‹ Les origines de la statique (volume 3)Chapitre 36 sur 50 · Le P. Marin Mersenne · texte numérisé non relu

Le P. Marin Mersenne

Biaise Pascal (1623-1662) — Le P. Zucchi (1586-1670) —

Le P. Honoré Fabri (1606-1688)

Lorsque le xvii^ siècle parvient au milieu de sa course, Tœuvre entreprise en Statique par Stevin, par Galilée, par Roberval, par Descartes et par Torricelli se trouve accomplie. Au moment où débuta le xvi^ siècle, la plupart des grandes vérités de la Statique avaient été déjà entrevues, soit par les mécaniciens de l'École de Jordanus, soit par Léonard de Vinci. Puis elles s'étaient obscurcies de nouveau, et la critique étroite et partiale des géomètres les avait rejetées dans l'oubli. C'est ainsi que la brume se déchire un instant et laisse apercevoir la neige étincelante des hautes cimes qu'un nouveau nuage vient bientôt voiler. Maintenant, les propositions les plus importantes, parmi celles qui composent la Science de l'Équilibre, sont formulées d'une manière précise ; les silhouettes des principaux sommets se dessinent avec netteté. Mais il s'en faut bien que la Statique soit complètement constituée. Une théorie scientifique n'est pas la réunion de quelques grandes vérités isolées les unes des autres ; elle est un système où ces vérités s'enchaînent les unes aux autres, une classification méthodique dont l'ordre manifeste les affinités naturelles des divers principes. Or, de cet enchaînement, nul mécanicien n'a encore la claire vision. Si les piincipaux sommets brillent déjà, éclairés d'une vive lumière, les contreforts qui les unissent et les groupent en

un même massif sont encore noyés dans l'ombre. Parfois même, les yeux qui contemplent un pic n'aperçoivent pas une cime voisine. Descartes, qui marque si nettement les contours du principe des déplacements virtuels, n'a de la loi de la composition des forces qu'une vue extrêmement confuse et inexacte.

11 reste donc, pour que la Statique soit une science faite, une œuvre importante à accomplir. 11 reste à grouper les diverses lois déjà découvertes en un S3^stème un et coordonné, à montrer comment elles s'accordent entre elles, comment elles dérivent les unes des autres, comment, en chaque circonstance, elles fournissent les conditions qui suffisent à assurer l'équilibre et qui sont nécessaires pour qu'il ait lieu.

Ce travail de systématisation et de coordination, nul, plus que le P. Mersenne, n'a souhaité ardemment de le parfaire; nul ne s'y est plus activement efforcé. Malheureusement, le laborieux Minime n'était pas apte à mener à bonne fin la tâche qu'il s'était imposée. Pour classer en une théorie harmonieuse toutes ces propositions diverses et disparates, il fallait une vue claire et profonde des principes, une extrême rigueur de déduction, un sens critique très sûr et très finement aiguisé ; Mersenne était doué seulement d'une curiosité inlassable de collectionneur et d'une exubérante imagination d'artiste. Aussi, à la place du système logique qu'il eût fallu construire, ne composat-il qu'une compilation.

Compilation fort complète, d'ailleurs, et pour laquelle les oeuvres de presque tous les mécaniciens contemporains furent mises cà contribution.

Dès 1626, Mersenne avait donné son Synopsis mathematica (1), longue liste de propositions dues soit à des

(l) V. Clia[)ilie XIII, 1, ci ChaiMUe W, -2.

géomètres anciens, soit à des auteurs modernes. A côté des théorèmes qui composent les traités d'Archimède, Mersenne avait reproduit les énoncés qui forment les ouvrages de Commandin et de Luca Valerio ; il y avait joint maint texte emprunté à Simon Stevin, à Guido Ubaldo, à Villalpand, à d'autres encore. Les Mechanicorum libri demeurèrent jusqu'à la fin du xvii^ siècle le thème de plus d'un traité de Statique, d'autant qu'en 1644, Mersenne réédita son Synopsis (1).

En 1 634 paraissent Les méchaniques de Galilée ; l'infatigable compilateur ne s'est pas contenté de traduire l'œuvre du grand géomètre de Pise; il y a joint « plusieurs additions rares et nouvelles, utiles aux Architectes, Fonteniers^ Philosophes et Artisans « ; et parmi ces additions, plusieurs sont empruntées aux « Méchaniques du Guid- Ubalde(2) «.

L'année 1 636 voit paraître les Harmonicorum libri ; Mersenne y rapporte les premiers travaux de Galilée sur la chute accélérée des graves ; la Statique y tient peu de place ; cependant, on y étudie (3) de quelle manière varie la pesanteur d'un grave pendu à l'extrémité d'un bras de levier lorsque ce levier tourne autour du point d'appui ; l'influence de Benedetti, dont Mersenne ne cite pas le nom en cet ouvrage, mais qu'il invoquera en un autre écrit, est ici bien manifeste.

En la même année i636, Mersenne donne, en français, VHajmonie universelle. Là se trouve inséré le « Traité de

(1) XJniversœ Geomeirice miœtœque Mathematicœ synopsis, et bini refractionum demonstratarum traciaius ; sludio et operâ F. M. Mersenni M. ; Parisiis, apud Antonium Berlier, via Jacobseâ, sub signo Fortunœ, MDCXLIV.

(2) Mersenne, Les tnéchaniques de Galilée, p. 23. Cf. L'é|)iire dédicaloire adressée à M. de Reffuge.

(3) F. Marini Merscnni, ordinis minimoruni, Harmonicorum libri; Lutetiae Parisiornm, sumplibus Guglielmi Baudry, MDCXXXVI ; Liber secundus, de causis sonorum, Propositio XMV, Coroilarium lY, p. 22.

Méchanique, des poids soustenus par des puissances sur les plans inclinez à l'horizon ; des puissances qui soustiennent un poids suspendu à deux chordes; par G. Pers. de Roberval ". Mais le laborieux Minime ne se borne pas à adjoindre l'écrit de Roberval à la partie de son propre ouvrage qu'il a intitulée : A . Traitez de la nature du son et des tnoucemcns de toutes sortes de corps. Livre second. Des mouvemens de toutes sortes de corps. Dans cette même partie, après avoir rapporté la théorie de Galilée sur la chute des corps et critiqué les hypothèses faites par le grand physicien au sujet du plan incliné, hypothèses qui ne s'accordent pas avec ses propres expériences, Mersenne « examine (1) la 9 proposition du 8 livre des Recueils Mathématiques de Pappus, qui consiste à sçavoir quelle force est nécessaire pour soustenir un poids donné sur un plan droit incliné à l'horizon selon un angle donné, dont j'ay déjà parlé assez amplement dans la 4 addition que j'ay mis (sic) dans les méchaniques de Galilée ; c'est pourquoi j'ajoute seulement ici la démonstration qu'en a fait Monsieur de Roberval, l'un des plus excellens géomètres de ce siècle « .

Roberval n'est point le seul mécanicien dont les œuvres soient étudiées dans \ Harmonie universelle. Peu après le passage que nous venons de citer, Mersenne nous montre(2) que la loi du plan incliné donnée par Cardan au DeProportionibus n'est point exacte ; puis (3) que « Cardan, Tartalea et Guid-Ubalde ont (iiilli touchant la balance «.

Ailleurs (4), Mersenne se montre préoccupé de la diminution que peut éprouver la pesanteur d'un corps qu'on éloigne du sol. Cette préoccupation se retrouve en plusieurs passages des Nouvelles observations physiques

(1) Mersenne, loc cit , Proposiiion VII, Corollaire VIII, p. 1-21.

(2) I(i., ibid.. Proposition X, <:oro!laire I, p. 1:24.

(3) Ici., ibid.. Proposition X, Corollaire II, p. \i\.

(4) Id., Harmonie universelle. A. Traitez de la nature des sons et des

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et mathématiques, observations qui doivent prendre place à la fin de \ Harmonie universelle. Nous j voyons Mersenne (i) soucieux de l'objection qu'adressait Fermât à la théorie du levier donnée par Archiiïiède ; il tient compte de la convergence des verticales au moyen du théorème des moments, " comme fait Jean Benoist dans son 3 Chapitre sur les méchaniques, ce que plusieurs excellents géomètres estiment véritable ". Auparavant, il avait reproduit (2) sur le même sujet l'étrange raisonnement de " Monsieur Fermât, conseiller au parlement de Tholose, et tiès excellent géomètre ^, non sans ajouter : « Je ne voy pas la force de cette démonstration « ; il avait aussi annoncé la prochaine publication de la Géostatique de Monsieur de Beaugrand.

UHarmonie universelle traitait d'un grand nombre de questions de Mécanique ; mais ces questions, éparses en diverses parties de l'ouvrage, ne se réunissaient pas de manière à former un traité de Mécanique. Ce traité, Mersenne tenta quelques années plus tard de le composer ; il l'adjoignit à l'un de ces ouvrages touffus et désordonnés, consacrés aux questions les plus diverses, qu'il avait coutume de publier. Le Tractatus mechanicus , theoricus et 'practicus, publié à Paris, chez Antoine Bertier, en 1644, forma la seconde partie des Cogitata physico-mathematica (3).

mouvemens de toulcs sortes de corps. Livre troisième : Du mouvement, de la tension, de la force, de la pesanteur, et des autres ju'opriélez des chordes harmoniques et des autres corps. Proposition XIX, p. :20T.

(1) Mersenne, Harmo^n'e universelle. Nouvelles observations physiques et mathématiques, V^ observation, pp. lG-17.

(2) Id., ibic/.. Livre VllL De l'ulililé de l'harmonie et des autres parties des mathématiques. Proposition XVIII, pp. 61 et seqq.

(3) Voici quelques indications sur ce curieux ouvrage :

II est intitulé : ¥. Marini iMersenni Minimi Cogitata physicomatheynatica., in quibus tam naîuiœ quam arlis effeclus admirandi cerlissimis demonstrationibus explicanlur. Parisiis, sumptibus Antonii lierlier ; via Jacobea, MDCXLIV.

Une Prœfatio prœfatiomim réunit les divers traiiés qui composent ce

— igi -

Ce Tractatus mechanicus n'est, en réalité, qu'une compilation fort peu méthodique des connaissances acquises en Statique par le P. Marin Mersenne.

Le prœhidiiim par lequel il débute renferme quelques figures (i) relatives au levier et au plan incliné; les Questions mécaniques du Stagirite inspirent la démonstration de la règle du levier, tirée des vitesses avec lesquelles se meuvent les extrémités. Visiblement, les propositions Il et V (2), consacrées à la notion de moment, ont subi

volume. Elle est suivie d'un sommaire ainsi libellé : Tractatus isto volumine contenti : I. De mensuris, ponderibus et nummis Hebraïcis, Grœcis et Romanis ad Gallica redaclis. — 11. De liydrauiico-pneumaticis phsenomenis. — 111. De Arte naulica, seu Histiodroma, et Hydrosiatica. — IV. De Musica thcorica et praclica. — V. De mechanieis phœnomenis. — VJ. De Ballislicis, sou Acontismologicis phœnomenis.

Alors une Prœfatio generalis, sans pagination, précède un écrit de 40 pages : De Galticis, Romonis, Eebrcacis et aliis mensuris, ponderibus et nummis. (>e traité est une seconde rédaction, plus correcte, de celui que nous allons rencontrer peu après.

Un faux titre : Eydraulica, pneumatica, arsque navigandi, Harmonia theorica, praclica et mechanica phœnomena,-n\\[ove >I. Mersenno M., Parisiis, sumplibus Antonii Bertier, via Jacobeâ, .MDCXLIV, précède une éiiître dédieatoire au Marquis d'Estampes Valençay, le Tractatus de mensuris, ponderibus atque nummis tam Hebraïcis quarn, Grœcis et Romanis ad Parisiensia eo:peyisis (pp. 1-40) et le Be hydraulicis et pneumaticis phœnomenis (pp. 41-214).

Un nouveau faux-titre : Ars navigandi super et sub aquis-, cum Tractatu de Magne te et Earmoniœ theoreticœ, practicœ et instrumentalis. Libri quatuor. Parisiis, sumplibus Antonii Bertier, via Jacobœâ, sub signo Fortunse, MDXLIV — annonce les matières qui occupent les pages 225 à 570. Là se trouve, en particulier (pp. 22o-255), l'Hydroslalique.

Nous trouvons encore un faux-titre, accompagné celle fois d'un changement de pagination. Ce faux-titre porte : F. Maiini Mersenni Minimi Tractatus mechanicus, theoricus et practicus. Parisiis, sumplibus Antonii Bertier, via Jacobœû, sub signo Fortunée, MDCXLIV. 00 pages composent ce traité.

Un dernier faux-titre, accompagné d'un troisième changement de paginalion, est ainsi rédigé : F. Marini Meisenni Minimi Ballistica et Acontismologia, in quâ sagittarum,jaculorum, et alioruyn missilium jactus, et robur afxuum explicantur. Parisiis, sumplibus Antonii Bertier, via Jacobaeâ. MDCXLIV. Celte dernière partie compte 140 pages.

Un Index amplissimns omnium rerum quas hoc primum volumen complectitur termine l'ouvrage.

(1) Mersenne, Tractatus mechanicus, p. 2.

(2) Id., ibid., p. 10 et p. 18.

l'influence de Benedetti, tandis que la proposition VI (1) reproduit des considérations de Guido Ubaldo, qui semblent méconnaître cette notion. La proposition X (2) développe, au sujet de l'utilité des poulies, des considérations qui sont empruntées à Galilée. Mais les deux auteurs auxquels Mersenne doit le plus sont Descartes et Roberval.

De Descartes, le laborieux compilateur reproduit presque en entier la lettre que ce « Vir clarissimus » lui écrivit le i3 juillet i638 (3), et que nous avons étudiée au Chapitre XIV. Cette lettre fournit la théorie du levier (4), celle du plan incliné (5), à propos de laquelle Mersenne formule l'axiome de Descartes, enfin la variation apparente du poids d'un corps lorsque ce corps s'éloigne du centre de la Terre (6).

Le calcul de la force qui doit agir parallèlement ou obliquement à un plan incliné pour maintenir un corps pesant en équilibre sur ce plan est tiré (7) du Traité de

(1) Moisenne, Tractatus mechanicus, p. 25.

(2) 1(1., ibid., p. 36.

(3) Il y était, du reste, dûment autorisé par une lellre de Descaries en date du 2 février 1643 {Œuvres de Descartes, publiées par Ch. Adam et Paul Tannery, Correspondance, t. III, p. 611). Descartes, en celte lettre, disait à Mersenne que plusieurs personnes, en Hollande, avaient déjà eu copie de sa Statique. Ces co|)ies provenaient de l'exemplaire adressé à Constantin Huygens; les unes étaient en français, d'autres traduites en latin. C'est une de ces traductions latines que l'abbé Nicolas Poisson, prêtre de l'Oratoire, retraduisit en français et til imprimer en 1668 («). Jean Daniel Mayor, au contraire, ayant trouvé une copie française de V Explication des engins^ la traduisit en latin et la fît imprimer à Kiel en 1672.

(4) Mersenne, Tractatus mechanicus, Proposilio III, p. 12. (ti) id., ihid., Proposilio IX, p. 54.

(6) Id., ibid., Proposilio VII, p. 2o.

(7) id. ibid., pp. 47-56.

{a) Traicté de la Mécanique composé par M. Descartes, de plus V Abrégé de la Musique du même auteur, mis en français avec les éclaircissemcns nécessaires, par N.P.P.D.L.; Pai'is, Angot, 1668. Celte traduction du Traicté de la Mécanique fut réiiiq)rimée en 1724, à Paris, avec la Méthode, la Dioplrique et les Météores. Victor Cousin l'a insérée au t. V de son édition des Œuvres de Descartes (Paris, 1825).

Méchanique composé par Roberval et inséré enV Harmonie universelle.

Ce n'est point, d'ailleurs, dans le Tractatus mechanicus que Mersenne reproduit la théorie de Roberval touchant le parallélogramme des forces. Il la donne seulement dans la Ballistica et Acontismologia, où elle forme les propositions V et VI (i).

Ajoutons enfin que l'influence de Stevin, moins manifeste que celle des auteurs précédemment cités, n'est point cependant entièrement absente de la Statique deMersenne. Elle se trahit plus clairement en d'autres parties des Cogitata physico-mathematica . Le mot antisacoma, employé en un certain lieu (2), en est déjà la trace non douteuse. Elle se marque surtout, profonde et nette, en l'Hydrostatique, que Mersenne emprunte presque entièrement au géomètre de Bruges.

Tel est ce traité de Mécanique, où les fragments tirés des écrits les plus divers s'accolent en une mosaïque grossière, sans que rien les raccorde les uns aux autres, sans qu'aucune transition atténue la dureté tranchée de leurs disparates. Visiblement, Mersenne n'était point homme à ramener à l'unité tant d'oeuvres dissemblables, à mettre d'accord tant de principes, contradictoires en apparence.

Tout ce qui manquait à Mersenne pour réduire la Statique en un corps de doctrine, pénétration profonde des principes, rigueur de la déduction logique, acuité du sens critique, toutes ces qualités. Pascal les possédait au degré suprême. Il était donc merveilleusement préparé à l'œuvre qu'il s'agissait d'accomplir ; et il semble bien, en effet, qu'il s'y soit essayé. Son essai, malheureusement, ne nous est pas parvenu.

Nous en avons connaissance par un passage du Traité

(1) Mersenne, Ballistica et Acontismologia, pp. 10-18.

{±) \(\., De hydraiilicis et pneuynaticis phœnoïiienis, p. Ul.

de ï Équilibre des liqueurs que Périer publia à Paris, en 1 663, un an après la mort de son beau-frère. Au Chapitre II, intitulé : Pourquoi les liqueurs pèsent suivant leur hauteur, nous lisons ceci :

« Voici encore une preuve qui ne pourra être entendue que par les seuls géomètres, et peut être passée par les autres.

« Je prends pour principe, que jamais un corps ne se meut par son poids, sans que son centre de gravité descende...

» J'ai démontré par cette méthode, dans un petit Traité de Mécanique, la raison de toutes les multiplications de forces qui se trouvent en tous les autres instruments de mécanique qu'on a jusqu'à présent inventés. Car je fais voir en tous, que les poids inégaux qui se trouvent en équilibre par l'avantage des machines, sont tellement disposés par la construction des machines, que leur centre de gravité commun ne sauroit jamais descendre, quelque situation qu'ils prissent ; d'où il s'ensuit qu'ils doivent demeurer en repos, c'est-à-dire en équilibre. "

Le principe adopté par Pascal, en son petit Traité de Mécanique, est donc le principe formulé par Torricelli.

Pascal ne méconnaissait point, d'ailleurs, la valeur de l'axiome invoqué par Descartes. Au Traité de V Équilibre des liqueurs, en ce même Chapitre II, nous lisons ceci :

" Et l'on doit admirer qu'il se rencontre en cette machine nouvelle cet ordre constant qui se trouve en toutes les anciennes : savoir, le levier, le tour, la vis sans fin, etc., qui est, que le chemin est augmenté en même proportion

que la force De sorte que le chemin est au chemin

comme la force est à la force ; ce que l'on peut prendre même pour la vraie cause de cet eifet : étant clair que c'est la même chose de faire faire un pouce de chemin à cent livres d'eau, que de faire faire cent pouces de chemin à une livre d'eau, et qu'ainsi, lorsqu'une livre d'eau est tellement ajustée avec cent livres d'eau, que les cent livres

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ne puissent se remuer un pouce, qu'elles ne fassent remuer la livre de cent pouces, il faut qu'elles demeurent en équilibre, une livre ayant autant de force pour faire faire un pouce de chemin à cent livres, que cent livres pour faire faire cent pouces à une livre. "

Pascal admettait donc à la fois l'axiome de Descartes et l'axiome de Torricelli ; mais nous ignorons s'il était parvenu à montrer pourquoi ces deux principes s'accordaient en toutes leurs conséquences, ni même si cette question avait sollicité son attention.

Le sens critique est assurément la faculté que le P. Zucchi prisait au plus haut point. C'est avec beaucoup de finesse et de subtilité qu'il relève, en sa Nouvelle philosophie des machines (i), tout ce qu'ont d'inadmissible les assertions émises par Aristote, dans les premiers chapitres de ses Questions mécaniques ; il ne montre pas moins de sagacité lorsqu'il s'eiForce de mettre en lumière les postulats implicites et, d'ailleurs, nullement évidents qu'Archimède appelle à son aide pour justifier la loi du levier.

Ce sens critique, toutefois, n'était ni si délié, ni si sur qu'il pût guider le P. Zucchi, sans erreur ni défaillance, parmi les divers principes de Statique que les géomètres modernes avaient proposés ; entre ces axiomes disparates, il hésite ; parmi ces notions mal définies, il confond.

En un de ses axiomes (2), par exemple, il prend le mot virtus au sens où Descartes disait force, où nous disons aujourd'hui travail; mais, en l'axiome suivant, le mot

(!) Nova de Machinis Philosophia ûi qua^ Paralogismis Antiquœ detectis, explicantur Machhiarum vires unico principio, singulis immediaio, aulhore Nicolao Zucchio Parmcnsi, Socielatis Jesu, olim professore Mailiemalicae in Gollogio Homano. Acoessii exclusio vacui conira nova expeiimenla. conira vires Miichinarum. Proiiiolio IMiilosopliiie MagneticDe ; ex ea novuin arguineniiiin conira sysleina PyUiafioricuni. lîomse. lypis hseredum Manelpliii, MDC.XWXIX. — Une première édition de cet ouvrage avait été donnée à Paris en 104G ; les matières mentionnées dans le titre de la seconde édition à partir du mot accessit ne figuraient pas dans la première édition.

(2) Zucchi, loc. cit., pars secunda, seclio V. 2, p. -lu.

virtus a pris le sens que nous donnons aujourd'hui au mot force. Le premier de ces postulats semble annoncer que l'auteur va fonder toute sa Statique sur le principe Cartésien : Ce qui suffit à élever un certain poids à une certaine hauteur, suffit aussi à élever un poids K fois plus grand à une hauteur K fois moindi^e. Mais le raisonnement tourne à l'improviste et le principe auquel il se trouve conduire est le principe Péripatéticien : Ce qui suffit à mouvoir un certain poids avec une certaine vitesse, suffit également à mouvoir un poids K fois plus grand avec une vitesse K fois moindre.

Toutefois, généralisant la remarque que Galilée avait faite au sujet du plan incliné, Zucchi a soin de corriger l'axiome Péripatéticien : « La vitesse ou la lenteur du mouvement, dit-il (1), doit être estimée suivant la ligne de l'inclination de la puissance motrice ou résistante ; en particulier, dans le cas des poids, elle doit être estimée suivant la verticale, car l'inclination de ces poids au mouvement vers le bas ou leur résistance au mouvement vers le haut est dirigée suivant cette ligne. «

On voit, par cette citation, avec quelle aisance les contemporains de Descartes étendaient à des puissances de direction quelconque ce qu'ils savaient être vrai au sujet des poids. 11 nous semblera donc fort naturel, au § 3, que Wallis apporte une semblable généralisation à l'axiome de Statique formulé par le grand philosophe français.

Au moment où le P. Zucchi donnait à Paris la première édition de sa Nova de machinis philosophia, un autre savant Jésuite s'efforçait de présenter la Dynamique sous une forme entièrement logique, où les lois mathématiques de cette science fussent très exactement déduites des principes de la Philosophie naturelle ; ce Jésuite était le P. Honoré Fabri. Né dans le Bugey, en 1606 ou 1607,

(i) Zucchi, loc. cit., pars lertia, seclio III, p. 86.

le P.Fabri fut professeur au Collège des Jésuites de Lyon, puis Grand Pénitencier du Saint-Office ; il mourut à Rome le 9 mars 1688. Il était, au début de sa carrière scientifique, en très fréquent commerce avec le P. Alersenne.

Le P. Fabri ne publia pas sous son nom le résultat de ses méditations sur le mouvement local ; l'ouvrage où ce résultat se trouve consigné parut (1) sous le nom d'un ami du P. Fabri, Pierre Mousnier, Docteur en Médecine.

L'ouvrage publié par Pierre Mousnier est, avant tout, un traité de Dynamique ; il est, pour l'histoire de cette science, du plus haut intérêt ; mais la Statique étant, en dernière analyse, un cas très particulier de la Dynamique, on ne s'étonnera pointqu'elle se trouve touchée en cet écrit.

Le livre V^, intitulé : De motu in diversis planis, expose la théorie du mouvement d'un grave placé sur un plan incliné ; cette théorie suppose la détermination préalable de la pesanteur apparente d'un tel grave.

Le P.Fabri fonde cette détermination sur cet axiome (2) : Un coi'ps grave ne se meut spontanément que pour descendre. De ce postulat, il tire ce corollaire (3), d'où découle toute la théorie du plan incliné : Le mouvement d'un grave est gêné dans le rapport où le chemin quil faut accomplir pour acquérir une hauteur déterminée ou pour aco^oître d'une longueur déterminée sa distance au centi'e est à cette longueur verticale.

Ne voyons-nous pas dans cette formule un ressouvenir de l'ancien axiome de Jordanus : Gravius in descendendo quando ejusdem motus ad médium rectior ?

Ce n'est pas la seule relique de la science médiévale

(1) Tractotus physicus de motu locali, in qiio effectus onines, qui ad impeium, motion natiiralem, violentian et mixtum pertinent, explicantur, et ex principiis p)f^ysicis deynonstrantur ; iiuoiore Petro Moiisiicrio, Doclore medico ; cuncta excer|ita ex pra'leclionibus H. P. Honorali Fabiy, Societalis Jesu. Lugdiini, apud Joannem Champion, in t'oro (-ambii, MDCXLVI.

{•i) Id., ibid., p. l9o, Axioina 1.

(5) Id., ibid., p. 196, Theorema V,

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que contienne l'ouvrage du P. Fabri ; on y retrouve (i), par exemple, au sujet de la convergence des verticales, tous les paradoxes qu'avaient imaginés Albert de Saxe et son École, et que Villalpand, Bernardino Baldi et Mersenne avaient recueillis.

Le P. Fabri, ou son interprète Pierre Mousnier, ne se contente pas, d'ailleurs, de la brève allusion à la Statique que renferme le Livre consacré au plan incliné ; un appendice (2) est spécialement consacré à l'étude des engins propres à lever de grands fardeaux ; les lois fondamentales qui régissent l'emploi de ces engins s'y trouvent ramenées aux principes sur lesquels le savant Jésuite a assis sa Dynamique.

Plus nettement encore que la Statique du P. Zucchi,la Statique du P. Fabri s'identifie avec la Statique de Galilée, c'est-à-dire, en dernière analyse, avec la Statique d'Aristote, modifiée par la considération du plan incliné. Cela ressort avec évidence des divers axiomes postulés au début de cette Statique :

« Une même puissance produit plus aisément en un même mobile un mouvement moindre qu'un mouvement plus grand. — Un mouvement est d'autant moindre qu'il est plus lent, c'est-à-dire qu'il requiert plus de temps pour parcourir un espace donné. — Un poids égal à un autre ne le peut mouvoir d'un mouvement égal. — Un poids égal à un autre le peut mouvoir d'un mouvement moindre. — Un poids se meut plus aisément suivant une oblique que suivant une verticale d'autant que l'oblique est plus longue que la verticale. — Un poids peut mouvoir un poids plus grand, pourvu que le mouvement de celui-ci soit moindre que le mouvement de celui-là et que le rapport des mouvements soit moindre que le rapport des poids. — Pour qu'un poids puisse entraîner un poids plus petit d'un mouvement

(1) Pierre Mousnier, loc. cit., p. 219.

{-2) 1(1., ïbid., Appendix scciinda : De pynncipio physico-stalico ad movenda ingentia pondéra., p. 458.

plus grand que le sien, il faut que le rapport des poids soit plus grand que le rapport des mouvements. «

Après avoir formulé ces axiomes, l'auteur énonce en ces termes le « Problème universalissime « de la Statique: « Mouvoir un poids quelconque au moyen de n'importe quelle puissance «, et il en donne cette solution générale : « Faire en sorte que le mouvement du poids soit moindre que le mouvement de la puissance et que le rapport des mouvements soit supérieur au rapport des poids. "

A cette solution est joint ce " Corollaire universalissime V : u l\ résulte de là que toute l'industrie qui a pour objet de mouvoir de grands poids consiste à rendre leur mouvement de plus en plus lent ; vous pourrez augmenter le poids mis en mouvement dans le rapport où vous aurez diminué le mouvement. ^

Quelques indications très sommaires marquent l'application de ce principe au levier, aux moufles, au treuil, à la vis, aux roues dentées, au plan incliné.

L'influence de Descartes, si sensible en certaines parties de la Dynamique exposée par le P. Honoré Fabri, ne se perçoit nullement ici; toute la Statique du savant Jésuite est construite sur la notion de momento, telle que Galilée l'a conçue.

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