‹ Les origines de la societe moderneChapitre 2 sur 20 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

Bèffne d'UéracUm (OiO-641).

Conquêtes des Perses. — Les crimes de Phocas eorent des suites funestes pour l'Empire^ même après sa mort. L'ambitieux Ghosroés II, sous prétexte de venger lHau-

rice , son bienfaileur, envahit les provinces de l'Asie, nienant à sa suite un impu^iour qui se disait fils de Maurice et l'héritier légitime de l'Empire. La Syrie, la Palestine cédèrent à ses armes ; maïs Ja prise de Jérusalem devait surtout flatter Tesprit intolérant des mages et le fanatisme ardent des Juife, qn'Héraclius allait jusqu'à poursuivre de ses négociations auprès de Sisebut en Espagne , et de Dagobert en Gaule. Ils ne pouvaient renoncer à l'espoir de la domination universelle , et croyaient le moment venu de rétablir par la conquête de Tempae grec, qu'un bruit répandu parmi eux assurait à la valeur d'un peuple circoncis. Ils accoururent^ au nombre de vingt-six mille, se joindre à l'armée Perse et contribuèrent à emporter d*assaut Jérusalem (614). En un instant cette malheureuse ville ne présenta plus que des ruines noyées dans le sang de quatrevingt-dix mille chrétiens égorgés par les juifs, qui rachetaient tous ceux dont ils pouvaient payer la rançon, pour se donner le plaisir de leur arracher la vie. Le Saint- Sépulcre et les belles églises d'Hélène et de Constantin furent consumés par les flammes ; et la vraie croix, tombée au pouvoir de Ghosroés, fnt transportée en Perse. — Les cavaliers Perses, descendant ensuite vers l'Egypte, surprirent Péluse, la clef de ce pays, passèrent impunément les innombrables canaux du Delta, et reconnurent la longue vallée du Nil, depuis les pyramides de Memphis jusqu'aux frontières de l'Ethiopie . Chosroès éleva ses derniers trophées aux environs de Tripoli , anéantit les colonies grecques de la Cyrénsûique , et , marchant sur les pas

d'Alexandre, revint en triomphe par les sables du désert delà Lybie.

Pendant ce temps-là, le satrape Sam s*était élancé vers le nord sur rAsio-Mineure, et la traversant sans obstacle, avait forcé Chalcédoine à se rendre. Les Perses demeurèrent campés là plus de dix ans, ne pouvant aller plus loin faute de vaisseaux, tandis que les Amres^ séduits par ror de la Perse, dévastaient l'Europe des confins de Tltalie à la longue muraille de la Thrace. Ainsi l'Empire se trouvait réduit aux murs de Constantinople, à quelques cantons de la Grèce, de l'Italie et de TAfrique, et à un petit nombre de villes maritimes de l'Asie. L'invasion des Perses en Egypte n'avait pas permis d'ensemencer les terres , et Alexandrie n'avait pu nourrir Gonstantinople en 618 ; la famine vint désoler la capitale ; il fallut réunir des blés à grands frais; le trésor s'épuisa, et l'on dut abolir les distribulions de pain qui , depuis Constantin , se faisaient gratuitement toutes les semaines aux propriétaires de maisons (1). Désespérant du salut de la ville, Héraclius voulut transporter le siège de sa puissance à Garthage. Déjà ses vaisseaux étaient chargés des trésors du palais ; le patriarche, déployant en faveur de son pays l'autorité de la religion, arrêta l'empereur, le conduisit à l'autel de Sainte-Sophie, et lui fit jurer de vivre et de mourir avec le peuple que Dieu avait conûé à ses soins.

NégockUions inutiles, — Héraclius, avant de rien entreprendre, voulut tenter la voie des négociations. U s'adressa d'abord au kbakan des Avares, qui campait dans les

plaines de la Thrace, et les deux princes curent une entrevue près d'IIéraclée. Des courses de chevaux suivirent leur réconciliation. Pendant que le sénat et le peuple y assistaient avec les vêtements de la joie, la

(1) Gonstantiii avait voulu par cet établiaaement engager l«s citoyens k bitir. La première distribution eut lieu le 19 mai SSt.

cavalerie des Scylhes, qui avait fait lu nuit une iiiarclic; secrète et forcée, environna tout- à-coup l'enceinte où se donnaient les jeaii ; le bruit du fouet du kbakan fut le signal de Tassant , et Tempereur, attachant son diadème à son bras , dut fuir de toute la vitesse de son cheval. Les Avares poursuivirent les Ronrains avec tant de rapidité qu'ils entrèrent presque dans Conslanliaople sur les pas des pelotons qui revenaient à toutes jambes. Le pillage des faubourgs récompensa leur trahison , et ils transportèrent au delà du Danube deux cent soixante-dix mille captifs. Héraclius se plaig:nit; mais le khakan s'excusa sur l'indiscipline et Tavidité de ses troupes, et promit d'être plus zélé que jamais pour la défense de TErapire.

L'empereur avait eu déjà , aux enviions de Chalcédoine, une autre cnnlérence avec un ennemi non moins déloyal. Sain, allant au devant lui, s'était prosterné selon l'usage oriental, et lui avait offert amicalement de conduire une ambassade auprès du grand roi ; puis , une fois en Perse, il avait fait charger de chaînes les plénipotentiaires et les avait amenés en cet étal à Chosroès , son maître. Saïn comptait sans doute être récompensé de cette perfidie ; mais il s'était mépris sur les intentions du roi : € Misérable , lui dit celui-ci d'une voix terrible, tu as donc n renoncé ton Seigneur , en prostituant à un étranger » l'adoration que tu ne dois qu'à ton souverain ; c'était » Héraclius enchaîné que tu devais amener au pied de » mon trône. Tant que l'empereur de Rome n'abjurera » ])oinl son Crucifié, pour embrasser le culte du Soleil, » je ne lui accorderai jamais la paix. » En même temps il ordonna de l'écorcber vif et de jeter les ambassadeurs dans un cachot. Ceux-ci étaient au nombre de trois; Fun mourut bientôt de maladie; les deux autres furent assommés à coups de bâton.

Nais la rage de Chosroès devait demeurer impuissante contre Constanlinopîe. La diflerence des mœurs , des langues et surtout des religions, l'intolérance des mages, qui

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persécataieni les déserteurs de la religion de Zoroastre, la haine des Grecs pour tout ce qui n'était pas orthodoxe »

haine d'autant plus profonde que les Nestoriens et les Jacobiles , pousses à bout par les lois lyianniqucs de Justin ien , avaient comme les Juifs , contribué aux succès du grand roi , toutes ces causes mettaient une barrière in< surmontable entre les vainqueurs et les vaincus et devaient ruiner promptement rËmpire colossal de Ghosroés. Luimême sembla se défier de la stabilité de son pouvoir , en épuisant les richesses des peuples par des tribus exorbitants ou par des rapines , et en transportant dans ses états héréditaires l'or, l'argent, les marbres précieux , les monuments des arts et les artistes des villes de l'Asie. Enfin » en 62^9 fatigué des longueurs du siège, il demanda pour la rançon de TEmpire mille talents d'or » mille talents d'argent , mille robes de soie et mille cheyaux.

Héraclhis humilie les Perses (622). — Jusqu'alors Héracliuss élait montré paisible spectateur des calamités publiques; mais à celte demande, il sort tout-à-coup de sa léthargie, et> transformé en héros, se met en devoir d'humilier Torgueil des Perses. Il cherche d'abord à pourvoir aux frais de la guerre et trouvant les provinces de l'Orient épuisées, il ose dépouiller les églises des richesses qui les décoraient, après avoir juré solennellement de rendre avec usure tout ce qu'il sera obligé d'employer au service de la religion et de l'Empire. Il achète alors, au prix de deux cent mille pièces d'or, la neutralité des Avares plutôt que leur secours ou leur amitié. Déjà (620), pour les tenir plas efficacement en bride, il avait favorisé rétablissement des Chrobates (Croates) dans la Dalmatie, et des Serbes ou Serves dans la Mésie-Supérieure, la Dacie et la Dardaiiic (1). Enfln, deux jours après la fête de Pâques, il quitte sa robe et ses bottines de pourpre, et, prenant Thabit et les

(t) Voir le chapitre sur les Sarmates oa Slaves.

brodequins d'un guerrier, il donne le signal du départ. Il n'avait pu rassembler , avec un nombreux corps.

d'Arméniens, soit de l'Arménie romaine, soit des émigrés de la Persartnénie , qu*une foule coiiluse de Romains et de barbares sans discipline et sans courante, et ne pouvait songer à les exposer en vue de Constantinople au hasard d*une bataille , ou à pénétrer dans les provinces de l'Asie, en laissant sur ses derrières une cavalerie innombrable , qui ne manquerait pas de le harceler sans cesse. Mais la mer était libre; Hcraclius s'y était confié avec son armée. En capitaine consommé, il vint débarquer sur les frontières de la Syrie et de la Gilicie, et dresser ses tentes près d'Issus, dans Tendroit même où autrefois Alexandre avait combattu Darius. Là, pouvant pénétrer à son choix dans l'Asie-Mineure, l'Arménie ou la Syrie, il se mit à exercer ses Croupes en attendant rennemi, réformant parmi elles la discipline militaire et excitant leur zèle religieux par le spectacle de Tirnage miraculeuse du Christ, outragé parles adorateurs du feu. Luimême donnait à son armée des leçons de tactique , s'assujettissait à toutes les fatigues qu'il lui imposait^ et lui apprenait ainsi à se confier entièrement à la bravoure et à la sagesse de son chef. Bientôt paraît la cavalerie perse ; elle hésite à s'engager dans les défilés du mont Taurus ; mais lléraclius, par le désordre apparent de ses troupes, parvient à l'y attirer, et l'issin' de la journée prouve qu'on peut encore vaincre les Perses.

L'année suivante, concevant pour la délivrance de i'Em* pire, une entreprise telle que, depuis les jours de Scipion et d'Annibal, on n'avait rien vu d'aussi hardi, il se rend de Constantinople à Trébizonde avec cinq mille soldats d'élite^ rassemble les troupes qui avaient pa^sé l'hiver dans TArménie, et entraîne contre les Perses le peuple chrétien de cette contrée. Telle qu'on l'avait cédée à Tempereur Maurice , elle se prolongeait jusqu'à l'Araxe ; TAraxe subit l'outrage d'un pont, et Héraclius, marchant sur les pas

de Marc-Anloine, s'avance vers Gandzaca (Tauris), la capitale de TAtropatène. Chosroès veut en vain la protéger ; les Arabes de Tavant^garde romaine le mettent en fiiite, et Femperear, entrant sans résistance dans la place, y livre

aux flammes le temple du soleil avec les colossales statues» (le Chosroès. H ruine ensuite Thebarmès (rr/y^/'7), pairie de Zoroastre, pour venger la profanation du Saint-Sépulcre, éteint partout le feu sacré des mages et met le comble à sa gloire en délivrant et soulageant cinquante mille captifs. L'hiver approchait : incertain s'il pousserait plus avant ou retournerait en arrière, Héraclius ordonna un jeûne de trois jours, puis, suivant un usage superstitieux de ce temps, il ouvrit au hasard le livre des Evangiles, et, sur l'ordre qu'il crut ca trouver dans les paroles qui s'offrirent a ses regards, il rétrograda et vint hiverner dans TAlbanie.

Cependant Chosroès a rappelé ses armées des bords du

Nil et du Bosphore, et' Romizanès le sanglier royal (Schaharbaz) est venu attaquer les Romains dans leurs quartiers, avec Sarablagas, son collègue; mais la forlune est deux fois contraire à ces généraux, et ils sont contraints de se renfermer avec les restes de leurs troupes dans les places fortes de TAssyrie et de la Médie, Le Sanglier même est surpris en hiver dans son cantonnement par Faclivité d'Héraclius, et ne doit son salut qu*à la vitesse de son cheval ; ses femmes, ses enlanls, toute la fleur de la jeunesse perse tombent au pouvoir de Tennerni, qui se retire chargé de ses trésors et de ses dépouilles. Mais la retraite des Lazes et des Abasges a réduit de moitié l'armée ro* fflaine, et Tempereur sent le besoin de lui accorder quelque repos. En vain, pour l'arrêter, les Perses, renforcés de nouvelles recrues, détruisent les ponts de l'Euphrate ; les Grecs le passent à gué. En vain le passage du Sartis en Cilicie est défendu par un pont, que commandent d'énormes tours; les fortitications sont emportées, et l'empereur tue de sa propre main un perse d'une taille gigantesque. Après

trois ans de combats, l'armée, victorieuse même dans sa retraite, s'établit avec son général sar les bords délicieux de l'Halys, où elle répare ses forces.

Pendant ce temps, Chosroès épuise ses états pour former trois nouvelles armées. L'une était destinée à couvrir sa frontière; l'autre devait marcher contre Iléiaclius: elle 'était composée de cinquante mille hommes d'élite, qui avaient des piques d'or^ et auxquels on en donnait le nom ; la troisième, sous le commandement du Sanglier, avait ordre de reprendre Gbalcédoine, d'assiéger Goustantinople et de seconder les opérations des Avars, qui s'avançaient au nombre de quatre-vingt mille, en y comprenant leurs vassaux, Gépides, Russes, Bulp^arcs f1) et Slovènes. Ce fut le 81 Juillet que ceux-ci, forçant la longue mur*iiile, investirent la ville, dont les habitants n'observèrent point sans frayeur les signaux de l'Europe et de l'Asie. Les magistrats voulurent à diverses reprises acheter la retraite du kbakan; celui-ci, après les avoir souvent renvoyés et insultés, voulut bien leur dire un jour en présence des envoyés de la Perse, (fui, revêtus de robes de soie , étaient assis à ses cotés : « Voici des preuves de ma pariaile union f avec le grand roi , et son général est prêt à envoyer dans I» mon camp trois mille guerriers choisis. Pour que vous » nous échappiez , il faut qu'à l'exemple des oiseaux vous » preniez votre vol dans les airs, ou que, semblables à des • poissons, vous sachiez plonger sous les vagues. » Cependant le courage d'IIéraclius, qui avait détaché douze mille catapliractes ou cuirassiers, et surtout la confiance en la Vierge Marie, patronne de la ville, animait le sénat et le peuple. On repoussa tous les assauts de l'ennemi; on détruisit les vaisseaux slaves, qui tentaient d'établir des communications entre les deux armées alliées, et le patrice Bonus y dans une vigoureuse sortie , frappa celles-ci d'une

(1) Georges Pisi li s, en son poème sur la guerre des Avars (V, 19â), les appelle Bouryares.

telle epuuvaiilc (|u'fîll.*s s'enfuirent précipilaminent, et levèrent le sièjje la nuil suivante , qui était celle du 12 Août. Cet échec fut fatal à la domination du kbakan ; le inonde barbare qu'avait formé Tépée de Baïao , en profita pour se diviser , comme avait fait celui d'Attila ; et les Avars ne se maintinnmt plus que dans la Pannonie , où Charlemagnc doit les aii/aiiUr (1).

Pendant re temps-là, Iléi aclius, qui soutenait une guerre défensive cuiih'e les cinquante raille Piqncs-d'or de la Perse, avait opposé Tutiln et ftatteuse alliance des Turcs à la ligue de Cbosroès et des Avars » et déterminé la horde des Khazars à transporter ses tentes des plaines du Volga aux montagnes de la Géorgie. Il avait promis à Ziébd , leur Khakan, la main de sa fdle Eudoxie , et quarante mille d'entre eux étaient venus grossir son armée. Mais Ziébel mourut peu de temps après, et les Kliazars, déjà fatigués des marches pénibles et des combats continuels qu'il fallait soutenir contre les Perses, vinrent demander à Héraclius , qui la leur accorda sur le champ , la permission de retourner dans leur pays.

Les discordes des Perses devaient être plus utiles à l'empereur.Le Sanglier, qui pressait toujours vainemciil le siège de Chalcédoine, avait intercepté des dépêches du défiant Cbosroès qui enjoignait au Cadarigan, ou commandant en second, d'envoyer sans délai au pied du trône la tète de son général. Le rusé capitaine y inséra les noms de quatre cents officiers, convoqua un conseil de guerre et demanda au Cadarigan s'il se disposait à eiécuter les ordres du despote. Les Perses indignés déclarèrent d'une voix unanime que Cbosroès était déchu du trône, et signèrent un traité particulier avec la cour de Gouslautinople.Tranquille

(l) Les O^rtff, dit le chroniqueur Nestor dans son huroduciion, élaienl d'une haute stature et d'un orgueil démesuré ; mais Dii u les frappa , ils moururent lous et il n'en resta pas un seul. De là vitMil , en Russie, ce proverl)e encore en usage de nos ji>uis s.) : Ils ont j)éri comme de$ Ogres.

de ce côté , Héraclius s'avança jusque dans la plaine de Ninive, où, sur les bords du Zab^ l'atlendail le roi des rois avec les restes encore imposants de sa ^ndeur. Le combat se donna le i% décembre et dura tout le jour ; il

lut terrible et fatal à l'armée perse, qui du reste y fut plutôt massacrée que vaincue. ïléraclius à cheval donna les premiers coups et tua de sa propre main trois chefs ennemis, dont les magniûques dépouilles ornèrent son triomphe ; vingt-huit drapeaux devinrent également la proie du vainqueur. Sans perdre de temps le héros , jaloux de réduire son adversaire, fait quarante-huit milles en vingt-quatre heures , et s'empare des villes et des palais de l'Assyrie jusqu'alors inaccessible aux Grecs. Les trésors fabuleux de la résidence royale de Daslagerd, la reprise de trois cents drapeaux, la délivrance d'une foule de captifs d'fcidesseet d'Alexandrie, furent le prix de cette mémorable campagne.

Chosroès à rapproche de rennemi s'était précipitamment enfui avec son sérail , mais son orgueil n'était pas encore nbalUi ; les députés d'ilcraclius le pressèrent inulileuient à diveises reprises d'épargner le san^^ de ses sujets. Tnnt d'oi)slinalinn indi^i^na les Perses ; Kabai-Siroh l'un de ses fds, au i)r(3judice duquel il voulait placer la tiare sur la tête de Médarzés, celui qu'il préférait entre tous, associa son mécontentement à celui des grands, et conspira avec eux contre son père. Le parricide Chosroès fut arrêté ; il vit massacrer dix-huit de ses enfaiiL^ , ci alla tomber sous les llèches au fond d'un cachot. Avec lui finit la gloire des Sassanides. — Son fils dénaturé ne jouit que huit mois du fruit de ses crimes, et sept compétiteurs prirent le titre de roi dans l'espace de quatre ans. L'anarchie se prolongea huit années encore , au bout desquelles les califes arabes réunirent sous le même joug ce pays ainsi divisé , et firent des anciens Perses le peuple persan des modernes. — Cependant Héraclius après avoir conclu avec Siroës un traité, par lequel les deux nations se rendaient leurs conquêtes et reprenaient

leurs anciennes limites (i), regagna ses états. 11 entra à Gonstantinople avec tout ]*appareil d*un triomphe, assis sur un char, attelé de quatre éléphants et précédé de la vraie croix , le plus glorieux Iropliée de ses victoires. Dans son enlhoubio^iuie, le peii[)le comparait l'empereur à Dieu même, qui, après avoir pendant six jours développé sa puissance dans les œuvres de la création^ s'était reposé le septième. 11 y avait en effet sis ans qu'Uéraclius avait quitté la capitale, quand il put enfln, suivant Texpressîon des auteurs de ce temps, jouir d'un jour de dimanche et de la tendresse de son épouse et de son fds. — L'année suivunle, il voulut placer lui-même à Jérusalem la précieuse relique^ et il la porta sur ses épiuiles depuis la ville jusqu'au Calvaire : auguste cérémonie que rappelle annuellement encore la féte de VExaUalion de la sainte Croix, Ainsi Héraclius, après avoir été sauvé par l'Eglise, paraissait avoir sauvé l'Église à son tour. Les ambassadeurs de Dagobert et ceux de Tlnde vinrent le féliciter de tant de fortune.

— Pressentimmt de nouveaux revers . — Mais l'empereur voulait renilre ou clergé les trésors qu'il lui avait empruntés, et la guerre el la cupidité des Perses avaienl appauvri ses provinces; elles s'épuisèrent à payer une deuxième fois les mêmes impôts. La lutte avait enlevé deux cent mille hommes à l'Empire ; la décadence de la population amena celle de l'agriculture et des arts ; et déjà l'on entendait, sur les frontières de la Syrie, le bruit des armes d'un peuple bien plus terrible que tous ceux qui l'avaient précédé. Le moment approchait où celle croix qu'il avait si glorieusement reconquise, ces provinces qu'il avait si vaillamment arrachées aux Perses,HéracKus ne saurait pas

(i) Nous iMMsédons, entre autres, dans la Chnmiqu» PaiCttU, une pièce fort curieuse, qui eit une longue dépêche qu'Héraclius écrivit au sénat pour lui faire counaitre ses opérations, les révolutions de ta Perse et la conclusion du traité.

hc défendre cuuUc lei coups des Arabes (l). On a dit avec raison de ce prince que, si l'on partageait son règne en trois dizaines d'années , on trouverait qu'il avait illustré la seconde par des actions héroïques que la première n'avait pas fait augurer, et que la dernière fit oublier. Après avoir ébloui le monde chrétien de sa gloire » il tomba des hauteurs célestes où la reconnaissance adulatrice de ses sujets l'avait élevé, dans une irrémédiable inijjui^sance, bien faite pour exciter la pitié. Il vit ses lé<;ions fuir devant les musulmans ; Bostra (632), Damas (634), Emèse (636) , la Syrie entière lui échapper; et tout ce qu'il put faire au milieu de cet affreux désastre , ce fut d'aller chercher à Jérusalem la sainte Croix pour la sauver des mains des Infidèles. Encore fallut-il , an moment de son départ de Constanlinople, construire, pour son passage à travers le Bospliore, un pont de bateaux sablé, et, des deux côtés, ombragé de verdure. Le malheur avait affaibli cet esprit si prompt et si ferme ; la vue de la mer donnait le vertige à celui qui par mer était allé chercher les Perses aux défilés du montTaurus. Avec le brillant génie d'Héraclîus parut s'obscurcir le dernier rayon de gloire de l'Empire d'Orient; le moment était venu où les Romains de Constantinople , par une transformation analogue à celle de leurs nnciens rivaux , feraient place pour toujours aux Grecs du Bas- Empire.

De la mort dlIéracUus à l'avmemmt de Léon VIsaurien, — Décadeiice croissante de l'Empire (641-717), — La famille même d'Héraclius s'abâtardit en effet comme la nation ; le petit esprit pénétra partout; c il n'y eut plus de sagesse dans les entreprises, et l'on vit des troubles

(1) V. pour la ûu du règoe de ce prince, rhisloire des Invasion» des Arabes.

baiis causos et des révolu lions sans motifs (1). u La couronne s'avilit en passant sur tant de tètes diverses ; « il n'y eut pas de naissance assez basse ni de mérite si mince qui pùl ôler Tespérance (2) » de l'obtenir, comme il n'était pas d'ambitieux à qui quelque prédiction ne la promit ; et les attentats à la personne du prince devinrent si communs, les usurpations si fréquentes qu'on cessa de les punir scvèrciiiont eL qu'on put les commettre sans péril et sans courage. Au milieu de ces bouleversemenls, il fallut bien se résigner à voir TEmpire dépecé par les Barbares, quand l'argent était impuissant à les éloigner; le patriotisme et le courage éteints» on ne se passionna plus que pour les affaires de la religion.

Héraclius avait imprudemment voulu que ses deux (ils aînés lui succédassent avec une égale autorité ; à peine Héraclius (Constantin JH) était-il monté sur le trône que la mére d'Héracléonas (Constantin IV) l'empoisonna. Par ce crime, Martine s'était flattée de tenir la nation, comme son fils, asservie à son pouvoir; mais l'armée n'entendait pas encore obéir à une femme ; on arracha du palais le fils et la mère; on coupa la langue à celle-ci, le nez à Héracléonas, et on les envoya tous deux traîner dans l'exil le reste de leur misérable vie.

Constant II, fils d'Héraclius-ConstanUn III (641-668), assassin de son frère Théodose, bourreau du pape Martin, persécuteur du catholicisme, expia de son sang ses extravagances et ses cruautés.

CoNSTANTTN V PoGONA!? (068-685) nc se montra son fils qu'en tirant de sa mort une vengeance terrible. Plein de courage, de prudence et de modération, s'il donna à ses frères, Héraclius et Tibère, le titre d'auguste, il refusa

(1) MoKTESQ. Grmd, et décad. de* Uomains^ c. ii. (i) id, ibid, c. SI.

de les associer ù sa puissance; et, quand les soldais des provinces d'Orient vinrent insolemment lui dire: € Nous > adorons les trois personnes de la Trinité, nous voulons » être gouvernés sur la terre comme nous le sommes » dans le ciel : il nous faut trois empereurs t ; après avoir fail pcndro les plus mu lias, il se conlenla de recommander aux deux princes plus de sagesse et de circonspection. Il eut la gloire d'anéantir les armées musulmanes acharnées pendant sept ans au siège de Constantinople (672-679), et d'imposer le tribut au successeur de Mahomet. Moins heureux conlre les Bulgares, il ne put les empêcher de s'établir enlre le Danube et THémus (079), d'où ils portèrent la désolation dans les campnp-ne? de la Tlirace ; et il dut a('lieter leur repos par une pension annuelle. Mais la majesté du trône n'eut point à souffrir de cet échec, et le khakan des Avars , le roi des Lombards demeurèrent fidèles à Constantin, dont ils venaient de solliciter et d'obtenir l'amitié. Catholique fervent, il rendit la paix à l'Eglise en faisant condamner au sixième concile général l'erreur des Monothéliles (080), et lui donna bientôt un nouveau gage d'attachement en envoyant au pape Benoit II quelques boucles des cheveux de ses fils Justinien , Héraclius, et en plaçant ainsi ces jeunes princes sous la tutelle du pontife.

Justinien 1! (685-695 et 705-711). — Léonce (695-

698). — Tibère II (098-705). — Philippique (711-713). ~- Anastase 11 (713-710). — Theuduse 111 (716-717). — Hais les appuis qu'il avait si laborieusement préparés pour soutenir l'Empire, Justinien II les eut promptement ruinés. Ses cruautés soulevèrent Constantinople, au moment où il donnait Tordre d'en massacrer tous les habitants, et un général, Léonce, que poursuivait la jalousie de ses ministres, le dépouilla de la pourpre, lui fit couper le nez et le relégua à Cherson (695). Une si grande infortune aurait iiumilié tout autre prince; mais Justinien possédait

ua esprit indomptable. Tyran jusque dans l'exil, il irrite les Chersonites et n'échappe à leur fureur qu'en courant se jeter dans les bras du khakan des Khazars , dont la trahison le force ensuite à se réfugier par mer chez Ter-

bélis, roi des Bulgares. Assailli par une violeale tempête, et lors(|U(j son cortège, n'aUcndant plus que la mort, pensait apaiser le ciel en prononçant le nom de pardon pour ses ennemis : « Si j'en épargne un seul, s'écrie-t-il plein de » rage, je veux que Dieu m'abîme à l'instant au fond des » flots« » Il tint parole. Ramené (705) par Terbélis dans Conslanlinople , où, sept ans auparavant, une nouvelle révolution militaire avait précipité du trône dans un cloître Léonce mutilé , et placé la couronne sur la tête d'un cerlam Âbsimare {Tibère //), il fait charger de chaînes ces deux malheureux princes, se donne le barbare plaisir de les fouler à ses pieds et les livre ensuite au bourreau qui leur tranche la tête. Cette exécution devint le signal d'une horrible proscription qui plongea l'Empire dans le deuil et la stupeur. Ravennc, frappée dans sa noblesse, se révolta ; Chersnn, menacée, décerna le litre d'empereur (7d1 ) à un arménien, nommé Bardane (PhiUppiqm), qui avait autrefois vu en songe un aigle voltiger au-dessus de sa tète. — Le nouvel empereur, soutenu par l'armée, fit arrêter et massacrer Justinien ; mais il ne voulut point entrer au palais qu'on n'eût effacé l'image du sixième concile, peint sur les murs du vestibule. La protection qu'il accoitle à l'hérésie, le mépris qu'il fait de l'honneur des familles, les infâmes débauches dans lesquelles il se plonge, lui aliènent bientôt tous les esprits et préparent sa chute. Il venait de célébrer le jour de sa naissance, et s'était retiré seul dans ses appartements pour y faire la sieste. En ce moment se présente un officier de l'armée d'Asie, que ses chefs avaient envofépour délivrer l'Empire du tyran. Il trouve Philippiciue enseveli dans le souiiaeil de l'ivresse, se saisit de sa personne, l'enveloppe dans un manteau, le transporte à l'Hippodrome sans être aperçu,

et dans le vestiaire de la fa( ti u Verle lui fait crever les yeux (713). — Le lendeiuain, jour de la l^enlccôle, le peuple prodamait empereur le premier secrétaire d'Etat, Artémius, sous le nom d^AnasUise IL C'était un prince sage, modéré et sincèrement attaché aax principes de la foi ; il plut à tous, excepté aux soldats, qu'on n'avaitpas consultés, el dont les désordres s'accommodaient mieux du vice que de la vertu. Ceux de TOrient se révoltèrent, et, ayant rencontré au port d'Adramytle, en Mysie, un receveur des impôts qui se nommait Théodase^ ils lui offrirent la couronne. Théodose effrayé courut se cacher dans les montagnes voisines ; mais on parvint à Ty découvrir, et on lui jeta, malgré lui, la pourpre sur les épaules. Maître de ConstauLinople et d'Anaslasc, il fit conférer à celui-ci la prêtrise el le relégua à Tliessalonique ( 7)0). Théodose se montra vertueux, mais sans talent et sans énergie ; il vit avec autant de résignation que de tristesse, se consommer sous son r^ne la ruine des lettres, des mœurs et de la discipline militaire. Aussi malheureux que le convive de Damoclès, on peut croire qu'il n'était pas moins impatient de rentrer dans le calme de ia vie privée. Léon, qui le connaissait, n'y rail qu'une condition, ce fut qu'il s'engagerait dans les ordres. Théodose entra donc au service des autels, et se retira dans la ville d'Ëphése (717), où il passa le reste de ses jours à faire le hien et à écrire, en lettres d'or, les Evangiles et les oifices de l'Eglise.

Léon n'avait pris les armes, en apparence, que pour venger la cause d'Anastase ; mais il ne fallut point lui faire violence pour le couronner lui-même. Il est le fondateur de la dynastie Isaurienne.

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