chez les Samoyèdes, les Koriakes, etc., si quelqu'un abat un ours ou un loup, il accuse toujours un Russe d’avoir fait le coup ; pour lui, il jure tous ses dieux qu'il est innocent *.
Les poètes peuvent donc orner l'horizon des âges de toutes les couleurs de la fantaisie, 1l n’en demeure pas moins certain, dans la réalité des choses, que le présent n’est pas une dégénération et que l’âge d’or ou le paradis terrestre, comme on voudra l'appeler, ne saurait, avec le sens qu’on y attache d'ordinaire, être pris au sérieux par un esprit indépendant. La science, contre laquelle toutes les résistances de notre faux orgueil ne prévaudront point, parce qu’elle est l'évidence qui plie à son autorité tout ce qu'elle touche, a établi qu'aucune notion déterminée, aucune idée formelle et définie, rien de réel, en un mot, n’est inné dans l’homme, si bien que nous pouvons suivre les degrés du développement de la pensée humaine, retrouver et analyser les éléments dont se sont formées peu à peu les idées dites typiques, de manière à avoir pour l’homme primitif un état antérieur aussi ras et uni que celui de tout autre animal.
Dans ces données, confirmées, du reste, par le caractère des évolutions naturelles que nous avons sous les yeux, il y a forcément lieu d'admettre que la notion de maternité s’est posée la première ; que le père n’a été connu et admis qu’aprés la mère, et que l’époux date seulement du droit positif : tel est le progrès logique, telle est aussi la marche constatée. La nature, dans le sauvage désordre de la forêtvierge des temps primitifs, avant que la hache du droit