Ibid
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u |)i()uv;iis, dit-il, en parlant du saint-sinionicn Jean Reynaud, « de l'admiration et de la sympathie, pour les talents littéraires , « rinclination po('ti(]ue et même pour Timai^ination mysticjuo « de mon ami'. » Il voulut d abord discuter avec lui et se reconnui bientôt incapable, soit de le convaincre d'erreur, soit de lui enseigner la vérité. Il résolut alors de le mettre en contact avec cette réalité vivante des choses où lui-même avait puisé ses propres opinions. Un voyage d'études minéralogiques en 1829, dans l'Allemagne du Nord, en fut l'occasion. Pendant sept mois, tous deux visitèrent des mines, des usines et des forêts. Le Play a ainsi exposé les résultats de ce voyage : « Nous n'a- (( vions pas, dit-il, l'esprit assez formé pour remonter des ef- « fets aux causes et nous élever à la hauteur de la science. Mais « nous nous assurions les moyens de l'acquérir plus tard, car « nous apprenions l'art des voyages... Nous nous mimes d'ac- « cord sur certaines opinions économiques conformes à l'évi- « dence des faits. Cependant nous ne' réussîmes point à nous (( entendre sur la question sociale qui avait été le point de dé- « part de notre entreprise. Seulement nous comprîmes qu'elle « était beaucoup plus compliquée que nous ne l'avions d'abord « supposée'-. »
A vingt-trois ans, Le Play s'était ainsi avoué qu'il ne savait rien : les hommes, même supérieurs, y mettent en général plus de temps. Et cependant, il comprenait combien il eût été utile de savoir et combien plus nécessaire que tout autre était la science qui apprendrait aux hommes à vivre dans la paix.
Sa grande crise physique et morale de 1830 décida de sa vie. De son inaction, repliée sur elle-même, sortit l'idée qui devait illuminer sa voie.
Puisque toute discussion de systèmes préconçus demeurait stérile ; puisqu'au contraire les sciences expérimentales avaient seules procuré quelque soulagement à son esprit, ne pouvait-il pas obtenir la même satisfaction en transportant dans l'ordre social la méthode de ces sciences? Ne pouvait-il pas étudier les
I. Ouvriers européens, T édition,!, p. lil, •2. Ibid. 2" édition, I, p. 38.
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sociétés comme on étudie les minéraux et les plantes? Le monde alors, il ne s'agirait plus de le faire à sa guise, mais de savoir comment il est lait. Aucun cerveau humain n'a pu jusqu'ici embrasser l'inlinie complication de son mécanisme. Peutêtre arrivcrait-oii à mi(ui\ en l'observant dans ses détails les plus accessibles, en passant du connu à l'inconnu et du simple au complexe. Sans doute verrait-on ainsi que ce monde social n'est mené ni [)ar le hasard, ni par les combinaisons ingénieuses de ceux qu'on appelle ses maîtres, mais qu'il obéit à de grandes lois providentielles. Le secret de la prospérité consisterait, dès lors, pour l'humanité, à régler sa conduite d'après ces lois ; le désordre et la souffrance proviendraient le plus souvent de leur méconnaissance.
« J'étais fixé sur ce point, dit Le Play, que, dans la science u des sociétés, comme dans la science des métaux, je ne me croi- (( rais en possession de la vérité que lorsque ma conviction pource rait s'appuyer sur l'observation des faits. Je tins comme non « avenues, jusqu'à vérification personnelle, les opinions au mi- « lieu desquelles j'avais été élevé, et s'il ne me fut pas possible de « me soustraire à certaines convictions, je recherchai avec soin « la preuve qui semblait les combattre et les hommes imbus « de convictions opposées. Je n'adoptai comme axiome que le u devoir d'aimer mes semblables et d'être utile à mon pays. »
De grandes facilités étaient offertes à Le Play, pour l'observation des faits sociaux. Pendant les loisirs de sa convalescence, il avait créé à l'Administration des mines deux services importants. Leur développement imposait, de longs voyages d'études en pays étrangers. Le Play fit vœu d'employer ces voyages à son instruction sociale, tout en pratiquant consciencieusement ses devoirs d'ingénieur. De 1830 à 1848, il parcourut l'Europe de l'Oural à la Castille, des Balkans à la Norvège. De là sortirent les Ouvriers européens.
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La science sociale, c'est-à-dire l'étude des lois naturelles ({ui régissent les groupements humains, a-t-ello été inventée par Le Play? Il s'en défend : « Si le mot est nouveau, dit-il, la chose est aussi vieille que le monde ». Seulement cette science doit suivre dans son développement les étapes qu'ont parcourues l'astronomie, la physique, la chimie, l'histoire naturelle et en général toutes les sciences d'observation.
« Or, dit Le Play, dans la première période de l'histoire de « ces sciences, la description et le classement des phénomènes (( tenaient peu de place : ils étaient, au reste, subordonnés à (( quelque idée conçue « à priori », à quelque théorie fondée (( sur un fait saillant, mais incomplètement observé. »
« Dans la deuxième période, aussi féconde que la première (( avait été stérile, la méthode contraire a été suivie : l'on s'est « soustrait, par degrés, autant que le comporte la faiblesse de « l'esprit humain, au joug des idées préconçues. On a pris l'é- « tude attentive des phénomènes pour base de leur apprécia- « tion. On n'a tenu ces phénomènes pour suffisamment connus (( que lorsqu'on a pu en donner le poids, la mesure et l'imag'e (( exacte, et c'est alors qu'on a pu présenter la théorie. Sous « l'empire de cette méthode, les forces les plus précieuses, celles (( qui s'emploient à la recherche de la vérité, ne s'épuisent pas « dans des discussions sans fin : les controverses scientifiques, « promptement ramenées à la vérification contradictoire des « faits, sont désormais tombées par la force môme de l'évic< dencc.
« La science sociale au contraire est restée dans l'état d'im- <( puissance qui a caractérisé la première période des sciences (( naturelles. Elle se compose de systèmes qui se révèlent, en « général, par l'antagonisme de leurs auteurs, en sorte qu'il est « vrai de dire que cette science a pour ennemis les plus influents « ses propres adeptes. Les débats concernant l'organisation du
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« travail et de l;i propriété sont presque aussi épineux que l'é- .( laient, [)cn(lant les derniers siècles, ceux qui concernaient la .( transmutation des métaux, la panacée universelle, la phlogis- ■( tique; ils s'éteindront sans retour possible, comme ces M classiques controverses, sous riuiluenco de la méthode expé- '( rimentale '. »
Ce retard dans le développement d'une science qui semblerait la plus indispensable, puis(|u'elle apprend aux hommes comment leurs sociétés vivent, à quelles conditions elles doivent répondre suivant le milieu où elles se développent, ne doit pas surprendre. En toute science, il faut observer et raisonner. Or, avant Le Play, en matière sociale, ceux qui observaient ne raisonnaient pas et ceux qui raisonnaient n'observaient pas.
Les premiers étaient des hommes de Ijonne volonté qui, placés à la tête dune famille, d'un domaine ou d'un atelier, s'efforçaient de faire régner autour d'eux le bien-être et la paix. Pour y parvenir, ils ne s'appuyaient pas seulement sur les principes d'une reliiiion révélée, mais aussi sur un ensemble de pratiques que leur dictait l'expérience. Les observations de ces hommes que Le Play appelle « autorités sociales » sont généralement profondes. Elles ne donnent cependant que des résultats empiriques, car leurs auteurs, confinés dans un étroit horizon local, ne peuvent s'élever par la comparaison à la connaissance complète des phénomènes.
Inversement, les grandes têtes politiques qui, du sommet du pouvoir ou de la pensée, prétendaient résoudre le problème du bonheur humain ne pouvaient et ne savaient vérifier, par l'expérience, les prémisses de leurs raisonnements. Pour que la science sociale prît quelque essor, il fallait qu'un même homme se chargeât des deux tâches, ou du moins qu'un lien étroit rattachât les observateurs à ceux qui induiraient de l'observation des vérités générales.
Un autre obstacle au développement de la science sociale venait de la nature même de l'esprit humain qui admet malai-