III. — EX VIRTUTE CAUSA
Ces usages, non plus que d’autres analogues, tout autant de restes d’un hétairisme primitif, n'étaient pas particuliers aux peuples que nous venons de nommer: la plupart des races anciennes, dans tout l'Orient, en Grèce, en Italie, en Afrique, en avaient retenu bien des traits, même dans un état de civilisation relativement avancée. * Un bon nombre de traditions et de mythes, que nous exposerons dans le cours de ce travail, ne laisseront aucun doute sur le fait général de l’antériorité de la mère par rapport au père et à l'époux. Les souvenirs conservés dans le Nouveau-Monde par les peuples qui y ont une histoire quelconque ne sont pas moins caractéristiques à cet égard. Boturini cite, parmi les divinités du plateau de l'Anahuac, une déesse du nom de Tlazolteotl, qu’il appelle une Vénus impure et plébéienne : « C'était, ditcet auteur, la patronne de ces hommes et femmes qui erraient à l'aventure et, se rencontrant les uns les ‘autres, satisfaisaient leur appétit bestial, pour se séparer ensuite et ne plus se revoir.? » Dans la période de droit positif, qui succéda à cet état de nature, la femme adultère était sacrifiée à cette même déesse et on l’appelait Tlazolteocihuatl, ce que Boturini explique par Venerri sacrata. A côté de cette Tlazolteotl, il y avait une Vénus pudique, mais qui n’était évidemment pas la Vénus originelle, car « elle avait été soumise à la vie nuptiale par le dieu Tlaloc, >» à qui elle demeura depuis lors associée. C'est à ce dieu, imposant sa loi à la facon du Jehovah biblique, par la terreur des éclairs et des tonnerres, que les Mexicains font remonter l'institution du mariage. « Il fut cause, dit Boturini, que les premiers gentils, répudiant leur dévergondage bestial, sacrifièrent à une Vénus plus belle et eurent, sous la loi de cette divinité fulminante, dans les
1. J.-J. Bachofen, Das Mutterrecht, VII, et passim. 2, Idea de una Nueva Historia general de la America septentrional, èd. 1946, IF, p. 15.
liens honnêtes d’un mariage indissoluble, des enfants certains, qui furent, selon le sens que renferme le nom de la déesse, comme les fleurs odorantes et les riches plumes de leur lignée." »
Cette opposition des deux Vénus mexicaines ne rappelle-t-elle pas les luttes d’Aphrodite et de Hera, au siège d’Ilium, l’une défendant avec passion, dans Hélène et les Troyens, le droit de nature, et l’autre, dans la revendication de l’époux et dans les Grecs, les conditions mêmes de toute société civile? De même que Vénus et Junon, Mylitta et Astarté, et une foule de contrastes du même genre que nous constaterons plus avant, la Vénus impure et la Vénus pudique des Mexicains ne sont que le dédoublement de la même idée de maternité divine, le contraste d'impureté et de chasteté, dans la même dénomination, ne datant, au Mexique comme dans l’ancien monde, que du jour où l'établissement de la propriété eut définitivement arraché l’homme à l’état animal de simple nature. É
La transition d’un état à l’autre ne se fit pas, néanmoins, d’une manière brusque. Tout porte même à conjecturer que, dans la vie d'isolement que menaient sur la terre les petits groupes humains plus ou moins compactes unis par le besoin de la défense, le progrès ne marcha que fortlentement, selon que les objets de la propriété se multipliaient et que la nécessité d’en garantir la possession ralliait un plus grand nombre d’intérêts communs sous la même bannière. L'établissement de la propriété, qui fut évidemment contemporain, je ne dirai pas du mariage, mais de l’assujettissement de la femme à la jouissance de tel ou tel en particulier, ne dut même s’effectuer que par la violence et eut tout le caractère d’une rébellion ouverte contre les seules lois connues, celles de la nature. Sijamais
1. Cette Vénus pudique était appelée Macuilxochiquetzalli, mot
que Boturini traduit par : La del Avanico de cinco flores y plumas, Ouvr. cité, IL.